Part 20
Je sens que les vérités accumulées dans ce tableau vont soulever des passions irritables; déja le moyen ordinaire des attaques secrètes a été employé auprès d'un ministre, et en m'attribuant des motifs d'humeur et d'ambition mécontente, on en appelle aux trois commissaires comme suprêmes régulateurs. Sans doute leur rapport sera d'un grand poids; cependant, pour calculer les moyens d'instruction des deux Français, il est bon d'observer que leur collègue et interprète corse (Salicetti) a été député en 1789 et en même temps procureur-général-syndic, puis député à la Convention, puis revêtu de la commission actuelle qu'il a provoquée, et pour laquelle il a su s'attirer à lui presque seul la nomination de toutes les places dans les quatre bataillons qu'il va lever.
Il est vrai qu'avec cette force il doit renverser Paoli; mais la personne de Paoli n'est plus qu'un fantôme, et l'on s'est peut-être donné des obstacles eu lui présentant son rival. Au reste la marche des Corses est si incalculable, qu'il serait très-possible que tout s'arrangeât ou fût arrangé avec le procureur-général actuel, Pozzo di Borgo, moteur principal, et que nous en fussions quittes pour payer quatre nouveaux bataillons, qui, comme les quatres précédents, ne feront point de service, ne sortiront jamais de l'île, consommeront un million, sans être trois cents hommes, et cesseront d'être laboureurs sans devenir soldats. Quant à mon ambition mécontente, j'avoue que je regrette de n'avoir pu trouver en Corse la paix agricole que j'y cherchais, et de n'avoir pu conserver le domaine national où je comptais cultiver le coton, l'indigo, le café et le sucre, et ouvrir la carrière d'une industrie et d'un commerce nouveau sur cette mer Méditerranée, si mal connue, si négligée, et pourtant si riche, qu'elle seule pourrait nous dédommager de l'Amérique perdue; mais tout le peuple corse m'est témoin que depuis trois ans personne ne jouit chez lui du bonheur champêtre que j'ai désiré; et quant à l'admission au conseil du département, où l'intérêt national m'ordonnait d'arriver, l'on croira difficilement en France que j'aie de l'humeur d'avoir été repoussé d'un pays où les motifs publics de ma défaveur ont été de passer pour un _hérétique_, comme auteur des _Ruines_, et pour observateur dangereux, à titre de Français; ce qui néanmoins n'a point diminué mon désir d'être utile à un peuple que son heureuse organisation et son respect singulier pour la justice rendent capable de recevoir, mais non de se donner un bon gouvernement.
LETTRES
A M. LE CTE LANJUINAIS,
SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ALPHABET PHÉNICIEN.
PREMIÈRE LETTRE
A M. LE COMTE LANJUINAIS,
SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ALPHABET PHÉNICIEN.
MON CHER COLLÈGUE,
En composant mon livre de l'_Alphabet européen_, dont vous approuvez les principes; en méditant sur la nature et les éléments de l'alphabet en général, je suis naturellement arrivé à me demander quels ont pu être les premiers motifs de cette invention vraiment singulière, quelle série d'idées a pu y conduire l'esprit du premier auteur; et de suite le nom de _Kadmus_ s'est offert à ma pensée. Je n'ai pas eu besoin de beaucoup de réflexions pour me convaincre, malgré le dire des poëtes et des historiens, que jamais un tel personnage n'exista comme homme: il suffit d'avoir lu l'extravagante légende de ses actions, pour y reconnaître une de ces fables sacrées, de ces énigmes cabalistiques que les anciens astrologues se firent un devoir et un plaisir malin de composer, pour dérober au vulgaire profane les secrets de leur science, ainsi qu'ont fait depuis eux, et sur leurs traces, les _chercheurs d'or_ par la science d'alchymie; mais le soupçon me vint que quelque date chronologique aurait pu se glisser dans ces fictions, et pourrait s'en extraire par analyse: j'ai donc relu la fable de _Kadmus_ dans les anciens mythologues, et dans leur ingénieux interprète moderne[82]. Par un cas bizarre, tandis que je cherche un objet qui m'échappe, un autre, que je ne cherche pas, s'offre à moi, et stimule ma curiosité: ce sont des auteurs grecs qui me parlent, et leurs récits sont mêlés de mots et de noms _barbares_ qu'ils n'entendent pas; j'analyse ces mots, et j'en trouve un nombre de pur langage phénicien, ayant un sens tout-à-fait convenable au sujet: ce cas n'est pas neuf, on l'a déja remarqué, vous le savez, dans plusieurs fables mythologiques; mais ici, comme là, il donne lieu à des inductions qui me semblent neuves et dignes d'intéresser les amateurs de l'antiquité.
