Leçons d'histoire, prononcées à l'École normale; en l'an III de la République Française; Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois; État physique de la Corse.

Part 13

Chapter 133,859 wordsPublic domain

Le plus fâcheux de cette affaire fut que Saül, de son côté, ne se trouva point doué d'assez de moyens, d'assez d'esprit pour contre-miner ce perfide protecteur: il l'eût pu, en feignant de se tenir strictement à ses ordres, en l'obligeant de les expliquer nettement, pour rejeter sur lui les échecs qui en eussent résulté, et pour avoir lui-même devant le peuple le mérite des succès qu'il eût obtenus en s'en écartant. David, à sa place, n'y eût pas manqué; mais Saül fut tout uniment un brave guerrier, qui, ne se doutant pas de la politique des temples, devint la dupe et la victime d'un machiavélisme consommé. L'art exista long-temps avant que l'Italie en eût écrit les préceptes. J'allais oublier une dernière remarque, importante sous plusieurs rapports: elle m'est suggérée par le contraste frappant que je trouve entre la _doctrine_ de Samuel et celle de Moïse _sur la royauté_.

Nous venons de voir que, selon _Samuel_, le _mashfat_ ou _statut_ royal est un _pur_ et _dur_ despotisme, une vraie _tyrannie_; selon _Moïse_, c'est tout autre chose. Pour s'en convaincre il suffit de lire ses préceptes consignés au 17e chapitre du Deutéronome, v. 14 et suivants. Le texte dit littéralement: «Quand vous serez entrés dans la terre que _Iehouh, votre Dieu_, vous a donnée, et que vous la posséderez et l'habiterez, et que vous direz: _Je veux établir sur moi un roi comme tous les peuples qui m'environnent_,--vous établirez celui que choisira _Iehouh_, votre Dieu;--vous le prendrez parmi vos _frères_ (_juifs_); vous ne prendrez point un étranger, qui n'est point votre _frère_;--et (ce roi) ne possédera point une _multitude_ de chevaux; il ne fera point retourner le peuple en Égypte pour avoir plus de chevaux; il ne se donnera point une multitude d'épouses; son cœur ne _déviera_ point..... Il _n'entassera_ point de trésors en or et en argent; et lorsqu'il s'assiéra sur le trône, il _écrira_ pour lui-même un _double_ de la loi (copié) sur le livre qui est _devant_ les prêtres lévites;--et cette copie restera entre ses mains; il la lira tous les jours de sa vie pour apprendre à craindre _Iehouh_ son Dieu, et pour pratiquer tous ses préceptes.»

Quelle différence entre ce _statut_ de Moïse et celui de Samuel! Notez bien ces mots: Le roi sera un de vos _frères_, un homme tout simplement comme chacun de vous; et il _sera soumis à toutes les lois_ qui gouvernent la nation! Comment se fait-il que Samuel n'ait pas intimé, pas insinué un seul mot d'une ordonnance si précise, si radicale du législateur? Comment personne n'en a-t-il fait la moindre mention? Est-ce que la loi de _Moïse_ était ignorée, oubliée? Est-ce que par hasard cet article, du moins, n'y était pas encore inséré? Des soupçons raisonnables peuvent s'élever à cet égard.--D'habiles critiques ont déja remarqué que, dans le Pentateuque, plus de trente passages sont manifestement postérieurs à Moïse, et _postérieurs_ de plusieurs siècles: de ce nombre est le terme _nabia_, employé pour dire _prophète_, lequel, de l'aveu de l'historien des rois, n'a été substitué que très-tard au mot _rah_ (_voyant_), usité par conséquent au temps de Moïse: or, dans tout le _Pentateuque_ on n'emploie que le mot _nabia_: dont cet ouvrage serait tardif.

