Légendes et curiosités des métiers
Part 12
SOURCES
Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I. 108.--A. de Nore, _Coutumes des provinces de France_, 98, 134, 154, 237, 278, 337.--Constantin, _Moeurs et usages de la vallée de Thones_, 11.--_Société des Antiquaires_ (1823), 360, VIII, 1re série, 283.--J. de Laporterie, _Moeurs de la Chalosse_, 6; _Une noce en Chalosse_, 38.--Timbs, _Things not generally known_. I, 4; II. 3.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, I, 56.--Legrand d'Aussy, _Vie privée des Français_. II. 371.--W. Gregor. _Folk-lore of Scotland_, 59.--E. Herpin. _La côte d'Emeraude_, 151.--_Galerie bretonne_, II. 61.--B. Souché. _Croyances du Poitou_, 28.--Communication de M. Alfred Harou.--Grimm. _Teutonic mythology_ IV. 734. 993.--Stoeber, _Sagenbuch_. 281.--_Revue des traditions populaires_, IX. 634.--Grimm, _Veillées allemandes_. I. 267, 375, 430.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la Belgique_, I, 132.--Paul Sébillot, _Coutumes de la Haute-Bretagne_. 229.--Ceresole. _Légendes de la Suisse romande_, 85, 161, 333.--A. Harou. _Folk-Lore de Godarrille_, 69.--Léo Desaivre, _Croyances_, etc., _du Poitou_, 7.--Moiset. _Croyances de l'Yonne_, 119. 122.--Habasque. _Notions historiques sur les Côtes-du-Nord_, II. 282.-G. Pitré. _Usi e costumi_, IV. 469.--Paul Sébillot. _Traditions de la Haute-Bretagne_, I, 97.--De Métivier. _De l'Agriculture des Landes_, 442.--Brunet. _Contes du Bocage_, 119.--Mme de Cerny. _Saint-Suliac et ses légendes_. 38.--A. Meyrac, _Traditions des Ardennes_, 196.--E. Cosquin. _Contes de Lorraine_. 1, 270.--A. Lang, _The blue fairy book_, 96.--Paul Sébillot, _Contribution à l'étude des contes_, 68.--Loys Brueyre. _Contes de la Grande-Bretagne_, 161. 245.--Grimm. _Contes choisis_, traduction Baudry, 128.--Jacobs, _English fairy tales_, 181.
LES TISSERANDS
La plupart des surnoms que portent les tisserands font allusion à la posture de ces artisans, que leur métier oblige à être toujours assis; à Rennes, on les appelait autrefois «culs branoux» (malpropres), sobriquet qui rappelle celui de «culs gras», que portent encore les gens de Marey-sur-Tille (Côte-d'Or), village où l'on tissait des draps au siècle dernier; à Troyes, ce sont des «culs brassés» (secoués), en Haute-Bretagne, des «culs de châ»; le châ est une sorte de bouillie d'avoine qu'on met sur la traîne pour faire la toile. C'est l'emploi de cette substance qui a donné lieu à ce dicton ironique:
Sans le pot à colle Le tessier serait noble.
Les tisserands de Rouen étaient surnommés «cacheux de navette» (chasseurs de navette).
Dans l'image populaire de saint Lundi, le tisserand est appelé «Fil court». Le terme argotique «batousier» fait allusion au battement du métier.
Les tisserands, autrefois, au lieu de mettre en oeuvre des matières premières qui leur appartenaient, étaient souvent chargés de transformer en tissu de toile le fil qu'on leur apportait: comme le contrôle était difficile, on les accusait de ne pas tout employer, et de se réserver quelques écheveaux pour leur usage personnel. C'est pour cela que les dictons populaires les associaient aux métiers les plus mal famés au point de vue de la probité:--_Cènt môounié, cènt teisséran et cènt tayur soun tré cènt voulur._--Cent meuniers, cent tisserands et cent tailleurs sont trois cents voleurs, dit un proverbe de Vaucluse, qui a son parallèle en Béarn, en plusieurs provinces de France, et dans un grand nombre d'autres pays de l'Europe.
