Légendes et curiosités des métiers

Part 14

Chapter 143,456 wordsPublic domain

LES TISSERANDS.--H. Coulabin, _Dictionnaire des locutions populaires de Rennes_.--Clément-Janin, _Sobriquets de la Côte-d'Or: Dijon_, 62; _Châtillon_, 8.--_Revue des traditions populaires_, IV, 527; V, 279; X, 29, 31, 99.--Paul Sébillot, _Coutumes de la Haute-Bretagne_, 73.--_Les Français peints par eux-mêmes_, II, 174.--Barjavel, _Sobriquets du Vaucluse_.--Reinsberg-Düringsfeld, _Sprichwörter_.--L.-F. Sauvé, _Lavarou Koz_.--J.-F. Bladé, _Poésies populaires de la Gascogne_, II, 267.--Mistral, _Tresor dou Felibrige_.--_Volkskunde_, II. 70; VIII, 36.--E. Souvestre, _Derniers Bretons_, II, 137.--E. Herpin, _La Côte d'émeraude_, 127, 138.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, I, 45.--Communication de M. T. Volkov (Russie).--Communication de M. A. de Cock (Flandre).--Paul Sébillot, Traditions de la Haute-Bretagne, I, 130; II, 179.--E. Rolland, Rimes de l'Enfance, 41.--Laisnel de la Salle, Croyances du Centre, I, 161.--A. Ledieu, _Traditions de Demain_. 33.--Lecocq, _Empiriques beaucerons_, 46.--A. Bosquet, _La Normandie romanesque_, 286.--F. Liebrecht, _Zur Volkskunde_, 315.--Monteil, l'_Industrie française_, I, 53, 257, 264.--A. Perdiguier, _Le Livre du compagnonnage_, I, 44.--Reinsberg-Düringsfeld. _Traditions de la Belgique_, II, 53.--E. Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 98, 100.--Paul Sébillot, _Les Margot la-Fée_, 18.--Fleury, _Littérature orale de la Normandie_, 190.--H. Carnoy, _Littérature orale de la Picardie_, 229.--Loys Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 161.--Grimm, _Contes choisis_, trad. Baudry, 196.--J.-F. Bladé. _Contes de la Gascogne_, II, 354.--A. Meyrac. _Traditions des Ardennes_, 471.

LES CORDIERS--Monteil, l'_Industrie française_, I, 277.--E. Souvestre. _Derniers Bretons_, 217.--A. Corre et Paul Aubry, _Documents de criminologie rétrospective_, 111.--Habasque, _Notions historiques sur les Côtes-du-Nord_, I, 85.--B. Jollivet, les _Côtes-du-Nord_, I, 65, 157, 317.--_Revue des traditions populaires_, VIII, 302; X, 160.--Communication de M. A. de Cock.--Tuet, _Matinées senonoises_, 510.--A. Perdiguier, _Le Livre du compagnonnage_, II, 195.

LES TAILLEURS

Au lieu d'être, comme à présent, chargés de la fourniture de l'étoffe et de la confection entière du vêtement, les tailleurs d'autrefois se bornaient, le plus souvent, à tailler et à coudre des draps qui leur étaient remis après avoir été achetés en dehors de chez eux: c'est encore ainsi que procèdent les «couturiers» de campagne. Les rognures appartenaient à la personne qui avait commandé l'habillement; mais il y avait nécessairement du déchet, et il était difficile de savoir si tout lui était rendu intégralement ou si le tailleur n'avait pas mis de côté, pour son usage personnel, des morceaux qui pouvaient servir. Il y avait de fréquentes contestations, où les clients reprochaient aux tailleurs de ne leur remettre qu'une faible partie des retailles. Ceux-ci se défendaient de leur mieux: au XVIIe siècle, ils assuraient qu'il «ne leur étoit pas resté d'une étoffe non plus qu'il n'en tiendroit dans leur oeil», et l'on avait appelé plaisamment «l'oeil des tailleurs» un coffre supposé dans lequel ils mettaient les morceaux. On donnait aussi le nom de «rue» au coin de la boutique où s'accumulaient les rognures diverses. «Les cousturiers, dit Tabourot, ont une armoire, qu'ils appellent la Ruë, où ils jettent toutes les bannières: puis quand on s'en plaint, ils se baillent à cent mille pannerées de diables qu'ils n'ont rien dérobé, et n'y a resté, sinon je ne sçay quels bouts, qu'ils ont ietté dans la ruë.» On donnait encore le nom «d'enfer», de «liette» ou de «houle» au coffre aux rognures.

