Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 3
--Tu parles comme un vieillard, Daniel; tu as oublié le temps de ta jeunesse où ton coeur était gros et ton haleine brûlante!... Tout vient, tout passe, comme tu le dis; mais moi qui arrive, je ne suis pas encore passé; quand entendrai-je le bruit de ma cataracte?...[43] Tu me parles d'une autre squaw!... ce n'est pas l'ouvrage d'un soleil[44]; lorsque les glaces brisent mon canot, lorsque le feu détruit mon _wigwham_[45] je puis facilement en construire d'autres; mais si, parmi les jeunes _squaws_, je n'en trouve point qui veuille _souffler sur mon tison_[46], ou entendre ma chanson de guerre, resterai-je alors, comme un vieillard, sur ma peau d'ours?... que ferais-je?... où irais-je? Les sachems du village me dirent quel chasseur fut mon père; un jour, il s'en alla vers l'Oregon, fuyant la colère du Grand-Esprit; un grand nombre de guerriers le suivirent; il laissa, au village, une jeune squaw et un papouse: le guerrier ne revint plus, et son fils Whip-Poor-Will, est le dernier des Natchez...
[43] L'approche de la mort.
[44] Un an.
[45] Hutte, cabane.
[46] L'agréer pour époux (Voy. ch. XII.)
(_N. de l'Aut._)
Le jeune sauvage reprit la pagaye et dirigea le canot, en lui faisant faire de légères déviations pour éviter les branches d'arbre dont cette partie du fleuve était hérissée... Tout à coup, il pencha sa tête sur l'eau et fit entendre une légère exclamation; son compagnon arma sa carabine, et se tint prêt à tout événement: l'indien attéra...
--Tu ne te trompes pas, Whip-Poor-Will; je crois que c'est une Peau-rouge[47]...
[47] Un sauvage; un ennemi.
L'attitude du chasseur blanc était menaçante quoiqu'il ne pût encore distinguer aucun objet capable d'exciter ses alarmes... Dans un pressant danger, les pensées du sauvage prennent le caractère de l'instinct. Le Natchez, dont les sens étaient plus exercés que ceux du chasseur blanc, reconnut bientôt l'approche d'un daim; il imita le cri du faon, et le chevreuil fut victime de sa curiosité.
--Aide-moi à charger ce daim sur mes épaules, Whip-Poor-Will, et continue la chasse jusqu'au coucher du soleil...
Les deux amis se séparèrent.
A quelque distance de là, un _bateau à quille_ en usage, à cette époque, sur le Missoury, était arrêté au rivage; les bateaux à vapeur n'avaient pas encore troublé le silence des forêts vierges... Un grand nombre de voyageurs, Allemands et Américains, débarquèrent sur la rive. Parmi eux, on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le milieu de la vie; ses manières pleines de franchise, ses allures dégagées annonçaient un marin français... il y avait longtemps _qu'il avait manié le goudron pour la première fois_. L'autre était un jeune homme d'une taille élevée, de manières douces et gracieuses; sa physionomie pensive annonçait un enfant de l'Allemagne...
--Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule, docteur Wilhem? dit le marin français au jeune Allemand.--Il est possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons...
Le jeune Allemand jeta un regard de méfiance sur les bois où ils allaient pénétrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire brilla dans ses yeux.
--Mes bons amis, du courage,--dit le jeune pionnier,--dans quelques jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron Percy les conduit; soyez donc sans inquiétude sur leur compte. L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui veuille bien nous guider dans ces solitudes... Du reste, nous sommes en nombre; nous pourrons toujours nous défendre contre les attaques des maraudeurs...
--Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis à vos ordres, docteur Wilhem,--dit le capitaine Bonvouloir (c'était le nom du marin français); à ces mots, il ôta son bonnet de peau, et rejeta en arrière les cheveux noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques...
Les pionniers étaient à quatre cent milles de St.-Louis ville située sur le Mississippi, à quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres et épaisses forêts; les bois sont entremêlés de prairies; quelquefois les arbres sont clairsemés au milieu de l'herbe et des fleurs; çà-et-là, on voit de vastes clairières, terres communes, passage des migrations, théâtre des essais de culture, où se groupent capricieusement quelques cabanes de _backwoodsmen_[48].
