Légendes canaques

Part 11

Chapter 113,876 wordsPublic domain

Les guerriers les plus courageux, enveloppés dans l’épaisseur de la fumée, avaient enlevé les pierres qui couronnaient le mur. Aussitôt que l’ouverture avait été assez large, une multitude de grosses chauves-souris à queue s’était précipitée dehors. Elle était sortie en une bande compacte, noire, qui s’était allongée comme un ruisseau qui coule. Pour ne pas avoir les yeux crevés, les guerriers avaient été obligés de se reculer hors du passage. Et les chauves-souris avaient voltigé dehors, dans tous les sens, en se cognant aux arbres. Elles avaient cherché les endroits sombres de la forêt pour ne plus être éblouies par la lumière.

Lorsque le défilé des chauves-souris avait été terminé, les guerriers audacieux s’étaient remis à enlever des pierres, dans la fumée aveuglante. Par moments le Tayo gras avait encore cogné: toc... toc... toc..., avec un caillou. Mais les canaques ne le voyaient toujours pas. Ils en étaient à enlever les derniers moellons, quand ils distinguèrent, dans la fumée, une forme humaine étendue par terre. Un guerrier l’interpella brutalement. Le corps ne bougea pas, ne répondit rien.

Alors les guerriers se précipitèrent sur l’individu. Leurs mains de gaïac s’appesantirent sur des os, sur un être décharné, asphyxié, un squelette incapable d’un mouvement.

Les guerriers soulevèrent le moribond, se le passèrent de mains en mains pour le descendre. Puis, ils l’étendirent sur un lit de paille. Après un long moment d’attente, l’air pur ranima l’asphyxié, il reprit ses sens.

Un canaque à la parole autorisée lui parla: «Dis donc! toi tu l’es maigre... Pourquoi?... Toi tu l’es pas encore mort, hein?...»

Tchiaom répondit: «Ha bein! Moi manger les petits roussettes pas cuits (les chauves-souris crues). Moi boire la pluie de l’eau des cailloux... Vous besoin manger moi, hein?... Moi maigre, maigre..., vous mangez quoi?... Rien du tout!... Vous laissez moi partir à Pouapanou... Tout à l’heure moi gras encore... Après vous vient chercher moi.»

Et les guerriers protestèrent: «Ça fait rien toi maigre, nous connaît pas laisser toi partir... Nous porter toi à Bondé. Le Chef lui parler... Nous connaît rien du tout... Le Chef lui connaît bien.»

Ces explications données, les canaques coupèrent une longue perche, des lianes, de la paille, et ils façonnèrent un genre de hamac, un palanquin dans lequel ils allongèrent Tchiaom devenu le Tayo maigre.

Après avoir mis le feu aux huttes du campement, et avoir propagé l’incendie de la forêt, dans l’intention de commettre le plus de dégâts possibles, quatre canaques, deux à chaque bout de la perche, soulevèrent le palanquin avec le Tayo maigre. Et toute la horde barbare, exubérante d’une joie brutale, s’achemina d’une allure souple, vers la tribu de Bondé. Le Tayo maigre n’était pas lourd, il ne retarda aucunement la marche de la colonne, les canaques se remplaçaient au portage. Jamais le hamac ne toucha terre.

Tout le long du parcours, les canaques s’ingénièrent à trouver de la nourriture pour le Tayo maigre, de façon à le présenter au Chef avec un ventre plus rebondi. Car, au fond, les guerriers étaient très inquiets. Le Chef leur avait donné l’ordre de lui amener le Tayo gras, et ils lui apportaient un squelette. Certainement le Chef serait en colère, il allait être terrible.

Tchiaom avait faim, et il était encore plus glouton que les canaques le sont ordinairement, il avalait tout ce que les guerriers lui présentaient: Des noix de coco, des crevettes crues, des figues sauvages, des vers de bancouliers, des escargots gluants. De temps en temps on lui versait de l’eau dans la bouche, pour faire descendre. Tchiaom n’avait plus faim, il ne pouvait plus avaler, mais les canaques le forçaient encore de manger. Ils le bourraient d’aliments substantiels.