De plus, ce qui est dit ici, «ne pas posséder une _multitude de chevaux_; ne pas se donner une multitude de _femmes_; ne pas entasser des trésors d'or et d'argent; ne pas laisser dévier son cœur (des voies d'_Iehouh_),» est une allusion si directe aux _péchés de Salomon_, qu'il en résulte une preuve additionnelle de posthumité: par surcroît, ces mots, _quand vous posséderez la terre_ (promise) et que vous direz: «_Je veux établir_ sur moi un roi comme tous les autres peuples;» ces mots, dis-je, sont tellement la peinture de ce qui est arrivé sous Samuel, que l'on a droit de les prendre pour un récit historique, métamorphosé après coup en prophétie. Qui jamais a fait mention d'aucun roi juif _ayant copié de sa main la loi_, à moins que ce ne soit celui qui eut pour régent et tuteur un grand-prêtre, de la part de qui un tel ordre vient admirablement bien (Helqiah)? Si ce fut un précepte de Moïse, comment fut-il textuellement oublié par Samuel même, prophète et grand-juge? Ne sont-ce pas-là autant d'arguments puissants en faveur de ceux qui soutiennent que le Pentateuque est une composition tardive, et peu antérieure à la captivité de Babylone? et que le fond des chroniques, sur divers points et sur diverses époques, conserve plus réellement le caractère de l'antiquité? Je viens à mon sujet.

Après l'installation du nouveau roi, chacun retourne à son village, à ses champs. Bientôt le roi des Ammonites prend les armes, et vient assiéger la ville de _Jabès_ à l'orient du Jourdain. Les habitants hébreux offrent de se rendre, de payer tribut. Ce roi ne veut les recevoir à composition qu'en leur crevant à tous l'œil droit, pour les livrer, dit-il, à l'opprobre et au mépris d'Israël. Ces malheureux dépêchent à leurs frères d'Israël des députés que l'on conduit à Saül; on le trouve ramenant du labourage sa charrue attelée de deux bœufs (vive peinture des mœurs du temps); Saül est saisi de colère (le narrateur appelle cela l'esprit de Dieu), il coupe ses deux bœufs en morceaux qu'il envoie par tout Israël, avec ces paroles: «Quiconque ne viendra pas de suite rejoindre Saül, ses bœufs seront traités de la sorte.»

Le moyen fut efficace; tout Israël se rassembla, _comme un homme_, dit le texte; ici l'hebreu dit 30,000 hommes de Juda, et 300,000 des onze tribus; le grec au contraire: 70,000 de Juda, 600,000 du reste. De telles variantes, qui sont très-répétées, montrent le crédit que méritent ces livres au moral, quand le matériel est ainsi traité. D'après le grec, en comptant six têtes pour fournir un homme de guerre, ce serait plus de trois millions d'habitants sur un territoire de 900 lieues carrées au plus, par conséquent plus de 3000 ames par lieue carrée, ce qui est contre toute vraisemblance. Le plus raisonnable est, nombre moyen, peut-être 20,000 pris par élite pour un coup de main qui demandait surtout de la rapidité. Saül part comme un trait; il arrive à la pointe du jour (sans doute le sixième), et fond sur le camp des Ammonites, qui, habitués aux lenteurs fédérales des Juifs, n'attendaient rien de tel; il les surprend, les écrase et délivre la ville. Le peuple, charmé de ce début, le porte aux nues et propose à Samuel de _tuer ceux qui ne l'avaient point reconnu et salué roi_. Saül, brave, et par cette raison généreux, s'y oppose. Ce jour-là, Samuel satisfait, ordonne qu'il y ait un autre assemblée générale à Galgala, pour y renouveler l'installation; cela fut fait.

Pourquoi cette seconde cérémonie? Est-ce afin de donner aux opposants, aux mécontents, le moyen de se rallier à la majorité du peuple et d'étouffer un schisme qui eut plus de partisans qu'on ne l'indique; car nous en reverrons la trace, lors de la prochaine guerre des Philistins, dans le camp desquels se trouvèrent beaucoup d'émigrés hébreux, portant les armes contre le parti de Samuel et de Saül.

Voilà un premier motif apparent, déja habile; mais nous allons découvrir que Samuel, toujours profond et plein d'embûches, en eut un autre _secret_, puisé dans son intérêt et son caractère.

Le texte nous dit, chap. XII, que l'assemblée étant formée, Samuel debout devant tout le peuple fit une harangue dont la substance est que, «il a géré les affaires avec une entière intégrité; qu'il n'a pris le bœuf ni l'âne de personne; qu'il n'a opprimé, persécuté aucun habitant; qu'il n'a point reçu de présents de séduction, et cependant, laisse-t-il entendre, _vous m'avez forcé de mettre un roi à ma place_.» Il attribue ce reproche à Dieu; mais _Dieu_, c'est lui.--Or, comme par la nature du régime royal tel qu'il l'a dépeint, Saül ne pouvait manquer de faire des vexations de ce genre, il en résulte à son détriment un contraste qui, en ce moment même, tend à diminuer le crédit qu'il venait d'acquérir, et qui met en évidence la jalousie qu'en avait conçue Samuel.

