Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon

Part 8

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Le capitaine Bonvouloir suait à grosses gouttes; cette rétractation lui coûtait, mais en marin de bonne foi, il crut devoir faire amende honorable. Daniel Boon reçut les excuses des pionniers qui croyaient que tout était au mieux dans leurs villages; il les engagea à préparer leurs armes, car très probablement ils auraient à disputer le passage du premier gué; la terreur était au comble dans les rangs; plus d'un Alsacien philosophait sur sa bête tout en cheminant; car enfin, ils étaient seuls de leur province, à trois mille lieues de leurs amis, et qui plus est, entourés d'ennemis féroces; quelques-uns eussent été tentés de s'admirer, faisant partie d'une expédition au milieu de ces peuplades guerrières, s'il y eût eu, entre eux et leurs ennemis, d'autre juge d'un conflit que la ruse. L'imagination des enthousiastes s'était enflammée aux détails du vieux guide; bons et hardis cavaliers, les chasses aux buffalos, les combats avec les sauvages leur tournaient la tête. Rien n'est plus propre à enflammer la jeunesse que cette vie active des forêts: les États de l'Ouest fécondent sans cesse par une population énergique le centre qu'énerve le froissement de la rotation sociale.

--Vos forêts éveillent des émotions de grandeur et de solennité semblables à celles que j'éprouvai sous les voûtes des monuments de la ville éternelle,--dit le docteur allemand Wilhem, à Daniel Boon;--jamais je ne fus plus heureux; jamais ma sensibilité pour la nature ne fut plus vive; écoutez!... on croirait entendre les sons majestueux de l'orgue!...

--Prenez garde, docteur Wilhem,--dit le vieux Canadien,--dans les prairies, comme dans les déserts de l'Afrique, les sens sont souvent trompés. Ici, si l'on ne savait être dans un pays où il n'existe réellement d'autre édifice que la tente du voyageur, plantée le soir et enlevée le matin, on dirait (avec la plus complète illusion d'optique) que les rochers sont autant de vieilles forteresses ou de châteaux gothiques. On se croirait transporté au milieu des antiques castels de la chevalerie; ici, sont de larges fossés, là, de hautes murailles, des débris de temples immenses, des tours, des arcades majestueuses, des remparts, des dômes, des parcs, des étangs, des portiques... Vous croyez voir un manoir du moyen âge... Écoutez! écoutez!... c'est la voix du châtelain que vous venez d'entendre dans le murmure confus de la brise!... mais approchez... au lieu de ruines sublimes, vous ne trouvez qu'une terre aride et crevassée en tout sens par la chute des eaux;--et le docteur ajouta avec emphase;--ainsi s'est jouée la nature en créant l'espèce humaine, et chaque badinage a pris, chez nous, le nom de prodige; _hæc atque talia ex hominum genere ludibria sibi, nobis miracula ingeniosa fecit natura..._

Souvent, si l'on en croit l'auteur de l'Albania, on entend à midi ou à minuit, un bruit d'abord faible, mais grossissant de plus en plus, la voix des chasseurs, des aboiements de chiens, et le son rauque du cor dans le lointain. Bientôt le tumulte redouble; l'air retentit de cris plus élevés, des gémissements du cerf poursuivi et déchiré par les chiens, des acclamations des chasseurs, du trépignement des pieds des chevaux, bruit répété par les échos des cavernes. La génisse paissant dans la vallée tressaille à ce tumulte, et les oreilles du berger tintent d'effroi. Il tourne ses yeux égarés vers les montagnes, mais il n'aperçoit aucune trace d'un être vivant. Effrayé et tremblant, il ne sait ce qui cause sa crainte frivole, et si c'est l'ouvrage d'un esprit, d'une sorcière, d'une fée ou d'un démon; mais il est surpris et sa surprise ne trouve pas de fin[83].

[83] On trouve dans l'Albania, le fragment ci-dessus, et beaucoup d'autres passages poétiques du plus grand mérite.

Note empruntée à Walter Scott.

(Voy. de la démonologie et de la sorcellerie.)

