Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon

Part 7

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--Ces messieurs veulent-ils se joindre à nous pour remercier l'Être suprême d'avoir aussi manifestement favorisé le commencement de notre émigration?--dit mistress Percy;--demandons, pour nous, les lumières du ciel, et sa protection pour les amis que nous avons laissés dans le Kentucky.

Après ces paroles simples, mais qui peignaient si bien l'âme compatissante de mistress Percy, tous les pionniers se découvrirent; la meilleure morale respirait dans l'exhortation d'Aaron, et tous l'écoutaient avec respect. Miss Julia ouvrit ensuite la Bible, et y lut quelques pages... Après la lecture, il se fit un long silence, et au bout de quelques minutes de recueillement, le vieux pionnier adressa la prière suivante au ciel:

«O grand Créateur! daigne jeter un regard sur cette multitude de tes créatures réunies dans ces lieux solitaires, et guide nos pas chancelants dans la nouvelle carrière que nous allons parcourir! Si nos desseins sont purs, ils ne peuvent venir que de toi! oui, c'est toi qui nous les inspires! Jadis nos pères ont espéré en ta Providence; ils ont espéré, et tu les as délivrés. Rends-moi, Seigneur, rends-moi digne d'être l'exemple, le consolateur et le guide du troupeau que tu m'as confié... Que tous unis par les liens de la concorde, nous mêlions sans cesse les accents de la reconnaissance aux pénibles travaux que nous allons entreprendre! Inspire à nos coeurs des sentiments dignes d'être transmis à nos descendants, et bénis, nous t'en conjurons, bénis nos projets et nos efforts! verse sur nos moissons futures tes rosées fécondantes: la terre que nous allons arroser de nos sueurs, deviendra l'asile des malheureux. Bénis nos compagnes et nos enfants; c'est pour eux, tu le sais, que nous abandonnons nos foyers; satisfaisant alors au plus doux de tes préceptes, nous remplirons ce continent immense de millions d'habitants qui, sans cesse heureux, te remercieront sans cesse de tes bienfaits, et te béniront à jamais jusqu'à la dissolution de l'Univers!...»

Il y avait quelque chose de profond dans la voix d'Aaron Percy, son calme et sa confiance dans l'allié qu'il implorait, pénétrèrent jusqu'au coeur des assistants. Après l'invocation, il y eut encore un moment de silence et de recueillement, et les pionniers se séparèrent. Frémont-Hotspur se disposa à relever les sentinelles; six hommes postés en vue les uns des autres, veillaient jusqu'à minuit; six autres leur succédaient et montaient la garde jusqu'au point du jour.

--M. O'Loghlin vous êtes de garde ce soir,--dit Frémont-Hotspur à l'Irlandais dont le lecteur a déjà fait la connaissance.

--A vos ordres, M. Hotspur,--répondit l'enfant de la Verte-Erin en s'armant jusqu'aux dents.--Est-ce à cheval que je monterai cette garde?... il me faudrait quinze jours pour apprendre à me tenir en selle... j'ose espérer que les sauvages ne choisiront pas cette nuit pour exercer leurs brigandages... d'abord je vous préviens que je crierai de toutes mes forces à l'apparition du moindre _chat-huant_ dans l'air. Vous m'avez dit, M. Hotspur, que les sauvages enlèvent la chevelure avec la plus grande dextérité?... quoi!... ces démoniaques ne vous donnent pas le temps de vous réconcilier avec le ciel!!! je vous le répète, je donnerai l'alarme à l'apparition du moindre chat-huant...

--Bonsoir, M. O'Loghlin; soyez ferme au poste; j'espère que ce ne sera pas à votre négligence que nous devrons la visite des Pawnies.

--Le courage ne me manquera pas à l'heure de ma vie où j'ai le plus de force, observa O'Loghlin.--Bonne nuit M. Hotspur.