Aux siècles derniers, on trouve dans les contes et dans les comédies de fréquentes allusions à ces détournements de drap, et c'était une sorte de lieu commun qui semblait inséparable des plaisanteries faites sur les tailleurs. _Le Grand Parangon des Nouvelles nouvelles_ met en scène un avocat, un sergent, un tailleur et un meunier qui avaient été en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, et voulaient faire bâtir une chapelle pour la rémission de leurs péchés. Ils se les confessent l'un à l'autre, et quand vient le tour du tailleur, il dit: «J'ay beaucop de drap corbiné, car quand on me bailloit cinq aulnes de drap à mettre en une robbe, je n'en y mettois point plus de quatre; car quelque habillement que jamais je fisse, il m'en demeuroit toujours quelque lopin; et je vous promets ma foy que j'en ay desrobé en mon temps pour plus de mille escus.»

Lorsque l'on disait que les tailleurs marchent les premiers à la procession, tout le monde comprenait à demi-mot, et si par hasard quelqu'un s'était avisé de demander pourquoi ils avaient ce privilège, on lui aurait aussitôt répliqué: «C'est parce qu'ils portent la bannière.» Et si l'explication n'avait pas été suffisante, on n'aurait pas manqué d'ajouter qu'on appelait ainsi la pièce d'étoffe qu'on les accusait de dérober quand ils coupaient un habit, parce qu'il y a dans cette pièce de quoi faire une banderole.

Dès le moyen âge elle figure dans les contes, et lorsque dans une de ses _Facéties_, le florentin Arlotto explique à son voisin le tailleur ce que signifiait une bannière qu'il avait vue en rêve, il s'est inspiré sans doute d'un récit qui courait parmi le peuple. De nos jours Charles Deulin a écrit le _Drapeau des tailleurs_, qu'il a localisé en Flandre, où peut-être il l'avait entendu raconter. Voici le résumé de son conte qui, avec une allure plus vive, est très voisin du récit d'Arlotto:

Au temps jadis, il y avait un petit tailleur du nom de Warlemaque, qui était curieux comme une femme. Il était d'ailleurs fort adroit de ses dix doigts et, de plus, aussi voleur qu'un tailleur peut être. Rarement Warlemaque avait coupé un habit ou une culotte sans jeter dans le coffre qu'on appelle l'houle, autrement dit l'enfer, un bon morceau de drap pour s'en faire un gilet... Une nuit, il eut un singulier rêve. Il rêva qu'il était devant le tribunal de Dieu. Soudain il entendit qu'on l'appelait; il s'avança tout tremblant. Un ange fit quelques pas au milieu de l'enceinte, et, sans dire un mot, il déploya un grand drapeau de mille couleurs. Warlemaque reconnut tous les morceaux de drap qu'il avait dérobés, et fut pris d'une telle peur qu'il se réveilla en sursaut. Le lendemain, il conta son rêve à ses deux apprentis, et leur dit: Chaque fois que vous me verrez jeter en coupant quelque chose dans l'houle, ne manquez pas de crier: «Maître, rappelez-vous le drapeau!» Pendant quelque temps, il se garde de rien prendre; mais un jour qu'on lui apporte une belle étoffe d'or, il ne peut s'empêcher d'en dérober un peu, en disant qu'il manquait justement au drapeau un morceau de drap d'or. À partir de ce moment, il reprend ses mauvaises habitudes, et quand, après sa mort, il se présente à la porte du Paradis, saint Pierre la lui refuse: toutefois il finit par se laisser fléchir et permet à Warlemaque de rester dans un coin.