Le proverbe écossais qui suit a également de nombreuses variantes:--_Put a miller, a tailor and a wabster (weasel) in a pock, take out one and he will be a thief._--Mettez un meunier, un tailleur et un tisserand dans un sac, tirez en un: ce sera sûrement un voleur (p. 5). Un autre dicton écossais assure que jamais le tisserand n'a été, depuis que le monde est monde, loyal dans son métier.
--_Ar guiader a laer neud_, le tisserand vole du fil, assure un proverbe breton; à Saint-Brieuc, on dit:
--Tisserand voleur, garde la moitié de la toile.
En Écosse, on réédite à propos du tisserand la plaisanterie de l'habit du meunier, si connue en France:
_--As wight as a wabster doublet,_ _That ilka day taks a thief by the neck._
Aussi hardi que le pourpoint d'un tisserand,--Qui tous les jours prend le cou d'un voleur.
La chanson gasconne des _Bruits des métiers_ prétend que cet ouvrier est peu scrupuleux:
_Quant lou tichnnè ba teche,_ _Zigo zag, dab la naueto,_ _Dou bèt hiu, dou fin hiu,_ _Quauque goumichèt praquiu._
Quand le tisserand va tisser,--Zig zag avec la navette,--Du beau fil, du fin fil,--Quelque peloton par ici.
Lorsque, d'après la légende Ukrainienne, la Vierge descendit aux enfers, elle vit des hommes attachés aux poteaux avec les liens flamboyants; les diables leur déchiraient la bouche et y fourraient des pelotes, tandis que des fils sortaient de leurs yeux, et que leurs vêtements étaient en feu. Elle demanda à saint Michel: Quels péchés ont commis ces gens-là? Et saint Michel répondit: Ce sont les tisserands malfaiteurs; ils ont volé les toiles et la filature d'autrui; c'est pour cela qu'ils souffrent ainsi.
Si l'on ne dit pas des tisserands, comme des tailleurs, qu'il en faut sept pour faire un homme, on assure dans le Midi qu'ils ne sont qu'une moitié d'homme: _Un teisseran es un miech-om_, et l'on injurie un pleutre en lui disant: _Seis pas un om, seis un teisseran_. Ces deux dictons viennent sans doute de ce que le métier est parfois exercé par des boiteux. Un autre proverbe les associe aux chasseurs et aux pêcheurs, tous gens qui gagnent assez mal leur vie:
_Sèt cassaire,_ _Sèt pescaire,_ _Sèt teisseran,_ _Soun vin-t-un pouris artisan._
En Bourgogne, un dicton raille aussi leur pauvreté:
_Taot cè grelu de tisseran,_ _Don le fin pu riche n'é ran._
Une chanson populaire flamande, dont voici la traduction, met en scène des tisserands qui ne roulent pas sur l'or:
Quatre petits tisserands s'en allèrent au marché.--Et le beurre coûtait si cher!--Ils n'avaient pas le sou en poche.--Et ils achetèrent une livre à quatre.--Schietspoele (navette), sjerrebekke, spoelza!--Djikke djakke, kerrokoltjes, klits klets.
Et quand ils eurent acheté ce petit beurre.--Ils n'avaient pas encore de plats.--Ils prièrent la petite femme de partager leur petit beurre.
--Je ferai cela volontiers.--Oui, comme une honnête femme.--Mais je sais bien ce que sont les petits tisserands.--Et les petits tisserands ne sont pas des seigneurs.
Comment les petits tisserands seraient-ils des seigneurs?--Ils n'ont ni terres ni maisons!--Et une souris s'introduit-elle dans leur garde-manger.--Elle y doit mourir de faim.
Et quand cette petite bête est morte alors--Où l'enterrent-ils?--Sous le métier des petits tisserands.--Et la petite tombe portera de petites roses.
