Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 20
D'autres sauvages, les Koriaks, par exemple, lorsqu'ils craignent quelque calamité, immolent un chien, lui arrachent les intestins, les attachent à deux perches plantées à quelque distance l'une de l'autre, et passent religieusement entre elles. Les vaines terreurs dont ils étaient agités se dissipent, quand ils ont eu le bonheur de se promener entre les entrailles d'un pauvre animal, et la superstition qui les remplit de craintes, offre elle-même des moyens faciles de les calmer... Les docteurs rendent visite aux malades, qu'ils prétendent guérir à l'aide de charmes et d'incantations; quoiqu'il en soit, ils se montrent assez habiles jongleurs; ils s'enfoncent de longs couteaux dans la gorge et répandent le sang à gros bouillons; ils s'insèrent des bâtons aigus dans le nez, ou ils rejettent, par les narines, des osselets qu'ils avaient avalés; d'autres percent leur langue d'un bâton ou se la font couper pour en rejoindre ensuite les morceaux... Tu sais, cher Charles, que la médecine, chez les Druides, était fondée uniquement sur la magie, et que les herbes employées par eux n'étaient pas douées de grandes vertus curatives. Mais leur recherche et leur préparation devaient être accompagnées d'un cérémonial bizarre et de formules mystérieuses; ces plantes étaient censées en tirer, du moins en grande partie, leurs vertus salutaires. Ainsi il fallait cueillir le _samolus_ à jeun, de la main gauche, sans le regarder, et le jeter dans les réservoirs où les bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre les épizooties.
Le jongleur, chez les sauvages de l'Amérique septentrionale, est un personnage très considéré; lorsque le pays est menacé de quelque fléau, le prophète-docteur ou maître de la pluie est consulté. A l'époque des grandes sécheresses, on lui fait des présents; il promet de la pluie, les nuages doivent éclater et le ciel fondre tout en eau: tremblez, hommes rouges! car des misérables qui vivent de votre crédulité se vantent de troubler la nature entière!... L'âme, au dire des Indiens, est une vapeur légère qui prend et conserve la forme du corps, et les traits du visage après la mort; elle se livre, dans l'autre monde, à toutes les jouissances innocentes qu'elle partageait avec le corps pendant la vie... Ces plaisirs sont éternels et tels qu'Ossian les décrit: Elles (les âmes) poursuivent les daims formés par des vapeurs, et tendent leur arc aérien; elles aiment encore les plaisirs de leur jeunesse et montent les vents avec joie[226]. C'est une âme qui tient beaucoup de la nature corporelle; elle a besoin d'arcs, de flèches, de troupeaux, et fait dans l'autre monde à peu près ce qu'elle faisait dans celui-ci... Les habitants de Formose croient à un enfer, mais c'est pour punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons, ou qui ont agi sans consulter le chant des oiseaux; ceux qui ont porté des vêtements de toile et non de soie ou qui ont mangé des huîtres sont également punis aux enfers... Ces pauvres peuples, occupés de vaines superstitions, frappés des contes effrayants qui font le sujet ordinaire de leurs entretiens, sont dupes des ridicules épouvantails que leur imagination enfante sans cesse; ils ont des visions pendant la nuit; ils voient, dans les bois, se former et se dissiper devant eux d'horribles fantômes; ils ont à lutter contre des puissances terrestres et infernales: les docteurs-jongleurs se rendent facilement maîtres de ces âmes faibles... Notre arrivée ici, mon cher Charles, fut une bonne affaire pour les sauvages qui en eurent la joie qu'on peut croire; ils ont un grand nombre de maximes qu'ils répètent à tout venant, par exemple celle-ci: «On ne quitte pas son pays pour _recevoir_ mais pour _donner_ des présents...» Le chef nous reçut debout, entouré de ses officiers; on dit ces derniers les _hommes influents_ de la tribu, bien qu'ils n'aient pas, _dans un pot, autant de farine qu'on en peut prendre avec les trois doigts_; ils étaient là, _le chapeau à la main et se tenant sur leurs membres_... On offrit des siéges (des crânes de boeufs!), on alluma le feu du conseil, et on fuma la pipe d'amitié; force nous fut d'essuyer tout au long l'énumération des bonnes qualités de chacun des guerriers présents. Cette réunion d'hommes presque nus, si féroces à la guerre, si implacables dans l'assouvissement de leur vengeance, et maintenant si doux et si tranquilles dans leur village, offrait un spectacle imposant. Les enfants sautaient de joie et exprimaient, à leur manière, le bonheur qu'ils éprouvaient de nous voir, le Sagamore (chef) nous conseilla d'adopter sa coiffure (une tête de cerf ornée de son panache), nous nous excusâmes; on nous demanda nos raisons!... Parole d'honneur, le monde devient curieux, et l'on fait, aujourd'hui, des questions qui ne se faisaient pas autrefois!...