Dans la _Farce du Cousturier_, un gentilhomme qui veut faire faire un costume à sa chambrière, lui dit:

Des habitz le drap porterons, Et devant nous tailler ferons; Car cousturiers et cousturières Ont tousjours à faire bannières, Comme j'ay ouy autresfoys Racompter.

Cette habitude semblait si étroitement liée au métier, qu'il paraissait impossible qu'un tailleur ne la pratiquât pas.

La Nouvelle XLVIIe de Des Périers a pour titre: _Du tailleur qui se déroboit soi-même et du drap qu'il rendit à son compère le chaussetier_: Un tailleur de la ville de Poitiers étoit bon ouvrier de son métier et accoutroit fort proprement un homme et une femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers de derrière en lieu de deux ou trois manches en un manteau, mais il n'en cousoit que deux; car aussi bien les hommes n'ont que deux bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière, qu'il ne se pouvoit garder d'en faire de toutes sortes de drap et de toutes couleurs. Voire même quand il falloit un habillement pour soi, il lui étoit avis que son drap n'eût pas été bien employé s'il n'en eût échantillonné quelque lopin et caché en la liette ou au coffre des bannières.

En Angleterre, on connaît le «Chou du tailleur» et l'on dit en proverbe: _Tailors like cabbage_, les tailleurs aiment le chou. Lorsqu'autrefois ils travaillaient chez les clients, on les accusait de rouler le chou, c'est-à-dire de faire un paquet de morceaux de vêtements au lieu de se contenter de la lisière et des retailles qui leur étaient dues.

On comprend que, en raison de ces habitudes vraies ou supposées, les conteurs aient mis les tailleurs au nombre des gens que l'on ne voit pas en Paradis. La Mésangère écrivait en 1821: C'est un dicton courant dans quelques-uns de nos départements, notamment dans celui de l'Aveyron, que saint Pierre n'a jamais voulu ouvrir la porte du Paradis aux tailleurs.

La réputation de dérober des pièces est constatée dans un proverbe de l'Armagnac, et implicitement dans un grand nombre de dictons qui associent les tailleurs aux meuniers, aux tisserands, etc., tous gens que la malice populaire représente comme peu respectueux du bien d'autrui:

_Taillur,_ _Boulur,_ _Pano pedassis,_ _Quant a hèit la bèsto_ _Tourno pas lou rèsto._

Tailleur,--Voleur,--Vole des pièces,--Quand il fait la veste--Ne rend pas le reste.

La chanson gasconne des _Bruits de métiers_ formule la même accusation:

_Quand lou taillur hè uo raubo,_ _Rigo rago, sur la taulo,_ _Dou bèt drap, dou fin drap,_ _Quauque retail de coustat._

Quand le tailleur fait une robe,--Rigue rague, sur la table,--Du beau drap, du fin drap,--Quelque coupon de côté.

En Haute-Bretagne, on dit aux enfants des tailleurs:

Fils du tailleur, Tu as bien du bonheur, Le dimanche après vêpres, Tu vas te promener Le chapeau sur l'oreille Et l'aiguille au côté. Tout le monde se demande: --Quel est donc ce petit effaré? --C'est le fils au larron couturier! Oh! que les couturiers sont braves! (bien habillés). Mais ce n'est pas de leur argent, C'est des retailles des braves gens.

Voici un autre dicton de Gascogne:

_Sept sartès,_ _Sept tchicanès_ _E sept mouliès,_ _Boutais lous en un salié,_ _Leuatz un palancoun_ _Begratz vint e un layroun._

Sept tailleurs,--Sept tisserands--Et sept meuniers,--Mettez-les en un saloir,--Levez une planchette--Et vous verrez vingt et un larrons.

On lit dans le _Moyen de parvenir_, cette demande facétieuse:

--S'il y avoit en un sac un sergent, un meunier et un couturier, qui sortiroit le premier?--Voire, voire, ce serait un larron.

Un proverbe analogue, probablement ancien, existe aussi en Angleterre:

_Put a miller a tailor and a weaver in a bag and skake them, the first that cometh out will be a thief._ Mettez un meunier, un tailleur et un tisserand dans un sac, et secouez-le, le premier qui sortira sera un voleur.