Frémont-Hotspur se rendit ensuite dans une autre partie du camp; quelques vigoureux pionniers prirent leurs fusils, en renouvelèrent l'amorce, et se placèrent de manière à pouvoir dominer la partie de la prairie dont la surveillance leur était particulièrement confiée. Enfin tout rentra dans le silence; dans les tentes régnait le calme le plus parfait; l'Être suprême n'a aucun crime à punir dans les familles qu'elles abritent; pourquoi permettrait-il que des rêves terribles et des visions de mauvais augure troublent leur sommeil?... Le lendemain, au lever du soleil, le camp retentissait du chant des psaumes et des prières...

Retournons reprendre les pionniers que nous avons confiés à l'hospitalité des trois amis.

LA PRAIRIE.

Mis arreras son las armas, mi descanso el pelear, et mi cama las duras penas.

Mes parures sont les armes, mon repos le combat, et mon lit des rochers durs.

(Ancienne romance espagnole.)

Childe-Harold promène ses yeux ravis sur des vallées fertiles et des coteaux romantiques. Que les hommes lâches, plongés dans la mollesse, appellent les voyages une folie, et s'étonnent que d'autres plus hardis abandonnent les coussins voluptueux pour braver la fatigue des longues courses; il y a dans l'air des montagnes, une suavité et une source de vie que ne connaîtra jamais la paresse...

(Lord Byron. _Childe Harold._)

CHAPITRE IV.

Averti de l'approche du jour par le chant des oiseaux, Daniel Boon éveilla les pionniers; le soleil se leva radieux, éclairant successivement le sommet des montagnes voisines, et colorant de ses riches nuances les vapeurs suspendues sur leurs flancs.

On buvait encore le coup de l'étrier, lorsqu'une altercation s'éleva entre un sauvage et un _sang-mêlé_[74], à propos d'un cheval que celui-ci prétendait lui avoir été volé. Le sang-mêlé était un garçon de vingt ans, si j'ai bonne mémoire, aux cheveux crépus et mêlés _à peu près de la même façon que la barbe de Polyphème_; il avait nom David, et à l'entendre il était homme à défier tous les Goliaths du désert. Il est de fait que nul, mieux que lui, ne savait se servir de ses mains, instruments éminemment perfectibles, merveilleux et dociles, et qui exécutaient admirablement toutes les conceptions de son esprit. Il avait été adjoint à l'expédition en qualité de cuisinier _in partibus_. Cet infortuné Blanc revendiqua énergiquement son bien, mais le sauvage fit la sourde oreille, et ne bougea pas plus que le dieu Terme. Daniel Boon proposa un _mezzo-termine_, mais David repoussa la branche d'olivier (branche desséchée et trompeuse!) et provoqua le sauvage; on régla les clauses du combat; il fut convenu qu'on userait des pieds, des mains et des dents; or, nous savons que les morsures d'hommes sont considérées comme les plus dangereuses; elles cèdent à l'application d'une tranche de boeuf cuit[75]; si la suppuration ne s'établit que le cinquième jour, on emploie le veau... On trouve dans la loi des Lombards, que si l'un des deux champions avait sur lui des herbes propres aux enchantements, le juge ordonnait qu'il les jetât, et lui faisait jurer qu'il n'en avait plus. Le sang-mêlé (à l'exemple de Mercure Pomachus, lorsqu'il conduisit les Tanagréens contre les Érethriens de l'Eubée), se fût volontiers servi d'une étrille, mais Daniel Boon rappela les clauses du combat qui interdisaient l'usage des armes. David eut alors recours au moyen ordinaire; il cracha dans ses mains. Les docteurs de l'antiquité nous disent qu'un fait particulier, mais dont l'expérience est facile, c'est que si l'on se repent d'avoir porté, (de près ou de loin), un coup à quelqu'un, et que l'on crache à l'instant même dans la main coupable, la personne frappée ne sent plus de mal. Quelques combattants, au contraire, pour rendre le coup plus violent, crachent également dans leurs mains[76]. Mais laissons-là l'antiquité: David et le sauvage se distribuent, au préalable, force coups de poings et de coups de pieds; enfin ils se saisissent; l'Indien se sent enveloppé des membres puissants du sang-mêlé comme jadis Laocoon, dans les nombreux replis du serpent de la mer; le feu brille dans leurs yeux; ils se raccourcissent, ils se baissent, ils se relèvent et font mille efforts pour se renverser. Les deux champions s'étaient si bien frottés d'huile d'ours qu'ils étaient luisants, et leurs ventres tendus montraient assez que le repas de la veille n'avait pas été modéré et frugal... Un peu de poussière ou de fumée sépare les abeilles qui se battent; mais pour séparer David et le sauvage, on mit entre eux un tison ardent; ils se lâchent, et les _bottes_ d'_estoc_ et de _taille_, les _revers_ et les _fendants_, les coups à deux mains tombent comme la grêle; le Sang-mêlé atteignit l'Indien à la tempe, et l'étourdit. Enfin, Daniel Boon interposa le calumet de paix, et calma les ressentiments en citant plusieurs exemples de l'antiquité, entre autres, le vieux Silène, le père-nourricier du Dieu de la joie, se prélassant _à cheval_ sur un âne, lorsqu'il fit son entrée dans Thèbes, la ville aux cent-portes: les soufflets furent qualifiés de coups de poing, et tout fut dit; le sauvage tira ses grègues et gagna les champs.

