Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 2
«Si j'avais l'honneur d'être sénateur au congrès des États-Unis (fait-il dire à un de ses héros), je m'occuperais _spécialement_ de rassembler tous les serpents à sonnettes de notre continent pour les expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et dont les États transatlantiques se purgent à leur grand bien...» Il est vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Américains; ont-ils tort d'être vigilants?... Dernièrement le consul américain, en Allemagne, mit opposition au départ de dix criminels qu'on envoyait aux États-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), «ils étaient munis de certificats constatant leur _honorabilité_; c'étaient des _Gentlemen_, en un mot.»
Charles D***.
Paris, ce 10 septembre 1847.
A M. Charles D***.
Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre: le WHIP-POOR-WILL, ou _les Pionniers de l'Oregon_; tu le sais «_je ne suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains_,» et si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à ses dépens.--Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?... pourquoi tant citer?--Quelle nécessité! bon Dieu!... impitoyable censeur! j'ai entendu dire «_qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir écrit, au moins un livre_.» Quant aux citations, chacun, dans la _machine ronde_, tient à faire parade de sa science, afin que le Public, (il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le Public sache qu'ils ont lu les livres de _haute graisse_ comme les qualifie Rabelais... _Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme s'est pénétrée!_ s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes... Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles, que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du stoïcien Zénon, se purgea... l'estomac... avec de l'ellébore blanc, de peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de l'esprit: _superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et constantiam vigoremque mentis labefaceret_... D'ailleurs je suis nouveau venu dans la République... des lettres, et, comme Ésope, je demande à être traité _doucement_... je me chargerais volontiers du panier aux provisions... Oui... mais Voltaire dit «_que la condition de l'homme de lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa volonté... et il faut que le pauvre animal porte tout_.»
Adieu, ton ami,
AMÉDÉE BOUIS.
Paris, ce 4 juillet 1847.
LE WIGWHAM DES TROIS AMIS.
Il faut bien, pourtant, que les Français vaillent quelque chose, puisque les étrangers viennent encore s'instruire chez eux.
(VOLTAIRE.)
Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses lectures, doit produire le chaos; mais enfin dans ce chaos, il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge, et qui diminue en avançant dans la vie.
(M. DE CHATEAUBRIAND.)
A chanter l'exilé rend sa peine légère; Oh! laissez-moi chanter sur la rive étrangère!... Raisonne, ô lyre! amis, écoutez: l'Orient!... Voyez-vous à ce mot, ce ciel pur et riant?
(M. ALFRED MERCIER, Américain.)
Il chante... la chanson vibre au loin dans l'espace; on dirait un oiseau!
La pirogue bouillonne, écume, glisse et passe comme un poisson sous l'eau.
(_Les Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE, Américain.)
Arbres, plantes et fleurs qui vous montrez en cet endroit si hauts, si verts et si brillants, écoutez, si vous prenez plaisir à mon malheur, écoutez mes plaintes.
(DON QUICHOTTE.)
CHAPITRE PREMIER.
Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous élancer au milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques réflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pères fuyant la persécution, et leur livra le magnifique héritage de leurs propres ancêtres; ils ne sont plus ces temps où ils étaient seuls maîtres des solitudes que nous allons parcourir!... où les fleuves de la vaste Amérique ne coulaient que pour eux!... assis aux rochers paternels, dans les profondeurs des forêts, ils restent fidèles à la poétique indépendance de la vie barbare jusqu'à ce que la civilisation les refoule plus loin; là, insensibles à tout ce que nous appelons pouvoir; dédaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils prennent la vie telle qu'elle se présente, et en supportent les vicissitudes avec fermeté... Encore quelques années et il n'existera d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donnés par eux aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophées de la victoire que l'homme, réuni en société, remporte sur la nature!... Nous n'entrerons point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amérique septentrionale, origine enveloppée d'une fabuleuse obscurité; nous ne chercherons point quels ont été leurs rapports avec les habitants de l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le débris d'une ancienne civilisation. L'opinion la plus accréditée parmi les érudits, place le berceau de ces peuples au-delà du vent du nord, sur un sol glacé; en effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, des traditions analogues à celles de la famille asiatique, à laquelle ils doivent la plupart de leurs idées religieuses. D'ailleurs, l'esprit de système a exagéré, tantôt les similitudes, tantôt les différences, qu'on a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces analogies sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme un pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles ne prouvent que des communications isolées et des migrations partielles; l'enchaînement géographique leur manque presque entièrement, et sans cet enchaînement comment en ferait-on la base d'une conclusion?... La vie précaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec les animaux féroces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile, sans protection, les besoins l'assiégent; cependant cette existence de combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour satisfaire ses appétits grossiers, les ressources de la force, de l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans lendemain, a toujours une répugnance marquée aux idées de discipline et d'ordre; à chaque combat elle joue son existence. On demande si les tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systèmes de civilisation établis?... Nous pensons que cette instabilité de fortune, ces habitudes nomades qui rendent impossible la société un peu étendue et permanente, font que la destinée de la partie sauvage de l'humanité est attachée à la destinée de la partie civilisée... Les habitants de l'Asie menacèrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les pâtres orientaux, faibles et défendus par leur seule misère, ont oublié leurs anciennes moeurs, leur férocité, leur courage: ils languissent sous la tutelle des peuples d'Occident.
Mais en est-il de même des peuples sauvages de l'Amérique septentrionale?... Non. On espérait qu'avec le secours de la religion et de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin à cultiver les terres qu'ils s'étaient réservées, et multiplieraient au sein de l'abondance et de la paix; ces espérances, inspirées par l'amour de la justice et de l'humanité, s'évanouirent après quelques années d'essais infructueux: en cessant d'être chasseurs, les indigènes devinrent indolents, insensibles à l'aiguillon des désirs et de l'émulation, et toujours aussi imprévoyants que dans leurs forêts. De tant de familles devenues cultivatrices, pas une ne s'est élevée à l'aisance; toutes se sont éteintes, tandis que le nombre des blancs a augmenté au-delà de ce qu'on avait encore vu dans les temps modernes, Repoussées par les Américains, les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest, et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoulées par la masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à leur tour.
Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers colons; elles les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur conquête, et les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes admirablement organisés, race active, infatigable, amie de l'indépendance et des hasards: ce sont les futurs conquérants de l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!... les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville éternelle, allèrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote «_pour qui le monde s'étendit, afin de lui procurer un nouveau genre de grandeur_[13]!...» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui n'avez point cultivé les arts, et qui n'avez point fatigué la terre du poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des malheureux!... Passez, peuples sauvages!... Telle est votre destinée! Les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[14]!»
[13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu.
[14] Bible: _Les Rois_.
Aujourd'hui, la plupart des propriétés de l'Ouest des États-Unis sont entre les mains des habitants de l'Est, et les émigrations qui se font sans cesse des États atlantiques aux nouveaux établissements, entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frères de l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'était de la métropole que les colonies recevaient leur pontife et le feu sacré; non, rien ne pourra empêcher les Américains de se précipiter vers l'Oregon; notre pays est comme ce vase de la mythologie galloise «_où bouillait et débordait sans cesse la vie_.» Déjà nos pionniers sont aux lieux où le fleuve Missoury roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!... comme il lutte contre des forêts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles excitent son impétuosité; alors, il prend un élan impossible à décrire: on le voit glisser sur la pente de l'abîme, se tordre dans les sinuosités du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos, les vagues étouffées refluent en tourbillons contre les flots qui les suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le fleuve, précipitant sa course victorieuse à travers ce dédale d'écueils, reçoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court à la mer où il n'arrivera pas; le majestueux Père-des-eaux (le Mississippi) absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires pour arriver avec plus de dignité à l'Océan... Autrefois, de hardis Français explorèrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient gaîment nos fleuves, et leurs joyeux refrains éveillaient les échos de nos forêts; les Américains, _se jouant de l'impossible_[15], marchent sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la vieille Europe nous crie de nous arrêter!... le pouvons-nous?... une main nous pousse!... une voix nous répète sans cesse ces paroles de l'ange au Patriarche. «Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu où vous êtes, au septentrion et au midi, à l'orient et à l'occident!... Je vous donnerai, à vous et à votre postérité, tout ce pays que vous voyez; je multiplierai votre race comme la poussière de la terre; si quelqu'un d'entre les hommes peut compter la poussière de la terre, il pourra aussi compter le nombre de vos descendants[16]!»