Avec eux, mon cher collègue, vous m'accorderez que l'idiome phénicien a été, comme l'hébreu, le chaldéen, le syrien, l'un des nombreux dialectes de cet antique et vaste langage arabique qui, de temps immémorial, règne dans la région sud-ouest de l'Asie: par cette raison, l'on a déja dit: «_Kadm-os_ signifie _orient_, _oriental_.» Il est vrai; mais j'observe d'abord que pour la Grèce, un homme venu de Tyr et de Thèbes d'Égypte, eût été un _méridional_ et non un _oriental_, surtout lorsque sa peau noire l'eût classé parmi les Africains, si différents des naturels de l'Asie mineure; ensuite, on ne peut me nier que ce même _Kadm-os_ ne signifie tout ce qui _marche en tête_, qui _précède_, qui _annonce_, qui est _héraut_, tous sens spécialement appropriés à _Mercure, héraut des dieux_, chef de la grande procession égyptienne (décrite par Clément d'Alexandrie, etc.). Or, comme Mercure, sous ses noms d'Hermès, Thaut, etc., est chez les anciens, même dans Sanchoniathon, l'inventeur des lettres, il y a lieu de croire qu'ici _Kadmus_ n'est que l'une de ses formes, l'un de ses équivalents. Toujours est-il vrai que le mot est phénicien; et, en ce moment, cela suffit à mon but.
_Kadm-os_ est fils d'_Agenor_, roi de Tyr. En grec, _Agenor_ est _le fort_, qualité spéciale d'_Hercule_ bien reconnu pour être le _soleil_, et aussi pour être le dieu qui régnait à Tyr. En phénicien, _nour_ est la lumière; _ag_ n'offre pas de sens connu; mais il a pu en avoir un qui s'y adaptait.
_Kadm-os_ a pour sœur _Europe_: cette prétendue femme est enlevée par un _taureau blanc_ (comme la lumière), lequel est une métamorphose de _Jupiter-Soleil_, à l'équinoxe du printemps. Le taureau ravisseur traverse rapidement la Méditerranée, et porte sur son dos la princesse _Europe_ aux contrées du couchant qui en prennent leur nom.
L'on est d'accord qu'_Europe_ est la lune; j'ajoute spécialement cette lune, qui, à l'époque où le _taureau_ fut le signe équinoxial du printemps, formait avec lui une conjonction d'un caractère particulier. Dans la même année où le soleil au printemps s'était levé dans le signe du _taureau_, il se couchait à l'automne, dans celui de la _balance_: alors la lune du mois arrivait à son plein, se levait le soir dans le signe du taureau, placée comme sur son cou ou sur son dos: c'était une importante affaire pour les astrologues et pour le peuple astrolâtre. Toute la nuit on voyait la navigation aérienne de ce couple de dieux qui, arrivés à l'horizon du couchant, étaient censés aux confins de la Méditerranée. En _phoenico-hébreu_, m'_arab_ est le _couchant_; le _radical_ (_àrab_,) qui est ici en régime, a pu être substantif, et former précisément _oroub_. Nous allons voir un autre sens.
Ce _taureau équinoxial_, qui ouvrit l'année avant le belier _aries_, depuis l'an 4600 jusqu'à l'an 2428, a joué le plus grand rôle chez les anciens. Au Japon, son image subsiste, ouvrant l'_œuf_ du monde avec ses cornes d'or. En Italie, les poëtes ont dit, à la vérité bien hors de date[83]: _Candidus auratis aperit cum cornibus annum_. Ce taureau fut le bœuf _osyr-is_, prononcé _osour_ par les Grecs; et en phénicien, _héſour_[84] est le _taureau_. Il fut aussi le bœuf _bacchus_, qui, en ce moment, est le nôtre. On n'a point expliqué ce nom (_bacchus_); Plutarque nous dit que les femmes grecques d'Élis chantant ses hymnes antiques, en terminaient les strophes par les mots répétés _digne_ taureau, _digne_ taureau. Ce _digne_ est une épithète singulière: en phénico-hébreu, _digne_ se dit _ïâh_; le grec, qui n'admet pas l'_h_, y substitue le _x_, qui est une autre aspiration plus forte, et dit ἱακΧος qui est le latin _iacchus_; mais, si l'_u_ et l'_i_ latins se sont quelquefois échangés, comme dans _optimus, maximus_, on aura pu prononcer _uacche_, υαχΧι; et, vu la fraternité de _ue_ et de _be_, l'on voit éclore _bacchus_. N'est-il pas singulier que son féminin signifie la vache; _bacca, vacca_? De manière que ce mot, vieux latin, serait venu de l'étranger avec la religion même.
