Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon

Part 4

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Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes à organisation puissante, prodige d'activité, de confiance personnelle et d'audace... Aaron Percy (c'était son nom), sans être un grand philosophe, connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en être obéi, doit les dominer par la raison et la fermeté. Le vieux pionnier s'était appliqué à ne jamais compromettre sa dignité, et à maintenir dans le camp une discipline sévère: aussi cette troupe fut un modèle d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvât des esprits inquiets et dissipateurs.

Nos colons, pour la plupart Américains, pleins du sentiment de leur force et de leur capacité, vont soumettre de nouvelles régions à l'empire de l'agriculture; renonçant à tous les avantages que procure le voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivés, disent un adieu, éternel peut-être, à leurs amis, et pénètrent dans une forêt immense, où ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent à peine espérer de détruire dans tout le cours de leur vie... Estimés dans leurs comtés, ils s'expatrient!... ils se soumettent à toutes les rigueurs de la pauvreté, et consentent à loger sous la cabane d'écorce!... mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons pères ne les découragent pas. La nature se montre devant eux dans toute l'horreur qu'elle déploie avant d'être asservie; elle fait naître des forêts sur des débris de forêts; les lianes embrassent le tronc des arbres, montent jusqu'à leur cime, en descendent, remontent encore, et forment un treillage impénétrable: les pionniers admirent d'abord ces obstacles puissants qui les défient; la hache résonne, et la nature est subjuguée... L'Américain, grâce à son éducation, n'est jamais embarrassé dans les bois; il les parcourt avec facilité, et s'y oriente comme le marin au milieu de l'Océan. Il compte sur sa sagacité pour le choix d'une bonne terre; il juge de sa qualité par la grandeur et la beauté des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent à son instruction; il observe les différentes couches du terroir; il suit les sinuosités des montagnes qui règlent la direction des ruisseaux; il cherche une chute d'eau, où il puisse un jour construire un moulin; enfin il examine et pèse tout, car il va mériter le titre de _créateur_.

Les waggons de la caravane, lourdes voitures à quatre roues, étaient couverts d'une double toile à voile, épaisse et bien cirée; quelques-uns étaient chargés de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions étaient considérables, car malgré cette première effervescence qui transporte l'imagination au-delà des bornes ordinaires, nos pionniers surent prendre toutes les précautions contre les maux inévitables d'un long voyage, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de ses plus grands efforts. Les émigrants n'avaient donc rien oublié de ce qui pouvait être nécessaire à la conservation de leurs familles; un petit troupeau de boeufs, de vaches et de chèvres, suivait la caravane; de gros dogues, bien dressés, remplissaient admirablement l'office de bouviers, et veillaient sur le bétail.

Aaron Percy avait pris les devants; à ses côtés se tenait un jeune Américain que nous présenterons à nos lecteurs sous le nom de Frémont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frémont-Hotspur était le plus beau jeune homme qu'elle eût encore vu. Monté sur un magnifique destrier, et armé de toutes pièces, il caracolait sur les ailes de la caravane, à droite, à gauche, en avant, en arrière, craignant toujours de donner dans quelque embuscade imprévue. Lorsqu'il se fut assuré qu'aucun danger ne les menaçait, il rejoignit Aaron, et rompit le silence:

--Position magnifique, M. Percy,--dit le jeune Américain en indiquant du doigt une colline verdoyante, à une distance d'environ deux milles de l'endroit où ils se trouvaient.

--C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!--observa Percy;--traverserons-nous ces prairies sans être inquiétés par les maraudeurs?... arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?...

--Rassurez-vous, M. Percy,--dit Frémont-Hotspur,--votre sagesse nous préservera de ces calamités qui ont perdu la plupart des colonies naissantes. Tant d'obstacles à surmonter exigeraient, il est vrai, les forces d'Hercule, et la longévité d'un patriarche, mais qu'importe! nous l'entreprendrons, et certainement les générations futures nous devront quelque reconnaissance. La prospérité de nos États étonne déjà la vieille Europe, dont les débris viennent accélérer notre marche en dépit des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-être, au-delà des montagnes rocheuses, des frères qui nous accueilleront et nous aideront. Nous signalerons notre récente existence par de vigoureux efforts...

--Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent, embellissent ce qu'on voit dans une perspective éloignée, dit Percy;--car rien n'est si séduisant que le projet de former un nouvel établissement... Mais nous comptons tous sur vous, M. Frémont-Hotspur; vous êtes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses, avec résolution et promptitude; vous vendriez chèrement votre vie dans un combat avec les sauvages _Pawnies_[56]...

[56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies.

--Ma vie... ma vie... je voudrais avoir autre chose à défendre,--dit Frémont-Hotspur, après un moment d'hésitation.

--Je ne vous comprends pas, M. Frémont-Hotspur--observa Percy dans le plus grand étonnement;--regrettez-vous d'avoir quitté le Kentucky?... Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspiré des sentiments que vous n'osez avouer, même à un ami?... Vous craignez, peut-être, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel établissement?

Le vieux pionnier jeta un regard à la dérobée sur son jeune compagnon qui lui répondit avec un admirable sang-froid.

--M. Percy, un philosophe, prétend que «là où deux personnes peuvent vivre aisément ensemble, il se fait un mariage[57]:» Or, il a été prouvé que l'homme était doué d'une activité qui le portait à multiplier perpétuellement ses jouissances... donc...

[57] Montesquieu, _Esprit des Lois_.

--Au fait, au fait, M. Frémont-Hotspur; vous ne procédez que par circonlocutions; ainsi «là où deux personnes peuvent vivre aisément ensemble, il se fait mariage;» la conclusion de tout ceci?

--M. Percy, on a encore observé que la fortune changeait souvent, et pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour quelqu'un... c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son chemin. Je suis pauvre,--continua Frémont-Hotspur:--je n'ai pour tout bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer à l'avenir; ce n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde... non...

Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui disaient assez qu'il ne comprenait pas où il voulait en venir.

--Vous savez, M. Percy,--continua Frémont-Hotspur,--que deux maladies travaillent nos compatriotes... celle des manufactures... et celle des émigrations à l'Ouest... Voici donc ce que je demande au ciel...

--Ah!... vous allez, enfin, vous expliquer; vos périphrases me donnaient de l'inquiétude... Allons... courage...

--Je demande au ciel un _cottage_[58] dans la fertile contrée où nous allons, un cottage près d'une rivière, et au milieu de nombreux amis... Mais il manque quelque chose à ce tableau...

[58] Maison de campagne.

--Un moulin, sans doute;--dit vivement Percy.

--Fi! M. Percy... je voulais parler d'une femme...

--Une femme!...--s'écria Aaron stupéfait--et c'est dans l'Orégon que vous allez chercher une _partner_?...

--Eh! M. Percy... qui vous dit... qu'elle... n'est pas déjà trouvée?...

--Ah!... vous avez déjà fait un choix!... Vous avez raison, M. Frémont-Hotspur, il faut vous marier,--continua le vieux pionnier comme quelqu'un qui se rappelle avec une douce mélancolie les souvenirs de sa jeunesse;--oui, mariez-vous; je me souviens qu'étant jeune homme, j'eus honte d'être si peu utile au monde; j'épousai Suzanna Howard; ma maison en devint plus gaie et plus agréable; un nouveau principe anima toutes mes actions... Mariez-vous, M. Frémont-Hotspur, mais épousez une femme laborieuse; car, qu'un homme travaille, qu'il s'épuise en sueurs, qu'il fasse produire à la terre les meilleurs grains, et les fruits les plus exquis, si l'économie de la femme ne répond pas à l'industrie du mari, le repentir suivra de près... M. Frémont-Hotspur, pourrait-on, sans indiscrétion, vous demander le nom de celle à qui s'adressent vos voeux!...

Le jeune Américain fut un peu embarrassé par cette question, mais il résolut d'en finir...