[226] They pursue deer formed of clouds, and bend their airy bow; they still love the sports of their youth, and mount the winds with joy...
«Sur le bord étroit de cette fosse couraient des centaures armés de flèches comme ils avaient coutume de l'être sur la terre quand ils se livraient à l'exercice de la chasse... Ils s'arrêtèrent en nous voyant descendre; trois d'entre eux s'écartèrent de la troupe, armés de leurs arcs, et de leurs flèches qu'ils avaient préparés à l'avance.
(Dante. _Enfer_, ch. XII.)
Les sauvages font grand cas d'un bon estomac, d'une excellente paire de jambes et des cinq sens de nature. Ce sont les plus imprévoyants des mortels[227]; ils consomment dans un repas une prodigieuse quantité de nourriture; la cuisine d'Alcinoüs n'y suffirait point... Prêcher la sobriété à des gens qui sont dans l'abondance, ce sont injonctions incommodes et de difficile observance... On ne pourrait leur faire comprendre qu'il est sage de réserver quelques provisions pour le lendemain, «_On chassera_» est leur seule réponse. Le Sagamore (chef) m'invita à dîner: «Attila vous convie au banquet qui doit avoir lieu vers la neuvième heure du jour.» J'acceptai; Voltaire dit qu'il faut être poli et ne point refuser un dîner où l'on est prié parce que la chair est mauvaise... Le mets favori des insulaires que j'ai visités consiste en poissons qu'on laisse longtemps pourrir; quand on ouvre la fosse où ils ont été déposés, on ne trouve qu'une pâte que l'on retire avec des cuillers. L'étranger ne peut supporter l'odeur infecte de cette affreuse marmelade, mais aucun mets ne flatte plus le palais d'un Polynésien.
[227] Un Caraïbe vendait, le matin, son lit de coton, et venait pleurer pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin pour la nuit prochaine.
Chaque peuple a sa manière de recevoir les étrangers. Un navigateur reçut un singulier hommage aux îles Kazegut. Il traitait un seigneur africain à son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq insulaires dont l'un, étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en tenant un coq d'une main et un couteau de l'autre. Il se mit à genoux devant le navigateur sans prononcer un seul mot; il se leva ensuite, et se retournant vers l'Est, il coupa la gorge du coq; il se remit à genoux, et fit tomber quelques gouttes de sang sur les pieds de l'amiral... Il alla répéter cette cérémonie au pied du grand mât et de la pompe, et présenta ensuite le coq au navigateur qui lui demanda l'explication de cette conduite; l'insulaire répondit que les habitants de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer, et que le mât était une divinité qui faisait mouvoir le vaisseau; quant à la pompe, ils la considéraient comme quelque chose d'extraordinaire, puisqu'elle faisait monter l'eau dont la propriété naturelle était de descendre... Le capitaine Philips fut bien accueilli par les Africains; les nobles ou _Rabaschirs_ le reçurent à la porte du palais du roi et le saluèrent à la mode ordinaire du pays, c'est-à-dire en faisant _claquer_ d'abord leurs doigts, et lui serrant ensuite la main avec beaucoup d'amitié... Les habitants de Calicut secouaient une éponge trempée dans une fontaine sur les étrangers qui leur rendent visite, et leur donnaient ensuite de la cendre... Ce qui voulait dire: «Sois le bien venu, prends place auprès du feu, et bois si tu as soif; nous pourvoierons à tous tes besoins.»
