Part 14
Quelle scène barbare! elle est horrible, j'en conviens; mais j'en connais de plus horribles encore qui de nos jours se passent sous nos yeux. Supposons que Samuel eût emmené Agag à _Ramatah_, que là il l'eût enfermé dans un cachot, au fond d'une citerne; que chaque jour il fût venu avec quelques acolytes lui faire subir des tortures variées; lui griller les pieds, les mains, l'étendre sur un chevalet pour le disloquer, etc., tout cela avec des formules mielleuses, en lui disant que c'était _pour son bien_; est-ce que le sort de la victime n'eût pas été mille fois plus affreux? Ah! vive la franche cruauté du prêtre hébreu comparée à la charité des prêtres et moines que consacre Rome! Et des gouvernements européens souffrent, autorisent de telles abominations!
Mais Samuel se porta-t-il à un tel acte sans motif, sans but médité? Cela ne serait pas conforme à son caractère profond et calculateur: il me semble ici apercevoir des motifs plausibles.
Depuis dix à douze ans, Saül, par ses victoires, ne cessait d'accroître, d'affermir son crédit royal, sur l'esprit de toute la nation: Samuel se trouvait éclipsé; ce prêtre prit une occasion de flatter la passion vindicative des Hébreux contre les Amalekites. La victoire de Saül lui fournit un moyen de prendre ce roi en faute, en désobéissance à _l'ordre de Dieu_ donné par Moïse même, qui avait recommandé l'_extermination d'Amaleck_: c'était le moment où Samuel méditait le coup audacieux de nommer, d'_oindre_ le substitut, le rival de Saül; il regarda comme utile, comme nécessaire de frapper les esprits de terreur par un coup préliminaire plus audacieux, plus imposant, qui pût faire craindre à Saül même de voir tomber sur lui quelque nouvel anathème céleste: ce qu'il y a de certain, c'est que ce but de Samuel paraît avoir été rempli, puisque Saül n'osa jamais se porter contre lui par la suite à aucun acte de violence.
En considérant l'action de Samuel sous un point de vue général, politique et moral, elle présente dans son auteur une réunion étonnante de cruauté et d'orgueil, d'audace et d'hypocrisie: un petit orphelin parvenu, décréter, pour sa fantaisie, l'extermination d'un peuple entier jusqu'au dernier être vivant! Insulter, avilir un roi couvert de lauriers, devenu légitime par ses victoires, par l'assentiment de la nation reconnaissante de la paix et du respect qu'il lui procure! Un _prêtre_ troubler toute cette nation par un changement de prince, par l'intrusion d'un nouvel élu de son choix unique, par le schisme qui en doit résulter, et qui en effet en résulta, au point que l'on peut dire que là s'est trouvé le premier germe de cette division politique des Hébreux qui, comprimée sous David et sous Salomon, éclata sous l'imprudent Roboam et prépara la perte de la nation en la déchirant en deux petits royaumes, celui d'Israël et celui de Juda.
Et voilà les fruits de ce pouvoir _divin_ ou _visionnaire_, imprudemment consenti par un peuple abruti de superstition, par un roi, d'ailleurs digne d'estime, mais faible d'esprit, au profit d'un imposteur qui ose se dire l'envoyé de _Dieu_, le _représentant de Dieu_, enfin _Dieu_ lui-même; (car telle est la transition d'idées qui ne manque jamais d'arriver quand on tolère la première.)
Le naïf historien achève, sans le savoir, de nous tracer le portrait du caractère de Samuel, en nous disant:
«Samuel ne revit plus Saül; mais _il pleura son malheur_ de ce que Dieu l'avait rejeté:»
Et quelque temps après, Dieu apparut au saint prophète, et lui dit: «Pourquoi continues-tu de pleurer sur Saül? Cesse de t'affliger; il faut en sacrer un autre.»
Ainsi Samuel, par ses cris nocturnes, se donnait la réputation de pleurer sur le roi qu'il assassinait; l'Espagne et l'Italie, dans la science de leurs _saints offices_, ont-elles produit quelque inquisiteur plus tendre ou plus scélérat?