Au milieu de la nuit la colonne arriva chez elle, à Bondé. Elle marchait en silence, sans une torche, par un étroit sentier bordé de broussailles humides de rosée. Les guerriers n’étaient pas fiers et turbulents comme de coutume, même le Chef de guerre était soucieux. Depuis deux lunes ils étaient absents de chez eux, et ils y revenaient fatigués, affamés, sans butin, ne portant qu’un Tayo maigre, maigre.

Après avoir installé le Tayo maigre dans une case, et l’avoir entouré d’ignames cuites et de poissons fumés; après l’avoir confié à la surveillance d’une garde vigilante, sans bruit, afin de ne pas attirer l’attention du grand Chef, et ne pas réveiller la tribu endormie, chacun s’était glissé en cachette dans ses foyers.

Demain, au jour, le grand Chef serait en fureur. Les vieux, les vétérans qui avaient tout un passé de gloire, critiqueraient leur expédition manquée. Les jeunes guerriers qui attendaient depuis deux lunes dans le fond de la forêt seraient mécontents, et ils se moqueraient d’eux, même les popinées ne les regarderaient plus comme des héros: quand ils leur parleraient sur le ton autoritaire, les popinées auraient des rires narquois, parce qu’elles penseraient au Tayo gras et au Tayo maigre.

* * * * *

Le lendemain, au jour, la tribu fut agitée bruyante. Les guerriers ne pouvaient retarder plus longtemps leur présentation officielle au grand Chef. Mais un événement imprévu était venu compliquer la situation déjà déplorable, et troubler le peu d’assurance du Chef de guerre et de sa troupe. Le grand Chef allait être terrible.

Dès que la lueur blanche de l’étoile du matin s’était montrée au-dessus de l’Ignambi, le Tayo maigre s’était raidi trois fois, et il était mort. Même en lui brûlant les pieds, il n’avait pas voulu remuer. Ses gardiens lui avaient donné trop d’ignames et trop de poissons: son manger n’avait pas voulu descendre, il avait rendu des crevettes entières, une indigestion l’avait étouffé. Cette mort bouleversait le protocole de la présentation et de la fête qui devait s’ensuivre. Les canaques savaient, par expérience, que le grand Chef devenait féroce lorsqu’il était contrarié.

L’on avait vu les sorciers et quelques vieux s’introduire mystérieusement chez le Chef, et l’on savait que le Chef de guerre avait été exclu de cette réunion importante.--Les guerriers qui revenaient de Pouapanou attendaient anxieux ce qui allait sortir de ce palabre décisif.

Un vieux canaque apparut hors de la case du conseil, et vint transmettre des ordres. Aussitôt, guidés par la baguette du Chef de guerre, et par celles de ses lieutenants, les canaques s’alignèrent sous les cocotiers, en deux longues files parallèles, écartées de huit pas l’une de l’autre, et se faisant vis-à-vis. De manière que le grand Chef, passant entre les lignes, pût voir tous ses guerriers de face. En attendant la venue des autorités, les canaques, sans quitter la place qu’ils occupaient, eurent la permission de s’asseoir à terre.

Pendant ce temps, au grand Conseil, les sorciers exposaient les motifs graves qui avaient porté malheur à l’expédition de Pouapanou.

Première faute: Deux guerriers avaient tué l’aveugle fétiche, et l’aveugle mort (l’esprit émanant de lui) avait protégé le Tayo gras.

Trois canaques avaient lancé des sagaïes sur Tili, la descendante de Ouvé; ensuite ils avaient voulu la massacrer à coup de casse-têtes. Et alors, les «baouis» de Ouvé, donnés au sorcier par Téama, étaient devenus impuissants contre le Tayo gras.

Le vieux canaque qui savait parler avec les oiseaux avait pris la parole: Un cagou avait montré aux canaques de Bondé une fente dans les rochers, pour qu’ils pussent enfumer le Tayo gras, afin de l’obliger à sortir du ventre de la montagne. Ce cagou-là, ce n’était pas un vrai cagou. Non! C’était le père de Tchiaom qui était mort depuis longtemps, et qui errait par les forêts. Il s’était habillé avec les plumes des cagous, parce qu’il ne voulait pas que son fils restât dans la grotte pour y mourir de faim. Et puis, il n’était pas content de voir les guerriers de Bondé détruire tout dans ses forêts de l’Ignambi. Le père de Tchiaom savait que lorsqu’ils auraient son fils, les guerriers partiraient à Bondé.