--Colonel Boon,--dit le jeune Allemand Wilhem, après un long silence,--il me tarde d'aller philosopher avec les Sagamores[84] des montagnes; je leur prêcherai des sentiments plus humains...

[84] _Sagamores_, les chefs sauvages.

(_N. de l'Aut._)

--Les sauvages ne vous comprendront pas,--dit Daniel Boon;--la vie errante, quoique exposée à de grands inconvénients, a cependant des charmes pour eux; l'indépendance absolue de toute espèce de frein; le petit nombre de désirs rarement portés au-delà des premiers besoins; l'habitude, enfin, de trouver, dans l'immensité des forêts, des ressources intarissables, tels sont, je crois, quelques-uns de ces attraits irrésistibles auxquels les indigènes sont si fortement attachés, que depuis deux siècles l'exemple de notre industrie leur a été inutile.

--On a beaucoup écrit sur cette question,--observa le capitaine Bonvouloir;--on niait même, autrefois, que les sauvages fussent des hommes; mais le pape Paul III décida et déclara, par une bulle, que les Indiens et les autres peuples du Nouveau-Monde étaient de l'espèce humaine[85]... Comment, après cela, douter de l'infaillibilité du pape!! Du reste, on a tout discuté; je ne sais quel impudent osa poser cette question... _les femmes ont-elles une âme_? Il fut décidé, à la majorité _d'une voix_, qu'elles en avaient une. Un écolier, quelque peu clerc, soutint cette thèse... _que les Allemands ne pouvaient avoir de l'esprit_;... on décida donc, à l'unanimité, _que les Allemands n'avaient point d'esprit_.--J'ai entendu dire que cette vie des bois, excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la guerre, est si attrayante, qu'elle tente parfois les habitants des frontières,--reprit le docteur Wilhem après un moment de silence.

[85] Indos ipsos utpote veros homines existere decernimus et declaramus.

--C'est vrai,--répondit Daniel Boon;--quand ils ont joui pendant quelque temps de cette liberté sans limites, la dépendance qui existe nécessairement entre divers membres du corps social les épouvante; les philosophes citent, sans doute, ces faits pour prouver que la civilisation n'est point un avantage; mais n'en croyez rien, c'est Daniel Boon qui vous le dit; les misanthropes, par esprit de censure, préconisent l'Être sauvage qu'ils ne connaissent pas; les maux du corps sont, selon eux, la conséquence d'une manière de vivre que la nature réprouve; pleins de confiance en ce principe, ils ont cru pouvoir assurer que le sauvage, menant une vie conforme à la nature, devait conserver une santé parfaite; mais ils n'ont pas considéré que l'excès de la misère qu'il éprouve si fréquemment pouvait bien être encore plus nuisible que l'intempérance; ils n'ont pas remarqué que la nature a aussi son inclémence; ils semblent s'être dissimulé que la vie du sauvage, dont ils se plaisent à exalter les vertus et la sobriété, n'est qu'une alternative du jeûne le plus rigoureux, et de la plus insatiable gourmandise...

--Les tentatives pour les amener à la vie civilisée ont donc été vaines?--demanda le marin français.

--Toutes les fois que l'Indien a le choix,--répondit Boon;--il rejette avec dédain les coutumes des Visages-Pâles, et suit, avec obstination, les usages de ses pères... Non, le sauvage ne déposera jamais l'arc et le carquois pour se faire laboureur; ce sont des hommes blancs qui ensemenceront ces régions; transportez-y l'infatigable habitant de l'Ohio, ou le sobre Quaker, quelles richesses ne tireraient-ils pas de ces terres fertiles? Ce jour viendra, mais Daniel Boon n'aura pas le bonheur de le voir!... Ce que l'homme commence pour lui-même, Dieu l'achève pour les autres[86].

[86] Lo que el hombre empesa para simismo, Dios le acaba para los otros.

(Proverbe espagnol.)

--Naquîtes-vous dans une province frontière?--demanda le jeune Allemand au vieux chasseur.

--Je naquis presque sauvage,--répondit celui-ci;--c'est dans les forêts que j'exerçai mes premiers pas; la nature a donc été ma première institutrice, parce que c'est sur elle que sont tombés mes premiers regards... Et vous docteur Wilhem?

