Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse.

Part 15

Chapter 153,555 wordsPublic domain

Depuis l'_onction_ de David, l'on ne voit plus Samuel qu'une seule fois en scène, savoir, lorsque le _berger sacré_, devenu gendre de Saül, commence d'être persécuté par ce roi, et qu'il se réfugie à _Ramata_, d'où Samuel l'emmène chercher un abri commun dans la confrérie des prophètes, à _Niout_. Nous avons vu ci-devant que Saül irrité y accourut lui-même: le cas fut périlleux, parce qu'à cette époque il dut être bien informé de l'onction secrète de David; mais Samuel, toujours rusé, aura profité de cette entrevue pour calmer le roi, et faire avec lui sa paix; il lui aura remontré qu'il n'avait pu se soustraire aux ordres du terrible _Jehwh_; il lui aura déclaré que désormais c'était l'affaire de Dieu de diriger son nouvel élu, et que lui personnellement ne se mêlerait plus de rien. Ce même raisonnement l'aura débarrassé de la tutelle de David, qui devint de plus en plus dangereuse; car peu de temps après, David ayant reçu asile et secours du grand-prêtre Achimelek, toute la famille de ce prêtre fut massacrée sans pitié par l'ordre et en présence de Saül lui-même. On a droit de penser qu'un homme aussi fin que Samuel, et qui connaissait si bien le caractère de son premier pupille, avait depuis du temps apprécié le progrès de ses fureurs naturelles et maladives; et la preuve de la conduite réservée du prophète depuis cette entrevue, est qu'on le voit, deux ans après, mourir paisible, laissant dans l'esprit de Saül une si haute vénération de sa mémoire, que ce prince, la veille du combat où il périt, n'espéra de consolation et de secours que de la part de l'ombre de Samuel, qu'il fit évoquer par la magicienne de _Aïn-dor_[70]. L'examen de cette scène de fantasmagorie serait un nouveau morceau curieux et instructif des usages du temps; mais il me mènerait trop loin.

En résumé, vous voyez la conduite de Samuel s'expliquer dans tous ses détails par des causes naturelles, puisées dans les mœurs et les préjugés de sa nation; vous voyez toutes ses actions trouver leurs motifs palpables dans son caractère personnel toujours le même, toujours calculateur, astucieux, hypocrite, ambitieux de pouvoir, et louvoyant à travers les difficulté de sa position avec autant d'art que les circonstances le comportent. Je voudrais qu'après avoir lu mon commentaire, vous relussiez le texte qui me l'a fourni; vous sentiriez mieux combien est transparent le voile de _prodiges_ et de merveilles qui l'enveloppe; vous vous convaincriez que ce merveilleux n'a existé que dans le cerveau visionnaire d'un peuple ignorant; et vous vous étonneriez avec moi de l'entêtement aveugle qui prétend soutenir encore aujourd'hui de si sauvages erreurs; mais le monde, qui à chaque génération redevient _enfant_, est toujours gouverné par la routine et par les vieilles habitudes. Il faut croire que chacun y trouve son compte; les uns dans les illusions voient une mine à exploiter, et ils l'exploitent à la manière de Samuel et de sa _confrérie_; les autres y trouvent un aliment, une autorité au besoin de _croire_, qui semble un des attributs de la nature humaine: tel est le mécanisme de cette nature, que lorsqu'en notre enfance nos nerfs ont été frappés de certaines impressions, ont été pliés à certaines habitudes, toute la vie les sons même et les mots qui s'y sont liés ont le pouvoir magique d'exciter et ressusciter en nous les mêmes mouvements, les mêmes dispositions[71]. On nous a imprégnés au berceau des récits de la Bible, on a lié les noms de ses personnages à certaines opinions, à certaines idées; et voilà que les jugements qui nous ont été infusés, s'incorporent avec nous, et persistent machinalement toute notre vie; j'ai souvent pensé, et j'en ai fait quelquefois l'expérience, que si à l'âge mûr on nous présentait ces mêmes récits, revêtus d'autres noms et comme venant de la Chine et des Indes, nous en porterions des jugements très-différents: là est la solution d'un problème qui souvent étonne dans la société, et qui consiste à trouver en des personnes d'ailleurs bien organisées, un jugement sain et droit sur toutes les choses qu'elles ont apprises par elles-mêmes, mais constamment faux sur ce qu'elles ont appris par l'éducation du bas âge: dans le premier cas, leur ame ou principe intellectuel a opéré par lui-même, il a été conséquent en sensation et en jugement; dans le second cas, il n'a été qu'une machine à répétition, une horloge discordante, dont la sonnerie n'est pas d'accord avec le cadran que le soleil gouverne.[72]--Mais à propos d'horloge, voilà que je crois, comme dans les _Contes arabes_, entendre l'heure m'avertir de clorre ma _veillée_ ou _nuit_: heureux si, ne l'ayant pas trouvée si amusante que ses _mille et une sœurs_, vous la jugez du moins plus utile en ses résultats!