Les peuples sauvages sont très hospitaliers; quand ils voyagent, un cheval, des habits, des armes composent tout leur bagage; s'ils découvrent dans le désert, la tente d'un inconnu, ils sont contents; c'est la demeure d'un frère, d'un ami, qui partagera avec eux tout ce qu'il possède... Je fus exact au rendez-vous; la modestie, cher Charles, défend à ma sincérité de te dire l'excès de considération qu'on eut pour moi... Je ne te décrirai pas la salle du festin (la maison d'Antenor avait une peau de léopard suspendue à la porte, signal pour avertir les Grecs de respecter cet asyle)... Les guerriers étaient majestueusement accroupis, et fumaient leur pipe avec le grave cérémonial si cher aux Indiens. Au premier abord, je fus un peu déconcerté par la taciturnité de mes hôtes, mais peu à peu ils se montrèrent affables; le chef surtout est un bon vivant, le plus sociable des hommes. Il avait nom (_esquisito nombre_) Hoschegaseugah; J'entrai dans la salle du festin; on y fricassait, on se ruait en cuisine; Les convives firent cercle autour d'une marmite qui bouillait au milieu de la chaume enfumée; je crus d'abord qu'il s'agissait de quelque manoeuvre cabalistique... nenni!... c'était un mets rare qu'on me réservait... une citrouille bouillie!!!... Mon hôte me mit en main une baguette empennée, vulgairement appelée flèche, et je fus invité à _travailler_ pour mon propre compte,... je te laisse à penser quelle fête!!... Quand un habitant du Kamchatka traite un de ses amis, il prend lui-même un gros morceau de lard, le lui enfonce dans la bouche, et coupe ce qui n'y peut entrer... c'est une des grandes politesses du pays. Enfin, repu comme un boa, je jetai des regards furtifs autour de moi, bien décidé à ne pas laisser échapper l'occasion de faire une honorable et silencieuse retraite; mais point de mouvement rétrograde possible; il fallut prendre l'écuelle aux dents, et faire paroli à une dizaine de convives bien endentés, ayant tous un appétit proportionné à la quantité de mets qu'il s'agissait d'absorber. On fuma ensuite; jamais les sauvages ne prennent le calumet sans en offrir les prémices au Grand-Esprit, ou à ses Manitous (esprits de second ordre, êtres intermédiaires entre les hommes et la divinité). Mais parlons des femmes sauvages. Les _squaws_ déploient plus de vivacité que les hommes; cependant elles partagent les malheurs de l'asservissement auquel le beau sexe est condamné chez la plupart des peuples où la civilisation est imparfaite... Les hommes considèrent l'agriculture comme une occupation vile, parce qu'il leur faut des dangers pour ennoblir leurs travaux... Lorsque rien ne les force au mouvement, ils restent assis auprès du feu, et écoutent les histoires merveilleuses de leurs conteurs... Ce sont les Germains de Tacite. «Lorsqu'ils ne sont point à la guerre, ils chassent quelquefois, et le plus souvent, ils restent oisifs, car ils aiment à dormir et à manger (_dediti somno ciboque_)... Les plus braves et les plus belliqueux ne font rien, laissant la conduite de leur famille, de leur maison et de leurs champs, aux femmes et aux vieillards, aux plus faibles de leurs parents; ils vivent en quelque sorte engourdis, et c'est un étrange contraste de leur nature, que ces mêmes hommes aiment ainsi la paresse, et haïssent le repos.»[228]
[228] Tacite. De moribus Germanorum.