[74] Né d'un nègre et d'une femme sauvage.

[75] Ad hominis morsus carnem bubulam coctam.

PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.

[76] Quidam vero adgravant ictus ante conatum simili modo saliva in manu ingesta.

(PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.)

Un grand nombre d'Indiens d'une tribu voisine se rendirent au _wigwham_ de Daniel Boon, pour voir les nouveaux-venus, et leur demander des présents. Un jeune guerrier étendit sa blanket sur l'herbe, s'y coucha, et entonna une chanson indienne, qu'un intéressant Aulètes accompagnait, en soufflant dans un os de chevreuil percé de trous.

Avant le départ eut lieu la cérémonie de la _présentation des chevaux_; voici en quoi elle consiste. Lorsque les Indiens-Renards déclarent la guerre à une tribu voisine, ils se rendent chez les Indiens-Sacks pour leur demander des chevaux. Arrivés chez leurs alliés, les _Renards_ s'asseyent en cercle et fument, tandis que les jeunes _Sacks_ galopent autour d'eux, et leur cinglent les épaules à grands coups de fouet; lorsque le sang ruisselle, les cavaliers mettent pied à terre, et présentent leurs chevaux à leurs hôtes, les _Indiens-Renards_... Quelques jeunes guerriers lancèrent des flèches au _roc sorcier_. Lorsque les sauvages partent pour la guerre, ils ne croient au succès de leur expédition que s'ils rendent visite à un célèbre _rocher peint_, où, selon eux, habite l'esprit des combats: ils se le rendent favorable, en lui sacrifiant leurs meilleures flèches qu'ils lancent contre le roc au grand galop de leurs chevaux...

Tous les pionniers (à l'exception de Daniel Boon, du vieux Canadien, et de quelques Alsaciens) étaient des jeunes gens à leur première campagne, remplis de force, d'activité. Le Natchez Whip-Poor-Will, monté sur un magnifique coursier, et armé de son _Tomahack_ était certainement l'ennemi le plus redoutable qu'un homme eût pu rencontrer. «_Tout-à-coup je vis paraître un cheval blanc; celui qui était monté dessus avait un arc; on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur pour continuer ses victoires_[77].» Un grand nombre d'autres guerriers sauvages faisaient partie de l'expédition.

[77] _Apocalypse_. Ch. VI. §1, v. 2.