Pour ces raisons, il s’était approché comme un cagou, à côté du campement; et il avait crié comme un cagou, pour appeler les canaques. Les canaques étaient venus, ils avaient poursuivi le cagou, le cagou s’était réfugié dans un trou. Les canaques avaient allumé du feu, le cagou était sorti par un autre trou, et il s’était sauvé sur le sommet des montagnes. Les canaques n’avaient pas pu le prendre.

Tchiaom était sorti maigre de la grotte. Tous les guerriers de Bondé étaient partis de l’Ignambi. Et maintenant le père de Tchiaom était content, parce qu’il pouvait se promener seul dans les forêts.

Ces explications fabuleuses reconnues comme vraies par le grand Chef, aucun doute ne vint effleurer sa mentalité de canaque. Il demanda seulement les noms des guerriers qui avaient compromis la réussite de l’expédition, en tuant l’aveugle et en malmenant Tili.--Puis, il décida que le pilou en l’honneur des jeunes guerriers commencerait le soir, lorsque l’ombre d’un homme serait de la longueur de son corps.

Ceci dit, il se leva, sortit de la case, et s’en alla entouré de huit canaques armés, barbus, poilus, trapus, musclés, les regards sournois, d’une cruauté froide par nature.

Dès que le grand Chef apparut, les deux lignes de guerriers se dressèrent, le silence qui précède les actes solennels de la vie s’imposa. Cependant que les longues palmes des cocotiers se berçaient en un bruissement de caresses, et que les oiseaux roulaient leurs notes matinales, en se dorant de soleil.

Le Chef, le front bas et têtu, l’œil inquisiteur, passa lentement entre les deux lignes de ses guerriers: il les dévisagea, à droite, à gauche. Aucun ne sourcilla, aucun ne trembla. Le Chef s’arrêta devant un guerrier. D’un signe de la main il le désigna. Aussitôt, les canaques barbus l’entourèrent et le guerrier s’effondra lourdement, son corps résonna sur le sol. Il avait la tête fendue d’un coup de hache. Les deux lignes humaines restèrent immobiles.

Puis, le Chef poursuivit son chemin entre les deux haies vivantes. Devant un guerrier il s’arrêta encore, et le guerrier s’abattit, le front ouvert, la face ruisselante de sang. Et le Chef continua ainsi jusqu’à cinq. Les victimes n’avaient fait aucun geste de défense.

A ce moment, les conseillers intervinrent pour faire remarquer au Chef qu’il avait dû se tromper. Il avait désigné un canaque à la place d’un autre, et les bourreaux l’avaient assommé. Ils avaient tué Maramo au lieu de tuer Tianga.

Sans aucune hésitation, pour réparer l’erreur, le Chef donna l’ordre de tuer Tianga. Mais Tianga était à l’autre bout de la ligne; en entendant son nom circuler sur les lèvres, et en voyant des yeux le regarder, il eut peur, fit un bond en arrière et se sauva de toute la rapidité de sa terreur.

Le Chef commanda à tous ses guerriers de poursuivre Tianga et de le tuer. En un instant, ce fut fait. Les lignes se brisèrent, Tianga fut abattu à coups de pierres de fronde, traversé de sagaïes, apporté triomphalement et déposé aux pieds du grand Chef.

Après cette tuerie des cinq guerriers qui étaient coupables envers les esprits, et d’un sixième par erreur, les cadavres furent transportés au charnier de dépeçage.

Aucun regret, aucune plainte, aucune douleur ne troubla l’âme sauvage des féroces canaques. Au contraire, la joie montait. C’était la volonté du Chef qui obéissait aux coutumes ancestrales. Maintenant l’affaire de Pouapanou était réglée, payée. Il ne subsistait plus aucune crainte; c’était fini. La vie de la tribu allait reprendre son cours normal, jusqu’à la guerre prochaine, encore inconnue.

Avant de se retirer derrière les palissades qui entouraient ses cases, le Chef qui n’avait pas fini de régler ses comptes, donna des ordres formels pour que la jeune popinée Tili lui fût amenée, chez lui, sur sa natte, de gré ou de force.

Quant à son fils Téïn, il n’en parla pas, sachant qu’il jouissait du tabou des Chefs, et que les canaques n’oseraient porter la main sur lui. Mais il pensait que son fils suivrait Tili, pour lui demander, à lui grand Chef, l’autorisation d’avoir cette jeune popinée.