[15] _To Trample on impossibilities_: expression de lord Chatam.
[16] Bible: _La Genèse_.
* * * * *
C'était au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renommés pour leur légèreté; l'un d'eux était un habitant des frontières, être isolé et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en société intime avec la nature dans ces retraites cachées et solitaires; cet homme, chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait les pics des monts et les précipices comme les panthères. Son compagnon était un jeune sauvage Natchez; sa tête était rasée à l'exception de la _mèche chevaleresque_ (Scalp lock); cet enfant des forêts était armé, suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le _sentier de guerre_. Sur un côté de sa figure était son totem, l'oiseau _whip-poor-will_[17]; les indiens disent que ceux qui ont le même _totem_ sont tenus, en toutes circonstances, et lors même qu'ils seraient de tribus ennemies, de se traiter en frères; cette institution est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de changer de _totem_, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement obligés de se questionner à cet égard[18].
[17] Le whip-poor-will, oiseau d'Amérique: les Sauvages croient reconnaître, dans ses cris plaintifs, l'expression de douleur de leurs ancêtres chassés par les colons venus d'Angleterre.
(_Note de l'Auteur._)
[18] Cette coutume rappelle ce trait que les chants germaniques ont exprimé dans le _Niebelungen_, quand Markgraf Rüdiger attaque les Burgundes qu'il aime; il verse des larmes en combattant Hagen et lui dit:
Wie gerne ich dir wære gut mit meinem schilde, Forst ich dir'n beiten vor Chriemhilde! Doch nim du in hin Hagene unt tragen ander hant: Hei, soldestu in füren heim in der Burgunden lant!
Je te donnerais volontiers mon bouclier Si j'osais te l'offrir devant Chriemhilde: N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras: Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des Burgundes.
_Der Niebelungen_.
La pirogue[19] glissait rapidement sous les vigoureux efforts du jeune sauvage habile à manier la pagaye. Les deux amis reprirent leur conversation un moment interrompue...
[19] _Pirogue_, canot indien.
(_N. de l'Aut._)
--D'accord, Whip-Poor-Will;--dit le vieillard qui connaissait le penchant du Natchez à lui communiquer ses idées dans les circonstances importantes.--Ce que tu me disais tout à l'heure peut être vrai; il est possible que le monde que nous habitons soit porté par une tortue; mais vos pères ne vous disent pas comment les hommes y vivaient; les nôtres nous apprennent que le premier homme et la première _squaw_ (femme) avaient été placés par leur créateur, dans une prairie délicieuse, où il y avait toutes sortes de fruits, mais il leur avait défendu de manger de ceux du pommier qui s'y trouvait; cependant la _squaw_ en mangea, et en fit manger au chasseur; alors le Grand-Esprit, irrité, les renvoya du jardin...
--Il fit bien, Daniel;--dit le Natchez.
--Voilà l'histoire telle que nos ancêtres nous l'ont apprise; mais dis-moi, Whip-Poor-Will, comment vivaient vos pères, autrefois.
Le Natchez se disposa à répondre à cette demande d'une manière satisfaisante; pendant quelques minutes il dirigea le canot en gardant un profond silence, et les yeux baissés, comme pour recueillir ses idées; tirant ensuite la pagaye hors de l'eau, il la déposa à ses côtés dans la pirogue, et jeta un regard sur la rive pour s'assurer s'ils ne couraient aucun danger; il alluma ensuite son _opwâgun_ (pipe) le présenta au vieillard, et lui dit:
--Daniel, donne-moi ta main, et fume dans mon _opwâgun_ pendant que je te raconterai ce que nous ont appris nos pères; cet _opwâgun_ est celui d'un jeune guerrier; il t'inspirera de bonnes pensées.