Je suis, etc.

CONCLUSIONS

DE L'ÉDITEUR.

Questions de droit public sur la cérémonie de l'onction royale.

Notre voyageur a rempli ses fonctions d'historien critique; nous sera-t-il permis de remplir celles de jurisconsulte scrutant les conséquences des faits présentés? Nous n'entendons pas nous prévaloir du commentaire qui vient d'être lu; nous acceptons l'état des choses tel que le donne l'auteur original, encore qu'il ne soit point fondé en titre légal; et, nous bornant à raisonner sur le seul fait de l'onction conférée par Samuel, nous soumettons à nos lecteurs les questions suivantes:

1º Le Dieu que les Juifs peignent comme _endurcissant les hommes, afin de les perdre_; comme leur envoyant de _méchants esprits_, afin d'égarer leur raison; comme _exterminant_ tout un peuple, et _faisant hacher un roi_ en pièces pour un fait arrivé 400 ans auparavant; ce Dieu peut-il être considéré comme le même qu'adorent les chrétiens; les Européens du XIXe siècle de l'ère appelée de _grace_, de charité et de lumières?--(En d'autres termes:) Les anciens Hébreux ou Juifs se sont-ils fait de la Divinité les mêmes idées que s'en font les Européens actuels?

2º Peut-on regarder les opinions des anciens peuples, sur n'importe quel sujet, comme obligatoires pour les peuples modernes? Et, si dans le droit public un particulier ne peut en lier un autre ni dans ses actions ni dans ses pensées, peut-on admettre qu'une génération qui n'était pas née, ait été liée d'esprit et de sensations par le fait d'une génération passée et dont la langue même lui est une énigme?

3º Si dans aucun pays, si dans aucun code de justice, le fait le plus simple n'est admis comme _vrai_ ou comme _apparent_, à moins de deux témoins, peut-on admettre des faits incroyables, sans aucun témoin autre que leur acteur et narrateur nécessairement partial?

4º Si dans aucun pays, si dans aucun code de justice, il n'est permis à un individu de se constituer, pour le moindre acte civil, le représentant d'une autre personne, sans exhiber un titre positif d'autorisation de cette personne, peut-on admettre, sans la plus stricte enquête, la prétention du premier venu qui se dit et se constitue représentant de _Dieu_, porteur de sa parole?

5º Peut-on espérer aucune paix parmi les hommes, aucune pratique de justice dans les sociétés, tant qu'il sera permis à des individus quelconques de s'arroger à eux-mêmes, de se conférer, de se garantir les uns aux autres la faculté de représenter _Dieu_, de lui donner des volontés, de lui interpréter des intentions?--Toute action de ce genre n'est-elle pas l'affectation du pouvoir absolu, le premier pas au despotisme et à la tyrannie?

6º Toute _corporation_ fondée sur ce principe de représentation ou d'autorisation divine, n'est-elle pas une _conjuration_ permanente contre les droits naturels de tous les hommes, contre l'égalité et la liberté des citoyens, contre l'autorité des gouvernements?

7º Si, chez les Juifs, l'établissement d'une royauté et d'un roi fut, comme le dit l'historien, une chose _contraire_ à la volonté de _Dieu_, ne s'ensuit-il pas directement qu'au lieu d'être de droit divin, la royauté n'est qu'une invention de l'homme, une _rébellion_ du peuple contre Dieu, et que le seul gouvernement saint et sacré est le _gouvernement_ de Dieu par les _prêtres_, c'est-à-dire, des prêtres au nom de Dieu?