Dans les _Derniers Bretons_, Souvestre a décrit, avec la pointe d'exagération romantique qui lui est habituelle, la vie misérable des ouvriers de la toile au moment où le machinisme leur fit concurrence: «Parmi tous les ouvriers de la Bretagne, il n'en est point dont les misères puissent être comparées à celles des tisserands. La fabrication de la toile a eu autrefois une grande importance dans notre province, qui en exportait pour plusieurs millions. La guerre, les fautes de l'administration et les traités de commerce ont ruiné à jamais cette industrie. Les fortunes considérables amassées par les anciens fabricants se sont dispersées, et aujourd'hui les tisserands sont descendus à un degré d'indigence dont les canuts de Lyon ne donnent qu'une faible idée. Cependant cette industrie s'est conservée dans les familles; une sorte de préjugé superstitieux défend de l'abandonner. Des communes entières, livrées exclusivement à la fabrication des toiles, languissent dans une pauvreté toujours croissante, sans vouloir y renoncer. Rien n'est changé depuis quatre siècles dans les habitudes du tisserand de l'Armorique. Assis devant le même métier, bizarrement sculpté, que lui ont légué ses ancêtres, il fait courir de la même manière, dans la trame, la navette grossière qu'il a taillée lui-même avec son couteau, tandis que, près de lui, sa femme prépare le fil sur le vieux dévidoir vermoulu de la famille. C'est avec ces moyens imparfaits, avec tous les désavantages de l'isolement et de la misère, qu'il continue à lutter contre les machines perfectionnées, la division de la main-d'oeuvre et les vastes capitaux des grandes fabriques. En vain le prix des toiles s'abaisse de plus en plus depuis trente ans, il s'obstine et reste immobile à sa place comme une statue vivante du passé. Ou croirait qu'un charme fatal le lie indissolublement à son métier, que le bruit monotone du dévidoir a pour lui un langage secret qui l'appelle et l'attire. Parlez-lui de quitter cette industrie à l'agonie, de cultiver le riche sol qu'il foule et qu'il laisse stérile, il secouera sa tête chevelue avec un triste sourire, et il vous répondra: «Dans notre famille, nous avons toujours été fabricants de toile.» Montrez-lui sa misère, ses enfants courant dans le village avec une simple chemise pour vêtement, il ajoutera, avec une indicible expression d'espérance: «Dans notre famille, nous avons été riches autrefois.» Cependant il ne vous a pas tout dit. Cet homme a une idée fixe qui le soutient. Il a fait un rêve dont il attend l'accomplissement, comme les Juifs attendent le Messie. La nuit, quand ses yeux se sont fermés, il parle à sa chimère, il l'écoute, il la voit. Il compte tout bas les pièces de toile qui lui sont commandées, le nombre de louis d'or qu'on lui donnera chez les négociants de Morlaix; il croit entendre vaguement le bruit des quatre métiers abandonnés qui obstruent sa maison. Il croit y voir, comme au temps de ses pères, quatre ouvriers travaillant sous ses ordres, pour les galiotes de Lisbonne et de Cadix. Alors épanoui d'une orgueilleuse joie, il pense à ce qu'il fera de ces profits. Il s'endort dans son enivrement et le lendemain, le froid et la faim le réveillent comme de coutume, au soleil naissant, et il reprend les travaux et les cruelles réalités de chaque jour.»
Le tisserand dont parle Souvestre était celui qui habitait le pays bretonnant ou sa lisière; c'était un petit patron ou un ouvrier qui travaillait pour des maîtres; c'était lui qui confectionnait les toiles de Bretagne, dont le commerce était si grand jadis. Cette industrie n'a pas résisté à la concurrence des machines, et elle est en train du disparaître. On ne voit plus guère, comme autrefois, arriver au printemps les pittoresques marchandes qui venaient de Quintin ou d'Uzel, deux par deux, et parcouraient la Haute-Bretagne, offrant dans les villages et dans les châteaux leur fine toile tissée au métier, qu'elles vendaient à l'aune.
Il est un autre tisserand qui a mieux résisté, parce qu'il n'est pas en concurrence avec les grandes fabriques, c'est celui qui travaille pour les paysans et met en oeuvre le fil ou la laine filés par les ménagères. Le «tessier» existait autrefois dans presque tous les villages de la Haute-Bretagne, et on rencontre encore ses congénères un peu partout en pays bretonnant. Il tissait sur un rustique métier de bois les cotillons des femmes, les culottes des paysans et aussi leurs toiles grossières.