§ XII.
Samuël, de sa seule autorité, et sans aucune participation du peuple, oint le berger David et le sacre roi en exclusion de Saül.
Par réflexion, Samuel répondit à son Dieu: «Si Saül connaît que j'ai sacré un autre, il me fera mourir.» Alors le Dieu _Jehowh_ lui explique comment il faut feindre un sacrifice chez le nommé _Isaï_, au village de _Betléhem_, et comment, sur les huit enfants mâles de cet homme, il lui fera connaître celui qu'il a choisi pour nouveau roi. Samuel donc remplit d'huile _une petite corne_[65], et il se rendit au village de _Betlèhem_: les vieillards surpris et inquiets sortirent au-devant de lui et lui dirent: La paix avec vous[66]; et il répondit: la paix (_sheloûm_). «Je suis venu _immoler_; sanctifiez-vous, vous viendrez avec moi manger la victime; et il sanctifia Isaï et ses enfants, et les appela au repas de la victime; et à mesure qu'ils entrèrent, voyant _Eliâb_ l'aîné, un bel homme, il se dit: Voilà sûrement l'oint de Dieu; mais Dieu lui dit (tout bas): Non, ce n'est pas lui. L'homme juge par l'œil, je juge par le cœur.»
Samuel fit ainsi passer les sept fils d'Isaï et lui dit: «Dieu ne fait pas de choix; est-ce que tu n'as pas d'autres enfants? Isaï répondit: Il y a encore le plus jeune qui veille aux troupeaux. Fais-le venir, dit Samuel, car nous ne nous assiérons pas à table sans lui: on alla donc le chercher; c'était un jeune homme _roux_, d'une bonne et belle physionomie; et Dieu dit à Samuel: «Oins-le, c'est lui»; et Samuel prit la corne d'huile et l'oignit _à côté_ de ses frères; et de ce moment l'esprit de Dieu prospéra sur David; et Samuel retourna à Ramah (chez lui). L'esprit de Dieu se retira de Saül et un _esprit méchant envoyé par Dieu agita_ ce roi, et ses serviteurs lui proposèrent de lui amener un homme sachant jouer de la lyre: il accepta, et l'un d'eux ajouta: J'ai vu un fils d'Isaï de Betléhem qui en sait jouer; c'est un jeune homme _fort_, un _homme de guerre_, prudent en ses discours, d'une belle mine; Dieu est avec lui: et Saül envoya vers Isaï demander David, et Isaï prit des pains, une outre de vin et un jeune chevreau qu'il mit sur un âne, et il envoya David (avec ce présent) à Saül. Saül l'ayant vu, le prit en affection et lui donna l'emploi de porter ses armes; et lorsque l'esprit de Dieu saisissait Saül, David prenait sa _lyre_ et Saül respirait, se trouvait mieux, et le méchant esprit se retirait de lui.»
Ce récit ne laisse pas de susciter plusieurs difficultés à résoudre. D'abord je ne concilie pas cette _présentation_ de David à Saül avec celle du chap. 17, qui, à l'occasion du combat de Goliath, postérieur à ceci, nous dit que lorsque le berger David s'offrit pour combattre le géant, et qu'il fut à ce titre présenté à Saül, ce prince lui fit demander _qui il était, de qui il était fils_: il ne le connaissait donc pas, il ne l'avait donc pas encore vu; la première version est donc fausse[67].
Pour expliquer cette contradiction, je ne vois que le moyen dont j'ai déja parlé, savoir: d'admettre que primitivement il y a eu deux ou trois mémoires d'auteurs contemporains; que ces auteurs ont rapporté certains faits d'une manière différente; et que le compilateur final, embarrassé de faire un choix, a consu ces divers récits à la suite l'un de l'autre, soit par négligence et défaut de critique, soit parce qu'il n'a osé faire un choix entre des autorités qui lui en imposaient également. Cette solution conviendrait à beaucoup d'autres quiproquo.