Daniel Boon sonna le boute-selle, et les deux cavalcades d'hommes blancs et d'hommes rouges partirent au milieu des «_hourrahs_;» c'était un spectacle à la fois sauvage et pittoresque que celui de ces cavaliers équipés si différemment, et cette longue file de chevaux qui serpentaient à travers les défilés des collines. La nature était belle et claire, l'atmosphère transparente et pure. Le pays que parcouraient nos pionniers était singulièrement âpre; ils passaient sous d'antiques arbres dont les rameaux se croisaient au-dessus de leurs têtes; excursion délicieuse! dans les autres pays on pense à l'homme, et à ses oeuvres; ici on ne trouve que la nature seule. Les beautés d'une forêt ont aussi leur grandeur, surtout quand un fleuve superbe y promène ses flots majestueux; quand les branches des arbres, se courbant sur ses bords en dômes de feuillage, sont éclairés par les rayons de la lune au milieu d'une nuit solennelle. Les pionniers ne pouvaient se lasser d'admirer ces lieux qu'ils visitaient pour la première fois. L'enfant est heureux, dit-on, parce que chaque jour, chaque heure lui présente des objets nouveaux; et c'est pour renouveler les impressions de leur enfance que les hommes parcourent les contrées étrangères; ces impressions sont d'autant plus vives que les objets qu'ils rencontrent diffèrent de ceux qu'ils ont vus auparavant.

Une course de quelques heures conduisit nos pionniers à un site de rochers mêlés d'arbres de l'aspect le plus agreste; çà et là étaient comme parsemées sur les collines, des huttes d'Indiens, abandonnées et croulant de vétusté; naguère des chefs puissants s'y assemblaient... aujourd'hui ces habitations sont devenues le repaire des panthères et des loups; leurs hurlements ont succédé aux accents de la joie, et aux chants des guerriers... Les pionniers européens observaient les buissons d'un oeil soupçonneux, croyant à chaque instant y découvrir les regards perçants d'un ennemi... Daniel Boon et le Natchez Whip-Poor-Will, marchaient en tête de la caravane et charmaient les ennuis de la route, par des histoires que le vieux chasseur, surtout, racontait avec beaucoup d'action et de vivacité. Jeune et doué de toute la facilité d'esprit et de caractère d'un enfant de la France, le capitaine Bonvouloir (avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance) était un véritable Alcibiade, et toujours prêt à se conformer à tous les changements exigés par les moeurs des différents peuples au milieu desquels il se trouvait; cependant comme les marins de tout pays il ne put se décider à louer les choses de la _terre ferme_ sans faire quelques restrictions en faveur du grand lac (_la mer_).

--_Wir sind in der wiese; welches schone grün!_ (Nous sommes dans la prairie; quelle belle verdure!) s'écria un pionnier allemand.

--_Mit wohlgefallen irrt das auge auf diesen blumigen wiesen umhor._ (L'oeil se plaît à errer sur ces prés émaillés de fleurs,)--dit un autre.

--Aurons-nous un bon _sillage_ aujourd'hui, Colonel Boon?--demanda le capitaine Bonvouloir--échapperons-nous aux corsaires qui doivent nécessairement _croiser_ dans ces parages?... nous voilà enfin dans les forêts de l'Ouest dont on parle tant; jusqu'à présent rien qui puisse être comparé aux eaux du grand lac; je vous observerai, en marin de bonne foi, que je ne vois pas trop ce que l'on peut trouver dans ces _herbes_; pas un phoque, pas un misérable requin, et, le dirai-je?... rien qui puisse offrir un agrément comparable à celui de la pêche de la baleine...

--Patience, capitaine;--dit Daniel Boon--vous n'en êtes qu'au départ, et vous vous plaignez déjà... tenez... pour commencer, nous voilà sur un champ de bataille... voyez le grand nombre d'ossements qui blanchissent au grand air.

--Peste! s'écria le marin en ouvrant de grands yeux--c'est donc une _pourrière_ que cette vallée? hum!...

--Capitaine Bonvouloir, vous trouverez ici un trésor d'allégresses, vous qui aimez les combats,--continua le guide--les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Nous voyageons sur les terres de peuples vigilants et rusés; ils portent dans leurs retraites montagneuses les passions farouches et les habitudes inquiètes de gens réduits au désespoir; ils épient tous les mouvements des voyageurs, et fondent sur les traînards et les vagabonds au moment où ils y pensent le moins. Herr Obermann, respectez la rose, la reine des parterres, mais écartez un peu les broussailles, et remarquez le grand nombre d'_ossements_ qui _tapissent_ ces buissons; des crânes, des squelettes desséchées marquent le théâtre de faits sanguinaires, et signalent aux voyageurs, la nature dangereuse du pays qu'ils traversent...

