Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon

Part 5

Chapter 52,412 wordsPublic domain

La petite Jenny essuya ses larmes, et descendit de voiture; aussitôt les poulains de hennir, les moutons et les chèvres de bêler; jamais concert de basse-cour ne fut plus bruyant; tous s'empressent d'accourir à sa voix, les plus agiles arrivant les premiers. Jenny répand du sel sur des feuilles placées à une certaine distance les unes des autres; car, comme les hommes, les animaux ont des passions qui les excitent; ils connaissent la jalousie, la rancune et le plaisir de la domination; les plus forts, arrogants et impérieux, profitent de leur supériorité, et en abusent pour anticiper sur la part des plus faibles, qui mourraient de faim, sans une surveillance particulière, ou l'usage des subdivisions dans les basses cours. Chaque mouton, chaque chèvre de la caravane avait son nom, et obéissait quand Jenny lui parlait; elle faisait mettre des entraves de cuir aux jambes des plus obstinés; une chèvre (chose inouie!) fut fouettée trois fois pour la même faute!! Les poulains, inquiets et farouches, osent à peine approcher; ce n'est cependant pas la voix qui doit un jour leur commander; ils caracolent dans la prairie, leur crinière flottant au gré du vent, et distribuent des ruades aux pauvres chevaux attelés aux waggons; ceux-ci prennent la chose assez philosophiquement, et se consolent en _pensant_ que les harnais qu'ils humectent actuellement de leurs sueurs, serviront, un jour, à dompter les petits insolents qui viennent les insulter, comme on dit, _jusqu'à la bride_. Jenny reste immobile; les poulains les plus hardis font un pas puis s'arrêtent, les jambes pliées et prêtes à se détendre comme des ressorts; ils font un autre pas, puis s'arrêtent encore; enfin, rassurés par l'immobilité de Jenny, ils s'approchent en tremblant de tous leurs membres; leurs yeux saillants brillent et roulent dans leurs orbites; leurs mères leur lèchent l'encolure pour les encourager; ils tendent enfin le cou, tirent la langue, et savourent le sel que la petite fille leur présente à pleine main... Un chevreau, qui voyageait en voiture avec la famille Percy, fut déposé sur l'herbe; il fit mille cabrioles en bondissant sur le gazon de la prairie, et après avoir reçu les caresses maternelles en remuant la queue, il revint prendre sa place ordinaire dans les bras de la petite Jenny. On eût dit un de ces daims du pays d'Akra, qui n'ont pas plus de dix pouces de hauteur, et dont les jambes ressemblent à de petites baguettes. Rien, au dire des voyageurs, n'est si doux si joli, si caressant que ces petites créatures; mais elles sont si délicates qu'elles ne peuvent supporter la mer, et meurent toutes avant d'arriver en Europe. Les moutons de la caravane étaient superbes, grâce aux soins de Jenny qui se fût privée de tout pour ses ouailles...

Nous avons vu qu'Aaron Percy parlait à ses enfants comme à des petits hommes. Cependant le sage roi, Salomon, nous a transmis quelques maximes qui peuvent trouver leur application; les voici telles qu'elles sont consignées dans la Bible:

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Celui qui épargne la verge, hait son fils; mais celui qui l'aime s'applique à le corriger.

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La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant qui est abandonné à sa volonté couvrira sa mère de confusion.

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La folie est liée au coeur des enfants, et la verge de la discipline l'en chassera.

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N'épargnez point la correction à l'enfant; car si vous le frappez avec la verge, il ne mourra point; vous le frapperez avec la verge, et vous délivrerez son âme de l'enfer.

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Elevez bien votre fils, il vous consolera, et deviendra les délices de votre âme[60].

[60] Voy. la Bible. _Proverbes de Salomon_.

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Luther dit quelque part: «Qu'il faut fouetter les enfants, mais qu'il faut aussi les aimer»... Nous sommes de l'avis de Luther...

Revenons à nos pionniers; que feront-ils pour prévenir les accidents, les maladies qui peuvent affliger leurs familles? Il est aussi impossible de prévoir tous les maux qu'il est peu prudent de chercher à les deviner. Du reste, dans le nombre des émigrants, il y en a toujours un qui est à la fois mécanicien, laboureur, médecin... suivant la circonstance...

