Part 5
Voici l’école des garçons. Les enfants y sont encore, refusant de savoir que c’est les vacances, que c’est la guerre! D’abord massés, ils cèdent l’un après l’autre à l’attrait d’un caporal, d’un clairon, d’un fusil, et il ne reste bientôt plus, dans cette cour de garçons, que les fillettes. Des enfants de dix ans, avec de grands cols amidonnés, qui offrent leur tête coupée. Des enfants de cinq ans, auxquels on expliqua à la hâte le jour même de la déclaration de guerre ce qu’était la France, ce qu’était l’Allemagne, qui ont compris en une heure et savent haïr, qui nous adorent; des enfants avec un chien, un chat, un béret marin, avec le favori qu’ils unissaient dans leur pensée au retour des Français; avec des cuirasses et de petits casques, qui frémissent en portant nos lourdes armes et refusent de nous laisser prendre en échange leur fusil à eux. L’un d’eux a un bandeau noir sur les yeux, et ses camarades le guident. Un médecin cruel lui interdit de nous voir!
--Ce sont des fantassins, lui explique-t-on. Ils ont des pantalons rouges.
--D’où viennent-ils?
--De Mulhouse. Tiens, le grand sergent te donne son calot.
Je lui donne mon bonnet de police; un peu grand, jusqu’à son nez, mais il ne peut s’en apercevoir... Toute la compagnie est bientôt allégée de ses bonnets, de ses sifflets, de ses cartes postales.
--Ce sont des cartes de Roanne, explique-t-on.
--Et vous, demandent les gens, d’où êtes-vous?
On entend mille cris:
--De Clermont, de Paris, d’Ébreuil. Nous sommes cinq d’Ébreuil!
Ils feignent de connaître Ébreuil, patrie de tant de soldats, et ils la chercheront en vain sur les cartes, quand nous serons passés. Voici l’orphelinat. Les orphelins ont vieilli: ce sont aujourd’hui des vieillards, trop faibles pour rester debout: la perte des parents anéantit pour toujours. Voici une fillette qui nous suit, pénétrant dans chaque maison et ressortant par une autre, comme un feston. Nous marchons en rangs un peu rompus. Des seaux sont dressés devant chaque perron, seaux de vin ou de sirop, suivant que le donateur considère les soldats comme des guerriers ou des enfants. Seuls, entre ces habitants et ces soldats grisés, se dressent immobiles, de-ci, de là, les groupes de nos cavaliers au cantonnement, des cuirassiers, des dragons, calmes, et qui regardent leur hôtesse nous acclamer avec l’indifférence d’hôtes légitimes. Pas une porte, pas une fenêtre qui soit fermée sur nous. Les maisons même sont ouvertes par derrière et l’on voit le jardin et la montagne de chacune. Car déjà, toute proche, une haute ligne ondule, et nous suit, et gonfle l’horizon, comme notre sillage. Il est midi. Le soleil qui nous a éclairés suffisamment du côté droit, nous illumine du côté gauche; je m’en réjouis, c’est mon côté avantageux; et toujours le même cri de Vive la France nous accueille, que les enfants poussent gutturalement comme s’ils en souffraient, qui finit par nous émouvoir jusqu’aux larmes, comme si nous ne le comprenions tout à coup à la centième fois,--Bergeot à la millième,--et auquel nous répondons par le même cri, mais en adoptant malgré nous leur accent, et nous n’avons pas l’air ainsi d’en faire une traduction de l’alsacien.
C’est la sortie des usines, les ouvriers nous escortent, en nous appelant par nos grades, et nous donnent leur paquet de cigarettes auquel nous exigeons qu’ils puisent. L’un d’eux nous escorte, expliquant les usines, les parcs, combien les propriétaires ont d’enfants, les absents et les manquants dans les familles qui sont au pas des portes: ici, il manque une fille, mariée en France; ici, un ancien sénateur français, mort voilà dix ans. Il sourit en apprenant que nous venons de Roanne. Roanne est justement la ville concurrente de Thann pour les tissages et les impressions d’étoffe. Roanne a fait baisser ici les salaires; mais il ne nous en veut pas. Jalicot lui demande:
--Et les Allemands?
Pour la première fois, on lui donne la réponse qu’il quémande depuis un mois.
--A bas les oppresseurs! Vive la liberté!
On interroge aussi l’homme sur les cigognes, car voici sur la cheminée un nid à l’abandon près duquel on installa, pour éloigner les rats, sans doute, tant que durera le bail, un petit moulin à vent, et il nous répond avec la précision alsacienne:
--Nous en avions treize l’année dernière. Toute l’Alsace en a deux cent soixante et douze.