Le Natchez tendit la pipe au vieillard après en avoir aspiré lui-même quelques bouffées, et lui donna aussi quelques grains de _wampum_; il se fit un nouveau silence pendant lequel le guerrier se mit à réfléchir, la tête appuyée dans ses mains... Disons quelques mots du _wampum_: ce sont des coquillages taillés d'une manière régulière; pris séparément, ces petits cylindres peuvent être considérés comme la monnaie courante des sauvages; donnés après une promesse, un traité, un marché, un acte d'adoption, un discours, ils en sont considérés comme la garantie.
--Daniel, je te donne encore un grain de _wampum_ afin que tu m'entendes mieux--dit le jeune sauvage en rompant le silence,--Ecoute-moi, Daniel; ce que tu m'as dit est gravé dans mon esprit;--le Natchez se leva, prit l'attitude de ceux qui haranguent, et raconta les traditions conservées par les sachems.[20]--Dans les premiers temps, dit-il, nos pères n'avaient que la chair des bêtes fauves pour subsistance; leurs _squaws_[21] et leurs _papouses_[22] mouraient de faim. Un jour, deux de nos guerriers allèrent à la chasse et tuèrent un daim; ils allumèrent un grand feu, et firent rôtir les morceaux les plus délicats de l'animal; au moment où ils allaient satisfaire leur appétit, ils virent une vierge qui descendit des nuages, et alla s'asseoir sur le sommet d'une colline voisine: «C'est un esprit qui veut manger de notre venaison[23], se dirent-ils; offrons-lui en.» Ils présentèrent, à la vierge, la langue du daim; elle fut fort satisfaite de leur offrande. «Votre vertu mérite une récompense, leur dit-elle; revenez ici après _treize lunes_[24], et vous y trouverez quelque chose qui vous sera d'un grand secours pour vous nourrir, vous, vos _squaws_ et vos _papouses_, jusqu'aux dernières générations.» La vierge disparut ensuite. Nos chasseurs retournèrent, après treize lunes, et trouvèrent, sur la colline, beaucoup de plantes et de fruits qu'ils ne connaissaient pas. Là où la main droite de la vierge avait touché la terre, ils virent du maïz en pleine maturité; là où elle avait placé sa main gauche, les deux guerriers trouvèrent toutes sortes de légumes...
[20] Vieillards.
[21] Femmes.
[22] Enfants.
[23] Venaison. Chair de bêtes fauves.
(_N. de l'Aut._)
[24] Treize jours.
--Natchez, ceci est une fable inventée par vos jongleurs,--observa le vieux chasseur blanc, qui, jusque-là, avait écouté avec la plus grande attention.
--Puisque les _Peaux-rouges_[25] croient tout ce que vous leur dites, pourquoi ne pas croire aussi ce que nous vous disons? Nos docteurs disaient la vérité alors, mais les _Visages-pâles_[26] leur firent boire de _l'eau-de-feu_[27], et ils devinrent trompeurs...
[25] Les sauvages.
[26] Les blancs.
[27] Eaux-de-vie.
--Enfin, je veux bien que vos pères aient dit la vérité, Whip-Poor-Will; mais les Mandanes[28] racontent la chose différemment. Toute la nation des _Peaux-rouges_, disent-ils, habitait un village souterrain, auprès d'un grand lac. Une vigne étendait ses racines jusqu'à leur demeure et leur laissait apercevoir le jour. Quelques-uns des plus hardis grimpèrent au haut de la vigne et furent charmés de voir une terre riche en fruits de toute espèce. De retour au village, ils firent goûter à leurs amis les raisins qu'ils avaient cueillis, et tout le monde en fut si enchanté qu'on résolut de quitter cette demeure sombre pour la belle contrée d'en haut: chasseurs, squaws et papouses, tous montèrent le long du ceps; quand la moitié de la peuplade fut arrivée sur la terre que nous habitons, une grosse squaw, en voulant faire comme les autres cassa la vigne par son poids, et priva ainsi le reste de la nation de la clarté du soleil... Mais dis-moi, Whip-Poor-Will, que vous ont transmis vos pères sur la première apparition des Anglais en Amérique?