Et lui grand Chef, il refuserait, il la garderait pour son usage.

* * * * *

Le soir, lorsque le Chef arriva en grande pompe pour célébrer l’ouverture du pilou, il trouva la place déserte. Tout autour, sous les arbres: Personne... Aucun bruit, la tribu semblait être abandonnée.

Depuis le matin le Chef maîtrisait sa colère sournoise, il s’était promis de la dépenser au pilou, en commettant quelque excès de son despotisme extravagant. Ses canaques dévoués ne lui avaient pas obéi, et ses désirs lubriques s’en étaient exacerbés. Malgré ses ordres, Tili, la jeune popinée de son fils, ne lui avait pas été amenée, sur sa natte. Et personne n’était venu lui expliquer les causes de ce manquement aux usages. Son autorité si hautement affirmée était-elle donc méconnue?

Après un moment d’attente, il envoya quatre de ses gardes se renseigner dans les cases, chercher quelqu’un à qui parler. Et lui-même, le Chef, afin de calmer son impatience, et sa colère qui montait, il ramassa dans le milieu de la place, au pied du long mât tordu, des battoirs en peau de figuier, et à toute volée il frappa l’appel au pilou. Mais personne ne vint. Et à la ronde, les oiseaux effrayés s’éloignèrent.

Au bout d’un moment, après avoir parcouru le village en tous sens, les gardes furent de retour. Ils déclarèrent au Chef que la tribu était vide, qu’ils n’avaient trouvé que quelques impotents qui ne savaient rien. Mais qu’ils avaient vu que des filets de pêche, des marmites, et beaucoup d’ustensiles n’étaient plus à leur place habituelle.

Alors, le potentat abandonné de ses sujets, sans rien y comprendre, sans que son esprit pût s’expliquer pourquoi, se retira chez lui, au milieu de ses femmes et de sa garde fidèle. Vaguement il sentait de la peur, l’inconnu lui devenait une menace.

Un peu avant la nuit noire, lorsque tous les cri-cri chantent dans les herbes, quand les arbres deviennent des «Toguis», et que les roussettes s’envolent, le vieux sorcier accompagné du canaque des oiseaux, et de celui qui savait appeler le vent, fit une entrée craintive chez le grand Chef.

Le Chef avide d’explications les reçut, et se sentit réconforté par leur présence. Aussitôt il leur demanda pour quelles raisons ses sujets avaient déserté la tribu.

Le vieux sorcier parla: Maintenant tous les canaques ont peur. Ils se sont sauvés dans la brousse, avec les popinées. Ils ne veulent plus venir à Bondé, parce que tes bourreaux vont les tuer.

LE CHEF (_qui se sent fort en voyant qu’il inspire encore de la terreur_).--Pourquoi mes bourreaux vont-ils les tuer?... Qu’ont-ils fait de mauvais?... Dis-moi vite.

LE VIEUX SORCIER.--Pas un canaque n’a voulu venir, tous ils te craignent, on ne peut plus faire le pilou, parce que les jeunes guerriers ne sont pas dans la forêt, ils sont partis.

LE CHEF (_furieux_).--Pourquoi ne sont-ils plus là? Aujourd’hui c’est leur fête. S’ils ne viennent pas, je vais les punir. Pourquoi sont-ils partis?

LE VIEUX SORCIER.--Depuis plus de deux lunes les jeunes guerriers étaient dans la forêt, ils attendaient le Tayo gras, et ils s’ennuyaient beaucoup. Souvent ils sortaient de la forêt pour se chauffer au soleil. Ensuite ils sont allés plus loin, jusqu’à la rivière, pêcher des poissons. Ils ne voulaient plus écouter les vieux qui les gardaient, et les vieux les laissaient se promener, parce que les jeunes étaient les plus forts.

LE CHEF.--Je punirai les vieux. Ils creuseront des fossés pour conduire l’eau sur les montagnes, et ils planteront des taros. Quand les jeunes seront revenus, ils couperont le bois de quatre cases.