8º Si Dieu, qui par sa toute-puissance pouvait d'un souffle exterminer le petit peuple hébreu ou changer leurs cœurs par l'envoi d'un _bon esprit_; si Dieu a préféré de se laisser forcer la main et de condescendre à leurs volontés, n'a-t-on pas droit d'en conclure que la Divinité même compte pour quelque chose la volonté du peuple, et qu'aucun pouvoir n'a le droit de la mépriser?

9º En admettant que Samuel n'ait pas été un usurpateur par fourberie; en admettant que l'installation de Saül par lui soit devenue légale à raison de l'assentiment du peuple, ne s'ensuit-il pas que le choix clandestin de David, fait sans aucune autorisation ni notion de ce même peuple, a été un acte illégal, contraire à tout droit public, et que le règne de toute la dynastie davidique est par cela même entaché d'_usurpation_?

10º Si dans le système des Juifs, l'onction conférée à David par Samuel eut un caractère indélébile à titre de divin, pourquoi, après la mort de ce prêtre et celle de Saül, le fils d'Isaï, qui fut un grand prophète théologien, trouva-t-il nécessaire d'assembler les _anciens_ (_seniores et senatores_) d'abord de Juda, puis de tout Israël, pour se faire oindre publiquement et solennellement par eux[73]?

11º Si, comme il résulte des documents historiques, le sacre des rois de France a été institué à l'imitation de celui des rois juifs, n'est-il pas de stricte obligation d'y observer scrupuleusement les rites anciens et les _usages de nos pères_? Alors, puisque l'onction de Saül et de David par Samuel fut faite en _secret_ et nullement en présence du peuple, quel droit le grand-aumônier, ou tout prêtre chrétien, a-t-il de la rendre publique?

12º Si chez les Juifs le sacre par l'onction fut le transport du caractère sacerdotal sur la tête du roi, chez les Français un roi qui se fait sacrer entend-il participer à la prêtrise?

13º Si un roi de France reconnaît à un prêtre quelconque le droit de le sacrer aujourd'hui, n'est-ce pas lui reconnaître aussi le droit d'en sacrer un autre demain, à l'imitation du prophète Samuel?

14º De quel droit un individu quelconque peut-il sacrer un roi de France? Ce droit vient-il de l'évêque de Rome? Le roi de France est donc le vassal d'un prince étranger. Ce droit est-il _octroyé_ au prêtre par le roi lui-même? Le roi se donne donc des droits. Où les puise-t-il? Est-ce dans la loi? Par qui a-t-elle été faite? Est-ce par lui? est-ce par le peuple? La _loi_ est-elle un consentement mutuel de ces deux pouvoirs? N'est-elle que la force militaire?--Prenez-y garde; hors la _Charte_, tout est remis en question; tout redevient précaire et danger.

15º Si un sacre est une affaire d'état, pourquoi cette affaire est-elle de pur arbitre? Si c'est une cérémonie d'amusement, pourquoi la faire payer au peuple plus qu'une partie de chasse? Si c'est une cérémonie de piété, pourquoi en faire plus de bruit que de laver les pieds des pauvres et de toucher les écrouelles?--Quand toute la morale de l'Évangile n'est qu'_humilité_ et _simplicité_, pourquoi sa pratique n'est-elle que faste et dissipation?