Comment! pas une colonne, pas une modeste pierre pour apprendre aux générations futures qu'un tel fut de ce monde! s'écria le capitaine Bonvouloir--parole d'honneur, colonel Boon, vous parlez de ces choses avec un sang-froid! ah!... ce sont donc de terribles ennemis que ces sauvages? tuer les gens au moment où ils s'y attendent le moins! mais c'est une violation cruelle du droit des gens!...

--Cachés dans ces prairies, les ennemis sont plus difficiles à trouver qu'à vaincre,--continua Daniel Boon--ils y dressent leurs embuscades, et leurs victimes, une fois traînées dans les buissons pour être dévorées par les loups, toutes les traces disparaissent...

--Messieurs--dit le vieux canadien Hiersac--nous nous trouvons, il est vrai, dans des parages dangereux, mais des troupes vaincues et réduites au désespoir, reprennent courage, et dans un nouvel engagement, elles rétablissent leurs affaires. D'ailleurs, (et vous en conviendrez vous-même) il faut, de temps à autre, quelques petits incidents qui fassent naître dans l'âme des voyageurs une _curiosité inquiète_... Prenez votre parti en brave; le colonel n'a pas exagéré les dangers de la route; l'ennemi est plus difficile à trouver qu'à vaincre; vous aurez donc plus besoin du bouclier que de l'épée; n'oubliez pas que la force ne peut rien contre la ruse: le _muge_, le plus rapide de tous les poissons, est la _pâture quotidienne_ du _pastenague_, le plus lent de tous les habitants des eaux... du reste, les modes de combattre varient également selon les pays. L'histoire nous dit que les Perses, lorsqu'ils conquirent les îles de Chios, de Lesbos et de Ténédos, enveloppaient les habitants _comme dans un filet_, voici comment ils s'y prenaient: ils se tenaient tous par la main, et étendant leur ligne du nord au sud de l'île, _ils allaient ainsi à la chasse des hommes_[78]. Ils s'emparèrent aussi avec la même facilité, des villes Ioniennes de la Terre-ferme, mais ils ne pouvaient en prendre les habitants. Philostrate dit en parlant des Eréthriens: _Ils éprouvèrent le même sort que des poissons, car ils furent pris comme dans un filet_. Messieurs, permettez-moi de vous dire tout ce que je sais sur ce sujet; mes connaissances stratégiques sont très bornées; je ne vous ennuierai pas longtemps. Les Sarmates, jetaient des cordes sur leurs ennemis; après les avoir enveloppés, ils détournaient leurs chevaux, et renversaient tous ceux qui s'y trouvaient pris. Quelques peuples nomades de la Perse se servaient, à la guerre, et pour toute arme, de cordes artistement tissues; _ils y mettaient toute leur confiance_[79]. Dans la mêlée ils jetaient ces cordes à l'extrémité desquelles étaient des rets; ils enveloppaient chevaux et cavaliers, les tiraient à eux et les tuaient.

[78] Hérodote, liv. VI. Erato.

[79] Hérodote, liv. VII. Polymnie.

--Messieurs, je vous conseille de vous concilier les guerriers de l'expédition,--dit Daniel Boon.

--Nous y avons pourvu, colonel,--dit le docteur allemand Wilhem;--en arrivant, je ne pus résister à la tentation de mériter le titre de _très généreux_; je fus si prodigue de verroteries et d'écarlates que mes futurs amis m'estimeront bien pauvre.

--Il n'est pas prudent de laisser entrevoir au sauvage le tableau de notre luxe et de nos jouissances, pour le renvoyer ensuite à sa misérable hutte, et à ses simples plaisirs[80];--continua Boon,--mais je vous disais, tout à l'heure, que ces régions étaient les plus dangereuses de notre continent; on y rencontre, à chaque pas, des vestiges de scènes de carnage et d'horreur. Il y a quelques années, des voyageurs furent faits prisonniers, et les sauvages les mangèrent; je tiens ce fait d'un _coureur des bois_; pensez-vous que les requins soient plus expéditifs?...

