Légendes démocratiques du Nord

Part 2

Chapter 23,857 wordsPublic domain

Rien de plus grand que cette république de Pologne. La volonté y faisait tout. C’était comme l’empire des esprits. Ni le roi ni les juges n’ayant de force suffisante pour assurer l’exécution des jugements, il fallait que le condamné se livrât de lui-même, qu’il apportât sa tête.

L’idéal polonais, placé si haut, imposait à la République d’immenses difficultés; la loi y exigeait des citoyens un effort continuel; pour état naturel, ordinaire, elle exigeait d’eux le sublime. Elle les supposait toujours généreux, du moins voulant l’être. Dans le progrès de son histoire, la Pologne semblait marcher vers un gouvernement qui ne s’est pas vu encore en ce monde, un gouvernement de _spontanéité_, de _bonne volonté_.

Quel qu’ait été plus tard l’affaissement national, l’orgueil de la noblesse et son esprit d’exclusion, de caste, qui fut un démenti à la générosité antique, il est resté de cet état sublime des premiers temps une tendance chevaleresque, une étonnante disposition au sacrifice, dont nulle nation peut-être n’a donné les mêmes exemples.

Quoi qu’il en coûte à un Français de l’avouer, nous devons dire, pour être juste, que les gouvernements de la France ont tous usé et abusé de l’amitié de la Pologne, de l’héroïque fidélité des Polonais. Ils l’ont mise aux plus rudes épreuves sans en trouver jamais le fond.

Il est indigne que, dans tant de traités, et sous la République même, à Bâle, à Campo-Formio, à Lunéville, la Pologne ne soit pas même mentionnée. Elle versait alors son sang pour nous, à flots; elle créait, sous Dombrowski, ces vaillantes légions polonaises qui partout nous ont secondés, égalant, dépassant parfois les plus vaillants des nôtres.

Le cœur saigne à dire la terrible dépense que Napoléon fit du sang des Polonais. Leur docilité, leur dévouement, leur enthousiasme obstiné pour celui en qui ils voyaient le drapeau de la France, saisissent d’étonnement, arrachent les larmes. Dans les plus tristes entreprises, les plus étrangères à leur cause, il les prodigue sans scrupule; il les embarque pour Saint-Domingue, jette ces hommes du Nord aux climats de feu, emploie au rétablissement de l’esclavage ces soldats de la liberté. Dans la plus injuste des guerres, celle d’Espagne, encore les Polonais. Les Français s’y rebutent, se lassent: les Polonais ne sont pas las encore.

Quelle récompense? La voici: trois fois de suite, en 1807, en 1809, en 1812, Napoléon a empêché la restauration de leur nationalité, qui se faisait d’elle-même.

Vous supposez sans doute que les Polonais, si maltraités, lui ont gardé rancune, qu’ils ont un souvenir amer d’une adoration si mal reconnue, qu’ils en veulent à ce dieu ingrat?... C’est précisément le contraire. Tout au rebours des autres hommes, leur attachement a augmenté par les mauvais traitements. La chute de Napoléon (qui détacha de lui tant d’hommes) lui rallia encore le cœur des Polonais. Sainte-Hélène porta leur fanatisme au comble. La mort, enfin, le mit sur un autel. Vainqueur, c’était pour eux un grand homme; vaincu et captif, un héros; mort, ils en ont fait un messie.

Magnanimes instincts de générosité et de grandeur, héroïques élans du cœur pour aimer qui nous fit souffrir!

Nous avons eu sous les yeux un miracle en ce genre, un fait inouï, prodigieux... et la sueur me vient d’y penser... Le Collège de France a été témoin de cette chose; sa chaire en reste sainte.

Je parle du jour où nous vîmes, où nous entendîmes le grand poète de la Pologne, son illustre représentant par le génie et le cœur, consommer, par-devant la France, l’immolation des plus justes haines, et prononcer sur la Russie des paroles fraternelles.

Les Russes qui étaient là furent foudroyés. Ils attachaient les yeux à la terre.