En second lieu, comment Samuel, qui a semblé craindre la vengeance du roi, s'est-il déterminé à l'encourir, à la braver? Il est clair qu'un homme de sa trempe ne s'est point aventuré sans avoir connu son terrain, sans avoir préparé ses voies, ses issues: voyez comment d'abord il a rempli son voisinage du _bruit_ de ses pleurs nocturnes, de ses _cris_ à Dieu sur le malheur de Saül, sur la disgrace céleste de son pupille chéri. Cette rumeur n'a pu manquer d'arriver aux oreilles de Saül, vivant paisible à quelques lieues de là, dans sa métairie de Gebaa: il a appris que Dieu persécute le prophète pour lui faire _oindre_ son successeur; il connaît le caractère implacable de ce Dieu, qui ne veut jamais en vain, et qui peut-être menace Samuel de le tuer. Le saint homme, entre deux dangers, se trouve dans un grand embarras; cependant il calcule que si Saül est violent, il est généreux et bon, que surtout il est _très-religieux_, c'est-à-dire très-persuadé de la mission divine de lui, Samuel; très-persuadé que si le Dieu _Jehowh_ a résolu sa destitution, rien ne pourra l'empêcher. Les devins ont beaucoup de ressources; un homme comme Samuel a dû avoir quelque dévoué secret dans la maison et autour de Saül[68]; il aura connu ses dispositions; il aura su que n'osant frapper le représentant de Dieu, le roi adresse plutôt ses menaces à son futur rival. Dans cette position, Samuel aura calculé que, le cas arrivant, ses devoirs seront remplis; qu'il sera encore temps pour lui de se retirer, en disant que Dieu a eu ses raisons pour élever et abaisser qui lui a plu, et que lui n'a plus qu'à se taire.
Il faut encore remarquer que depuis le sacrifice de _Maspha_ et la scène de rupture, il s'est écoulé un laps de temps suffisant à tous ces préliminaires. Ainsi la démarche de Samuel, en sacrant David, n'est pas aussi imprudente qu'on le croirait d'abord. Néanmoins on a droit de penser qu'elle a dû se faire sans scandale; qu'elle a dû exiger le secret: et comment a-t-il pu être gardé ce secret, si l'onction a eu beaucoup de témoins? L'objection est juste, mais le texte n'est pas précis sur ce point: il dit bien que les vieillards furent _invités au repas_; mais il ne fait aucune mention d'eux à l'onction; il n'est parlé que des _frères_; et notez bien qu'il n'est pas dit _en présence des frères_, selon l'expression ordinaire et propre; il est dit: _à côté_, au voisinage de ses frères (_be karb_). Ce mot oblique est remarquable: ne serait-ce pas que l'onction n'a réellement eu pour témoin qu'Isaï (celle de Saül n'en avait eu aucun, Samuel avait écarté le valet); et qu'ici le narrateur (qui doit être Samuel même), n'osant insérer le mot _en présence_, a mis l'équivoque _à côté_, au voisinage? Mais supposons que les sept frères fussent présents, ils ont encore pu, malgré leur jalousie, garder le secret; d'abord, parce que la dissimulation, la discrétion en choses domestiques, sont un trait fondamental des mœurs arabes; ensuite, parce qu'il y a eu intérêt de crainte pour tous: car le roi, selon un usage asiatique que nous retrouvons en tout temps, pouvait prendre le parti d'exterminer toute la famille (très peu de temps après, le cas arriva à celle du grand-prêtre _Achimelek_, que Saül fit massacrer tout entière, par cela seul que le chef avait donné du pain à David). En résultat, il faut bien croire que le secret a été gardé, puisque, soit dans l'un, soit dans l'autre récit de présentation, l'on ne voit Saül commencer ses persécutions qu'un certain temps après l'onction.