--Je vis le jour non loin d'un château sur les bords du Rhin; ce château est depuis longtemps inhabité; la crédule superstition s'en est emparée; de là des légendes dont le récit dut exciter, de bonne heure, ma curiosité; «lorsque les marbres s'écroulent, a dit un poète; lorsque les annales manquent, les chants des bergers immortalisent la renommée de l'homme, en danger de périr[87].» Tout ce qui a survécu à la puissance destructive du temps et des hommes attire mon attention; les monuments dont l'origine est incertaine ne m'en paraissent que plus intéressants. J'aime à m'occuper du passé, comme on aime à entendre les récits des voyageurs qui arrivent des pays lointains... L'idée des grandes distances exalte les facultés, et prête des ailes à l'imagination.

[87] Lord Byron, _Childe Harold_.

--Vous n'êtes pas le premier Européen chez qui j'aie remarqué ce respect pour les anciens monuments, les ruines et les tombeaux, dit Boon; je comprends combien l'obscurité intermédiaire de plusieurs siècles doit contribuer à exciter l'intérêt; en traversant ces lieux solitaires, tout réveille les souvenirs; si je revoyais Saratoga et Bunkerhill[88]!!

[88] Les Américains y remportèrent deux victoires sur les Anglais.

--Quel est votre passe-temps dans ces solitudes, colonel Boon?--demanda un pionnier.

--La chasse,--répondit le vieillard;--je récolte aussi beaucoup de miel...

--Du miel!--s'écria le capitaine Bonvouloir étonné,--nous n'avons pas encore rencontré une seule abeille!...

--Rien de plus simple que d'en attirer;--dit Boon,--et il tira de sa poche une petite boîte en étain, dont il fit sauter le couvercle; les pionniers sentirent s'exhaler l'odeur du miel le plus pur; les abeilles abandonnèrent les fleurs de la prairie et s'assemblèrent autour d'eux;--depuis que j'ai appris, des sauvages, l'art de découvrir leurs retraites, je ne force plus leurs inclinations, car ce n'est que lorsqu'elles jouissent de leur liberté qu'elles prospèrent...

--Puissent les bourbouilles[89] me dévorer, si je comprends quelque chose aux évolutions de ce cheval!--s'écria le marin français;--Hippocrate dit que l'exercice de l'équitation occasionnait aux Scythes des douleurs dans les articulations; ils devenaient boiteux et la hanche se retirait; si ce cheval continue ses soubresauts, je ne sais ce qu'il en arrivera; mais certainement je ne tarderai pas à être désarçonné,... colonel Boon, veuillez lui adresser quelques mots, je vous prie.--Boon ferma sa boîte; les abeilles s'enfuirent, et le cheval rétif reprit son rang.--Vous nous parliez, je crois, d'une manière toute particulière de prendre les abeilles?--continua le marin.

[89] _Bourbouilles_, éruption milliaire dont les aiguilles incessantes martyrisent le patient de la tête aux pieds.

--Oui, capitaine,--répondit le guide,--à quelque distance qu'elles aillent, je suis sûr de les retrouver en automne; cette recherche ajoute à nos récréations; le Natchez Whip-Poor-Will et moi, nous savons tromper même leur instinct...

--Pourrait-on, sans indiscrétion, vous demander quelques détails sur cette chasse?

--Tous les ans nous consacrons une quinzaine de jours, à la chasse aux abeilles,--continua Boon,--nous partons, emportant avec nous quelques provisions, un briquet, de la cire, du vermillon et nos carabines; personne, vous le savez, ne doit aller dans les bois sans armes, car on peut rencontrer une bête féroce, ou un sauvage Pawnie plus féroce encore. Ainsi pourvus, nous nous dirigeons vers les lieux les plus reculés. Après avoir _percuté_ les arbres, nous répandons du miel sur une pierre plate et nous allumons un petit feu que le Natchez alimente en y faisant fondre de la cire. Les abeilles, alléchées par l'odeur, viennent d'une distance considérable et se teignent le duvet dans du vermillon dont nous avons environné chaque goutte de miel; quand elles sont suffisamment approvisionnées, elles prennent leur vol en ligne droite; nous les suivons, car il est facile de les reconnaître à leur uniforme rouge; nullement émues à notre apparition, elles continuent de vaquer à leurs travaux accoutumés, les unes arrivant avec leur cargaison, les autres sortant pour de nouvelles explorations, ne se doutant pas de la déconfiture qui les attend _at home_. La hache résonne, l'arbre tombe avec un horrible fracas, et laisse à découvert les trésors accumulés de la république: le Natchez et moi nous les dépouillons sans pitié.