Ce prêtre insista sur l'idée que Dieu avait jusque-là gouverné la nation par des élus spéciaux tels que Moïse, Aaron, Sisara, Gédéon, Jephté, etc., et que le peuple, rebelle aujourd'hui, voulait se gouverner de lui-même par des hommes de son propre choix; or, comme ce nouveau système enlevait le pouvoir suprême et arbitraire à la caste des prêtres dont Samuel s'était rendu le chef, on voit d'où lui vient le profond dépit qu'il en conserve; en même temps que l'on voit l'arrogance sacrilége de ce caractère sacerdotal qui s'établit de son chef interprète et représentant de la Divinité sur la terre.

Ici le narrateur (prêtre aussi) a joint une circonstance remarquable: «Vous voyez, dit Samuel au peuple, que nous sommes dans le temps de la moisson (c'est-à-dire à la fin de juin et aux premiers jours de juillet); eh bien! j'invoquerai Dieu, et il me donnera réponse par la voix du tonnerre et par la pluie, et vous connaîtrez votre péché de désobéissance. Or il survint du tonnerre et de la pluie, et le peuple fut saisi d'effroi; il connut son péché, il demanda pardon à Samuel qui (généreusement) répondit qu'il ne cesserait néanmoins jamais de prier Dieu pour eux, etc.»

C'est fort bien: mais sur ce récit, nous avons droit de dire d'abord, où sont les témoins? Qui a vu cela? Qui nous le dit? Un narrateur de seconde main: fut-il témoin? il est le seul, il est partial; et d'ailleurs une foule de faits ou de récits semblables se trouvent chez les Grecs, chez les Romains, chez tous les Barbares anciens, et alors il faut croire que leurs _voyants_, que leurs _devins_ eurent aussi le don des prodiges; mais admettons le récit et le fait: nous avons encore le droit de dire que Samuel, plus habile en toutes choses morales et physiques que son peuple de paysans superstitieux, avait vu les indices précurseurs d'un orage, qui d'ailleurs n'est pas chose rare à cette époque de l'année. Moi-même, voyageur, n'en ai-je pas vu aux derniers jours de décembre où le cas est bien plus singulier?

En résultat, le peuple prit une nouvelle confiance dans la puissance de Samuel, et c'était là ce que voulait ce _roi ecclésiastique_ pour ne pas perdre la tutelle de son _lieutenant royal_.

§ X.

Brouillerie et rupture de Samuel avec Saül.--Ses motifs probables.

A cette époque Saül devait être un homme âgé, pour le moins, de quarante ans; car dans la guerre des Philistins qui va éclater tout à l'heure, son fils Jonathas se montre un guerrier déja capable de faits d'armes hardis et brillants. Comment se fait-il donc que le texte hébreu et toutes ses versions nous disent que Saül était âgé d'_un an_ quand il régna? Les interprètes ont voulu corriger cela par diverses subtilités; il n'est à cette erreur qu'une bonne solution. Le texte hébreu ne porte point le mot _un_, il dit sèchement: _Saül était âgé de... an_; il est clair que dans le manuscrit premier, source des autres, le nombre est resté en blanc, parce que l'auteur (présumé Esdras) oublia ou ne put établir le nombre, et la preuve ou l'indice de ce fait est que la version grecque présumée faite sur ce manuscrit a totalement supprimé l'article. Je reviens à Saül.

Il fut naturel à ce nouveau roi d'être enflé de son premier et brillant succès, de sa subite et haute fortune: aussi le voit-on très-peu de temps après cette assemblée, déclarer la guerre aux Philistins; divers incidents mentionnés donnent lieu de soupçonner que ce fut contre l'avis de Samuel, et que de là, naquit entre eux cette mésintelligence que nous allons voir éclater. Samuel put, avec raison, représenter à Saül «que les Philistins étaient puissants, aguerris, redoutables; que leur commerce maritime, rival de celui des Sidoniens et des Tyriens[58], leur donnait des moyens d'industrie supérieurs à ceux des Hébreux; que ceux-ci, quoique laissés en paix sous sa judicature, n'étaient cependant pas en état complet d'indépendance ni de résistance puisqu'ils n'avaient pas même la liberté d'avoir des forgerons (chap. XIII, v. 19) pour fabriquer leurs faux, leurs socs de char et à plus forte raison des lances[59], que le mieux était de temporiser.»