[48] Ceux qui habitent les contrées éloignées de l'Ouest.
--Un homme à l'étrave!--s'écria le marin français d'une voix de stentor--c'est, sans doute, quelque vieux _coureur des bois_[49]; allons à sa rencontre...
[49] _Coureurs des bois_: on nommait ainsi les premiers Français canadiens qui explorèrent les territoires de l'Ouest.
--Un instant, un instant,--dit un Alsacien,--nous sommes en nombre, il est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un endroit...
--Son extérieur n'annonce nullement un sauvage habitant des prairies,--observa le jeune antiquaire allemand, Wilhem;--interrogeons-le, et tâchons de savoir de lui la direction qu'ont prise nos amis...
Le lecteur aura déjà reconnu, dans ce vieillard, le compagnon du jeune Natchez...
--Avancez, avancez,--dit-il aux voyageurs, qui semblaient hésiter;--est-ce le goût des aventures, ou le désir de trouver des terres plus fertiles, qui vous conduit dans les régions de l'Ouest?...
--Nous sommes des pionniers,--répondit le docteur Wilhem;--nous désirerions avoir quelques renseignements sur la route qu'a prise une caravane, qui se dirige vers les montagnes rocheuses... Un retard de quelques jours nous fit manquer au rendez-vous...
--Je suis fâché du contre temps qui me procure l'honneur de vous être utile,--dit le vieillard;--je ferai en sorte que mon accueil vous en console; mais d'où venez-vous? où allez-vous? pardonnez-moi ces questions: vos réponses sont une dette qu'il serait cruel de ne pas acquitter envers un pauvre chasseur, qui, comme moi, voit rarement des étrangers...
--Nous nous dirigeons vers l'Orégon;--répondit le capitaine Bonvouloir.
--Vous sentez-vous assez de courage pour supporter les fatigues et les privations d'un tel voyage, bien différent, peut-être, de ceux que vous avez faits jusqu'à présent?...
--Nous braverons tout,--dit le docteur Wilhem...
--Dans quel but voyagez-vous?... Si vous êtes des antiquaires, que ne dirigiez-vous vos pas vers l'Italie et la Grèce? Les amateurs de l'antiquité ne trouveront pas, dans les recherches qu'ils feront ici, un jour, les mêmes sujets de discussion qu'offrent les anciens monuments de l'Europe et de l'Asie.
--Je suis jeune,--s'écria l'enthousiaste Allemand Wilhem;--avant de visiter les monuments de la Grèce et de l'Italie, je veux parcourir ce continent, dont l'émancipation m'a si vivement intéressé; je veux étudier l'organisation première de ces petites corporations qui vont annuellement fonder de nouvelles sociétés dans la profondeur des bois... D'ailleurs, j'aime aussi à contempler la surface de ce globe dans son état primitif, si indifférent aux yeux du vulgaire, mais si instructif pour l'observateur; j'aime me trouver au milieu de ces forêts majestueuses et imposantes par leur étendue...
--Votre projet est vaste et bien digne d'une tête aussi ardente que la vôtre;--dit le vieux chasseur;--il annonce une espérance de longévité qui caractérise bien la jeunesse; les distances ne vous effraient pas; mais puisque vous vous dirigez vers l'Orégon, il faut vous adjoindre un homme accoutumé aux courses dans les bois; je connais parfaitement ces contrées, les ayant parcourues dans toutes les directions en chassant avec les sauvages. Si vous voulez agréer nos services, nous nous ferons un véritable plaisir, le Natchez et moi, de vous servir de guides et d'interprètes.
Cette offre fut accueillie avec acclamation par les pionniers.
--Nous traversons de majestueuses forêts, des plaines immenses,--continua le vieux chasseur;--nous livrerons plus d'un combat aux farouches habitants des montagnes; c'est là, sans doute, le moindre de vos soucis; le désespoir est le partage de la vieillesse; mais à votre âge!!! Moi aussi j'ai été jeune, ardent, ambitieux!... Qu'importe, après tout, à la puissance créatrice que nous vivions sous l'écorce du bouleau, ou sous les lambris,--ajouta le chasseur en réprimant un mouvement d'enthousiasme;--pourvu que nous occupions la place qu'elle nous avait destinée dans l'échelle des êtres, ses desseins sont remplis!...