Autrefois, les abeilles formaient des présages privés et publics, quand elles étaient suspendues en grappes dans les maisons ou dans les temples, présages souvent accomplis par de grands événements. Elles se posèrent sur la bouche de Platon encore enfant, pour annoncer la douceur de son éloquence enchanteresse. Elles se posèrent dans le camp de Drusus, chef de l'armée romaine, lorsque l'on combattit avec le plus heureux succès, auprès d'Arbalon. Le miel, selon les Anciens, venait de l'air, généralement au lever des astres et principalement sous la constellation de Sirius, vers l'aube du jour; aussi à la naissance de l'aurore, dit Pline, les feuilles des arbres sont-elles humectées de miel; et ceux qui se trouvent, le matin, dans les champs, sentent leurs habits et leurs cheveux imprégnés d'une liqueur onctueuse. Au surplus, ajoute le célèbre naturaliste, que le miel soit une transpiration du ciel, ou une rosée des astres, un suc de l'air qui s'épure, plût aux dieux qu'il nous parvînt sans mélange, naturel, liquide, tel qu'il a coulé d'abord!... Aujourd'hui même, qu'il tombe d'une si grande hauteur, souillé mille fois sur sa route, corrompu par le suc des fleurs, enfin tant de fois changé, il conserve, cependant, un goût délicieux qui décèle encore une nature céleste[90]. On ne pouvait être admis aux mystères de Mithras et des Cabyres, sans avoir été lavé dans un fleuve; ceux de Mithras exigeaient qu'on s'y baignât pendant plusieurs jours; on se lavait ensuite les mains avec du miel qui, selon Platon et les anciens médecins, passait pour avoir une qualité détersive particulière et _mondifiante_... On n'admettait les catéchumènes au baptême, dans les églises d'Afrique, qu'après leur avoir fait goûter du miel et du lait; le miel, vu sa qualité fondante, détersive et spiritueuse, était le symbole de la purification intérieure, de l'éloquence et du don de prophétie. C'est pour cette raison que cet enfant, qui devait être prophète par excellence, devait aussi comme les églises d'Afrique l'ont fait pratiquer, manger de la _crême_ et du _miel_. Nous retrouvons dans l'hymne d'Homère à Mercure, que les Parques avaient don de prophétie toutes les fois qu'elles mangeaient du miel.

[90] Pline, _Hist. nat._, lib. XI.

Les pionniers abrégeaient avec peine les haltes délicieuses qu'ils faisaient au sein d'une solitude agreste; enfin, du haut d'une colline, ils découvrirent devant eux la vaste prairie; jamais spectacle n'avait paru si beau aux Européens qui se trouvaient dans ces régions pour la première fois; ils croyaient rêver!... Nos voyageurs ne parcouraient pas un pays où les ruines éparses avec leurs traditions, et leurs souvenirs arrachent l'esprit de la contemplation du présent, et le reportent vers le monde passé; dans ces régions solitaires, aucune association ne réveille le souvenir des temps qui ne sont plus; au lieu de monuments croulant de vétusté, les pionniers avaient, d'un côté, l'immense prairie, et de l'autre les majestueuses forêts de l'Amérique, intactes comme au commencement des siècles. On a dit[91]: «que les plus belles contrées, quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent l'empreinte d'aucun événement remarquable, sont dépourvues d'intérêt en comparaison des pays historiques: aucun intérêt, oui, pour ceux qui passent leur vie dans le cercle monotone de la civilisation; chaque pays a des sources d'intérêt qui lui sont particulières. Celui qui aime à errer au milieu de vastes solitudes; celui qui n'a pas besoin du charme des souvenirs pour jouir du magnifique tableau qui frappe ses regards, celui-là trouvera dans les prairies de l'Amérique, une source de jouissances ineffables; c'est surtout à l'homme ami de la vague rêverie, que toutes ces scènes éloignées de la monotonie de la vie commune présenteront partout des tableaux sombres ou brillants; là ses pensées pourront errer librement, sans crainte d'interruption.