Aux environs de Condé, de Flers et de la Ferté-Macé, les fabricants de lingettes, basins et autres tissus, n'habitaient pas tous autrefois les bourgs ou la ville comme aujourd'hui: l'ouvrier avait sa chaumière et son courtil, et si modeste que fût sa demeure, il avait un foyer, de l'air et du soleil. Les travaux agricoles ne lui étaient pas d'ailleurs complètement étrangers, et, au temps de la récolte, il venait en aide à ses voisins. Souvent même les travaux industriels n'occupaient qu'une partie de la famille, et les femmes tissaient pendant que les hommes travaillaient au dehors. Dans d'autres ménages plus humbles, le travail du métier alternait entre le mari et la femme, tour à tour occupés à faire courir la navette ou à soigner la vache, à la garder le long des chemins herbus, à cultiver le jardinet ou bien encore à faire une journée chez quelque voisin.
On a recueilli dans l'est de la France et en Haute-Bretagne des chansons qui accusent les tisserands de ne commencer à travailler que le vendredi; le refrain de la ronde des tisseurs, très populaire dans les Ardennes, est:
Roulons-ci, roulons-là, roulons la navette Et le bon temps reviendra.
La chanson qui suit et dont l'air est assez joli, m'a été chantée aux environs de Loudéac:
Bien rythmé
Les tessiers sont pir' que des évêques. Les tessiers sont pir' que des évêques. Car du lundi ils en font une fête. Branlons la navette. Oh! gai; lan la. Branlons la navette, Le beau temps reviendra.
Les tessiers sont pires que des évêques. (_bis_) Car du lundi, ils en font une fête, Branlons la navette, O gai, lon la, etc., Branlons la navette, Le beau temps reviendra.
Car du lundi, ils en font une fête (_bis_) Et le mardi, ils vont voir les fillettes,
Et le mardi, ils vont voir les fillettes. (_bis_) Le mercredi, ils graissent des galettes,
Le mercredi, ils graissent des galettes, (_bis_) Le jehueudi (jeudi) iz ont mal à la tête,
Le jehueudi iz ont mal à la tête, (_bis_) Le vendredi, ils branlent la navette,
Le vendredi, ils branlent la navette, (_bis_) Le samedi la toile o n'est point faite.
--Allés à Loudia (Loudéac), compagnon que vous êtes, (_bis_) --Allez-y va vous qui êtes le maît'e.
En Ille-et-Vilaine, les filles de laboureurs ont de la répugnance à épouser des tisserands; ce préjugé est moins répandu dans les Côtes-du-Nord. Un dicton russe semble indiquer qu'ils ne se marient pas facilement avec des personnes de métiers honorés: «Tu es tisserand, brouilleur de fil, et moi je suis fille de tonnelier, nous ne sommes pas égaux.»
En Flandre et en Hollande, les proverbes reflètent l'orgueil des anciens métiers de tisserands, si florissants jadis dans ces pays:
--_De wever en de winter kunnen het niet verkerren._--Le tisserand et l'hiver ne peuvent mal faire.
Autrefois le tisserand était un homme important qui inspirait une crainte respectueuse et qui, de même que l'hiver, pouvait avoir ses lubies. Tous deux tranchaient du maître, et on devait s'accommoder selon leurs caprices.
--_De wevers spannen de kroon._--Les tisserands l'emportent sur les autres.
_Een handwerk heeft een gouden bodem, zei de wever, en hij zat op een hekel._--Un métier a un fond d'or, dit le tisserand, et il était assis sur un séran.
--_Hij is goed voor wever, want hij houdt van dwarsdrijven._--Il est bon pour le tisserand, car c'est un esprit chicaneur.
Le peuple a traduit à sa manière le bruit caractéristique du métier, en Haute-Bretagne, les geais s'amusent à le contrefaire en criant:
Tric trac de olu, Tric trac de olu.
En Basse-Bretagne on dit:
_--Ar guinder en he stern,_ _E-giz ann diaoul en ifern,_ _Oc'h ober tik-tak, tik-tak,_ _Hag o tenna hag o lakat._
Le tisserand à son métier,--Comme le diable en enfer se démène,--Avec son tic tac, tic tac.--Quand navette il tire et repousse.
À Saint-Dié (Vosges), les métiers disent:
Queterlic queterlac, queterlic, queterlac. etc.