Pour nous autres Français, ébranlés jusqu’au fond de l’âme, à peine osions-nous regarder l’infortuné auditoire polonais, assis près de nous sur ces bancs. Quelle douleur, quelle misère manquait dans cette foule? Ah! pas une. Le mal du monde était là au complet. Exilés, proscrits, condamnés, vieillards brisés par l’âge, ruines vivantes des vieux temps, des batailles; pauvres femmes âgées sous les habits du peuple, princesses hier, ouvrières aujourd’hui; tout perdu, rang, fortune, le sang, la vie; leurs maris, leurs enfants, enterrés aux champs de bataille, aux mines de Sibérie! Leur vue perçait le cœur!... Quelle force fallait-il, quel sacrifice énorme et quel déchirement pour leur parler ainsi, arracher d’eux l’oubli et la clémence, leur ôter ce qui leur restait, et leur dernier trésor, la haine... Ah! pour risquer ainsi de les blesser encore, une seule chose pouvait enhardir: être de tous le plus blessé.

Cela était écrit et devait arriver. Il n’y a pas à discuter, ni rien à dire ou pour ou contre. Il était écrit et voulu que la Pologne, s’arrachant la Pologne du cœur, perdant la terre de vue, repoussant l’infini des douleurs, des haines et des souvenirs, emporterait, dans son vol au ciel, jusqu’à la Russie elle-même.

C’est le mystère de l’aigle blanc qui laisse pleuvoir son sang, et sauve l’aigle noir.

V

GÉNIE PROPHÉTIQUE ET POÉTIQUE DE LA POLOGNE SA LÉGENDE RÉCENTE

Il y a peu d’années, plusieurs villages de Lithuanie ont témoigné authentiquement et, par-devant les magistrats, affirmé par serment, qu’ils avaient vu distinctement au ciel une grande armée qui parlait de l’Ouest et qui allait au Nord.

C’est le privilège des grandes douleurs, le don que le ciel fait à ceux qui souffrent trop dans le présent, d’anticiper ainsi le temps.

Cette grandeur de cœur, cette magnanimité dont nous parlions, cette douceur pour ses ennemis, méritent bien aussi que, de ces hauts sommets de la nature morale, le regard porte au loin et qu’on voie d’avance les réparations de l’avenir.

Ah! dons du ciel, jamais vous ne fûtes plus nécessaires! jamais vous ne vîntes consoler de plus grandes douleurs!... Faites-leur voir déjà le monde juste et bon que nous aurons un jour.

Cette puissance, plusieurs l’assurent, est dans un homme. Je le crois sans peine, et dans mille! N’y eut-il pas, dans les captivités des Juifs, dans nos Cévennes et ailleurs, des peuples _voyants_?

Belle justice de Dieu! Ce peuple martelé, scié, en deux, comme fut Isaïe, a pris dans son supplice des ailes prophétiques. Il ne marche plus, mais il vole. Les seuls poèmes sublimes qui aient apparu aux derniers temps sont ces deux cris de la Pologne, la _Comédie infernale_ et la _Vision de la nuit de Noël_: voix profonde d’un homme qui gémissait sur le vieux monde, et qui, à son insu, tout à coup s’est trouvé prophète.

Ceux qui ont vu encore la funèbre gravure qui représentait Napoléon dans son linceul, couronné de lauriers, mais ayant sous les yeux la carte où la Pologne manque, et s’excusant à Dieu; ceux-là, dis-je, savent à quelle hauteur d’intuition est l’âme polonaise et combien confidente des jugements de l’éternité.

Nul doute que, dans les profondeurs de ce peuple infortuné qui ne peut même gémir, il y ait bien d’autres intuitions sublimes de prophétie et de poésie. Ils les tiennent muettes, en eux, pour leur consolation, _pour le remède de l’âme_.

La révélation la plus forte de la Pologne en ces derniers temps, sa poésie vivante, son poème humain fut l’homme étrange qui seul, de nos jours, en pleine lumière, hier même, en 1849, est devenu une légende.

Nous l’avons connu ici, cet homme terrible, cet homme-fée qui sans arme chassait des escadrons, les blessait du regard, celui sur qui mollissaient les balles, celui devant qui reculaient les boulets effrayés; nous l’avons connu,—le général Bem.