[91] Madame de Staël: _Corinne_.

Le jour était sur son déclin; les daims quittaient leurs retraites, et cheminaient lentement dans la prairie; parvenus au sommet des collines, ils levaient leurs têtes ornées de panaches, humaient l'air, découvraient les pionniers, et disparaissaient comme le vent. De temps à autre, un vautour effrayé se détachait lentement de sa proie, déployait ses grandes ailes, et se perdait dans l'azur de l'atmosphère en décrivant des cercles majestueux.

--_Wir fahren sehr schnell; wenn es so fortgeht, so werden wir bald angelangt seyn_ (nous allons bon train; si nous continuons ainsi, nous arriverons bientôt),--observa un Alsacien peu habitué à l'exercice de l'équitation.

--Une piste! cria Daniel Boon en indiquant au Natchez des traces sur l'herbe!

--Une _ourse_[92]! cria à son tour le capitaine Bonvouloir.

[92] _Ourse_: nom d'une voile.

Daniel Boon arrêta son cheval, et les pionniers ne formèrent qu'un seul groupe silencieux et immobile: le Natchez, Whip-Poor-Will, examina les pistes avec la plus grande attention, et en conclut que ce n'était point des traces de chevaux sauvages, puisqu'on ne voyait aucune empreinte de _poulains_; aussi le superstitieux enfant des bois déchargea sa carabine dans la direction qu'avait prise les prétendus ennemis, assurant qu'il ralentissait ainsi leur vitesse, et qu'il les atteindrait plus facilement. Enfin, par une exclamation, il attira l'attention de ses compagnons du côté qu'il indiquait du doigt, et les deux seules créatures humaines qu'ils découvrirent étaient de nature à ajouter au caractère désolé du site.

A la vue des deux sauvages, les pionniers se livrèrent à leurs conjectures sur les motifs qui les amenaient dans ces parages...

--Pensez-vous que ces deux hommes soient des Pawnies, colonel Boon?--demanda le capitaine Bonvouloir au vieux guide qui ne trahissait aucune inquiétude;--nous pourrons leur donner la chasse à grand bruit; c'est peut-être du _fret à cueillette_[93]; si ce sont des ennemis, nous nous en emparerons facilement.

[93] Si le capitaine d'un navire ne s'engage à partir que quand son chargement sera _complet_, qu'il l'aura en quelque sorte recueilli au moyen d'affrètements successifs, on dit que le bâtiment est chargé _à cueillette_.

(_Note de l'Aut._)

--Pas encore,--dit Boon à l'impatient marin;--il ne faut montrer ni crainte, ni défiance; nous ferons bien d'avoir une conférence avec eux; il est donc indispensable que quelqu'un de nous les aborde en ami...

--Ce ne sera certes pas moi qui irai leur attacher les grelots,--dit vivement le capitaine Bonvouloir;--_I beg to be excused_ (je demande à être excusé).

--Je _décline_ également cette mission délicate,--dit le docteur Wilhem;--ce ne serait pas une petite affaire que d'avoir à _brider_ ces gens-là.

--Ce sera donc vous, Herr Obermann?--dit Boon au vénérable Alsacien.

--Nein! nein! (non pas! non pas!), s'écria celui-ci.

La mission était réellement périlleuse, car l'envoyé pouvait être percé de flèches. Le chef d'une expédition doit toujours se mettre en avant; le Natchez Whip-Poor-Will, armé de son tomahawck, de son arc et de son couteau à scalper (mokoman), s'avança donc hardiment vers les deux sauvages pour conférer avec eux.

--Ces deux enfants des forêts ne me paraissent pas trop abondamment pourvus des biens de ce monde, pour que leur bonheur puisse être digne d'envie, observa le marin français:--voyez, colonel, ils sont presque nus.