Une épithète constante de _Bacchus-Soleil_ est pater, _père_, ïaô-piter; en phénicien, père se dit _abou_. Or, comme _b_ devient _vé_ aussi facilement que _a_ devient _é_, le fameux nom d'_évôé_ n'a pu être que _ebou-i_, mon père.--Et pourquoi toujours _liber_ (pater)? Je réfléchis, et je trouve que _libre_ est synonyme de _dégagé de liens_, même _de vêtements_; or, en phénicien, un même mot radical (_nàtàr_) signifie à la fois _danser_, être _dégagé_ de vêtements, être libre de ses membres: _solutus vestibus_; or, dans un pays chaud, la danse, en temps de vendange, même la nuit, a exigé des membres _libres_: _nunc est saltandum, nunc pede libero pulsanda tellus_. De ces idées et de ces expressions physiques est venu notre mot abstrait _dissolu_: solutus.
Mais pourquoi un _bœuf_ symbole et dieu des vendanges? Parce qu'à cette ancienne époque séculaire, lorsque le soleil du printemps s'était levé dans le _taureau_ qu'il masquait, le soleil d'automne, couché dans la _balance_ pendant trente jours, livrait le ciel nocturne à ce même taureau, dont les brillantes et nombreuses étoiles semblaient présider aux jeux d'un peuple qui se délassait de la chaleur du jour, par le repos ou la danse, à la fraîcheur de la nuit. En un tel climat, on sent que la lune d'un tel mois dut être une divinité _douce, gracieuse, propice_. Or, le mot phénicien _ăreb_ ou _ŏrob_, d'où doit venir _Europe_, a ces divers sens, et de plus celui de _passer la soirée_. Ici se trouve le point de parenté de la princesse Europe avec la vache ïo enlevée aussi par le taureau de _ïupiter_; car, ce mot ïo n'est que le phénicien ïah signifiant _digne_, _convenable_, _beau_ (la _belle lune conjointe_ au taureau; donc sa femme, donc une vache).
Voilà donc sans cesse et de tous côtés des mots phéniciens. Ce n'est pas tout: _Kadmus_, courant (dans le ciel) après _Europe_, arrive à un antre, à une caverne, appelés _ărimé_, où l'impie Typhon a surpris et détient la foudre de _ïu-piter_ désarmé. Pour ravir à Typhon cette foudre, le dieu concerte avec Kadmus une _ruse_ pour l'exécution de laquelle celui-ci se dépouille, se met _nu_, et prend d'autres vêtements. La ruse réussit: mais il en résulte un fracas terrible dans la nature. Or, en phénicien, le mot ărimé par aïn signifie _ruse_, _nudité_: si le grec en supprime, selon sa coutume, un _h_ initial (l'_h_ dur), ce serait _haram_ ou _harim_, qui signifie lieu d'anathèmes, de destruction, de dévastation; cela convient également: le poète phénicien a pu jouer sur ces homonymes.