Un digne et curieux appendice à cette histoire du prêtre Samuel, serait celle de son pupille le berger David devenu roi. Il y a quelques années qu'un essai de ce genre fut publié à Londres sous le titre de _History of man according to God's own heart_, «Histoire de l'homme selon le cœur de Dieu.» L'auteur a bien saisi le caractère de cet homme, et il ne faut que savoir lire sans préjugé le livre juif pour le bien connaître par le récit de ses actions; mais cet auteur anonyme n'a pas su, comme le nôtre ici, analyser et faire ressortir les motifs qui ont dirigé David dans la plupart de ses actions; c'est là le plus piquant intérêt de la chose: l'on y verrait l'un des plus rusés, des plus subtils _machiavélistes_ de l'antiquité: l'on y verrait que l'ancienne Asie a connu et pratique l'art raffiné de la tyrannie, long-temps avant que la perverse Italie moderne en eût rédigé les préceptes. En fait de talents militaires, en astuce politique, il y a une ressemblance frappante entre l'Hébreu David et le Carthaginois Annibal, qui tous deux parlèrent la même langue, furent élevés dans les mêmes usages nationaux, et dans les mêmes principes de morale. Parmi les modernes, la meilleure copie du roi hébreu est le premier roi chrétien des Francs, Clovis, tel que vient de le peindre un poète dans une tragédie qui est un portrait historique.

Un autre tableau serait celui du fils adultérin de David, ce Salomon de si célèbre sagesse. Il est à remarquer que tout ce que des voyageurs dignes de foi nous ont fait connaître depuis quelque temps de l'administration du pacha d'Égypte _Mehemed-Ali_, se rapporte trait pour trait à ce que l'on nous raconte de celle de Salomon. Comme ce roi, le pacha turc a concentré en lui seul le commerce intérieur et extérieur de tout son peuple; lui seul achète et vend les blés, les riz, les sucres, toutes les denrées que produit l'Égypte; lui seul reçoit de l'étranger les cafés, les draps, les marchandises de tout genre, qu'il revend à son peuple. Il a, comme Salomon, un harem de plusieurs centaines de femmes, des écuries de plusieurs milliers de chevaux; de manière que, tout bien comparé, le pacha _Mehemed-Ali_ est un Salomon, ou _Salomon_ fut un pacha Mehemed-Ali. Nos voyageurs ajoutent que depuis long-temps le peuple d'Égypte n'avait été plus malheureux, vexé, pressuré avec plus d'_habileté_ et de perversité. Les historiens juifs ne nous cachent pas qu'après la mort de Salomon, le peuple se trouva si mécontent, si irrité, que, ne pouvant obtenir de son fils les soulagements demandés, il éclata en révolte et rejeta sa dynastie pour prendre des rois plus modérés. _La sagesse_ de Salomon porte en hébreu le même nom que celle dont le Pharaon d'Égypte déclara vouloir se servir pour mieux accabler les Hébreux: _Opprimons-les_, dit-il, avec _sagesse_, Be Hekmah. Nos docteurs déraisonnent sur ce mot; le fait est que son vrai sens est _habileté, emploi adroit et rusé de la puissance_. Mais Salomon bâtit un magnifique temple où furent logés et richement dotés de nombreux prêtres; et ces prêtres ont été ses historiens. N'est-ce pas ainsi qu'a été écrite par des moines l'histoire des rois francs de la première et même de la seconde race?

NOTES.

Nº Ier.

Page 169.--_Un homme de Dieu_ (_Elahim_), _au nom de Jehovah_ ou _Jehwh_.

Le mot _Jehovah_ n'est connu d'aucun indigène arabe, d'aucun Juif purement asiatique; son origine même chez les Européens qui le consacrent, n'est ni claire ni authentique: lorsque l'on présente aux Arabes, transcrites en leur alphabet, les quatre lettres hébraïques qui le composent, ils lisent _ïahouah_ ou _ïhwh_; ils ne peuvent même prononcer à l'anglaise ou à la française le mot _Jehovah_, parce qu'en leur langue ils n'ont ni _jé_ ni _vé_. Le célèbre auteur de la Polyglotte anglaise, le docteur _Robert Walton_, l'un des plus savants et des plus sensés biblistes qui aient écrit sur ces matières, blâme expressément la prononciation _jehova_ comme inouïe aux anciens (_Prolegom._, pag. 49). «Il observe que les éditeurs des bibles ont eu l'audace de falsifier à cet égard les manuscrits mêmes; par exemple, à l'occasion du psaume 8, lorsque _Jérôme_ observe qu'il faut lire le nom de Dieu de _telle manière_, les éditeurs ont mis qu'il faut lire _Jehova_, tandis que le manuscrit compulsé par Frobenius, porte _Juo_.»