Il existe de nombreuses variantes en Béarn, en Provence, et dans la plupart des recueils européens, du dicton limousin qui suit:

_Sept tailleurs, sept teyssiers, sept mouleniers, coumptas bien, qu'aco faict vingt à un troumpeurs._

La maladresse de certains tailleurs est blasonnée dans quelques dictons qui font allusion à des anecdotes. Les deux premiers sont danois, le troisième anglais:

--Cela s'élargira avec le temps, disait un tailleur qui avait mis les manches à l'endroit des poches.

--Comment monsieur trouve-t-il les crochets? disait le tailleur qui ne savait pas faire les boutonnières.

--_Like the tailor who sewed for nothing and found thread beside._

Comme le tailleur qui ne cousait rien, et trouva le fil à côté.

--_Long steek (stick), and pull hard._

Pique longtemps et pousse fort.

Cela se dit en Écosse lorsque quelqu'un coud négligemment pour avoir fini plus vite.

--_Thats been sewed wi' a het needle and a burnin thread._

Cela a été cousu avec une aiguille rougie et un fil brûlant.

Dit-on lorsqu'il se produit un trou après que l'on a cousu, ou lorsqu'un bouton se découd peu de temps après avoir été cousu.

--_The mair hast, the less speed,_ _As the tailor said with long thread._

Le plus fort se hâte, le moindre se dépêche, comme dit le tailleur en tirant son aiguille.

--_A fop (dandy) is the tailor's best friend and is own foe._

Un élégant est le meilleur ami du tailleur et son plus grand ennemi à lui-même.

--Ce serait merveille que l'auteur fît quelque chose de bon; il ne ferait que brocher et bousiller comme un tailleur à la veille de Pâques. (Dicton espagnol.)

--_Soutars and tailors works by the hour._ (Écosse.)

Les cordonniers et les tailleurs travaillent à l'heure.

Allusion au temps qu'ils mettent à leur ouvrage.

--_A tailor's shreds are worth the cutting._

Les morceaux du tailleur sont égaux à ce qu'il coupe, parce qu'ils sont larges. (Écosse.)

--Tailleur debout et forgeron assis ne valent pas grand'chose. (Danois.)

La gravure de la page suivante tirée du recueil de J. Cats (1665), qui représente des tailleurs à l'ouvrage, sert d'illustration à un proverbe italien en rapport avec le métier:

--_Il serro chi no fa nodo, perde il punto._

Celui qui ne fait pas un noeud à son aiguille perd son point.

Une légende du Morbihan raconte que lorsque le diable entra en apprentissage chez un tailleur, celui-ci ne lui montra pas qu'il fallait faire un noeud au bout du fil: c'est pourquoi le diable ne put jamais apprendre à coudre.

--_Its muckle gars tailors laugh but soutars grin age._

Il faut beaucoup de choses pour faire rire les tailleurs, mais les cordonniers grimacent toujours.

Usité en Écosse, ce proverbe semble s'appliquer à la contenance sérieuse que les tailleurs ont souvent lorsqu'ils sont à l'ouvrage, et à la grimace que fait le cordonnier quand il tire fort sur son ligneul.

Des dictons constatent la sobriété ou l'avarice des tailleurs:

Deux oeufs durs, souper de tailleur,

dit-on en Gascogne; c'est, en effet, le souper habituel que les paysans donnent aux couturiers. Avant 1848, on disait couramment qu'il y avait au Louvre un tableau représentant trois tailleurs attablés devant un oeuf à la coque. Ce dire populaire, qui exprime la pauvreté notoire de la corporation, peut être rapproché de l'_Explication de la Misère des garçons tailleurs_, qui tend à prouver que les tailleurs sont les seuls ouvriers buvant de l'eau, tandis que les autres se réconfortent avec des liquides plus généreux. Ce livret populaire donne aussi ce dicton: Quinze tailleurs pour un sac de son.