Les adjudants de bataillon se joignent. Ils sont ravis: voici enfin découverte la ville, cherchée vainement pendant quatorze années de manœuvres, où ils prendront pour leur retraite un emploi civil. Ils demandent s’il y a un percepteur, un contrôleur. Il y a tout cela, il y a même la douane, la gare. Il y a la pêche, la chasse. A chaque coin de rue, un poteau de tourisme nous indique aussi l’excursion. Les adjudants épèlent les écriteaux, avec leur accent du midi.
--Nous irons à l’Engelbourg, nous irons au Thannerhubel! On peut revenir par l’Albertsfelsen!
Mais nous sommes déjà dans les faubourgs. Les maisons s’espacent, se reculent, s’adossent à la rivière ou à la montagne. Avec des jeunes filles au visage rond et aux yeux noirs, nous échangeons les fleurs reçues à la ville contre les fleurs de la campagne. Enfin la halte, près d’un château dont les propriétaires viennent saluer le colonel. Les jeunes filles sont accompagnées d’une amie, d’une cousine italienne, qu’elles ont habillée avec le costume alsacien, alors qu’elles-mêmes sont des Françaises. Ainsi les jeunes filles de Rouen se croient indignes de jouer le rôle de Jeanne d’Arc et le confient à une actrice. Italienne qui pique un géranium rouge dans chaque canon de fusil, méthodiquement, comme si elle faisait des boutures. Départ. Les hommes se sont mis à chanter. Ouvriers et paysans, mal éclairés sur leurs sentiments, se sentent émus, se croient joyeux. Des chœurs se forment; notre gamelle aussi crie contre l’acier de notre fusil et chacun fait individuellement, sous ce soleil, un bruit argentin à la manière des cigales. Ma compagnie chante le _Chant du Départ_, en modifiant toutefois le nom de Viala au profit de Vialard, notre caporal, et Artaud, trouve cette nouvelle chanson superbe. Il vient me demander à une pause de la lui copier. La vallée se rétrécit; il y a de l’écho; ce qui nous fait chanter les _Montagnards_. De temps en temps, des bourgs qui se raccordent; c’est déjà Bitschwiller, c’est déjà Willer, bien que les adjudants indignés soutiennent que c’est encore Thann. Chaque bourg indique loyalement son altitude et la hauteur de la montagne la plus proche. Il suffit de faire la soustraction pour être libre de je ne sais quel souci. Nous traversons la Thur. Voici Moosch, où notre guide se trompe de chemin pour la première fois et nous met sur la route de Guebwiller. Cela nous comptera comme un quart d’heure d’excursion et peut-être retranché de nos campagnes. Voici Saint-Amarin, où nous faisons la grand’halte, dans une prairie en contre-bas de la rivière, et dont tous les enfants viennent nous contempler. Nous leur offrons des gâteaux, car nous avons acheté la pâtisserie; ils refusent poliment, ils n’ont pas faim, ils n’acceptent que notre biscuit, qu’ils dévorent. Les plus grands remarquent à voix haute ce que les Allemands ne feraient pas: les faisceaux si vite, le feu si vite. Un garçonnet me demande toutes les explications que je réclamais dans mon enfance des soldats: s’il y a une différence morale entre les galons d’argent et d’or, comment on distingue l’adjudant du sous-lieutenant, le fourrier du sergent-major. Il avait un peu dédaigné, jusqu’ici, les sergents-majors. Je lui montre le nôtre: Forest, toujours rasé de frais, aux yeux de chanteuse, à l’uniforme toujours repassé. Voilà un grade sacré pour les enfants de Saint-Amarin... Le clairon sonne: les Allemands ne boiraient pas le café si bouillant si vite. Il demande à ce que je lui envoie un mot, si je suis blessé, et il écrit sur mon carnet son adresse: _Paul Schlumberger, Saint-Amarin, Alsace, France_. Je découvre dans mon portefeuille une carte de visite et la lui donne, bien qu’elle soit cornée, car j’avais trouvé, rue Falguières, la sculptrice que je comptais éviter. Je pense aujourd’hui qu’il ne pouvait y lire que ma rue, et pas ma ville. Mais on devinait que c’en était une grande et il aurait dû m’écrire dans les onze villes françaises qui dépassent cent mille habitants. Les Allemands ne se retourneraient pas pour ainsi crier adieu...