Dans le Loiret, les mères, asseyant sur leurs genoux les tout petits enfants, et les retirant et les repoussant de leur sein comme un tisserand fait de sa navette, chantent:
Saint Michel, Qui fait de la toile, Saint Nicolas, Qui fait des draps; Au prix qu'il tire, Son lit déchire, Cric, crac.
À ce dernier mot, elles les font pencher en bas, comme pour les faire tomber, imitant ainsi la rupture du lien qui les tenait.
En Béarn, on dit aux petits enfants, en leur tirant les pieds:
_Tynneréte hé bon drap_ _Ouéy ourdit douma coupat,_ _Tric-trac._
Tisserand fait bon drap,--Aujourd'hui tissé, demain déchiré.--Tric-trac.
De même que celui de beaucoup d'artisans sédentaires, l'atelier du tisserand était un lieu de réunion; il était autrefois, dit Monteil, le rendez-vous de la jeunesse des deux sexes. Il est vraisemblable qu'il s'y racontait des légendes: en Berry, le tissier et le chanvreur étaient au premier rang de ceux qui avaient conservé les contes et les récits d'apparitions.
On disait jadis d'un bavard: la langue lui va comme la navette d'un tisserand.
Dans les villes, les métiers de tisserands étaient souvent placés dans les cuves: c'était l'habitude, dès le XVIe siècle, dans les pays du Nord, et le graveur Jost Amman, qui avait soin de relever les détails caractéristiques des boutiques ou des ateliers, a placé son tisserand dans une sorte de sous-sol assez spacieux, éclairé par une espèce de soupirail (p. 13). Celui-ci était garni de vitres. Mais il n'en était pas toujours ainsi: à Troyes et ailleurs, les tisserands qui travaillaient dans les caves de leurs maisons, étaient éclairés par une fenêtre à la hauteur du trottoir; les carreaux, au lieu d'être de verre, étaient en papier huilé. Une facétie légendaire parmi les gamins consistait à passer la tête à travers les carreaux de papier et à demander l'heure au tisserand. Celui-ci, furieux, se hâtait de remonter pour courir après le délinquant, qui s'esquivait au plus vite. Cette mauvaise farce était vraisemblablement en usage dans toutes les villes où il y avait des tisserands; à Dinan, au commencement de ce siècle, les écoliers s'amusaient aussi à leur crier: Quelle heure est-il? ce qui leur était tout particulièrement désagréable.
En Picardie, les enfants se rendaient le soir, à pas de loup, près de la fenêtre, mouillaient le papier huilé avec de la salive, puis se sauvaient sans faire de bruit; l'un d'eux, armé d'un éclichoir, sorte de petite seringue en sureau, qu'il avait rempli d'un liquide plus ou moins propre, lançait le contenu sur la tête de l'homme occupé au métier ou lui éteignait sa lampe.
Dans la Flandre occidentale, quand le tissage d'une pièce de toile est fini, on la coupe en fil de pennes. Or, il est d'usage que les enfants de la maison tiennent une assiette sous le fil de pennes quand celui-ci est coupé, afin, comme on dit, de recueillir le sang de cette pièce de toile; le tisserand, pendant qu'il la coupe, laisse tomber de sa main quelques pièces de monnaie dans l'assiette et les enfants croient que cette monnaie sort de la toile elle-même et en forme le sang.
En Norvège, quand on ôte le tissu de dessus le métier, personne ne doit entrer dans la chambre ni en sortir, sous peine d'être exposé à une attaque d'apoplexie. La porte est alors fermée et gardée par quelqu'un. Celui qui coupe le tissu déjà prêt doit mettre sur les ciseaux des charbons ardents, sortir de la chambre et les éteindre dans la cour.