Mais quelle raison Samuel a-t-il pu avoir de faire le choix, si singulier en apparence, d'un simple berger pour le convertir en roi? Sans doute ceci est bizarre dans nos mœurs modernes, dans notre état de civilisation, qui a produit tant de classes d'hommes instruits et cultivés au sein de chaque nation, en Europe et en Amérique; mais dans les mœurs asiatiques, en général, dans les mœurs arabes même actuelles, un tel choix n'a rien d'étrange ni de déraisonnable: ne voit-on pas encore tous les jours chose semblable en Turkie, ou des boulangers, des chaudronniers deviennent pachas, même vizirs? Il faut se rappeler que la nation hébraïque n'était composée que de cultivateurs paysans, de quelques marchands peu riches, peu considérés, et d'une classe de prêtres très-peu cultivés. La condition du pasteur, d'administrateur de gros et menu bétail, qui forme une branche importante de la richesse et de la propriété d'une famille, cette condition n'était inférieure à aucune autre gestion rurale, et peut-être exige-t-elle plus de talents et d'habileté que la culture routinière des oliviers, des vignes et des blés; du moins laissait-elle bien plus de temps pour la culture des facultés intellectuelles.
Ce soin de conduire et de gouverner des êtres animés, qui ont leur sphère d'intelligence, leurs passions, leurs volontés, est plus propre qu'on ne croit à exercer le raisonnement d'une tête humaine, et à le préparer à des fonctions semblables vis-à-vis d'êtres d'un ordre plus élevé, mais d'une nature peu dissemblable. Le hasard voulut ici que d'heureuses facultés se trouvassent réunies dans un simple berger; combien n'a-t-il pas existé d'autres paysans non moins bien organisés, à qui il n'a manqué que l'occasion de les développer, que les circonstances d'en faire usage? David, né sur une frontière ennemie, celle des Philistins, fut de bonne heure à l'école des alarmes, des vexations, des dangers de tout genre; il eut à lutter contre des voleurs hardis, contre des filous subtils, tels que le pays en nourrit encore: il y prit des leçons de ce courage et de cet esprit rusé qu'il montra dans la suite.
Les combats de lions et d'ours, dont il se glorifia devant Saül, n'ont point dû être une chimère en ce temps-là, puisqu'il est prouvé par divers passages qu'alors il existait, jusque sur la frontière du désert, des forêts et des bois qui, là comme partout ailleurs, ont disparu par l'effet de la population et le ravage des guerres. Un tel jeune homme put être remarquable dans tout le voisinage, surtout lorsqu'à ces moyens il joignit un talent d'agrément, celui de jouer d'un instrument de musique: ce goût fut toujours l'apanage des bergers, par la raison bien simple des longs loisirs dont il jouissent: leurs yeux seuls sont occupés à la surveillance du troupeau; toutes leurs autres facultés restent libres pour la méditation et la pensée. Nos savants de cabinet donnent une grande et lourde harpe à David, sans faire attention qu'il portait la sienne aux champs, et qu'avec elle il dansa légèrement devant l'arche: il est clair que ce fut la _lyre_ ou le _luth_ qu'à la même époque on retrouve usité ou cité en Grèce.
L'age de David, au temps dont nous parlons, ne dut pas être de moins de vingt ans, quoi qu'en disent les traducteurs, puisque les serviteurs de Saül le peignent comme un jeune homme vigoureux et propre à la guerre. Si sa réputation put parvenir jusqu'au séjour du roi, où l'on avait peu d'intérêt à y songer, combien n'a-t-elle pas dû parvenir à celui de Samuel, qui mettait tant d'intérêt à trouver un sujet capable de remplir ses vues? Ce _devin_, si répandu par ses relations de tout genre, aura ouï parler d'un tel jeune homme si _beau_, si _brave_, si _prudent en tous ses discours_; il l'aura suivi de l'œil et de la pensée pendant un temps suffisant à le bien connaître, à le bien apprécier; il n'arriva point chez Isaï sans bien savoir ce qu'il avait à faire; et quand lui ou son copiste nous conte les perpétuels colloques à voix basse du Dieu _Jehowh_, il suppose avoir toujours affaire à des lecteurs juifs.
§ XIII.
Origine de l'onction (à l'huile ou à la graisse)[69].