Le premier auteur, ajoute _Walton_, qui ait lu _Jehova_, fut Pierre Galatin, en 1520, dans son traité _de Arcanis catholicæ veritatis_, tome 1er, liv. 2.

Nous avons vérifié cette citation sur l'original, qui dit seulement que, selon les docteurs juifs, il faut lire les quatre lettres par quatre syllabes _ïah-hù-ve-hu_ (et cela par des raisons cabalistiques qui nous sont la preuve de leur ignorance en tout genre, etc.)

Il paraît que ce sont les théologiens allemands qui, les premiers s'étant faits disciples des rabbins, ont donné _involontairement_ lieu à cette lecture; nous disons _involontairement_, parce que chez eux, le grand _j_ ne vaut que notre petit _i_ commun, et leur _u_ ne vaut que le français _ou_, de manière qu'en écrivant _jehuah_, ils prononcent _ïehouah_, et non _Jehovah_; mais les Français et les Anglais lisant à leur manière cette écriture, ont introduit l'usage de _Jehovah_, auquel leur imagination a ensuite attaché des idées mystérieuses et emphatiques qui rappellent celles des anciens Juifs, chez lesquels la prononciation des quatre lettres _ïhwh_ était censée évoquer les esprits et troubler toute la nature; par suite de cette folle idée, il était défendu de jamais prononcer ce nom: aussi les premiers chrétiens grecs et latins, tels qu'_Origène_, _Aquila_, _Jérôme_, l'ont-ils toujours traduit par les noms de _Kyrios_ et _Adonaï_; c'est-à-dire _maître_ ou _seigneur_. Ce n'est que dans des cas particuliers, que quelques anciens chrétiens se sont permis d'entrer en explication à cet égard: ce qu'ils en disent, s'accorde parfaitement avec la lecture actuelle des Arabes et des Juifs d'Asie; par exemple: _Irénée_, l'un des premiers écrivains dits _ecclésiastiques_, observe (liv. 2, contre les hérétiques, chap. dernier) «que les Grecs écrivent _ïaô_, ce qui «se dit en hébreu _ïaoth_.» (Le _t_ seul est de trop.)

_Théodoret_, _question 15 sur l'Exode_, dit: «Le nom prononcé _ïaô_ par les Juifs, se prononce _ïabè_ par les Samaritains (ici _b_ «est pour _v_, _iavè_).»

Diodore de Sicile, liv. 2, avait déja résolu la difficulté, en disant que Moïse avait feint (comme Lycurgue) de recevoir ses lois du Dieu _ïaw_. Avant Diodore, Strabon avait dit la même chose d'une manière encore plus explicative en ce passage digne d'être cité: «Moïse, l'un des prêtres égyptiens, enseigna que cela seul était _la Divinité_, qui compose le ciel, la terre, tous les êtres, enfin ce que nous appelons le _monde_; _l'universalité_ des choses, la _nature_.» (_Voy._ Géograph. lib. XVI, pag. 1104, édit. de 1707.)

Le grec _Philon_, traducteur du Phénicien Sanchoniathon, se joint à toutes ces autorités, quand il dit que le dieu des Hébreux s'appelait _ïeuô_, ainsi que nous l'apprend Eusèbe en sa Préparation évangélique. Il est donc certain que jamais les Hébreux n'ont connu ce prétendu nom, si emphatiquement déclamé _Jehovah_ par nos poëtes et nos théologiens, et ils ont dû le prononcer comme les Arabes actuels, _ïehouh_, signifiant _l'être_, _l'essence_, _l'existence_, _la nature des choses_, ainsi que l'a très-bien dit Strabon, qui en cette affaire n'a dû être que l'interprète des savants _syriens_ de son temps, puisque très-probablement il n'a point su ces langues.

Si de ce mot _ïhouh_ l'on ôte les deux _h_, selon le génie de la langue grecque, il reste _ïou_, base de _Jupiter_, ou _ïu-pater_ (_ïou générateur_, l'essence de la vie), qui paraît avoir été connu très-anciennement des _Latins, enfants des Pelasgues_. Cette branche de théologie est plus profonde et bien _moins juive_ qu'on ne le pense: elle paraît venir des _Égyptiens_ ou des _Chaldéens_, qui, sous le nom de _Barbares_, sont pourtant reconnus par les Grecs pour les auteurs de toute _science astronomique_ et _physique_, base primitive et directe de la théologie...