Il pleut par ondées. Les montagnes ramènent jusqu’à leur base de belles forêts bleues sur lesquelles l’eau ne prend point. Les vallons s’élargissent, nous y plongeons des regards curieux, mais l’averse les brouille. Les bourgs sont presque silencieux et l’écho des voix alsaciennes à nos chansons devient plus faible à mesure que s’enfle l’écho de la montagne. De tous les chemins de traverse débouchent les troupes silencieuses qui n’ont pas traversé Thann et qui cheminent près de notre bruit sans s’y mêler, comme la Saône dans le Rhône. De temps en temps, un soldat s’échappe, pénètre dans une arrière-boutique où sont assemblées de muettes personnes et crie: Vive Thann! Et les habitants de la ville, ville jalouse de Thann, baissent les yeux sans protester. Nous suivons la voie ferrée, qui n’a plus d’écriteaux, car tous étaient allemands, et, libérée, sert aux boiteux qui évitent la bousculade. Près d’un passage à niveau, que l’on ouvre seulement aux éclopés, je rencontre Prosper, maintenant éclaireur d’artillerie. Son cheval, qui est bien connu, qui est Jean de Nivelle, de garde derrière cette énorme barrière, croit à une punition infligée par les starters. Prosper se souvient qu’à nos vacances avant son examen il avait eu en narration une entrée en Alsace. Il n’y était pas allé par quatre chemins, il était entré par Strasbourg, il avait poursuivi jusque sur la plate-forme de la cathédrale un général allemand, qui ne l’avait évité qu’en se précipitant dans le vide, et je ne m’étais pas trop moqué de lui, car j’avais raté, moi aussi, en quatrième, mon entrée en Alsace. Je l’avais faite par les villes de l’autre bord, par Wissembourg, par Freschwiller, d’après les récits de 70, et je les décrivais dans le mauvais sens, comme Chateaubriand pour ses voyages de Grèce. Encore un élan, et j’étais en France... On voyait au bout d’une minute que je n’y étais pas vraiment entré.
La pluie s’est calmée. Nous arrivons à Fellering à six heures et restons avec le bataillon qui y cantonne. Le premier continue jusqu’à Urbès. Les officiers s’installent dans une hôtellerie, et je rejoins mes camarades dans une autre auberge, où nous dînons. C’est, celle-là, l’auberge allemande. Sa terrasse domine toute la vallée; ils l’ont choisie comme ils choississent un emplacement d’obusier, et l’on voit tout ce que peut atteindre l’esprit le plus lourd: le clocher, un château-fort, la lune. Le soir borde cette terre alsacienne d’un ciel allemand, tendu et bas, car c’est la fin du coupon. Une énorme lune, moulée sur le visage de Simplicissimus. Un vœu gigantesque à former contre l’Allemagne, si elle filait. Triste repas aussi que ce souper allemand, ces myrtilles, cette salade sans huile et ce veau blanc. Vais-je donc me coucher avec cet arrière-goût de Prusse sur une journée si pure? Pas de bière; une kellnerin vient nous l’annoncer, en glissant sur ses savates, fille du Rhin à sec. Malaise de sentir mes camarades et mes soldats prendre pour l’Alsace ce coin de Brandebourg. Ils admirent les poutrelles rouges et noires du plafond; ils admirent les cartes à jouer, qui ont des biseaux d’or, dont les as ont des photographies de villes, de fleurs, d’actrices, et où ils se reconnaissent mal, d’ailleurs, car les voilà trois à avoir le roi. Même diversité dans les allumettes, dans les cigares, dans les timbres. Habitués depuis leur naissance aux immuables cartes françaises, ils ont l’impression que ce pays est celui de la liberté de l’imagination. Il suffirait seulement d’un signe pour distinguer aussi les valets des dames. Ils bavardent avec la kellnerin. Ils l’embrassent. Celui qui écrit là-bas à ses parents commence ainsi la lettre: «Je vous écris dorloté par Babette!»
Je couche dans son lit, à l’Alsacienne; un lit très court, mais dont le pied heureusement est en arceau, de sorte que mes jambes dépassent; un lit d’otarie. J’y couche botté, mais j’enlève ma capote et, comme les confetti le matin des Cendres, les fleurs de Thann tombent sur la descente de lit, qui les boit et me rend de larges fleurs allemandes, jaune et grenat. La chambre est damnée: je ne puis faire un geste qui ne soit d’un romantique allemand; si j’ouvre la fenêtre, un rayon de lune vient caresser ma joue droite, mes cheveux qui, pour la première fois, ont frisé, les cabochons du vitrail, et je sens que je deviens le modèle de Schwind. Je répare mon revolver, lisant à la bougie une lettre bleue, et soudain je suis Werther. Je me venge sur l’Allemagne moderne, en déchirant le portrait de Tirpitz, le portrait d’un étudiant inconnu à trois balafres, et en cachant les morceaux dans la boîte à chaussures de Magda, sur l’étagère de gauche. Là-bas, une trompette assourdie sonne. L’écho plus martial répond par un clairon...