LE VIEUX SORCIER.--Les jeunes ne reviendront plus, ils ne couperont pas du bois pour les cases. Téïn, ton fils, les a emmenés. Téïn c’est le petit Chef, toujours il allait voir les jeunes dans la forêt, et il leur parlait longtemps, longtemps. Téïn il est jeune, c’est le camarade des jeunes. Les jeunes l’écoutaient parce qu’il leur parlait bien.--Quand tous les guerriers sont revenus à Bondé, Téïn était avec eux. Aussitôt arrivé à Bondé, Téïn est allé rejoindre les jeunes dans la forêt, Téïn a emmené Tili avec lui. Dans la nuit, Téïn et tous les jeunes sont venus à la tribu, ils ont parlé aux popinées. Après ils sont allés à la rivière, beaucoup de popinées les ont suivis, et des guerriers aussi. Et puis, tous ils ont monté dans les grandes pirogues, et ils sont partis. Ils ont descendu le Diahot, le courant de la marée les a emportés. Maintenant ils sont loin, loin, là-bas, à la mer.

LE CHEF (_avec autorité_).--Tous mes guerriers qui savent faire marcher les pirogues vite, vont poursuivre les jeunes, ils vont les attraper, et les amener ici.

LE VIEUX SORCIER.--Les guerriers qui rament vite ne pourront pas courir après les jeunes, parce que Téïn il connaît tout. Avant de partir, Téïn a fait mettre le feu dans les pirogues, et maintenant il n’y a plus de pirogues. Tout le monde dormait dans la tribu, personne ne regardait la rivière. Les pirogues sont brûlées.

Devant la décision et l’audace de son fils, le grand Chef resta muet, stupide d’étonnement. Il essayait de penser pour comprendre: Lui, il était le grand Chef, tous les canaques le craignaient et lui obéissaient. Quand il désirait une popinée, il la prenait, personne ne parlait. S’il voulait manger un petit enfant, on le lui apportait cuit dans des feuilles de bananier. Sur un geste de lui, les bourreaux tuaient les victimes qu’il désignait. Tous ces actes affirmaient bien qu’il était un grand Chef. Et alors?... Pourquoi les canaques suivaient-ils son fils?... Son fils n’était que le Téïn de la tribu, il ne serait Chef que plus tard, si un jour lui grand Chef il mourait. Au lieu de lui obéir à lui, les guerriers avaient obéi à son fils, à son fils qui ne savait pas commander puisqu’il n’avait pas encore tué un seul homme.--Téïn était ami avec tous les canaques, et ils l’écoutaient.--Lui, Grand Chef! Il était donc comme les cailloux, rien du tout!... Maintenant il n’y avait plus de pirogues à Bondé. Les jeunes guerriers étaient partis, et avec eux des grands guerriers forts, beaucoup de popinées les avaient suivis. Le pilou n’était plus possible. Tout s’écroulait.

La mentalité du Chef étant arrivée à la limite extrême de sa compréhension, qui ne concevait que la brutalité, et comme il ne pouvait la dépenser sur les absents, sur les coupables, il demanda des conseils au vieux sorcier, et à ses deux acolytes.

Après force discussions, voici ce qu’ils proposèrent: Il fallait dire aux canaques qui étaient cachés dans la brousse de revenir vivre à la tribu, qu’il ne leur serait fait aucun mal, que toutes les affaires étaient oubliées. En un mot, que c’était fini, fini.

Les conseillers expliquèrent au Chef, sans arriver à bien le convaincre, qu’il était nécessaire de tenir sa parole, que si les canaques étaient trompés, ils iraient rejoindre les jeunes, et prendraient Téïn comme grand Chef, et que lui n’aurait plus de sujets, rien que les vieux, vieux.

Quant aux jeunes qui étaient partis dans les pirogues, avec Téïn à leur tête, il ne fallait pas s’en occuper, ils ne voulaient plus revenir à Bondé. Ils avaient dit qu’ils allaient chercher de la terre pour créer une autre tribu.

Le grand Chef accepta ce que les sorciers proposaient. Malgré cet amoindrissement de sa puissance, sans aucun raisonnement, d’instinct, il était fier de son fils, tout en le haïssant. Car l’âme canaque admire et respecte la duplicité, la ruse, l’audace et la force.