Les pionniers, précédés du vieillard, se mirent en marche, et se dirigèrent vers une hutte dont ils apercevaient la fumée.
Le chasseur de l'Ouest est comme le marin; la prairie est pour l'un ce que l'Océan est pour l'autre, un champ d'entreprises et d'exploits. La chasse, l'exploration de terres lointaines, les relations amicales ou hostiles avec les Indiens des frontières, sont les plaisirs des Backwoodsmen: les dangers passés ne font que les stimuler à braver de nouveaux périls; aussi sont-ils de ce tempérament actif et hardi, qui se complaît dans les aventures que suscite à l'homme la nature grande et sauvage: ils sont toujours prêts à se joindre à de nouvelles expéditions, et plus elles sont dangereuses, plus elles leur offrent d'attraits.
La nuit approchait; les pionniers marchaient en silence, et l'esprit involontairement frappé de ce genre de mélancolie qu'inspire le déclin du jour, surtout dans les bois, lorsque l'oeil devient plus avide de distinguer les objets à mesure qu'ils s'obscurcissent.
--Y a-t-il longtemps que vous habitez ces contrées? demanda le docteur Wilhem au vieillard.
--Il y a trente ans, j'arrivai dans ces parages, n'ayant pour tout bien qu'un fusil et un peu de poudre; je me traînai jusqu'à la cabane solitaire d'un chef sauvage... Il me reçut en frère... J'étais bien malheureux!... et cependant je suis le fondateur d'une ville[50]...
[50] Boon'sborough, dans l'État du Kentucky.
--Daniel Boon!--s'écria un jeune Américain,--seriez-vous Daniel Boon?
--Oui, je suis Daniel Boon, et voilà ma cabane d'écorce,--répondit le vieillard en indiquant la fumée serpentant entre les arbres;--je suis fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir d'autres hommes; je m'enfonçai dans les solitudes de l'Ouest, et me mêlai aux rudes chasseurs; cette séparation nécessaire fut bien cruelle!... mais à quoi bon se plaindre!... tout passe ici-bas!... la gloire de Daniel passera aussi!...
--Ne reverrez-vous plus le Kentucky?--demanda le capitaine Bonvouloir?
--Les plus opulentes cités ne pourraient procurer à mon coeur autant de plaisirs que les simples beautés de la nature dont je jouis librement dans ce sauvage lieu;--répondit le solitaire;--mais les délices de cette existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle encore le jour du départ; je ne pouvais perdre de vue la ville que j'avais fondée, et dont je m'éloignais... certainement pour toujours!--Le vieillard ôta son bonnet de peau, et laissa voir ses cheveux blancs.--Je voudrais revoir les délicieuses vallées du Kentucky; mais c'est un rêve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont dépouillé! du reste, je puis suffire à tous mes besoins; depuis longtemps mon goût pour la chasse, s'est changé en une passion que les années n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec mes quatre-vingts ans... J'ai choisi ce pays à cause de sa tristesse,--ajouta le chasseur après un moment de silence;--avide de repos, j'espérais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli du passé. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs, pour ne pas profiter de l'occasion qui se présente... Messieurs, ma cabane est désormais la vôtre..., Soyez les bien venus...
Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincère que les pionniers ne purent se défendre de l'accueillir. Un sentier les conduisit à un _wigwham_ de belle apparence, et meublé d'après toutes les prescriptions de Lycurgue.
--Ce sont les armes et les trophées d'un jeune sauvage qui habite avec moi,--dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.--Il ne tardera pas à rentrer; il se réfugia dans ces montagnes, après avoir accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est considéré comme le plus intrépide chasseur de l'Ouest.
Le Natchez parut peu après avec un magnifique chevreuil chargé sur ses épaules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son regard d'aigle et son maintien fier... Il raconta qu'ayant fait partir un daim, l'animal, pour lui échapper, s'était réfugié dans un étang; il le vit nager jusqu'au milieu, et disparaître; n'ayant point de canot, il ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu élevé et attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer la véritable position du daim; enfin il le vit paraître, et l'étendit sur la rive...