J’écoute un clairon en Alsace...
...O mes amis, qui êtes en Chine!
26 août.
Lever à trois heures. Il pleut. Bonne journée pour le crayon-encre. On nous autorise enfin, comme nous en sortons, à envoyer des cartes illustrées d’Alsace. Départ à quatre heures. La kellnerin, ignorante du sort de Tirpitz, nous fait des signes avec ses avant-bras. Marche silencieuse sous une pluie de montagne qui ne pénètre pas nos harnachements, mais qui nous fait lisses, muets. Aux vergnes, orgueilleux de border à la fois la route et le torrent, pendent des ampoules à abat-jour qui brûlent encore et qui nous font entrevoir, sous l’eau noire, les truites endolories par l’aube et l’électricité. Dans les pâturages, des bœufs sont immobiles, debout, respectant l’heure où l’herbe se relève et pousse le plus vite. La nuit ne se dégage des sapins qu’en y laissant ses nuages les plus noirs, sur lesquels il pleut aussi. Arrêt à Urbès, les mieux éveillés font face à la route, les plus tristes face à la rivière. Le 1ᵉʳ bataillon nous rejoint. Il est gai, et chante, car on l’a fêté toute la nuit. Aux fenêtres, tout ce qui se peut voir d’Alsace vivante à cinq heures du matin, quelques épaules rondes entre des rideaux noirs à fleurs roses, un sein à demi dégagé, un bras blanc qui relève un store, une petite fille entière, qu’on assied sur la fenêtre et qui lance des fleurs en papier; des chiens de garde, silencieux, car la guerre leur apprend chaque jour à douter de leur métier. Un moulin, une usine, avec une plaque française d’assurances contre les incendies: ils n’ont jamais brûlé; la douane, où Tantôt se pèse sur la bascule; il a pris en Alsace un kilog. Le jour est levé. Le général qui galope le long de sa brigade reproche avec aigreur au colonel d’avoir un bataillon triste et un bataillon gai et, impartial, le colonel passe chaque demi-heure avec l’un, la demi-heure suivante avec l’autre. Deux vaches à clochette que notre avant-garde a séparées essayent vainement de se rejoindre par les intervalles des compagnies, avant que la route ne s’élève et n’abandonne les pâturages. Le colonel, distrait, cherche en arrière un troisième bataillon, le bataillon rêveur.
Nous allons en France. Suivant les capitaines, nous allons garder la frontière italienne; nous allons débarquer au Danemark; nous rejoignons en Lorraine notre régiment d’active: ma compagnie se réjouit à l’idée de retrouver l’adjudant Orphalin, que nous appelions l’Aigu et qui ne parlait que par nombres:--Où est l’H²O? criait-il dans la chambrée, quand la cruche était vide. La mauvaise humeur des officiers rassure tout le monde; s’ils étaient ennuyés, ils s’occuperaient moins de nous. Le général continue à harceler le colonel et nous nous passons sa colère, par grades, avec l’impassibilité de boules d’ivoire. Nous montons si allègrement et si vite que le ruisseau qui descend là-bas, avec des précautions, tout écumant, nous fait vraiment pitié; sur notre droite, la vallée se gonfle ou s’étire; parfois, sur notre gauche un vallon rouge et vert, qui s’écoule par un ruisseau noir. Les montagnes émergent d’un coup, avec leurs sapins jusqu’à la base, d’une terre plate et végétale, et l’on sent la masse qui s’en prolonge au-dessous. Menant vers une maison isolée, des sentiers blancs, creusés par le pas d’une seule famille. Une buse qui plane désigne soudain aux dix mille hommes de la brigade un pauvre lapin modeste, qui se croit de tout ignoré. Sur des îlots de granit--mauvaise affaire pour les patrouilles--des châteaux écroulés, montrant aux artilleurs comment frappe le temps, d’un seul coup, au point faible de la voûte, et la ruine ainsi n’est pas gaspillée. Entre les ballons, un doux arceau de pentes, qui supportent la route comme des ressorts. Avec quel tendre et soigneux délire, lorsqu’elles étaient en fusion, les Vosges se sont rapprochées et jointes! Autour de nous, l’Alsace s’abaisse, et les adjudants qui ont le droit de se retourner toute la minute que dure le défilé de