Les jours qui suivirent, les habitants de la tribu de Bondé revinrent chez eux, par petits groupes, en sondant le terrain avec beaucoup de méfiance. Car, pour les canaques, une parole donnée c’est un piège tendu qu’il faut éviter. Mais tout se passa bien, petit à petit la tribu reprit sa vie coutumière. Et le grand Chef modéra un peu son despotisme.

Malgré tout, le Chef conservait une rancune qu’il voulait assouvir. Les explications fournies par les sorciers, au sujet de l’affaire de Pouapanou, ne lui avaient pas donné une satisfaction bien complète. Un matin d’orage, le chef des guerriers fut trouvé étranglé dans sa case. Les sombres bourreaux avaient accompli mystérieusement les ordres de leur maître. Le grand Chef de la tribu n’avait plus eu confiance en son chef des guerriers, et il le craignait.--Cet incident passa presque inaperçu. Les canaques n’eurent que des doutes, aucun n’osa en parler.

* * * * *

Les transmissions orales, déformées et embellies par le temps, disent que les jeunes guerriers de Bondé, conduits par leur chef Téïn, débarquèrent sur l’île Balabio, distante de six ou sept milles de la Grande-Terre. Après avoir subjugué les quelques habitants de cette île, ils s’y installèrent et vécurent surtout de la pêche, toujours très fructueuse sur ces rivages.

Et comme ils étaient devenus des canaques de la mer, et se nourrissaient de poissons, ils étaient forts, forts, et ils avaient eu d’innombrables «pikininis»: Sur le sable de la plage, les pikininis c’étaient comme des bancs de sardines.--Et Tili, c’était le fétiche de la tribu, parce que longtemps, longtemps, le papa pour le papa, pour le papa pour la maman pour Tili, il était arrivé à Balabio, sur une grande pirogue qui venait de loin, loin, là-bas, sur la mer, à la place où le soleil sort de l’eau.

Et le grand Chef de Bondé, le père de Téïn, était devenu vieux, vieux.--Et Tchiaom le Tayo gras de longtemps, il venait toujours avec les diables, la nuit, pour faire mauvais au vieux chef. Et le vieux chef savait bien que c’était Tchiaom qui avait fait partir Téïn, avec les jeunes guerriers, dans les grandes pirogues, lorsqu’il mourait, au moment où l’étoile du matin éclairait les cimes de l’Ignambi.

Et le vieux Chef de Bondé était mort, parce que Tchiaom faisait toujours mauvais pour lui.--Et les canaques de Bondé étaient allés chercher Téïn à Balabio, et il y avait eu un pilou et un caï-caï mémorables. Et après, Téïn avait été le grand Chef de tous les canaques du Diahot, depuis les sources jusqu’à la mer.

Pour conclure Thiota-Antoine ajouta:

Tu sais! peut-être que les vieux ils étaient un peu sauvages, ils ne connaissaient pas comme les blancs, ils faisaient les choses des canaques: Toujours la guerre, toujours la guerre. Longtemps, les canaques étaient beaucoup forts, ils savaient bien tout seuls, va! Pas besoin des blancs...

CE VIEUX TCHIAO

Tchiao est un vieux, vieux canaque, du village de Bouaganda, tout proche de la grande tribu de Gomen... Vous savez bien, cette petite agglomération de cases pointues qui se cache dans un bouquet d’arbres sombres, et de hauts sapins droits comme des sagaïes. On le voit de loin, ce petit hameau. Il se trouve isolé comme un îlot sur l’un de ces contreforts herbeux et blonds qui étayent le grand pic du Kaala... Il est juste posé au pied d’une muraille de rochers élancés en aiguilles, qui semblent toujours vouloir lui dégringoler dessus pour l’écraser... Mais ça tient bon, les canaques n’ont pas peur; d’ailleurs les sorciers savent bien, eux, ils ont dit qu’il n’y avait rien à craindre. Et quand les sorciers ont parlé, ils ont parlé.

Lorsque l’on y est, à Bouaganda, c’est joli, joli... On voit la mer loin, loin, là-bas, et la ligne blanche des grands récifs qui roulent de la mousse... L’île Devert où vont pondre les tortues et les oiseaux, et la baie de Téoudié où beaucoup de poissons font le pilou... Et en bas, les plaines de Gomen qui étendent leurs nattes au soleil, dans toutes les nuances du vert et du jaune. Toujours l’on entend l’eau qui descend du Kaala, et gronde au fond des vallées.