Ici, il nous parut un homme doux et bon, rien de plus. Il s’occupait infatigablement de méthodes qu’il devait un jour appliquer à l’enseignement des pauvres paysans polonais. La guerre lui était naturelle; il l’avait dans le sang, et il n’en donnait aucun signe. Sa figure, très peu militaire, était triste. Pour être gai, il lui fallait la guerre, des combats, et terribles.

Là, au milieu des balles, il devenait aimable, d’une bonhomie joviale. La pluie de fer, de feu, était son élément; alors il avait l’air de nager dans les roses. Avec cela, humain et doux. Le péril n’éveillait en lui ni haine ni colère; tout au contraire, une gaieté charmante. Personne n’a moins haï ceux qu’il tuait. Aussi est-il resté cher à tous, aux Slaves comme aux Hongrois, comme aux Polonais. Ils le chantent avec les leurs, et se vantent de ce que, lui aussi, il fut Slave; ils montrent avec orgueil les coups dont il les honora.

Cette légende est fondée au cœur des peuples, elle va florissant chaque jour, s’enrichissant de branches nouvelles et de jeunes fleurs. Naguère encore, quand les volontaires de Silésie, que leur cœur poussait au Midi, s’en allaient malgré eux au Nord sous le bâton des Prussiens: «Vous avez beau faire, disaient-ils, Bem aura raison de vous tous. Il vit et il vivra. Les cloches depuis mille ans ne font que l’annoncer. Écoutez-les; n’entendez-vous pas qu’elles disent: _Bem! Bem! Bem!_... Elles sonnent, et sonneront son nom éternellement.»

VI

LA RUSSIE ÉTAIT INCONNUE JUSQU’EN 1847 ELLE EST ENTIÈREMENT COMMUNISTE

Une chose peut sembler étrange à dire, c’est que, jusqu’en 1847, la Russie, la vraie Russie, la Russie populaire, n’était guère plus connue que l’Amérique avant Christophe Colomb.

J’avais lu tout ce qu’on a publié d’important en Europe sur la Russie. Je n’en étais pas plus instruit. Je sentais bien confusément que, dans cette foule d’ouvrages généralement légers sous forme sérieuse, on avait donné l’extérieur, le costume et non l’homme.

Un observateur pénétrant, délicat, doué d’un tact de femme, M. de Custine, avait peint la haute société russe, et parfois même avec bonheur saisi au passage le profil du peuple.

Mickiewicz avait posé de haut les traits généraux de la vie slave, et, descendant dans le détail, jeté de profondes, d’admirables lueurs sur le vrai caractère du gouvernement russe. Il eût été plus loin; on ne le permit pas. On fit briser sa chaire.

Du reste, la tendance de Mickiewicz, dans son sublime effort pour amnistier la Russie, pour réconcilier les frères ennemis, Russes et Polonais, dans l’idée de l’origine commune, ne lui permettait guère d’insister sur ce qui est spécial aux Russes, sur ce qui les différencie des autres Slaves et les met au-dessous, sur la misérable décadence et l’avilissement où l’esprit slave est tombé dans ce grand empire.

En 1843, un savant agronome, M. Haxthaüsen, visite la Russie pour étudier les procédés de l’agriculture. Il ne cherchait que la terre et les choses de la terre, et il a trouvé l’homme.

Il a découvert la Russie. Sa patiente enquête nous a plus éclairés que tous les livres antérieurs mis ensemble.

Le témoignage de l’excellent observateur est d’autant moins suspect, qu’il peut être considéré comme celui même de la Russie, une déposition qu’elle fait sur elle-même. Recommandé par l’empereur, il a été conduit par les autorités, par les grands propriétaires, qui n’auraient pas manqué de lui cacher la vérité, s’il eût voulu connaître le gouvernement russe, mais qui se faisaient un plaisir de lui faire connaître en détail toute la vie inférieure de la Russie, le serf et le village, la condition de la culture et du cultivateur.

L’Allemand, ainsi mené, va lentement de commune en commune, regarde, observe, interroge, autant qu’il peut; et, quel que soit son respect un peu servile pour le gouvernement, sa déférence respectueuse pour les grands personnages qui le conduisent sur leurs terres, il n’en conserve pas moins une remarquable liberté de jugement.

Quelle conclusion supposez-vous à cette enquête ainsi conduite par les intéressés? la plus inattendue; et elle fait beaucoup d’honneur à M. Haxthaüsen.