leur compagnie, tentent vainement de découvrir Thann, à la rigueur Urbès, entre les bourrelets. D’ici, on devine déjà mieux Strasbourg. Nous n’entrevoyons plus, du pays alsacien, que la plaine où nous avons à peine pénétré, une ligne brumeuse que les soldats, selon qu’ils sont chasseurs ou pêcheurs, appellent la forêt de la Harth ou le Rhin. La pluie cesse. L’état-major nous dépasse, et ce saut périlleux de la division nous indigne. Pas un seul soldat qui vienne vers nous, qui descende, comme le jour où nous allions à la bataille. Mais c’est au silence que nous marchons aujourd’hui. Si le but de la guerre est le col le plus solitaire de France et d’Allemagne, nous sommes arrivés dans une heure. Nous ne rencontrons qu’un cheval mort de fatigue dont les maréchaux du régiment arrachent et se partagent les fers, à la dérobée, comme des porte-bonheur. La forêt, par instants, nous couvre d’arcs humides et l’artiste imitateur de la compagnie imite maintenant les oiseaux. Aux tournants nous voyons Michal, à dix mètres devant nous, que le régiment ne rattrappera plus qu’en France. Grâce à la pente, le niveau s’est établi entre le bataillon gai et le bataillon triste. Déjà les bornes kilométriques nous annoncent la France, et les hectomètres eux-mêmes parlent sur cette route: dans huit cent cinquante-trois mètres, nous serons en France. Nous ne voyons plus de l’Alsace que la route, les arbres qui la bordent, et il faut maintenant la toucher pour y croire. Les officiers, ménagers de leurs chevaux, marchent à la hauteur des hommes, avec un remords que combat l’assurance d’avoir désormais plus régulièrement les lettres de leur femme ou de la directrice du Grand Cercle helvétique.
Que nous as-tu donné, Alsace? Nous revenons sans trophées, et il y a au plus trois casques de uhlans dans tout le train régimentaire. Nous n’avons conquis que des okarinas, des cartes déchirées, et que nos chiens, baptisés comme une escadre allemande, Guillaume, Bismarck, Blücher. Nous avons pris l’habitude d’envoyer des vues illustrées mensongères, de Montchanin quand nous étions à Burnhaupt, de Ribeauvillé quand nous étions à Thann, de sorte que nous supportons à peine, tant l’émotion est forte, de recevoir une carte vraie, qui vient d’un Parisien et est Sainte-Clotilde, d’un Vichyssois et est le Casino. Nous avons gagné de ne pouvoir plus raconter notre guerre sans dire négligemment que nous l’avons commencée en Alsace, et le vin que nous boirons gardera le goût de kirsch tant que nous n’aurons pas de bidons neufs... C’est tout... Nous aurons le sentiment de nous être acharnés sur la frontière même, la piétinant, comme s’il suffisait de l’effacer, et de l’avoir remplacée par la ligne bossue de notre itinéraire, pauvre charnière toute neuve. Nous aurons, les jours de deuil, la modestie de ne vouloir acquérir que ce que nous avons parcouru, Saint-Amarin, Aspach et aussi Enschingen, puisque nous l’avons pris tant de fois. Nous aurons été envoyés au secours de l’armée de Belgique moins par Roanne que par Thann, et une fois à l’hôpital, nous chercherons dans le Bottin, dans le Bottin de l’étranger, les noms du boucher sympathique et du bon opticien. Alsace bénigne, qui nous a donné, avant ceux de la vraie guerre, un souvenir des anciennes campagnes. Nous avions des uniformes de 70, violet et cuivre, tout neufs, et les souliers tout neufs qu’on fabriqua par milliards au temps de l’affaire Schnœbelé. Nos jambes garance se hâtaient sous cette armée antique comme celles d’un enfant sous son cheval à volants. On ne distinguait pas encore les menuisiers, les cochers, les prêtres, sous la capote intacte, et, libérés de nos métiers, il ne nous restait que nos vertus et nos défauts. Nous ne nous connaissions que par eux; nous nous appelions: le gourmand, le menteur, le paresseux, mais chacun respectait le nom de l’autre, comme on le respecte à la légion étrangère, comme s’il était faux et cachait un millionnaire, un criminel, un sous-préfet.