Mais une autre difficulté reste à expliquer. Comment un acte aussi insignifiant en lui-même, aussi trivial que celui de verser sur la tête, de frotter sur le front un peu d'huile ou de graisse, a-t-il eu l'effet prodigieux non-seulement de persuader à un simple pâtre qu'il était sérieusement appelé à être roi, mais encore d'étendre cette persuasion à l'immense majorité d'une nation, et jusqu'à Saul lui-même et à son fils Jonathas, qui en font la déclaration formelle au chap. XXIII, v. 17 et chap. XXIV, v. 21? Il faut convenir qu'au premier aspect, un tel fait semble singulier; mais quand on l'examine dans ses accessoires et ses antécédents, il redevient naturel et simple comme tous les autres de cette histoire, parce qu'il se trouve être l'effet d'une opinion et d'un préjugé qui, depuis long-temps, avaient préparé les esprits.
Il est bien vrai qu'avant cette époque aucun chef laïque et militaire n'avait reçu la cérémonie de l'onction et du frottement d'huile; mais le rite n'en existait pas moins, dès long-temps public, solennel, entouré de circonstances les plus capables d'imposer respect, puisqu'il était le rite d'inauguration du grand-prêtre de Dieu, l'acte qui avait consacré le premier grand-prêtre Aaron par la main du législateur de l'état, du fondateur de la religion, par la main de Moïse: c'est ce que nous apprend le chap. XIX de l'Exode, avec des détails dignes d'attention. Écoutons le texte: Dieu dit à Moïse: «Voici ce que vous ferez pour consacrer Aaron et ses enfants aux fonctions de prêtres. Prenez un veau et deux beliers sans taches, du pain non levé, des galettes non fermentées, mouillées d'huile, faites de farine et de froment; posez-les sur une corbeille, présentez-les avec le veau et les deux beliers; faites approcher Aaron et ses enfants à la porte de la tente où est l'arche; lavez-les avec de l'eau; prenez les vêtements (appropriés), et vêtissez Aaron d'une tunique, d'une robe longue (la chape), etc.; posez sur leurs têtes la tiare (ou mitre), et appliquez le diadème de sainteté sur la mitre; et vous prendrez l'huile d'onction, vous la verserez sur la tête d'Aaron, et vous l'en frotterez: vous ferez approcher aussi ses deux fils, et les vêtirez (sans les oindre d'huile), et ils seront consacrés à être mes prêtres pour toujours.»
On voit ici tout l'éclat et l'appareil de la cérémonie de l'onction faite en face de l'arche du Dieu _Jehowh_, en présence du peuple d'Israël; et l'on conçoit comment il fut facile d'en faire passer le respect religieux sur la tête d'un roi. Si c'eût été une nouveauté de l'invention de Samuel, certainement il n'eût point eu le crédit de lui inoculer ce caractère; il y a plus: si de la part de Moïse même, elle eût été une nouveauté, une chose inventée par lui, on peut assurer qu'elle n'eût point produit l'effet qu'il désirait; mais Moïse, élève des prêtres égyptiens, et qui emprunta d'eux, sinon toutes, du moins la plupart de ses idées et de ses cérémonies, Moïse leur emprunta également celle-ci, qui chez eux dut tenir d'une haute antiquité son caractère saint et mystérieux.