Il ne la résume pas sous forme générale, mais il constate à chaque instant _que la culture et le cultivateur sont misérables, qu’ils produisent très peu, que l’homme imprévoyant et sans vue d’avenir est peu capable d’amélioration_.

La population augmente, dit-on, rapidement. La production n’augmente pas; l’activité est nulle. Contraste étrange: la vie se multiplie, et elle semble frappée de langueur et de mort.

Un mot explique tout, et ce mot contient la Russie.

La vie russe, c’est le communisme.

Forme unique, exclusive de cette société, à peu près sans exception. Sous l’autorité du seigneur, la commune distribue la terre, la partage à ses membres, ici tous les dix ans, là la sixième année, la quatrième ou la troisième, même en certains lieux tous les ans.

Au temps ordinaire du partage, la famille qui se trouve réduite par la mort reçoit moins de terre, la famille augmentée en reçoit davantage. Elle est tellement intéressée à ne pas diminuer de nombre que, si un vieillard meurt, le vieux père, par exemple, la famille adopte un vieillard, se fait un père pour remplacer le mort.

La force de la Russie (analogue sous quelques rapports à celle des États-Unis d’Amérique), c’est qu’elle a dans son sein une sorte de loi agraire, je veux dire une distribution perpétuelle de terre à tous les survenants. On ne trouve pas beaucoup d’étrangers qui veuillent en profiter, au risque de devenir serfs. Mais les enfants viennent à l’aveugle en foule, en nombre énorme. Tout enfant qui ouvre les yeux a sa part toute prête, qu’il recevra de la commune; c’est comme une prime pour naître, l’encouragement le plus efficace à la génération.

Monstrueuse force de vie, de multiplication! épouvantable pour le monde, si cette force n’était balancée! Mais l’action de la mort n’est pas moins monstrueuse; elle a ses deux ministres, tous deux expéditifs: un atroce climat, un gouvernement plus atroce.

Ajoutez que dans ce communisme même qui encourage tellement à naître et à vivre, il y a, en récompense, une force de mort, d’improductivité, d’oisiveté, de stérilité. L’homme, non responsable, se reposant sur la commune, reste comme endormi dans l’imprévoyance enfantine; d’une charrue légère, il écorche légèrement un sol ingrat; il chante, insouciant, son chant doux, monotone; la terre produira peu; qu’importe? il se fera assigner un lot de terre de plus, sa femme est là: il aura un enfant.

De là un résultat très imprévu: le communisme ici fortifie la famille. La femme est fort aimée; elle a la vie très douce. Elle est en réalité la source de l’aisance; son sein fécond est pour l’homme une source de biens. L’enfant est bienvenu. On chante à sa naissance; il apporte la prospérité. Il meurt bientôt, c’est vrai le plus souvent; mais sa féconde mère ne perd pas un moment pour le remplacer vite, et maintenir son lot dans la famille.

Vie _toute naturelle_, dans le sens inférieur, profondément matérielle, qui attache singulièrement l’homme en le tenant très bas.—Peu de travail, nulle prévoyance, nul souci d’avenir.—La femme et la commune, voilà ce qui protège l’homme. Plus la femme est féconde, plus la commune donne. L’amour physique et l’eau-de-vie, la génération incessante d’enfants qui meurent et qu’on refait sans cesse, voilà la vie du serf.

Ils ont horreur de la propriété. Ceux qu’on a faits propriétaires retournent vite au communisme. Ils craignent les mauvaises chances, le travail, la responsabilité. Propriétaire, on se ruine; communiste, on ne peut se ruiner, n’ayant rien, à vrai dire. L’un d’eux, à qui on voulait donner une terre en propriété, disait: «Mais si je bois ma terre?»

Il y a, en vérité, quelque chose d’étrange à confondre, sous ce même mot de communisme, des choses si différentes, à rapprocher ce communisme d’indolence et de somnolence des communautés héroïques qui ont été pour l’Europe la défense contre les barbares, l’avant-garde de la liberté.—Les Serbes, les Monténégrins, ces populations voisines des Turcs, dans leur lutte inégale contre ce grand empire, menacés à toute heure d’être enlevés captifs, traînés à la queue des chevaux, ont cherché, au milieu de ces extrêmes périls, l’unité et la force dans une sorte de communisme. Moissons communes, tables souvent communes, l’unité fraternelle dans la vie, dans la mort: une telle communauté, on l’a bien vu par leurs combats et par leurs chants, n’a nullement énervé leurs bras ni leur esprit.