Aaron Percy, assisté de Frémont-Hotspur, continua l'inspection des voitures. Le waggon qu'_habitait_ mistress Suzanna Percy et ses enfants avait été grandement endommagé par les cahots de la route, et nécessitait une prompte réparation. Pendant l'examen qu'en fit le vieux pionnier, miss Julia, sa fille, avança la tête hors du chariot, et Frémont-Hotspur osa regarder cette belle créature... Sa jeunesse, sa douce modestie, ses charmes simples mais puissants, tout cela formait un ensemble auquel le jeune pionnier ne put résister.

A la vue du lieutenant de son père, la joie se peignit sur les traits de la belle Américaine; Frémont-Hotspur toucha son bonnet de peau et salua: mistress Suzanna et sa fille s'inclinèrent légèrement.

--M. Frémont-Hotspur,--dit Percy,--les roues du waggon des dames se fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout réparer... Du reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis...

--Ce waggon, est le vaisseau de Thésée,--dit Frémont-Hotspur,--renouvelé pièce à pièce, il n'aura bientôt plus rien de lui-même...

Percy explora ensuite les environs, et découvrit que la colline, s'abaissant à son revers par une pente insensible et douce, les conduirait sans dangers dans un pays charmant, où se trouvaient réunies les trois choses qui leur étaient indispensables, l'eau, le bois et le fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuadé que la patience et la ferme volonté triomphent de tout, Aaron Percy avait peine à croire que cette entreprise fût plus difficile pour la caravane, que ne l'avait été le passage des Alpes aux armées d'Annibal, de Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte avaient franchi les Alpes... Aaron se disposa donc à gagner le terrible sommet... ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes précautions... On conduit les chariots les uns après les autres; huit chevaux traînent péniblement le premier... Il touche presque au but, mais la chaîne qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule rapidement jusqu'au pied de la colline... Aaron la suit des yeux; vingt fois il la voit près de culbuter dans les ravins qui bordent la route... enfin elle s'arrête le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri de joie, puis immédiatement ils disposent tout pour une seconde ascension... Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras: chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son coeur; enfin le véhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avança dans la plaine par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de plaisir et de tranquillité qu'ils avaient eu de peine de l'autre côté, et ils campèrent sur les bords d'une petite rivière tributaire du Missoury; des eaux fraîches et limpides arrivaient de tous côtés, des montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy était un de ces sites qui prouvent que l'imagination des poètes n'est pas toujours au-dessus de la nature et de la vérité; de riantes collines, couronnées de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant à l'oeil cent bocages naturels et variés. Les voyageurs firent leurs dispositions pour la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulèrent les waggons de manière à former une espèce de poste avancé qui devait protéger le camp contre toute surprise nocturne.

L'ENFANT DU NANTUCKET.

Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir, ou asseurer chose qui ne feust véritable. J'en parle comme un gaillard onocrotale... J'en parle comme Saint-Jean l'Apocalypse... _Quod vidimus, testamur_.

(Rabelais. _Gargantua_.)

Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es propre? As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? pourrais-tu être professeur de mathématiques? saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer un sillon droit avec la charrue?

(George Sand. _André_.)

CHAPITRE III.

L'agrément du lieu n'était pas le seul motif qui avait déterminé nos pionniers à s'y arrêter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart en mauvais état, nécessitaient une prompte réparation... Le soleil descendait à l'horizon; les montagnes commençaient à prendre une teinte plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et formèrent une espèce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps, mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands, s'occupaient du souper. Il était cinq heures du soir; on avait envoyé les bestiaux au pâturage, sous la garde de quelques fidèles dogues.

Le soleil disparut enfin derrière les montagnes qui bornaient l'horizon à l'Ouest, laissant après lui une longue traînée de lumière; toutes les familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le café, le chocolat, les gâteaux, les confitures, les tranches de boeuf fumé, un excellent repas, enfin, succédait au plaisir de la conversation. La belle et bonne miss Julia Percy, faisait une égale répartition de biscuit au lait, de bon fromage à la crême et de tasses de thé bien sucrées; on eût dit la Charlotte du Werther. «Six enfants se pressaient autour d'une jeune fille; elle tenait un pain _bis_ dont elle distribuait les morceaux à chacun en proportion de son âge et de son appétit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec tant de naïveté!!... toutes les petites mains étaient en l'air avant que le morceau fût coupé[61]» Aaron Percy observait avec intérêt les pionniers groupés autour des divers feux, et faisant honneur à leur souper.

[61] Goethe. _Werther_.

--Mistress Percy--dit-il à sa femme--il me semble que les vaches sont bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et Goliath, ne donnent pas signe de vie.--Au même instant on entendit des beuglements et le tintement des clochettes; c'étaient les vaches que ramenait un des chiens.--Enfin les voilà... quoi! Goliath est seul avec cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?...

Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit à pleurer à chaudes larmes, en disant que _certainement_ les loups avaient mangé Betsy; tout le camp était en émoi: on se mit en quête de la vache qui parut bientôt accompagnée du fidèle Hercule; on s'empressa de la traire comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans l'avoir grondée; le chien reçut force caresses, et il lui fut bien recommandé de ne jamais se départir de sa vigilance.

Frémont-Hotspur et un irlandais nommé O'Loghlin se retirèrent dans leur tente commune, après avoir été invités par mistress Percy à venir _faire la conversation_ après le souper, en compagnie de quelques autres pionniers, allemands et américains; on devait manger un _pudding_. Semblable à la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque maîtresse de maison se pique de faire de _merveilleuses tartes_, des _puddings tremblants_ et des crêmes délicates. Le repas du soir fut promptement terminé, et les travaux légers qui occupent, le soir, les familles américaines, succédèrent aux fatigues de la journée; le bruit des rouets annonçaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes _ladies_ lisaient; la lecture des bons livres, à laquelle les femmes américaines sont accoutumées dès leur jeunesse, donne à leur conversation un degré d'intérêt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement ailleurs.

Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent à l'invitation qui leur avait été faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allèrent au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumière des torches inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles s'assemblèrent pour causer; plusieurs grosses allemandes _ayant, pour saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde_, les écoutaient, le sourire sur les lèvres.

--M. Hotspur--dit mistress Percy au jeune américain, en lui versant du thé--pensez-vous que nous soyons inquiétés par les sauvages pendant notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi pacifiquement.

--La nuit dernière, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer l'approche des sauvages,--répondit Frémont-Hotspur,--et quelques-uns de nos amis d'Allemagne prétendent qu'ils ne se mettent jamais à table, sans que quelque petit bruit éloigné ne vienne les inquiéter. Ils commencent à se décourager; l'appétit va mal; ils ne sauraient manger morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts divers; enfin, comme le lièvre de la fable, tout leur donne la fièvre: leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une succession de rêves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de leurs terreurs.

On servit le pudding; miss Julia était la _majordome_, et faisait les honneurs.

--Qui nommerons-nous pour _speaker_[62] ce soir?--demanda Aaron Percy.

[62] Orateur, conteur.

Plusieurs dames prononcèrent le nom de Hotspur; les pionniers approuvèrent ce choix, et le jeune Américain fut proclamé speaker, à l'unanimité.

--Les dames,--dit Frémont-Hotspur en saluant le groupe,--me permettront de les consulter sur le choix d'un sujet.

--Vous avez passé votre jeunesse sur l'Océan,--observa miss Julia;--vous serait-il agréable de nous raconter quelque scène maritime?... vous avez dû faire la pêche de la baleine?...

--Tous les habitants du Nantucket[63] commencent par là,--répondit Frémont-Hotspur;--on est d'abord simple baleinier; cet apprentissage, dangereux et pénible, est regardé comme indispensable. Il n'y a point d'école plus profitable; les jeunes gens passent par les grades de _rameurs_, de _pilotes_ et de _harponneurs_; la pêche forme donc une pépinière de marins accoutumés à une vie laborieuse et dure; si la fortune leur destine de grandes richesses, l'expérience leur apprend ce qu'il a coûté de peines et de fatigues à leurs parents, pour amasser les biens qu'ils possèdent. Ces dames me prient de leur raconter quelque scène maritime? c'est l'histoire de ma vie qu'elles me demandent; mais il n'y a rien que je ne fasse pour être agréable à la société. Les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, dit-on, parce qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait, que de ce qu'ils disent. Je crois devoir adopter le système contraire, et mettre une grande ostentation dans les récits de mes _hauts faits_... pour en relever l'importance:

[63] L'île de Nantucket, dans l'État de Massachusetts, au sud du cap Cod, est un banc de sable aride; ses habitants se livrent à la pêche.

Je naquis dans l'île de Nantucket, par conséquent dans le voisinage de la mer; tout habitant des côtes se familiarise avec elle, la brave, et parvient à la dompter. L'habitude d'en affronter les périls rend les hommes plus courageux, plus entreprenants, et les voyages maritimes étendent le cercle de leurs connaissances. J'entendais souvent mon père, qui était marin, raconter les aventures de sa jeunesse, ses expéditions, ses premiers exploits enfin. Ces récits firent naître en moi un goût précoce pour le même genre de vie.