... Quand les femmes crient famine, les hommes courent les bois, poursuivent les bêtes fauves, traversent, dans de frêles canots, des torrents dangereux, gravissent les sommets escarpés, couchent sur la neige, endurent la faim, la soif, l'insomnie, et s'exposent à mille dangers pour pourvoir aux besoins de leurs familles... Les femmes restent au village, cultivent la terre, préparent les mets, tannent les peaux, nourrissent les enfants, leur enseignent à tirer de l'arc, à nager... Elles doivent aussi remarquer avec soin ce qui se passe aux conseils, et l'apprendre par tradition à leurs enfants; elles conservent le souvenir des hauts faits de leurs pères, et des traités qui ont été conclus cent ans auparavant... Les sauvages ne donnent point à leurs femmes ces marques de tendresse qui sont en usage en Europe; mais cette indifférence, dit Thomas Jefferson[229], est l'effet de leurs moeurs, et non d'aucun vice de leur nature; ils ne connaissent qu'une passion, celle de la guerre; la guerre est, chez eux, le chemin de la gloire dans l'opinion des hommes, et c'est par la guerre qu'ils obtiennent l'admiration des femmes; c'est là le but de toute leur éducation; leurs exploits ne servent qu'à convaincre leurs parents, leurs amis, et le conseil de leur nation, qu'ils méritent d'être admis au nombre des guerriers... Parmi eux, un guerrier célèbre est plus souvent courtisé par les femmes, qu'il n'a besoin de leur faire sa cour; et recevoir leurs avances est une gloire que les plus braves ambitionnent. L'histoire de Booz et de Ruth se renouvelle souvent ici. Les larmes, réelles ou affectées, ne manquent pas aux sauvages, aucun peuple ne pourrait lutter avec eux, s'il s'agissait de pleurer _abondamment_ et _amèrement_ la perte d'un parent ou d'un ami; ils vont même, à des époques fixes, hurler et se lamenter sur la tombe des défunts. Nous entendons souvent des gémissements au point du jour, dans les environs du village; ces cris proviennent de quelque hutte, dont les habitants pleurent un parent tué à la guerre... il y a cinquante ans!... Je vis une jeune veuve, mon cher Charles, qui trois jours après avoir perdu son chasseur (mari) se pressait d'user pour ainsi dire son deuil, en s'arrachant les cheveux; elle faisait couler ses larmes abondamment, afin qu'elle pût éprouver une grande douleur en un court espace de temps et épouser... le soir même... un jeune guerrier qu'elle aimait!...[230] Les peuples sauvages ont de singulières coutumes, n'est-ce pas?... Au Brésil, par exemple, un _écart_ de la raison avait établi que le mari se coucherait à la place de sa femme qui aurait donné un défenseur à la patrie; et qu'il recevrait, là, les visites de ses parents et amis: on le traitait, on l'_alimentait_, comme si c'eût été lui qui fût accouché... O moeurs!...
[229] Notes on Virginia.
[230] Chez les Hottentots, une veuve qui se remarie est obligée de se couper la jointure du petit doigt, et de continuer la même opération aux doigts suivants, chaque fois qu'elle contracte de nouveaux liens.
Quant aux mariages, la première démarche que fait un jeune guerrier, c'est de présenter à la fille qu'il voudrait épouser, un tison enflammé; si elle souffle dessus, c'est lui faire entendre qu'elle ne désapprouve pas sa démarche, et qu'il peut espérer; alors il entonne son chant de guerre, c'est-à-dire, il fait, en chantant, le récit de ses prouesses, des dangers qu'il a courus, des chevelures qu'il a enlevées. «Voilà mon tison, dit-il, à la fille qu'il aime; je l'ai pris de mon feu, et non de celui d'un autre. Ouvre la bouche, souffles-y l'_haleine du consentement_, tu me rendras content. Tu baisses les yeux?... je continue. Pour te convaincre que je suis un brave, regarde le manche de ce _tomahawck_; voilà les marques de sept chevelures sanglantes. Mais si, comme un nuage noir et épais, qui tout à coup obscurcit la lumière du soleil, le doute venait voiler ton esprit, suis moi, je te les montrerai. Tu y verras aussi de la viande fumée, du poisson grillé, et des peaux d'ours. Veux-tu avoir pour mari, un guerrier? prends-moi: j'en vaux bien un autre. Veux-tu un chasseur infatigable? prends moi, tu verras si jamais la faim vient frapper à ta porte. Si l'eau des nuages, ou le froid de l'hiver entrent dans ton wigwham (hutte), je saurai bien les en chasser; l'écorce de bouleau ne manque pas dans les bois, et voilà mes dix doigts. Quant à ta chaudière, elle sera toujours pleine, et ton feu bien allumé... Tu ne dis rien?... je m'arrête. Puis-je revenir encore te présenter mon tison?...--Oui...»