Après avoir établi l'ordre ou l'_harmonie_, dont on fait une déesse, Kadmus, qui l'épouse, veut immoler une vache (_devenue inutile: elle a fini le mois_); il a besoin d'eau pour le sacrifice[85]: il la cherche à la fontaine _Dirkê_, laquelle est _défendue_ ou gardée par le dragon du _pôle_. En grec, _dirkê_ signifie _fontaine_: pourquoi ce pléonasme, la fontaine _fontaine_? Ne serait-ce pas que _dirkê_ serait un mot propre conservé du poème original phénicien? Je trouve en phénicien le mot _irk_, qui, mis en régime génitif, prend le _d_ syriaque et devient _dirkê_: or, _irk_ signifie à la fois _cuisse_, _fût_ de colonne et de chandelier, _gond_ de porte et de plus le _pôle_; car l'hiérophante Jérémie, parlant des Scythes venus du nord au temps de Josias et de Kyaxares, dit en propres termes: Un peuple est venu de _Safoun_ (le nord); une grande nation est éclose des _cuisses_ de la terre[86]. Une telle figure semble bizarre dans nos mœurs; mais si l'on considère que la forme de la cuisse est celle d'un fût légèrement conique, en pain de sucre; que cette forme fut celle de l'essieu dans les chars anciens; que dans le ciel le point polaire a toujours été pris pour un _essieu_ autour duquel tournent diverses constellations comme des _roues_ (_septem triones_, char de David): on reconnaîtra qu'ici, comme partout, l'expression et l'idée de l'hébreu sont tirées de la simple et grossière observation de la nature. Toujours est-il vrai que nous avons coïncidence absolue de mots et de choses. Et vous-même, mon cher collègue, n'allez-vous pas, à mon appui, observer que dans l'antique idiome du _sanskrit_, dans cette langue d'un peuple _scythe_ que l'_Égyptien_ même reconnut pour légitime rival d'antiquité[87], n'allez-vous pas observer que cette fameuse montagne _Mêrou_ n'est autre que la _cuisse_ et le _pôle_ du nord?
Ce n'est pas tout; nous avons ici la clef d'une autre énigme que personne n'a encore résolue. Selon les mythologues, ïupiter cacha dans sa cuisse le jeune Bacchus, né ayant terme (au début du 7e mois): supposons que parmi les douze maîtresses de ïupiter, c'est-à-dire parmi les douze lunes que le _soleil_ visite chaque année, celle du solstice d'été ait conçu un _génie-solaire_ destiné à quelque rôle astrologique; ce _génie_, arrivé au solstice d'hiver, n'a encore que six mois de gestation, et cependant, comme tout soleil, il est censé faire ici une naissance qui commence sa carrière annuelle. Le poète n'a-t-il pas pu feindre qu'étant alors comme _caché_ dans le _pôle_ (austral), il a été caché dans la _cuisse_ du ciel (ïou-piter), et cela pendant les trois mois qui lui restaient pour atteindre l'équinoxe du printemps où naît le _Bacchus_ au _pied de bœuf_? Ce Bacchus est ici fils de _Sémélé_, fille de _Kadmus_: né près d'un _serpent_, il prend le nom de _Dio-nusios_. En phénicien, _nahf_ et _nuhf_ signifie _serpent_ (dieu du serpent). Selon Dupuis, _Kadmus_ n'est autre chose que la constellation du _serpentaire_, où est peint un génie tenant un long serpent, d'où lui vient en grec son nom _Ophiuchos_. Mais ceci vient de plus loin que du grec; car, si _ophis_, en cette langue, signifie _serpent_, le phénicien _ăphă_ et _ŏphè_ a le même sens, et a dû l'avoir antérieurement.
Un autre nom du _serpent_ en général est, en phénicien, _rmſ_ ou _remeſ_. Si on lui joint l'article _he_ (le), on a _hermeſ_ (le serpent), qui est le nom de _Mercure_, en grec, où il n'a aucune racine, et Mercure-Hermès, qui tient un caducée formé de deux serpents, et qui est l'inventeur des lettres, se trouve encore identique à _Kadmus-Serpentaire_.
Celui-ci, continuant ses courses (célestes), arrive au sommet d'une haute montagne; il y bâtit _Thèbes l'Égyptienne_, selon les uns; la _Béotienne_, selon les autres; ni l'un ni l'autre, selon le narrateur lui-même: car le poète _Nonnus_, copiste des ancients[88], indique clairement que cette ville est le _ciel_ quand il dit que sa forme est ronde; qu'elle a pour porte sept _stations_ qui ont les noms des sept planètes; et pour distributions quatre grandes rues qui se terminent aux quatre points cardinaux, etc. Mais qu'est-ce que ce nom _Thèbes_ qui, en grec, ne signifie rien? J'observe qu'il est toujours au pluriel _Thèbai_, _Thebæ_, jamais au singulier. Le _th_ répond à plusieurs lettres phéniciennes, entre autres au _tsade_, ou _sâd_, et au _schin_. Le mot phénicien _sabâ_ signifie tout ce qui _brille_, comme les _étoiles_, dans la nuit, comme les _armes_, dans le champ de bataille: les _Sabiens_, adorateurs des étoiles, en tirent leur nom; ce serait donc la ville des _Luminaires_; la ville des _étoiles_.