Tout cela était vrai et sage: Saül passa outre; il était plein de confiance dans l'ardeur du peuple; il put répondre aussi que Dieu bienveillant y pourvoirait comme au temps de Gédéon et de Jephté.--Il choisit trois mille hommes pour rester sur pied avec lui, il renvoie le reste: sur cette élite, il donne mille hommes à son fils Jonathas; bientôt ce jeune homme attaque un poste de Philistins qui crient aux armes, et se rassemblent; Saül les voyant nombreux appelle tous les Hébreux. Selon l'historien, les Philistins déploient trente mille chars de guerre, six mille cavaliers et une multitude de piétons pareille au sable de la mer; nous demandons qui a compté ces chars et ces cavaliers; en outre il y a ici une invraisemblance choquante, car tout le territoire des Philistins n'était pas de plus de cent lieues carrées, qui ne comportent pas plus de deux cent mille têtes d'habitans: l'on nous supposerait ici plus de cent mille guerriers; c'est une chose tout-à-fait remarquable que les nombres soient généralement enflés dans les livrés juifs à un degré hors de croyance et presque toujours en nombres ronds par décimales.

La peur saisit les Hébreux; ces paysans (à la mode des Druzes) se dispersèrent et furent se cacher dans les montagnes et les cavernes: Saül se trouva dans un très-grand embarras; il invoqua Samuel: celui-ci lui répondit d'attendre sept jours (il voulait voir comment cela tournerait); pendant ce temps le peuple continue de déserter. Saül, croyant que le succès dépendait surtout du sacrifice propitiatoire, en ordonna les préparatifs; et parce qu'il vit l'ennemi prêt à l'attaquer sans que Samuel fût arrivé, il se décida à faire lui-même le sacrifice qui était l'attribut du prêtre. Enfin Samuel arrive: «Qu'avez-vous fait!» dit-il à Saül. Ce roi lui explique ses motifs. Samuel lui répond: «Vous avez agi comme un insensé; vous n'avez point observé les ordres que vous a donnés Dieu; il avait établi votre règne pour toujours: maintenant votre règne ne s'affermira point; Dieu a cherché un homme selon son cœur; il l'a établi chef sur son peuple,» et Samuel s'en alla.

Une telle conduite, un changement si brusque, n'ont pu avoir lieu sans de graves motifs; il faut nécessairement supposer qu'il s'était passé entre eux quelque dissentiment, quelque contestation grave du genre que j'ai indiqué, et cependant cela ne suffirait pas encore pour expliquer un parti si décidé, pour justifier tant d'orgueil et tant d'insolence: j'aperçois un autre motif: la suite des actions publiques et privées de Saül mettra en évidence qu'il fut attaqué d'une maladie nerveuse, dont les symptômes sont ceux de l'épilepsie: ne serait-ce pas que ce genre de maladie si fâcheux en lui-même, étant ordinairement tenu caché, Samuel n'en eut point connaissance quand il choisit Saül, mais que l'ayant ensuite connu, il se sentit pris en défaut devant l'opinion publique, devant ses propres ennemis, et qu'alors il chercha l'occasion et le moyen de se dédire pour se redresser? Il n'en est pas moins vrai qu'ici sa conduite est méchante et blâmable en ce qu'elle détruit la confiance du peuple en son chef et l'encourage à le déserter pour ouvrïr le pays à l'ennemi.

Ce prêtre a cru toute victoire impossible, et en immolant son protégé vaincu, il a voulu se ménager des capitulations personnelles avec ses ennemis intérieurs et étrangers.