Starveling, ou l'Affamé, est le nom d'un tailleur qui joue la comédie avec d'autres artisans dans _Le Songe d'une nuit d'été_. Dans la Belgique wallonne, _Fer 'n porminâde_ (promenade) _di tailleur_, c'est ne rien dépenser pour ses menus plaisirs; aux environs de Metz, on dit de celui qui s'amuse à faire des ricochets dans l'eau, qu'il fait une ribote de tailleur; les ouvriers tailleurs étant très pauvres ne pouvaient comme les autres aller s'amuser au cabaret; et, dans toute la France, se quitter comme des tailleurs, c'est se séparer sans boire ensemble.

Le proverbe qui assure que les cordonniers sont les plus mal chaussés a, tout au moins à l'étranger, des parallèles qui s'appliquent aux tailleurs. En Italie, on dit:

--_I sartori hanno sempre gli abiti scuciti, e i calzolari le scarpe rotte._

Les tailleurs ont toujours des habits décousus, et les cordonniers des souliers déchirés.

--_Who goeth more tattered than the tailor's child?_

Qui, est plus déguenillé que le fils du tailleur?

demande un vieux proverbe anglais.

L'argot et les expressions provinciales désignent les tailleurs par des sobriquets ou par des expressions figurées, presque toujours d'un caractère railleur.

Ils les nomment des frusquineux (de frusques), des pique-prunes, des gobe-prunes à Genève; des pique-poux à Paris; en Basse-Bretagne, _brocher laou_, embrocheurs de poux; en Écosse, où l'on prétend qu'ils sont infestés par la vermine, _pick the loose_, pique-poux. Dans les Vosges, on explique par une histoire plaisante le sobriquet de Pique-prune: «Trois tailleurs, gens peu habitués à la fatigue, comme chacun le sait, conçurent un jour le projet ambitieux de rouler une prune sur un toit.--Nous n'y arriverons pas sans levier, dit le premier.--Ces outils-là sont trop lourds pour nos bras, répondit le second.--Nous en fabriquerons avec des queues de cerises, fit le troisième. L'avis sembla bon et fut adopté. Quand le premier levier fut terminé, le plus hardi de la bande s'en empara et dit à ses camarades:--Sans me flatter, je me crois de taille à faire la besogne tout seul; écartez-vous un peu, je vous prie, de crainte d'accident. Les deux compagnons s'éloignent et le brave se met résolument à l'oeuvre. Vains efforts! il va, vient, vire, dévire, sue, ahanne, sans arriver à changer la prune de place.--Je l'ai pourtant piquée, piquée, se disait-il, comment se fait-il qu'elle ne bouge? Tout à coup l'haleine lui manque et il va avouer son impuissance, quand, malheur! la prune se mettant à rouler toute seule dégringole, l'entraîne dans sa chute et l'écrase.»

Dans la comédie de Shakspeare, _La Méchante mise à la raison_, Petrucchio gronde ainsi un garçon tailleur: «Tu mens, bout de fil, dé à coudre, aune, trois quarts, demi-aune! Je me laisserais braver chez moi par un écheveau de fil! Va-t'en, guenille, rognure, atome, ou je vais te mesurer avec ta demi-aune pour te faire souvenir toute ta vie d'avoir parlé!»

En Portugal on prétend que beaucoup de gens de métier poussent un cri particulier; celui des tailleurs est _E' impossivel_, c'est impossible. Dans les Vosges, on leur applique le sobriquet de _Permettez_, parce que, dit-on, ils abusent de ce mot, qui est pour eux la plus haute expression de la politesse française.

En Portugal, on donne aux tailleurs le nom d'_aranhas_, araignées, et quand on veut les faire agacer, on leur parle d'araignées, en faisant allusion à un conte populaire: «Plusieurs tailleurs se réunirent, leurs ciseaux ouverts, pour attaquer une araignée qu'ils avaient rencontrée. De là est venu le dicton: «C'est sept tailleurs pour tuer une araignée!» dont on se sert lorsque quelqu'un est embarrassé pour une affaire de peu d'importance. Il circule en plusieurs provinces du Portugal des chansons satiriques sur le même sujet.

La gravure ci-dessous qui montre l'intérieur d'un atelier de tailleur au XVIIe siècle, est extraite du livre de Franqueville: _Miroir de l'Art et de la Nature_, 1690; la légende qui l'accompagne explique les différentes opérations du métier.