--M. Percy, me croyez-vous uniquement saisi de l'humeur voyageuse qui, chaque année, enlève aux États atlantiques de nombreuses phalanges de cultivateurs?... Le docteur Franklin dit que «trois déménagements équivalent à un incendie;» or, j'ai fait naufrage sur les côtes de l'Écosse... _premier déménagement_; et comme on n'échappe jamais d'un écueil sans courir d'autres dangers, je fis un second naufrage sur les côtes de France... _deuxième déménagement_; je ne sais ce qui m'attend dans l'Orégon, mais celui qui fait naufrage une troisième fois a tort d'en accuser Neptune; il est donc peu probable que j'eusse quitté le Kentucky, si la Dame de mes pensées y eût été...

--D'accord,--dit Percy.

--Il est encore moins probable qu'elle se trouve dans l'Orégon, pays que je ne connais pas... vu que je n'y ai jamais fait naufrage...

--C'est logique...

--Le docteur Franklin dit encore,--continua Frémont-Hotspur;--que si vous voulez que vos affaires se fassent, _allez y vous-même_; si vous ne voulez pas qu'elles se fassent... _envoyez-y_...; or, mes affaires ne sont pas de celles qui se font par procuration; la compagne que je cherche ne peut donc être bien loin, et si dans deux mois je ne suis pas marié... j'embrasserai la vie sauvage...

Aaron Percy comprit enfin.

--M. Frémont-Hotspur,--dit-il au jeune Américain,--vous êtes un homme laborieux, et élevé dans les plus purs sentiments démocratiques; vos qualités vous ont conquis l'estime générale; je serai fier de vous nommer mon gendre...

--Vous comblez tous mes voeux,--dit Frémont-Hotspur avec joie.

--Mais ne concluons rien avant d'avoir consulté Julia; je doute, cependant, qu'elle se refuse à... l'_annexion_...

Les deux pionniers parcoururent une grande partie de la prairie, en gardant le plus profond silence; les oiseaux fuyaient à leur approche; les antilopes se levaient presque sous les pieds des chevaux; rien ne surpasse leur légèreté et leur délicatesse; elles habitent les plaines découvertes; sauvages et capricieuses, promptes à prendre l'alarme, elles bondissent, et fuient avec une rapidité qui défie la balle du chasseur; quand elles effleurent ainsi les prairies pendant l'automne, leurs couleurs fauves se confondent avec les teintes des herbes desséchées, et l'oeil peut à peine les suivre. Tant qu'elles se tiennent en plaine, elles sont en sûreté; mais la curiosité les entraîne souvent à leur perte. Les sauvages, pour les tuer, ont recours à un stratagème qui manque rarement son effet; ils se cachent dans les herbes, et attachent, à un bâton fiché en terre, un morceau de drap rouge ou blanc; les antilopes approchent en troupes, et les chasseurs leur décochent alors des flèches avec leur adresse sans égale.

--Halte!--s'écria Aaron Percy d'une voix de stentor, lorsque le waggon, qui marchait en tête, ne fut plus qu'à quelques pas de l'endroit où il se tenait avec son jeune lieutenant.--M. Frémont-Hotspur, examinons les voitures.

Les deux pionniers descendirent de cheval, et commencèrent l'inspection. La plupart des émigrants avaient beaucoup d'enfants; Aaron Percy en comptait sept. Lorsqu'il arriva à son waggon, qui se trouvait au milieu de la file, la _bégayante couvée_ était en émoi; l'apparence lugubre de la forêt, la solitude dans laquelle ils se trouvaient, tout faisait vivement sentir aux petits Américains la privation des biens qu'ils avaient quittés;... aussi pleuraient-ils à chaudes larmes...

--Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!--s'écria Percy avec autant de sévérité qu'il en pouvait montrer à une créature si douce,--que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un _établissement_? Nos pères, persécutés en Europe, n'abordèrent-ils pas sur ce continent, où ils ne trouvèrent ni vaches, ni chèvres?... et nous avons tout cela, nous!!... Cessez donc de verser des larmes; nous avons un but qu'il faut atteindre, et plutôt que d'abandonner notre projet d'arriver les premiers dans l'Orégon, je livrerai aux périls du désert tout ce que nous possédons, et si c'est la volonté de Dieu, notre existence même!...