D'autre part, ſebă (par schin) et ſebăï signifie _sept_, et s'entend spécialement des sept planètes et sept sphères: ce serait donc la _ville_ des _planètes_ (la Céleste), nom essentiellement pluriel, et tout-à-fait dans les mœurs des anciens _astrolâtres_. Cette _Thèbes_ du ciel aurait été le modèle des _Thèbes_ terrestres distribuées à son imitation, comme le fut plus tard l'_idéale Jérusalem_ des prophètes. Je me hâte d'achever.
Selon nos Phéniciens, _Kadmus_ combat le dragon populaire, le tue, lui ôte les _dents_ qu'il sème en des _sillons_ (labourés par le bœuf): ces dents deviennent des hommes armés qui d'abord l'accompagnent, puis s'entre-tuent, excepté _cinq_ qui survivent. D'autres disent que «ces êtres, nés des sillons, sont des serpents que lui-même moissonne à mesure qu'ils naissent.» On sent bien que ces folies sont un logogriphe donné à deviner. La clef consiste en ce que les mots phéniciens ont habituellement plusieurs sens dont le poëte a fait des équivoques, de vrais calembours. Ainsi, _sen_, dent, signifie aussi année, _seneh_:--[_)a]wnah_; silon, au pluriel _awnaut_, est de la famille de [_)a]wn_, le temps; de [_)a]ïn_, tout ce qui est _rond_, _œil_, _fontaine_, _soleil_, _cercle_, d'où est venu le latin _ann-us_, _annulus_, anneau. Le sens précis n'est pas clair; mais l'on aperçoit que les _dents_ du dragon sont les _jours_ de l'_année_, qui s'entre-tuent ou qui sont tués à mesuré qu'ils naissent, excepté _cinq_ qui sont les _cinq_ épagomènes, placés hors du nombre trois cent soixante dont se composa l'année ancienne. Si Kadmus _combat_, _vainc_, _tue_ le dragon polaire, c'est que _vaincre_ signifie _surmonter, être au-dessus_; que _tuer_ c'est _mettre à sa fin, terminer_; choses qui arrivaient dans le cours de l'année de la part de l'une des constellations sur l'autre. L'essentiel pour mon but est que nous reconnaissions sans cesse des mots phéniciens; et l'on voit qu'ils abondent de toutes parts.
Fort bien, me dites-vous, mon cher collègue; mais quel est le rapport final de tout ceci à l'alphabet? Le voici.
S'il est prouvé que les fables et drames mytho-astrologiques, à nous transmis par les Grecs, sont remplis de mots appartenants au langage de _la Basse-Asie_, chaldéo-phénico-arabe; que ces mots donnent habituellement des sens explicatifs et appropriés au sujet; que les lieux et les personnages de ces drames appartiennent le plus souvent à ces mêmes contrées: n'a-t-on pas droit de conclure que primitivement les fables et drames ont été composés en langue phénico-arabe; 2º qu'ils y ont formé des poëmes plus où-moins réguliers du genre des _pouranas_, chez les Indiens; 3º que les plus anciens Grecs connus, tels qu'_Orphée_, _Musée_, etc., n'ont été que des traducteurs ou compilateurs de ces poëmes, que les échos de ces compositions dont ils ont pu quelquefois ne pas bien saisir le sens; 4º que de la part des Asiatiques, l'existence de ces poëmes phéniciens-syriens-chaldéens, en indiquant un degré de civilisation très-avancé, prouvé en même temps, d'une manière positive, l'usage déja ancien de l'alphabet, attendu que les _hiéroglyphes_ sont incapables d'exprimer la pensée dans ces minutieux et pourtant indispensables détails grammaticaux?--Maintenant, ajoutez que la contexture de ces récits poétiques suppose des observations et des notions astronomiques compliquées, lesquelles de leur côté supposent l'existence non interrompue d'une ou de plusieurs nations agricoles qui ont été conduites et presque forcées à ce genre d'études par le puissant motif de leurs besoins de subsistance et de richesse.--De ceci résulte pour nous un intéressant problème à résoudre: savoir, «à quelles époques ont pu être composés ces récits poétiques, ces _pouranas_ chaldéo-phéniciens.» Il me semble que l'on pourrait arriver à cette connaissance par l'examen des positions respectives des astres et des planètes que décrivent avec détail les auteurs. Par exemple, dans ce poëme de Kadmus, il est clair que le taureau est placé signe équinoxial: ce qui déja porte la date au-delà de 2428 ans avant notre ère. Ensuite, si l'on suppose que la projection du taureau, dans les trente degrés de son signe, ait été jadis la même qu'aujourd'hui (ce dont je doute)[89], il en résultera que pour obtenir les conjonctions de la pleine lune sur son dos, telles qu'elles sont citées, il faut remonter dans le signe au moins dix degrés; ce qui produit environ 700 ans, et nous mène à 3100 ans pour le moins.