Le sort trompa ses calculs: «Saül resté seul avec six cents hommes déterminés comme lui, ne perd point courage; il prend poste devant le camp ennemi en prohibant toute attaque. Quelques jours se passent: son fils Jonathas se dérobe à son insu (probablement de nuit) suivi d'un seul écuyer[60]; il se présente à un poste philistin, situé sur un roc escarpé; il est pris pour un transfuge hébreu tel qu'il en était arrivé un grand nombre depuis deux jours; il grimpe avec son écuyer; ils sont accueillis, et à l'instant tous deux frappent avec tant d'audace et de bonheur qu'ils étendent morts vingt guerriers sur un demi-arpent de terre: la confusion et la peur se répandent dans le camp, les Philistins se croient trahis, soit les uns par les autres, soit par les transfuges hébreux: on se bat d'homme à homme; Saül averti par le bruit, accourt avec son monde, la déroute devient complète: emporté par son bouillant courage, ce roi proclame l'imprudente défense de rien manger avant d'avoir fini le jour à tuer et à poursuivre. Son fils, qui l'ignore, rafraîchit sa soif d'un peu de miel; le père veut l'immoler à son serment (comme Jephté), mais le peuple s'y oppose et sauve Jonathas.»

Voilà une seconde victoire du nouveau roi; mais celle-ci arrivée contre toute attente, dut déconcerter Samuel; aussi ne le voit-on point se montrer sur la scène; les Philistins vaincus rentrèrent chez eux. Il paraît qu'une trève fut admise, puisque l'historien ne parle plus de guerre de ce côté; il spécifie au contraire que Saül tourna ses armes contre d'autres peuples: «qu'il attaqua, l'un après l'autre, les Moabites, les Ammonites, les Iduméens, les rois syriens de Sobah (au Nord et par delà Damas), et que ce ne fut qu'ensuite qu'il revint contre les Philistins et les Amalekites:» partout il fut heureux et vainqueur.

On sent que ces diverses guerres prirent plusieurs années, et pour le moins, chacune d'elles une campagne: aussi, le narrateur semble-t-il terminer là son histoire en dénombrant et nommant les femmes qu'épousa Saül, les enfants qu'il eut de chacune d'elles, les hommes qu'il établit commandants de sa garde et généraux de ses troupes.

A la manière dont est terminé ce chapitre, un lecteur, habitué au style de ces livres, croirait que l'histoire de Saül est réellement finie, car leur formule ordinaire pour clore l'histoire des autres rois est également de recenser leurs femmes, leurs enfants et les personnages marquants de leur règne; et cependant le chapitre 15 qui est le suivant, semble commencer une autre portion du règne de Saül contenant spécialement les détails de la consécration et substitution de David à dater d'une scène de rupture finale qui eut lieu entre le roi et Samuel.

Ne serait-ce pas que le rédacteur final présumé Esdras, en compilant les mémoires originaux écrits par _Samuel_, _Nathan_ et _Gad_ selon le témoignage des Paralipomènes, chapitre 29, aurait cousu leurs récits l'un à l'autre sans beaucoup de soins, comme ont fait, en général, les anciens? Nous verrons la preuve de cette idée se reproduire dans la _présentation de David à Saül_.

§ XI.

Destitution du roi Saül par le prêtre Samuel.

Quoi qu'il en soit, plusieurs années, peut-être huit ou dix se passent pendant les guerres de Saül, sans qu'il soit question de Samuel. Sans doute les succès et la popularité du roi en imposèrent au prophète. Enfin, il reparaît sur la scène; il a cherché une occasion favorable à ses vues: il vient trouver Saül; il débute par lui rappeler qu'il _l'a sacré roi_: c'est déja lui intimer l'obéissance à ce qu'il va lui dire, ne fût-ce que par un sentiment de gratitude: Puis voici, lui dit-il, ce qu'ordonne aujourd'hui Dieu qui m'ordonna autrefois de vous sacrer.

«Je me suis rappelé ce qu'a fait le peuple d'Amalek contre mon peuple à sa sortie d'Égypte.» (Il y avait de cela quatre cents ans; Amalek s'était opposé au passage des Hébreux et en avait tué plusieurs.) «Allez maintenant, frappez Amalek; détruisez tout ce qui lui appartient; n'épargnez rien, vous tuerez hommes, femmes, enfants, bœufs, agneaux, chameaux, ânes.»

Qui ne frissonne à un tel récit? faire parler Dieu pour exterminer une nation à cause d'une querelle de _quatre cents ans_ de date, dans laquelle les Hébreux étaient agresseurs, car ils voulaient forcer le passage sur le territoire d'Amaleck.