[80] Quanto ferociùs ante egerint, tanto cupidius insolitat voluptates hausisse. Ils se sont plongés dans les voluptés avec d'autant plus d'avidité qu'elles leur étaient étrangères, et que leur vie avait été plus sauvage.

(TACITE. _Hist._)

(_N. de l'Aut._)

--Vous afez dit que les sofaches les afaient manchés,--demanda un Alsacien d'une voix émue.

--Ya, mein herr...

--Der teufel!

--Probablement par la raison de Candide... pour encourager les autres; observa le marin français,--peste!... singulier appétit, ma foi... Alerte! alerte!

--Qu'y a-t-il?...--demanda vivement Boon...

--Ce n'est rien... il me semble toujours entendre cette sommation... plus ou moins respectueuse... des Arabes-Bédouins, à ceux qu'ils poursuivent: _eschlah!... eschlah!..._[81] Docteur Hiersac, pendant que Xerxès était en marche, des lions attaquèrent les chameaux de la caravane sans toucher aux hommes qui les conduisaient. Mais en Chalceritide les oiseaux du pays combattaient les étrangers à coups d'ailes.

[81] Dépouille-toi! dépouille-toi!

--C'est vrai,--dit le docteur canadien,--Pline certifie le fait: _et in ea volucres cum advenis pugnasse, pennarum ictu_.

--Docteur Hiersac, vous frisez le pédant,--observa le jeune allemand Wilhem.

--Il y a cinquante ans que je n'ai eu le plaisir de citer _mes auteurs_; si je ne profitais de l'occasion qui se présente, je pourrais oublier _mon latin_...

--C'est logique; observa le capitaine Bonvouloir;--il en est de la science comme des vieux costumes de nos théâtres; si l'on ne les exhibait, de temps à autre, devant un public ébloui de leur éclat, ils pourriraient; on commande donc des comédies pour les costumes...

--Tout récemment, il y eut un massacre général des Blancs qui se trouvaient disséminés dans ces régions,--reprit Daniel Boon après un moment de silence;--je fus le seul _visage pâle_ (homme blanc) épargné[82]; ici donc les morts ouvrent les yeux aux vivants; tenez, nous allons mettre le feu aux broussailles, et vous verrez plus de cent de ces coquins de _Pawnies_.

[82] Historique.

--Nein! nein! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois une douzaine d'Alsaciens.

Daniel Boon avait un peu exagéré les dangers de la route, mais son intention était d'aguerrir les pionniers, ses compagnons, et surtout de les forcer à rétracter ce qu'ils avaient dit contre les forêts de l'Amérique...

--Herr Obermann,--dit le capitaine Bonvouloir à l'Allemand qui l'avait approuvé;--nous voilà une vilaine affaire sur les bras; maudite démangeaison de critiquer!... si les guerriers de l'expédition venaient à apprendre que nous avons parlé _irrévérencieusement_ de leurs forêts, il est probable qu'au premier engagement, loin de nous porter secours, ils nous laisseraient travailler pour notre propre compte; c'est vous, herr Obermann, qui êtes cause de cette maladresse de ma part; je n'ai fait que formuler un regard de méfiance que vous avez jeté sur ces bois; je vous préviens que je vais rétracter au nom de tous les sceptiques de l'expédition.

--_Ia, capetan; schweigen ist besser als reden_ (oui, capitaine; il vaut mieux se taire que parler).

--Hum!... colonel Boon, je n'ai pas précisément... _affirmé_... que les requins étaient plus redoutables que les habitants de ces forêts,--dit le marin un peu décontenancé par les détails topographiques du phlegmatique cicérone;--les sauvages sont de formidables ennemis, je l'avoue... et il est _très_ possible que je leur rende justice... un peu plus tard... quand j'aurai _goûté_ de cette vie _paisible_ que vous menez dans les bois; du reste, colonel,--ajouta le marin en termes moins sceptiques, afin de pallier sa première assertion,--je crois qu'il serait _beaucoup_ plus instructif pour l'homme de venir dans votre Amérique contempler les progrès d'un peuple _nouveau_ et éclairé, que d'aller en Italie dessiner les monuments de la décadence et fouler les débris d'une ancienne nation.