Pour épuiser ce sujet, ajoutons que chez les premiers chrétiens, la secte des _gnostiques_ ou _savants_ en _traditions_, avait recueilli celle qui donnait le nom de _ïaô_ au premier et au plus _grand_ des _trois cent soixante-cinq dieux_ qui gouvernaient le monde; ce _plus grand_ résidait dans le premier et le plus grand de _tous_ les _cieux_ (_voy._ Epiph. contr. hær. c. 26); or, selon Aristote, ce _premier ciel_ est le siége et principe de tout _mouvement_, de toute _existence_, de _toute vie_, le vrai _ïehouh_ de Moïse.

Quant au nom d'_Elahim_ ou _Eloïm_, traduit _Dieu_, au singulier, il est incontestable qu'en hébreu, il est pluriel et signifie _les Dieux_. Cette _pluralité_ fut la doctrine première; mais depuis que Moïse eut _constitué_ chez eux le dogme de l'_unité_, le nom d'_Elahim_, les _Dieux_, ne gouverna plus que le singulier. La diversité d'emploi dans ces deux noms _Elahim_ et _ïehouh_, est digne d'attention en nombre d'endroits.

Nº II.

Page 171.--_Parle, Jehwh, ton serviteur écoute._

Dans l'hébreu comme dans tous les idiomes anciens et dans l'arabe actuel, le _tutoiement_ est toujours usité envers la seconde personne _singulière_, jamais le pluriel _vous_: cette dernière formule est une invention de notre Europe, dont l'origine ne serait pas indigne de recherches; le _tu_ et _toi_ porte un caractère d'égalité entre les personnes, qui semble appartenir spécialement à un état de _société sauvage_, dans lequel chaque individu se sent _isolé_, et considère comme tel son semblable; le _vous_, au contraire, semble indiquer un état de société _civilisé_ et compliqué dans lequel chaque individu se sent soutenu d'une _famille_ ou d'une _faction_ dont il fait partie: le sauvage dit _moi tout seul_, et _toi de même_; l'homme civilisé dit: _moi et les miens, nous: toi et les tiens, vous_: l'homme en pouvoir, a dû commencer ce régime: moi et mes gens, _nous_ voulons, nous ordonnons: en agissant contre l'homme faible, isolé, il lui a dit, _toi_ qui es seul. Le _vous_ est devenu un signe de puissance, de supériorité, un terme de respect... Le _toi_ est resté un terme d'égalité non révérencieuse: voilà sans doute pourquoi le traducteur français _catholique_ l'a banni comme un indice de _mœurs grossières_; mais parce que cette grossièreté est un trait essentiel du tableau, c'est commettre un faux matériel que de le dissimuler.--Il en est de même de plusieurs expressions ordurières et obscènes que dissimulent toutes les traductions. On a honte de la grossièreté des mots et des mœurs; et l'on n'a pas honte de la grossière absurdité des idées et des opinions que l'on nous fait digérer! Voilà ce peuple chéri que l'on veut avoir été _élu_, pour attirer sur soi son manteau!

Nº III.

Page 187.--_Les devins consultés par les riches comme par les pauvres_, etc.

A l'appui de notre voyageur, et au sujet des ruses des _devins_ et de la crédulité du _peuple_, même _galonné_, nous voulons consigner ici une anecdote dont nous garantissons la vérité.

En 1781, l'éditeur du présent ouvrage résidant à Paris, eut occasion de connaître un particulier qui avait exercé et qui exerçait encore quelquefois la profession de _devin_; le hasard de quelques intérêts réciproques amena entre eux assez d'intimité pour que ce _particulier_ s'ouvrît sur les mystères de son art, en y mettant seulement la condition de n'être jamais compromis: cette condition a été fidèlement remplie, et aujourd'hui même pour ne point l'enfreindre, nous taisons les noms en citant les faits que voici.