En Écosse, où l'on accuse les tailleurs d'être plus vains que les autres hommes, d'aimer les vêtements fins et d'avoir un caractère léger, on ne les regarde pas non plus comme courageux:

_A tinkler ne'er was a town taker;_ _A tailor was ne'er a hardy man._ _Nor yet a wabster (weaver) leal in his trade_ _Nor ever since the warld began._

Depuis que le monde est monde, Le chaudronnier n'a jamais été un preneur de villes, Le tailleur n'a jamais été un homme hardi, Ni le tisserand loyal dans son métier.

_There were four an twenty tailors_ _Riding on a snail,_ _Said the hinmost to the foremost._ _--We' ell a fa' ower the tail._ _The snail shot oot her horns_ _Like ony hummil coo_ _Said the foremost to the hinmost,_ _--We' ell a be stickit noo._

Il y avait vingt-quatre tailleurs À cheval sur un escargot. Celui de derrière dit au premier: --Nous allons tomber sur la queue. L'escargot attire ses cornes, Comme une vache écornée, Celui de devant dit: --Nous allons tous être transpercés.

Les tailleurs ne paraissent pas avoir beaucoup de superstitions en rapport avec leur métier: en tout cas on en a recueilli peu. À Lesbos, si un tailleur prête ses ciseaux ou son savon à un autre, il se garde bien de les lui donner de la main à la main, dans la crainte de se brouiller avec lui. Quand on coud à la main un habit, et que le fil fait des noeuds, c'est que la personne à qui l'habit appartient est jalouse.

En France, les tailleurs d'habits usent assez fréquemment du tatouage. Les emblèmes qu'ils ont gravés sur la peau, sont: un dé et des ciseaux,--un tailleur assis et cousant,--des ciseaux et un fer à repasser.

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Au temps des corporations, il y avait un cérémonial usité pour la réception des ouvriers remplissant les conditions nécessaires pour franchir le grade d'ouvrier à compagnon. Voici, d'après le P. Lebrun, celui qui était usité vers 1655: Les compagnons tailleurs choisissaient un logis dans lequel se trouvaient deux chambres l'une contre l'autre; en l'une des deux, ils préparaient une table, une nappe à l'envers, une salière, un pain, une tasse à trois pieds à demi pleine, trois grands blancs de Roi et trois aiguilles. Tout étant ainsi préparé, celui qui devait passer compagnon jurait sur le Livre des Évangiles qui était ouvert sur la table, qu'il ne révélerait pas même en confession, ce qu'il ferait ou verrait faire. Après ce serment, il prenait un parrain; ensuite on lui apprenait l'histoire des trois premiers compagnons, qui est pleine d'impuretés, et à laquelle se rapporte la signification de ce qui est en cette chambre sur la table.

À Paris, sainte Anne est la patronne des tailleurs; en Belgique, c'est saint Maur, saint Boniface ou sainte Catherine; ailleurs, comme en Bretagne, leur fête est à la Trinité.

Les maîtres tailleurs de Morlaix célébraient leur fête à Notre-Dame du Mur, où il y avait une messe chantée, à la suite de laquelle ils présentaient un mouton blanc que le père abbé, escorté de toute la communauté, conduisait à l'hospice.

À Avignon, la confrairie des tailleurs, qui avait son siège à la Métropole, avait une image de corporation qui représentait saint Georges à cheval, terrassant le dragon. En haut, un ange tenait la couronne, et elle portait un écusson avec des ciseaux.

En province, les tailleurs avaient naguère encore comme enseigne, l'image pieuse de saint Martin qui partage son manteau avec un pauvre, ou celle des Ciseaux volants.

Cette gravure, qui représente un tailleur vers le commencement de ce siècle, fait partie du _Jeu universel de l'Industrie_, qui a de l'analogie avec le Jeu d'oie renouvelé des Grecs (Musée Carnavalet).

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La plus grande partie de ce qui précède se rapporte surtout aux tailleurs des villes; leurs humbles confrères des campagnes en diffèrent tellement, qu'il m'a paru naturel de séparer ces deux branches de même profession.