--Je sais que l'on peut faire beaucoup d'objections à mon hypothèse; mais, si elles ne se fondaient elles-mêmes que sur d'autres hypothèses, la question serait renvoyée au tribunal du _bon sens_, qui la déciderait par le calcul des probabilités les plus naturelles. Je suis loin de penser, comme Pline, que les lettres _syriennes_ ou _assyriennes_ existent de toute éternité; mais je suis également loin de les croire aussi récentes que le prétend une école moderne. Si mes _rêveries_ sur ces matières vous semblent dignes d'intérêt, je pourrai vous exposer, un autre jour, par quels motifs je suis porté à croire que l'alphabet phénicien a pu être, sinon inventé, du moins rédigé en système, entre les quarante et quarante-cinquième siècles avant notre ère; qu'il a dû être répandu chez les Pélasges et chez les Grecs plus de dix-huit générations avant le siége de Troie, par conséquent bien avant le faux Kadmus, du quatorzième siècle; enfin qu'il a dû être précédé de systèmes d'écriture fondés sur des principes différents, tels que les hiéroglyphes et les caractères du genre chinois.
Paris, 15 juin 1819.
C.-F. VOLNEY.
SECONDE LETTRE
A M. LE COMTE LANJUINAIS,
SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ALPHABET PHÉNICIEN.
Contenant diverses questions historiques, proposées comme problèmes à résoudre.
MON CHER ET HONORÉ COLLÈGUE,
Dans ma précédente, j'ai dit qu'en étudiant l'histoire des alphabets, je trouve des raisons de croire que le phénicien, qui me semble leur souche commune, n'a pas dû être inventé plus tôt que le quarante ou le quarante-cinquième siècle avant notre ère. Je n'ai pas de preuves directes de mon _hypothèse_, (notez, je vous prie, qu'en histoire je n'ai que des _hypothèses_): comment citerais-je des témoins? quand l'écriture alphabétique n'existait pas, quel moyen eût pu _noter_ qu'elle venait de naître? Me dira-t-on que l'hiéroglyphique existait? Je le crois; mais l'hiéroglyphe ne précise aucun fait, n'analyse aucune idée: ses tableaux complexes, pour s'expliquer, veulent la parole.--Me dira-t-on que l'écriture alphabétique naquit subitement? cela est contre nature; et de plus une telle invention si brusque eût été repoussée par des habitudes régnantes; n'est-ce pas le sort de toute nouveauté? n'est-ce pas la nature de l'homme? Le vieillard, las et paresseux, l'adulte, orgueilleux et passionné, changent-ils subitement leurs idées pour se rendre écoliers de doctrines nouvelles?
Quand j'examine l'histoire des innovations, je trouve qu'elles s'établissent dans le monde _flot à flot_ de génération. Une opinion naît, la génération _mûre_ la repousse: la génération _naissante_, non imbue de préjugés, l'examine et l'accueille; il y a fluctuation et combat dans ce premier degré: quand la génération mûre est éteinte, la nouvelle opinion règne jusqu'à ce qu'une suivante vienne l'attaquer. Quant à sa _formation_, c'est le besoin qui invente; c'est l'utilité ou l'usage qui consolide. Cette gradation a dû être celle de l'écriture alphabétique. Vouloir qu'un art si subtil en sa théorie, si compliqué, si lent en sa pratique, se soit établi en peu d'années, ne peut être qu'une hypothèse de _collége_: sans doute, pour concevoir l'idée élémentaire de représenter le _son_ de la parole, par de petits traits fixés sur un corps solide, il n'a fallu qu'un instant, qu'une heureuse inspiration; mais, de cet élément à ses conséquences, quelle série d'opérations, et d'idées graduelles et successives!--Étudier chaque son en particulier, distinguer la voyelle de la consonne, classer l'aspiration, définir et constituer la syllabe!... Il faut s'être occupé soi-même de la chose pour en sentir toutes les difficultés, surtout alors qu'aucun maître antécédent ne servait de guide sur cette matière: combien de tâtonnements, avant d'avoir rien établi de fixe!