Néanmoins, puisque dans cette antiquité quelconque elle eut, comme toutes choses, un commencement, un premier motif d'origine, quel a pu être ce motif, quelle idée a conduit son premier ou ses premiers inventeurs à imaginer cette singulière pratique? Ce motif a dû être un besoin, une chose utile à la société qui la pratiqua. Or, je trouve ce besoin, cette chose utile dans la nature des choses de ce temps-là, dans les mœurs des nations encore demi-sauvages, commençant d'entrer en société régulière. Je me figure une peuplade d'Égyptiens de la Haute-Égypte, nus ou presque nus à raison du climat, voulant imprimer à un ou plusieurs d'entre eux un signe particulier de commandement, de fonctions quelconques; comment établiront-ils ce signe? Sera-ce une écharpe, un bonnet d'étoffe ou de plumes, un petit bâton-sceptre, un bandeau sur le front? Tous ces objets mobiles, fragiles, peuvent s'arracher par la violence du premier venu, l'homme n'est plus rien; ils auront remarqué que certains liquides, tels que la graisse et l'huile, s'attachaient, se fixaient à la peau d'une manière tenace, difficile à effacer; l'eau ne pouvait rien; la poussière rendait la marque plus visible; ils auront trouvé cette marque propre à leur but; l'effet de la poussière commune leur aura donné l'idée d'appliquer des poussières de couleur; ils ont eu à leur disposition le rouge du corail, du minium, du cinabre, le jaune des ocres, le vert de cuivre, le bleu de certains coquillages et végétaux; la marque colorée qui en est résultée sera devenue chez les premiers peuples un signe d'utilité et de beauté, que nous retrouvons ensuite à toutes les époques et dans tous les pays, chez la plupart des peuples même policés.
Ce genre de signe est frappant chez les Indiens, où il porte un caractère religieux, puisque les adorateurs des trois dieux se distinguent l'un de l'autre par les couleurs et la forme de ces marques sur le front. Il se retrouve dans toutes les îles de l'Océan indien et pacifique; nous le voyons chez nos sauvages d'Amérique, comme chez leurs frères les Tartares d'Asie, et comme chez la plupart des noirs d'Afrique. Pour le rendre plus fixe, l'art perfectionné s'est avisé de faire pénétrer la couleur dans le tissu de la peau en la piquant avec de fines pointes d'arêtes de poisson on d'aiguilles de métal, ce qui a constitué l'art de _tatouer_, que les relations des voyageurs modernes ont rendu si célèbre. Ainsi, dans son origine et dans son but, la cérémonie d'_onction sacerdotale et royale_, à laquelle les peuples et les cultes judaïsans attachent une si haute et si mystérieuse importance, n'a été et n'est tout simplement que le _tatouage_ ou le _tatouement_ d'un individu, afin de le rendre ineffaçablement reconnaissable.
Mais je dois terminer l'histoire de Samuel; et cependant je voudrais expliquer encore pourquoi il s'est obstiné à destituer le roi Saül, à lui donner un rival, un successeur qui ne peut être considéré que comme un intrus, un usurpateur. J'admets un peu pour premier motif le ressentiment du prêtre contre les prétentions de Saül à s'immiscer aux fonctions de _sacrificateur_ et de _devin_; néanmoins ce motif semble ne pas suffire, lorsque l'on considère le repentir plus qu'expiatoire auquel le roi s'abaisse. Il faut qu'il y ait eu une autre cause plus radicale, et je la trouve dans l'infirmité physique de Saül, laquelle, examinée médicalement, n'a pu être que l'épilepsie. Le texte hébreu lui-même autorise cette idée; car, lorsqu'il dit qu'un méchant esprit _agita_ ou _troubla_ Saül, le mot _baat_, que l'on traduit par _agité_ et _troublé_, signifie spécialement trouble avec _effroi_, avec _frisson_ et _terreur_, précisément comme il arrive dans les convulsions épileptiques. Un tel mal, joint à l'idée d'un _méchant esprit_ qui le cause, n'a pu que décréditer Saül dans les préjugés de son peuple; et ce prince a dû achever de se perdre, tant par les violents accès de colère auxquels on le voit livré de plus en plus, que par la médiocrité de ses moyens moraux et politiques. Samuel, qui a fait le choix erroné d'un tel chef, ne s'est point pardonné sa méprise, et c'est pour la réparer qu'il a imaginé les prétextes que nous avons vus: d'ailleurs, dans l'exécution finale de son dessein, il introduit un ménagement digne de remarque; car il ne choisit pas un homme âgé, capable d'être un compétiteur immédiat, il prend un jeune homme de vingt à vingt-quatre ans, qui, vis-à-vis de Saül, alors âgé d'environ cinquante-cinq, laisse à ce roi le temps d'achever sa carrière.