--Nous aurons tous du courage,--dit mistress Suzanna Percy avec calme;--prions l'Etre-Suprême de nous accorder la santé, c'est tout ce dont nous avons besoin. Votre mère n'a point de craintes, enfants; elles sera toujours près de vous;--ajouta la courageuse Américaine.

Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux, leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacèrent de leur souvenir...

Mistress Suzanna Percy était une femme courageuse et résignée; le pionnier n'eût su mieux placer ses affections, et il avait toujours trouvé en elle une amie pleine de douceur et de dévouement... Si l'Américain veut être heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte celle que le ciel lui a donnée pour compagne. Le lecteur connaît sans doute la base de la prospérité de nos familles; cette prospérité est uniquement fondée sur l'utilité réciproque de l'homme et de la femme, c'est-à-dire sur l'ordre d'un travail réglé et assidu, et sur cet amour fondé sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en général, très heureux dans notre Amérique, parce que les jeunes personnes n'ont, le plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'économie; le bien-être d'une famille dépend donc, en grande partie, du savoir, de l'intelligence et de l'habileté de la femme. Dans nos habitations, jetées, pour ainsi dire, au milieu des forêts, nous goûtons un bonheur réel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonnée et dont les membres sont étroitement unis, car les affections sociales sont d'autant plus durables et plus énergiques qu'elles sont sans distractions et plus concentrées.

--Écoutez, enfants,--reprit Aaron Percy;--écoutez les instructions de vos parents; étant moi-même fils d'un père qui m'a élevé, et d'une mère qui m'a chéri comme si j'eusse été leur unique soutien, vous me devez le même respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus élevés; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui éclairent vos premiers pas; vous manquez d'expérience, il est donc nécessaire que vous soyez guidés dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande de les respecter, de leur obéir et de prêter une oreille docile à leurs enseignements et à leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager leur tâche, rendez-la-leur moins rude en vous efforçant de leur complaire et de les aider selon votre âge et vos forces... Ecoutez, enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel _établissement_; nos peines seront légères si vous êtes tous industrieux; avec une volonté ferme, peu d'obstacles sont insurmontables: je vous promets, à chacun, cinq cents acres de terre au moins, quand vous songerez à vous marier; mais n'épousez que des femmes sages et laborieuses, car _une femme querelleuse_, dit le roi Salomon, _est comme un toit d'où l'eau dégoutte toujours; il vaudrait mieux demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une femme querelleuse dans un domicile commun; le père et la mère donnent la maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne à l'homme une femme sage... Enfants, celui qui a trouvé une bonne femme, a trouvé un grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie_... Vous rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?... on représentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une biche mangeait cette corde à mesure qu'il la tressait; quelle est la morale de cette histoire, Albert?--demanda Aaron à un petit garçon de douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant.

--Cet homme était, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme peu économe; de sorte qu'elle avait bientôt dépensé ce que le pauvre diable avait amassé à la sueur de son front...

--Oui, à la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,--reprit le bon père;--mais, écoutez-moi, Albert; à vingt-et-un ans, je vous donnerai ce que vous avez vu tracé en encre rouge sur ma carte de l'Orégon; vous aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y construirez un _mill_ (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dépasse quatre mètres de diamètre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les _douze_ secondes; vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?...

--Oui «Pa»[59].

[59] Pa, pour papa.

--Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met à profit les lois rigoureuses de la mécanique. Entre autres perfectionnements... car il faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?...

--Oui, «Pa.»

--Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitué des axes et des roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis qu'anciennement on donnait à chaque moulin une roue hydraulique particulière, on n'établit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la force motrice de l'eau qu'on possède... Cependant en présence des découvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez vous-même, n'est-ce pas, Albert?... la tendance directe du progrès étant de substituer à la force de l'homme, dans tous les labeurs matériels, les forces brutes de la nature soumises à l'empire de son intelligente volonté); en présence des découvertes de chaque jour, dis-je, on a peine à comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas à sortir de l'ancienne routine, si contraire à leurs intérêts;--les yeux du petit garçon brillaient--ce n'est point que je fasse peu de cas de votre opinion, Albert? mais vous convenez vous-même qu'il faut _perfectionner_, or, ce mot équivaut à ceci «_qu'il faut renoncer à l'ancienne routine_.» Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincère ami de la vérité, mon opinion qui n'est pas méprisable en ceci... car, après tout, j'ai de l'expérience;--et pour donner plus de poids à son argument, le vieillard ôta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs: l'enfant cessa de sangloter et l'écouta respectueusement.--Je disais donc, que les petits meuniers n'ont à leur disposition qu'une force minime et ils continuent néanmoins à employer des meules dont les dimensions et le défaut de _rayonnage_ réclament une grande puissance d'action... vous m'entendez, Albert? de là résulte pour eux un _chômage_ fréquent qui les prive de tout gain; ajoutez à cela que leur manière de moudre échauffe la farine, la détériore et la rend moins productive dans la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert?

--Oui «Pa».

--Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue extérieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre maître, M. Harris et vous, êtes partisans de ce système; il est possible que vous ayez raison Albert; le procédé est assez simple: si je vous ai bien compris tantôt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parlé, passe un _essieu_ soutenu par deux _pivots_; à la partie de l'essieu qui donne dans le moulin est attaché un _rouet_ à la circonférence duquel sont implantées quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la _lanterne_, laquelle est composée de deux _plateaux_ qui la terminent en haut et en bas, et de neuf _fuseaux_ qui forment son contour... avez-vous une observation à faire, Albert?

--Non «Pa»; cependant n'oubliez pas que la _lanterne_ est traversée par un axe de fer, qui d'un bout porte sur le _palier_...

--Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le _palier_ est une pièce de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces d'épaisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de l'autre bout, supporte à son extrémité la _meule_ supérieure, laquelle est mise en mouvement par la _lanterne_, qui, elle-même, est mue par le _rouet_. N'avez-vous aucune objection à faire, Albert?

--Non, «Pa.»

--Je continue donc; les meules sont renfermées dans un _cintre_ de bois de la même forme. La meule inférieure, qui est immobile, forme un _cône_ dont le _relief_ depuis les _bords_ jusqu'à la _pointe_, est de neuf lignes perpendiculaires; la meule _tournante_ ou supérieure en forme un autre en _creux_, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je bien compris, Albert?

--Oui, «Pa,» mais il faut dire que le choix des meules est chose _très importante_, quel que soit le moulin...

--C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du _système anglais_, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle de quatre chevaux pour nos grands moulins à meules de six pieds: la force d'un cheval est représentée par cent soixante livres d'eau élevée à un mètre par seconde... Mais nous reprendrons cette discussion, Albert; vous me permettrez de développer mon système... Quant à vous, Arthur--un petit garçon de sept ans--vous entretenez l'esprit de _rébellion_ dans la caravane!... Je m'aperçois que vous vous abandonnez aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et réprimer!... Vous serez donc l'éternel jouet des passions! mais après la faute viennent les regrets et les remords; le calme et l'inaltérable contentement sont le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier... Et vous ma Jenny--(c'était une petite fille de dix ans qui sanglotait près de sa mère)--aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos chèvres; vous savez que les moutons sont sujets au _spleen_ (mélancolie) comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mêler un peu de soufre broyé avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays où nous allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps...

--Cependant «Pa»,--observa la petite fille--ma tante Molly me disait qu'il valait mieux leur construire un parc bien couvert; les moutons sont les plus délicats des animaux, et doivent toujours être à l'abri des injures du temps; ayant plus chaud dans les parcs qu'en plein air, ils mangent beaucoup moins, ce qui économise le fourrage... Ma tante Molly m'a appris aussi que plus il fait froid, plus la nourriture des bestiaux doit être grossière, le meilleur fourrage devant être réservé pour l'époque du dégel qui relâche leurs dents, et les affaiblit...

--Tout cela est vrai, ma Jenny:--dit Aaron--votre tante Molly est une excellente ménagère; elle ne peut vous avoir appris que des choses utiles; vous ferez donc comme vous le jugerez convenable; nous comptons tous sur votre diligence pour nous approvisionner abondamment de miel et de sucre d'érable...