[28] _Mandanes_, tribu sauvage de l'Amérique septentrionale.
--Quand les frères de Miquon[29] arrivèrent ici dans de grosses cabanes qui vont sur l'eau, et qui ont des ailes, ils étaient en petit nombre et bien pauvres; ils nous demandèrent d'abord un peu de terre pour cultiver le riz et le tabac. On leur en donna... Plus tard, ils nous en demandèrent encore, et nous offrirent, en retour, des étoffes... Nous consentîmes à faire un échange avec eux...
[29] Guillaume Penn.
--Très bien, Natchez, très bien; mais les Anglais reprochent aux Peaux-rouges d'avoir voulu reprendre leurs terres, une fois les étoffes usées, et l'eau-de-feu consommée...
--Les Peaux-rouges s'aperçurent qu'on les avait trompés; ils _brisèrent le calumet_ de paix, et déterrèrent le _tomahawck_[39] pour combattre leurs persécuteurs. Le monde est grand; pourquoi les hommes blancs et les hommes rouges se font-ils la guerre? Où est le village des Natchez?... Les bois y sont, mais il n'y a plus de _wigwhams_[40]; le feu a effacé de la terre les traces de mon peuple; mes yeux ne peuvent plus les voir!... Cependant la main du Grand-Esprit avait placé nos pères dans une terre fertile!... Daniel, on ne peut dire le jour où je serai couché sur la mousse comme une branche desséchée; mes ossements blanchiront, peut-être, sous la voûte de quelque forêt; les feuilles tomberont et couvriront mon corps, car mon peuple est dispersé comme le sable que le vent balaie devant lui!... Daniel, ne vois-tu pas comme les visages-pâles multiplient sur les bords de nos grandes rivières?... La terre d'où ils viennent est donc une mauvaise terre?... sans soleil, peut-être, sans lune, sans gibier?... Les prairies du _Point du Jour_[41] ne nourrissent donc pas de daims?... Le Grand-Esprit les en a-t-il chassés? Sans cela, pourquoi les visages-pâles auraient-ils abandonné leurs _wigwhams_ et les ossements de leurs pères?... Ils quittent leur soleil sans savoir s'ils en trouveront là où ils vont...
[39] Le _Calumet_ est une pipe indienne longue de quatre pieds: en temps de guerre, on l'orne d'un mélange particulier de plumes; l'envoyé ou l'ambassadeur qui le porte jouit de la plus parfaite sécurité en pays ennemi; à la vue du calumet les haines et les vengeances se taisent. On le revêt de plumes rouges en temps de guerre.
Le _Tomahawck_ est une petite hache, dont la contre-partie est un morceau de fer octogone et creux; les sauvages s'en servent aussi pour fumer. C'est sur le manche de cette arme qu'ils marquent le nombre de chevelures qu'ils ont enlevées, ainsi que celui des ennemis qu'ils ont tués... _Briser le calumet de paix_, et _déterrer le tomahawck_ équivalent chez ces peuples à une déclaration de guerre.
[40] Huttes, cabanes.
[41] L'Europe, qui est à l'orient relativement à l'Amérique.
(_Note de l'Aut._)
--Whip-Poor-Will, peux-tu empêcher la neige de tomber, quand le vent du nord-ouest l'apporte?... Ce que le Grand-Esprit a fait, est fait; ni les visages-pâles, ni les peaux-rouges, ne peuvent le détruire... Quand le vent souffle c'est sa parole et sa volonté; n'est-ce pas le vent qui amena les hommes blancs?...
--Oui, Daniel,--répondit le Natchez,--et nous devons leur faire place, car ils sont unis comme une corde, et les hommes rouges divisés comme des branches... Quand je quittai le pays des Natchez, nous avions tous tiré nos couteaux;... tu connais mes malheurs...
--Oui; tout vient, tout passe, Natchez; tu avais une _squaw_ (femme)... _elle est partie pour l'ouest_[42]; il faut en prendre une autre...
[42] Partir pour l'Ouest: _mourir_.