Mais ici quel est le but de Samuel? Il a un dessein en vue; il lui faut une occasion pour l'exécuter: quelque rapine récente des Bedouins amalekites aura aigri le peuple juif: Samuel y a vu un motif de guerre populaire, il le saisit.

Saül forme une armée; le texte hébreu y compte dix mille hommes de Juda, deux cent mille piétons, sans doute des autres tribus, le texte grec dit quatre cent mille hommes de l'un et trente mille de l'autre[61]. Pourquoi ces contradictions? pourquoi ces absurdités? car c'en est une que deux cent mille hommes pour faire un coup de main de surprise contre une petite tribu de Bedouins. «Saül part, il surprend les Amalekites dans le désert; il tue tout ce qui lui tombe sous la main, saisit leur roi vivant, le garde avec une élite de bestiaux et de butin; revient triomphant au _Mont-Carmel_, descend à Galgala, où est un autel, et se prépare à faire un sacrifice pour offrir à Dieu, dit le texte, ce qu'il y a de _meilleur_ eh son butin; c'est-à-dire les _dépouilles opimes_ selon les rites grec et romain. Samuel arrive; or, nous dit l'historien, Dieu avait parlé à Samuel (pendant la nuit) et lui avait dit: Je me repens d'avoir fait Saül roi, car il s'est détourné de moi et n'a pas suivi mes ordres; et Samuel, effrayé, avait crié à Dieu toute la nuit.»

Encore une apparition, un colloque, un repentir de Dieu! Pensez-vous que nos nègres et nos sauvages pussent entendre de tels contes sans rire? Les Juifs digèrent tout; ils ne demandent à Samuel aucune preuve; lui seul pourtant est témoin; lui seul peut avoir écrit de tels détails; il est ici auteur, acteur, juge et partie; reste à savoir qui veut être juif pour le croire sur sa parole.

Il arrive, et s'avance vers Saül: «Quel est, lui dit-il, ce bruit de troupeaux que j'entends ici? Saül répond: Le peuple a épargné ce qu'il y a de meilleur dans les biens d'Amalek pour l'offrir au Seigneur _votre Dieu_; nous avons détruit le reste. Permettez, reprit Samuel, que je vous récite ce que m'a dit Dieu cette nuit: Parlez, dit Saül.--Quand vous étiez petit à vos yeux, dit le Seigneur, ne vous ai-je pas fait roi d'Israël, et maintenant ne vous ai-je pas envoyé contre Amalek, en vous spécifiant de l'exterminer? pourquoi n'avez-vous pas rempli mon commandement? pourquoi avez-vous péché et mis des dépouilles à part?--J'ai obéi, j'ai marché, j'ai détruit Amalek, j'amène son roi vivant, mais le peuple a gardé des dépouilles et des victimes de bestiaux pour les immoler à l'autel de Dieu à _Galgala_. Samuel répond: Sont-ce des offrandes et des victimes que Dieu demande, plutôt que l'obéissance à ses ordres? Ici l'on cherche à connaître _la bonne aventure_ par la victime, en inspectant la graisse des beliers;[62] mais sachez que le péché de la divination est une révolté, une chimère, une idolâtrie; puisque vous avez rejeté l'ordre de Dieu, il rejette votre royauté.»

Saül, faible et superstitieux, s'avoue coupable, il supplie l'ambassadeur de Dieu, de prier pour effacer son péché; le _prêtre_ repousse sa prière, lui réitère sa destitution et s'écarte de lui pour partir: Saül saisit le pan de son manteau pour le retenir: le prêtre implacable fait un effort par lequel le pan se déchire: «Dieu, répète-t-il, a _déchiré_ votre royauté sur Israël, et l'a livré à un autre meilleur; il l'a ainsi décrété: _est-il un homme pour se repentir?_ Saül insiste; j'ai péché, ne me déshonorez pas devant mon peuple et devant ses chefs; revenez vers moi, je me courberai devant _votre Dieu_[63]; et Samuel revint, et Saül se courba devant _Iehouh_; et Samuel dit: Faites approcher de moi Agag, roi d'Amalek; et Agag étant venu, Samuel lui dit: Comme tu as fait aux enfants de nos mères, il va être fait au fils de la tienne;» et Samuel _le coupa en morceaux_[64] (il semble, _avec une hache_); et Samuel s'en retourna à _Ramatah_, et plus de son vivant ne revit Saül.