Rien n'excite plus l'admiration des squaws, et ne les conduit plus promptement à l'amour; voilà pourquoi, les jeunes gens, avant de présenter le tison enflammé, ont un si grand désir de se distinguer: «Dites moi, madame, qui faut il que je tue pour vous faire ma cour?»
Les préliminaires de mariage chez les habitants du Kamchatka, sont bizarres; le Kamchadale choisit ordinairement son épouse dans une famille voisine; il se rend chez sa maîtresse et sollicite le bonheur de travailler pour ses parents; il s'étudie à leur montrer son zèle, sa diligence et son adresse; telles étaient les moeurs patriarchales; Jacob servit sept ans pour mériter Rachel. Si l'amant déplaît, il perd ses peines... mais s'il est agréé, il obtient la faveur de _toucher_ sa maîtresse; c'est en quoi consiste la difficulté, _that's the rub_,... comme dit Hamlet. Ses efforts sont quelquefois inutiles; en effet, dès qu'on lui accorde la permission de toucher sa Dulcinée, celle-ci est mise sous la garde de toutes les femmes de l'habitation. Les sévères duègnes ne la quittent plus d'un instant; plus l'amant est habile à poursuivre sa fiancée, plus elles sont alertes à le repousser; d'ailleurs la fille, qui n'est jamais seule, pousse des cris dès qu'elle l'aperçoit; les femmes accourent, se jettent sur lui, le saisissent par les cheveux, le mordent et l'égratignent; au lieu de la victoire qu'il espérait, il ne remporte que des meurtrissures. Cette comédie dure souvent des années entières: _Point de franche lipée, tout à la pointe de l'épée_... Maltraité, battu, l'amant est longtemps à se rétablir, et ne guérit que pour livrer de nouveaux assauts et essuyer de nouvelles défaites; quelquefois, après sept années de tentatives toujours renouvelées et toujours malheureuses, il se fait jeter par les fenêtres.
Les ouvertures et les propositions de mariage, chez les Hottentots, sont l'office du père ou du plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au plus proche parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée, à moins qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement. Si la jeune _personne_ n'a aucune inclination pour le mari qu'on lui propose, il ne lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui, c'est de lui faire une visite, les parents étant présents (ante ora parentum); pendant cette visite, les deux amants se _pincent_, se _chatouillent_ et se _fouettent_! (O moeurs!...) La jeune fille devient libre si elle résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme l'emporte, comme il arrive presque toujours, elle est obligée de l'épouser.
Bien que les sauvages affectent de n'avoir point de jalousie, ils ne laissent pas d'y être extrêmement sensibles. Un guerrier indien, mécontent de sa femme, dissimula son ressentiment et la mena à la chasse comme il en avait l'habitude. L'année était bonne, le gibier abondait. Le mari, quoique bon chasseur, prétendait ne pouvoir rien trouver, et alléguait pour raison qu'il fallait qu'on eût jeté quelque sort sur lui. La femme cria famine; le mari lui dit qu'il avait eu un songe, et que le Manitou lui avait ordonné de traiter sa femme en esclave. Celle-ci, qui croyait qu'on pouvait éluder ce songe (ce qu'ils font parfois), supplia son mari de l'accomplir. Il n'y manqua pas. Dès la nuit suivante, il attaqua sa propre cabane comme l'eût fait un ennemi, s'empara de sa femme, la lia à un arbre, alluma un grand feu et fit rougir des fers pour la torturer; mais loin d'en rester là, il lui reprocha ses infidélités, vraies ou prétendues, et la brûla à petit feu. Le frère de la femme arriva sur ces entrefaites, et tua le féroce mari; mais sa soeur était dans un état si désespérant, qu'il crut devoir abréger ses souffrances; il la poignarda, lui rendit les derniers devoirs, et reprit la route du village, où il fit le récit de cette triste aventure.