Il y a loin de là au communisme instinctif, naturel, paresseux, qui est l’état invariable de tant de tribus animales, avant que la vie individuelle et l’organisme propre se soient vigoureusement déclarés. Tels les mollusques au fond des mers; tels, nombre de sauvages des îles du Sud; tel, dans un degré supérieur, l’insouciant paysan russe. Il dort sur la commune comme l’enfant au sein de la mère. Il y trouve un adoucissement au servage, triste adoucissement, qui, favorisant l’indolence, le confirme et le perpétue.

Dans la profonde misère du serf russe et son impuissance d’amélioration, un seul côté adoucit le tableau, y semble mettre un rayon de bonheur: c’est l’excellence de la famille, c’est la femme et l’enfant. Mais là même se retrouvent une misère plus grande et le fond de l’abjection. L’enfant naît, est aimé, mais on le soigne peu. Il meurt pour faire place à un autre qu’on aime également, qu’on regrette aussi peu. C’est l’eau de la rivière. La femme est une source d’où s’écoulent des générations, pour se perdre au fond de la terre. L’homme n’y prend pas garde. La femme, l’enfant, sont-ils à lui? La vie hideuse du servage implique un triste communisme que nous avons laissé dans l’ombre. Celui qui n’a pas même son corps, n’a ni sa femme, ni sa fille. Toute génération est pour lui incertaine. Dans la réalité, la famille n’est pas.

VII

TOUT, DANS LA RUSSIE, EST ILLUSION ET MENSONGE

Le communisme russe n’est nullement une institution, c’est une condition naturelle qui tient à la race, au climat, à l’homme, à la nature.

L’homme, en Russie, n’est point l’homme du Nord. Il n’en a ni l’énergie farouche, ni la gravité forte. Les Russes sont des Méridionaux; on le voit au premier coup d’œil, à leur allure leste et légère, à leur mobilité. La pression violente des invasions tartares les a rejetés du Midi dans ce marais immense qu’on appelle la Russie septentrionale. Cette affreuse Russie est très peuplée. Celle du Midi, riche et féconde, reste une prairie solitaire.

Huit mois par an de boue profonde, et toute communication impossible; le reste du temps, des glaces, et les voyages pénibles et dangereux, si ce n’est par traîneaux. La désolante uniformité d’un tel climat, la solitude que crée l’absence de communications, tout donne à l’homme un besoin extraordinaire de mouvement. Sans la main de fer qui les tient attachés au sol, tous, nobles et serfs, les Russes fuiraient; ils iraient, viendraient, voyageraient. Ils n’ont rien autre chose en tête. Laboureurs malgré eux, et non moins ennemis de la vie militaire, ils sont nés voyageurs, colporteurs, brocanteurs, charpentiers, nomades aussi; cochers surtout, c’est là qu’ils brillent.

Ne pouvant suivre cet instinct de mouvement, l’agriculteur au moins trouve plaisir à changer et s’agiter sur place. La distribution continuelle des terres, leur passage d’une main à l’autre, font une sorte de voyage intérieur pour toute la commune. La terre ennuyeuse, immobile, est comme mobilisée, diversifiée par ce fréquent échange.

On a dit, en parlant des Slaves en général, ce qui, tout au moins, est vrai des Russes: «Nul passé, nul avenir; le présent seul est tout.»

Mobiles habitants de l’océan des boues du Nord, où la nature incessamment compose et décompose, résout, dissout, ils semblent tenir de l’eau. «Faux comme l’eau», a dit Shakespeare.—Leurs yeux longs, mais très peu ouverts, ne rappellent pas bien ceux de l’homme. Les Grecs appelaient les Russes: _Yeux de lézards_, et Mickiewicz a dit, mieux encore, que les vrais Russes avaient des _yeux d’insectes_, brillants, mais sans regard humain.

On devine, à les voir, la sensible lacune qui se trouve en cette race. Ce ne sont pas des hommes encore.