--Il y a un vieux Français-canadien qui demeure avec nous,--dit Daniel Boon au capitaine Bonvouloir;--ayant quitté la France depuis bien longtemps, il sera sans doute enchanté de rencontrer un compatriote. Il exerça d'abord la médecine à Québec, engagea ensuite ses services à une compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les _pays d'en haut_[51]. Aujourd'hui, retiré de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces solitudes, entre la chasse et l'étude de l'histoire naturelle. Ce soir je vous présenterai au docteur Hiersac.
[51] Le Haut-Missoury.
Au même instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste malgré son grand âge, entra dans la cabane: les voyageurs se levèrent, et se découvrirent à son arrivée.
--Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;--nous sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous ce que nous pourrons vous offrir... Il y avait bien longtemps que je n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,--ajouta-t-il en serrant la main du capitaine Bonvouloir;--vous voyez en moi le dernier de ces _coureurs des bois_ Français-Canadiens qui osèrent, les premiers, explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais les longs voyages; maintenant, je ressemble à un vieux chêne épargné par la foudre... Les souvenirs de ma jeunesse sont restés gravés dans mon coeur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!... Je me rappelle le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une étude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongés, cadences variées, battements vifs et légers, roulades précipitées, reprises soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-même; sa voix est tour à tour pleine, grave, aiguë, perlée, étudiée, étendue; en un mot, un si faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des instruments les plus parfaits... Ces oiseaux se disputent le prix du chant avec opiniâtreté; souvent, il en coûte la vie au vaincu, qui ne cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, étudient et reçoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple écoute le maître avec une attention extrême: il répète la leçon, et se tait pour écouter encore; on reconnaît que le maître reprend et que l'élève se corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?... Aujourd'hui, descendu des hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la vallée du silence, jamais je ne reverrai le soleil du printemps!... Jamais ma tête, courbée comme les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des frimas, ne se relèvera et ne reverdira, car toute chair est comme l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe; l'herbe se sèche et la fleur tombe... Ma démarche, naguère rapide et fière comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant, à la traînée lente et tortueuse du limaçon!... car je suis vieux... bien vieux!...
[52] Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards; ils aiment les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont commencé à connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé.
LABRUYÈRE, _de l'homme_.
La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides à l'esprit qu'au visage.
L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le coeur comme dans le langage.
(LAROCHEFOUCAUD)
(_N. de l'Auteur._)
[53] Nous empruntons ces détails sur le rossignol au naturaliste latin, Pline.
[54] _Weeping-willow._
(_N. de l'Auteur._)
Un long silence succéda aux dernières paroles du docteur Canadien.
--Messieurs, il est tard et vous êtes fatigués,--dit Boon;--songeons à faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample connaissance...
Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will déroulèrent un grand nombre de peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux venus. Après un copieux souper, ils se couchèrent et dormirent d'un profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons à la bienveillante hospitalité des trois amis, et nous franchirons l'espace qui les sépare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage de notre histoire: Daniel Boon était originaire de la Caroline septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un établissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabité; il y éleva une maison fortifiée, que les émigrés appelèrent Boon'sborough; c'est, aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit être regardé comme le fondateur. Il s'y trouvait tout à fait établi en 1775 et avait pris possession des terres environnantes; il y reçut des familles d'émigrants qui augmentèrent la population de sa petite colonie. Il repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'exécution de son plan avec une constance inébranlable. On attendit sa vieillesse pour examiner ses titres à la possession des terres qu'il avait défrichées; un défaut de forme fut cause de sa ruine; au moment où il recueillait le fruit de tant de peines, dans un âge trop avancé pour qu'il pût commencer une nouvelle carrière, cet homme fut dépossédé et réduit à la misère. Considérant dès lors les liens qui l'attachaient à la société comme rompus, il dit un éternel adieu à sa famille et à ses amis, s'enfonça dans les régions immenses et à peine connues où coule le Missoury, et se bâtit une cabane sur le bord de ce fleuve...
LE CAMP D'AARON.
(Ce chapitre est dédié à Madame Julia DARST.)