De même que plusieurs autres gens de métiers, les tisserands touchaient parfois à la médecine et à la sorcellerie. Dans le Perche et dans le Maine, ils se mêlaient du rhabillage des blessés. Amélie Bosquet raconte qu'un ouvrier tisserand, qui s'était rendu à Rouen pour y livrer son ouvrage, rencontra sur la route, à son retour, un de ses camarades qui lui demanda de venir l'aider à monter une chaîne qu'il se proposait de mettre ce jour-là sur le métier. L'homme lui refusa ce service, parce qu'il avait à faire le même travail pour son propre compte. «Eh bien! dit le camarade, nous n'en serons pas moins bons amis; entre à la maison pour te rafraîchir avec un verre de cidre.» Cette proposition fut acceptée, et quand le villageois reprit sa route, il se sentit tourmenté d'un malaise, qui dégénéra en maladie grave, que l'on attribua à un sort jeté. On fit venir le sorcier, qui montra au malade dans un miroir la figure de celui qui l'avait ensorcelé: c'était l'autre tisserand.
Au temps des corporations, le métier avait quelques usages particuliers. Si l'apprenti mourait pendant l'apprentissage, sa bière, comme celle d'un fils de maître, était illuminée de quatre beaux cierges. À Issoudun, nul ne pouvait être reçu maître dans la corporation s'il n'était de bonne vie, marié ou dans l'intention de se marier. Aux noces de chaque confrère, il devait être donné à chaque tisserand douze deniers; mais il était obligé à accompagner le nouveau marié l'espace d'une lieue. Le lendemain de la Fête-Dieu, il y avait un repas que devait payer celui qui y assistait, qu'il mangeât ou non. La première fois qu'un tisserand était convaincu de vol, il ne pouvait exercer d'un an le métier, et il le perdait à la seconde.
Les compagnons tisserands ne datent que de 1778: un menuisier, traître à sa société, leur vendit à cette époque le secret du Devoir.
À Bruges, les wollewevers ou tisserands en laine avaient autrefois coutume, le jour de la fête de leur patron saint Jacques, de dépenser dix schellings en donnant à manger aux pauvres.
On raconte dans le Limbourg hollandais la légende suivante, qui est plus à la louange des forgerons qu'à celle des tisserands: À Stevensweert et dans les environs, les forgerons et les maréchaux ferrants ne travaillent pas le Vendredi saint; voici l'origine de cet usage: Quand le Christ devait être crucifié, il ne se trouva dans tout Jérusalem aucun forgeron qui consentit à faire les clous nécessaires. Aujourd'hui encore, après tant de siècles, les forgerons, en chômant ce jour-là, veulent montrer qu'ils donnent leur approbation à ce refus. La tradition rapporte en outre que, les clous faisant défaut, un tisserand les retira de son métier, et avec ces clous obtus on crucifia le Christ. Plus tard le diable, croyant que l'action du tisserand lui donnait le droit de prendre son âme, voulut l'arracher de son métier pour le mener, tout vivant, aux enfers. Mais, comme le tisserand résista, il s'ensuivit une lutte très vive, pendant laquelle le diable s'embarrassa dans les fils du métier. Alors Satan reçut une raclée si formidable qu'aussitôt dégagé, il chercha son salut dans la fuite, hurlant de douleur. Aujourd'hui encore, quand un esprit des enfers voit un métier de tisserand, il prend de la poudre d'escampette. C'est aussi la raison pour laquelle un tisserand n'est jamais sujet aux tentations.
Les tisserands figurent dans un certain nombre de contes populaires; dans deux récits de pays très éloignés, ils sont les héros d'aventures qui, ailleurs, sont attribuées à des tailleurs ou à des cordonniers. Un petit tisserand du pays de Cachemire, un jour qu'il était à tisser, tue avec sa navette un moustique qui s'était posé sur sa main gauche. Emerveillé de son adresse, il déclare à ses voisins qu'il faut désormais qu'on le respecte, il bat sa femme qui le traite d'imbécile, et part en campagne avec sa navette et une grosse miche de pain. Il arrive dans une ville où il y a un éléphant terrible. Il dit au roi qu'il va combattre la bête; mais, dès qu'il voit l'éléphant, il s'enfuit, jetant sa miche de pain et sa navette. La femme du petit tisserand, pour se défaire de lui, avait empoisonné le pain et y avait aussi mêlé des aromates. L'éléphant l'avale, sans ralentir sa course, et, en faisant un circuit, le petit tisserand se trouve face à face avec l'éléphant: juste à ce moment le poison fait son effet et l'éléphant tombe raide mort. Chacun est émerveillé de la force du petit tisserand.