Nous voulons dire qu’il leur manque l’attribut essentiel de l’homme: la faculté morale, le sens du bien et du mal. Ce sens et cette idée, c’est la base du monde. Un homme qui ne l’a pas flotte encore au hasard, comme un chaos moral qui attend la création.

Nous ne nions pas que les Russes n’aient pas beaucoup de qualités aimables. Ils sont doux et faciles, bons compagnons, tendres parents, humains et charitables. Seulement, la sincérité, la moralité, leur manquent entièrement.

Ils mentent innocemment, volent innocemment, mentent, volent toujours.

Chose étrange! la faculté admirative, très développée chez eux, leur permet de sentir le poétique, le grand, le sublime peut-être. Mais le vrai et le juste n’ont aucun sens pour eux. Parlez-en, ils restent muets, ils sourient, ils ne savent ce que vous voulez dire.

La justice n’est pas seulement la garantie de toute société, elle en fait la réalité, le fonds et la substance. Une société où elle est ignorée est une société apparente, sans réalité, fausse et vide.

Du plus haut au plus bas, la Russie trompe et ment: c’est une fantasmagorie, un mirage, c’est l’empire de l’illusion.

Partons du bas, de l’élément qui semble encore le plus solide, du trait original et populaire de la Russie.

La famille n’est pas la famille. La femme est-elle à l’homme? Non, au maître d’abord. De qui est l’enfant? Qui le sait?

La commune n’est pas la commune. Petite république patriarcale, au premier coup d’œil, qui donne l’idée de liberté. Regardez mieux, ce sont de misérables serfs qui seulement répartissent entre eux le fardeau du servage. Par simple vente et par achat, on la brise à volonté, cette république. Nulle garantie pour la commune, pas plus que pour l’individu.

Montons plus haut, jusqu’au seigneur. Là, le contraste de l’idéal et du réel devient plus dur encore, et le mensonge est plus frappant. Ce seigneur est un père, dans l’idée primitive; il rend paternellement la justice, assisté du starost, ou ancien du village. Ce père, dans la réalité, est un maître terrible, plus tzar dans son village que l’empereur dans Pétersbourg. Il bat à volonté; à volonté, il prend votre fille ou vous-même, vous fait soldat, vous fait mineur de Sibérie, vous jette, pour mourir loin des vôtres, aux nouvelles fabriques, vrais bagnes qui sans cesse achètent des serfs et les dévorent.

L’état des libres est pire, et personne n’a intérêt d’être libre. Un Russe de mes amis a fait de vains efforts pour y amener ses serfs. Ils aiment mieux le hasard du servage: c’est comme une loterie; parfois on tombe à un bon maître. Mais les soi-disant libres sous l’administration n’ont point de ces hasards. Elle est le pire des maîtres.

Cette administration, dans l’empire du mensonge, est tout ce qu’il y a de plus mensonger. Elle se prétend russe et elle est allemande; les cinq sixièmes des employés sont des Allemands de Courlande et de Livonie: race insolente et pédantesque, dans un parfait contraste avec le Russe, ne connaissant en rien sa vie, ses mœurs, ni son génie, le menant tout à contre-sens, brutalisant, faussant les côtés aimables, originaux, de cette population douce et légère.

Dans ce peuple de fonctionnaires, on ne peut sans dégoût envisager ce qui s’appelle Église, et qui n’est qu’une partie de l’administration. Nulle instruction spirituelle, nulle consolation donnée au peuple. L’enseignement religieux expressément défendu. Les premiers qui prêchèrent furent envoyés en Sibérie. Le prêtre est un commis, rien de plus; et, comme le commis, il a les grades militaires. L’archevêque de Moscou a le titre de général en chef, celui de Kasan, de lieutenant général. Église toute matérielle et l’antipode de l’esprit.

Le pape de la Russie est le collège ecclésiastique, lequel juge les causes spirituelles; mais lui-même il fait ce serment: «_Le tzar est notre juge_.» De sorte qu’en réalité le vrai pape est le tzar.

Un auteur important en cette matière, Tolstoï, le dit expressément: «L’empereur est le chef né de la religion.»

Dans le tsar est le faux du faux, le mensonge suprême qui couronne tous les mensonges.