Chez ces peuples, les choses ne se passent pas précisément comme chez nous. Au Kamchatka (j'admire le code moral de ce pays), au Kamchatka, l'époux outragé (je veux parler de l'_outrage_ par excellence; le curé de Meudon, Rabelais, eût rendu la _chose_ par un seul mot), l'époux outragé, dis-je, cherche à se venger sur l'amant de sa femme; il le provoque en duel (duel _singulier_!), les deux champions se dépouillent de leurs habits. L'agresseur (au Kamchatka, c'est le mari!), l'agresseur laisse à son adversaire l'_avantage_ de porter les premiers coups; l'honneur le veut ainsi dans ce pays-là; le mari tend donc le dos, se courbe et reçoit sur l'échine trois coups d'un fort bâton, ou plutôt d'une espèce de massue de la grosseur du bras. Il prend le bâton à son tour, et non moins animé par la douleur qu'irrité de l'affront qu'il a reçu, il donne le même nombre de coups à son ennemi; ainsi l'offenseur... _heureux_... et le _malheureux_ offensé frappe et est frappé alternativement jusqu'à trois fois; il arrive souvent que l'un des combattants reste sur la place. Si, cependant, l'on préfère son dos à son honneur et à sa gloire, on peut transiger avec l'époux offensé, mais c'est lui qui dicte les conditions; il demande ordinairement des habits, des pelleteries, des provisions de bouche (des provisions de bouche!!!) et autres choses semblables... Dans les pays civilisés, on n'en est pas quitte à si bon marché; les maris sont exigeants; outre les coups de bâton, on paie toujours bien cher des succès de ce genre... C'est juste, après tout: «Buvez l'eau de votre citerne et des ruisseaux de votre fontaine,» nous dit le sage Salomon[231].
[231] Bible. _Proverbes de Salomon_, chap. V, § 2 (Qu'on doit s'attacher à sa femme).
Cependant Juvénal dit quelque part que «l'on a vu souvent des liens mal noués et près de se dissoudre, resserrés par un robuste médiateur.»... L'illustre latin n'entendait pas précisément une médiation dans le genre de celle de M. Robert dans la comédie de Molière.
Mais terminons ici cette lettre déjà bien longue... Cher Charles, si jamais tu portes ta peau d'ours vers l'Orégon, tu passeras par le village de Wilhemette; avant d'y allumer ton feu, informe-toi de la cabane d'Achille Bonvouloir; tu trouveras un abri sous son _écorce_ pour y reposer tes _os_; cependant rassure-toi, ami; le Français sera intrépide voyageur, mais qu'on ne lui enlève pas l'espoir de revoir la mère-patrie... Adieu, cher Charles; puisse Manitou, le Grand-Esprit, te souffler un bon vent et de bonnes pensées; puisses-tu, dans tes voyages, trouver, tous les soirs, un abri pour ton canot, du bois pour allumer ton feu et (si le gibier est rare) du poisson pour te nourrir. Qu'à ton retour chez toi, la santé, tes parents et tes amis te prennent cordialement par la main.
Telles sont mes paroles que je confirme par trois tailles sur l'écorce du sycomore qui m'abrite.
Adieu.
_Forget me not._
CONCLUSION.
Dès la première aube du jour, Daniel Boon, le docteur Hiersac et le Natchez Whip-Poor-Will étaient sur pieds; après avoir fait leurs préparatifs de départ, les trois amis se rendirent auprès des pionniers pour leur faire leurs adieux; chacun eût voulu pouvoir retarder le moment de la séparation...