--Nous en saurons la raison tout à l'heure,--dit le chasseur;--ces sauvages ont sans doute _sacrifié_ leurs habits à leur _médecine_; c'est un acte de désespoir des braves guerriers quand ils ont été malheureux dans une expédition, et qu'ils craignent d'être raillés à leur retour au village. Ils jettent leurs habits et leurs ornements, se dévouent au Grand-Esprit, et tentent quelques exploits éclatants pour couvrir leur disgrâce...; alors, malheur aux hommes blancs, sans défense, qu'ils rencontrent!

--Ces brigands ne sont peut-être pas seuls,--observa un pionnier alsacien.

--C'est pourquoi nous ne saurions prendre trop de précautions,--continua Boon;--ils placent des vedettes sur les collines environnantes, car dans ces immenses plaines où l'horizon est aussi éloigné que sur l'Océan, ils découvrent tout et communiquent à de grandes distances. Les éclaireurs épient, en même temps, et l'ennemi et le gibier; ce sont des télégraphes vivants; ils transmettent leurs observations par des signaux concertés d'avance; s'ils veulent avertir leurs compagnons qu'il passe un troupeau de _buffalos_[94] dans la plaine, ils galopent de front, en avant et en arrière sur le sommet du plateau; si, au contraire, ils aperçoivent un ennemi, ils galopent à droite et à gauche, en se croisant les uns les autres; à ce signal tout le village court aux armes.

[94] Bison, boeuf sauvage.

--Les anciens Grecs avaient quelque chose d'analogue,--dit le docteur Wilhem;--ils se servaient, pour signaux, de torches que des hommes tenaient allumées sur les remparts. Quand les vedettes voulaient signaler l'approche d'un ennemi, elles agitaient les torches; elles restaient immobiles lorsque, au contraire, c'était un secours qui leur arrivait. Par les différentes combinaisons de ces feux, on faisait même connaître la nature du danger et le nombre des ennemis...; les Arabes avaient aussi leurs _althalayahs_; ils donnaient ce nom à de petites tours élevées sur des éminences, et d'où leurs éclaireurs avertissaient des mouvements de l'ennemi au moyen de signaux répétés de porte en porte. Au moyen-âge, dans les villes que la guerre menaçait constamment, un enfant était tenu à poste fixe, et en guise de sentinelle, dans le clocher de l'église; il était chargé d'observer ce qui se passait au loin, et d'annoncer l'approche des ennemis.

Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--nous rencontrerons, _très probablement_, des _brisants_ dans le cours de cette expédition; nous avons, heureusement, une main expérimentée au gouvernail... ne craignez-vous rien pour le Natchez?... voyez comme ils gesticulent tous trois...; assurément, ils vont se battre...

--Soyez sans inquiétude,--dit Boon;--les sauvages, lorsqu'ils confèrent entre eux, en usent toujours ainsi; du reste, il est peu probable qu'ils aient des intentions hostiles; leur sagacité leur eût conseillé de se cacher dans les broussailles.

--C'est logique.

La conférence terminée, les pionniers se remirent en marche et franchirent lestement une multitude de collines (car les chevaux étaient encore dans l'ardeur d'une première journée de voyage) et firent halte sur les bords d'une petite rivière, tributaire du Missoury. Daniel Boon donna toutes les instructions nécessaires pour un campement de nuit: les chevaux, débarrassés de leurs fardeaux, se roulaient sur l'herbe ou paissaient en liberté[95]; le camp présenta bientôt le spectacle d'un laisser-aller mêlé d'activité qui caractérise une halte dans un pays abondant en gibier.

[95] Lorsque les Sarmates devaient faire de longs voyages, dit Pline, ils y préparaient leurs chevaux par une diète de vingt-quatre heures, pendant laquelle ils ne leur donnaient qu'un peu d'eau à boire (_potum exiguum impertientes_); ils leur faisaient ensuite faire cent cinquante milles sans s'arrêter.

(Pline _Hist. nat._, lib. VIII.)

(_N. de l'Aut._)

LE COMBAT DES REPTILES.

Le serpent se repliant, blessa l'aigle à la poitrine, près de la gorge.

HOMÈRE.

CHAPITRE V.