On nous dit que la nature sera plus forte que nous; cette objection soulève mon âme. Ne lisons-nous pas dans les livres sacrés qu'un grain de foi soulève des montagnes? Eh bien! ce grain de foi, qu'est-ce autre chose que le génie humain, assisté de son premier ministre, la science, parvenant à l'aide de la persévérance, à dompter la création.
(M. DE LAMARTINE, _Discours du 4 mai 1846_.)
Or, il n'y avait point d'homme dans tout Israël qui fût aussi beau ni aussi bien fait que l'était Absalon; depuis la plante des pieds, jusqu'à la tête, il n'y avait pas en lui le moindre défaut. Lorsqu'il se faisait les cheveux, ce qu'il faisait une fois tous les ans, on trouvait que sa chevelure pesait deux cents sicles selon la mesure ordinaire.
(_Les Rois_. Liv. II. §14.)
CHAPITRE II.
Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui tracent les sillons de nos provinces les plus éloignées; c'est par amour pour leurs enfants qu'ils vont s'établir au milieu des bois, et recommencer la pénible carrière des défrichements. Les nouvelles terres promettent, au travail, bonheur et indépendance: mais quelles fatigues! quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Américain dans les déserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache à la main, abattant les vieux sycomores, et les remplaçant par l'humble épi de blé; il faut observer le changement qu'éprouve sa cabane lorsqu'elle devient le centre de vingt autres qui s'élèvent autour d'elle... Partout où nos colons s'établissent en nombre un peu considérable, ils portent des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des combinaisons, le courage et la persévérance dans la conduite et l'exécution, président à ces établissements. Ils s'attachent au sol par un lien étroit, et y sont, pour ainsi dire, enracinés; la relation est intime entre les terres et les propriétaires qui ont versé des sueurs pour les féconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisiveté, et voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa vie. Chez nous, l'oisiveté est également un crime, car l'homme trouve des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une si grande profusion. Si l'on veut pénétrer la sagacité qui assure aux Américains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit, les suivre dans les profondeurs des forêts, et étudier sur les lieux mêmes leur activité, et leur persévérance. En effet, l'homme placé comme cultivateur au sein des bois, passe sa vie à vaincre une foule d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son génie; il y acquiert une énergie qui le rend supérieur à l'habitant des villes: _le laboureur courbé vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se redresse que mieux devant l'ennemi_, dit Mirabeau. Mais quelles ressources dans nos territoires!... une heureuse variété dans les productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de notre union. Il était donc nécessaire, pour prospérer, de donner à nos jeunes sociétés toute l'énergie possible; il était nécessaire que les principes sages et simples qui nous gouvernent et règlent notre existence sociale, fussent établis pour le bien-être général, et que le bonheur de tous ne pût jamais être sacrifié au bien-être de quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur l'homme, la liberté et la justice, ont introduit dans nos moeurs, un esprit doux et tolérant, qui est devenu le premier trait de notre caractère national.
* * * * *
Transportons la scène à plusieurs centaines de milles du lieu que nous avons décrit dans le chapitre précédent. Une file de _waggons_ s'avançait lentement dans ces immenses régions inconnues qu'arrosent le Missoury et ses tributaires; en suivant les détours des collines, elle se déroulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en partie; puis, tout-à-coup, dans le lointain, on découvrait l'avant-garde qui marchait lentement, tandis que le corps général suivait dans le plus bel ordre: c'était des pionniers de l'Orégon. «Le prédicant américain, (dit M. Poussin), escorté de sa compagne courageuse et résignée, tous deux animés de la même foi, ont déjà franchi les montagnes rocheuses; d'autres missionnaires, préoccupés des mêmes intérêts, ont suivi les mêmes sentiers, et répandent partout avec eux la foi, la langue, l'influence, l'autorité de leur pays et de leur gouvernement... Autour d'eux viennent se réunir les enfants des forêts, pour recevoir les premières influences de la civilisation. Bientôt, quelques familles américaines, entraînées par le même sentiment de prosélytisme, sont venues se fixer également dans ces régions lointaines où elles sont destinées à devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car la vallée de la Colombia offre à l'Américain des attraits irrésistibles[55].»
[55] Voyez la question de l'Orégon par M. le major du génie, G. T. Poussin.