Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon

Part 19

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Les sommets granitiques des monts-rocheux sont nus et arides, mais plusieurs des Cordillères inférieures sont revêtues de bruyères, de pins, de chênes et de cèdres; quelques unes des vallées sont semées de pierres brisées qui ont évidemment une origine volcanique; les rocs environnants portent le même caractère, et l'on découvre, sur les cimes élevées, des vestiges de cratères éteints[212]. Les sauvages des prairies de l'Ouest placent dans ces régions leurs heureux _terrains de chasse_, leur pays idéal, et croient que Wacondah, le _maître de la vie_, (c'est ainsi qu'ils désignent l'Etre suprême) y fait sa résidence. Là aussi se trouve la terre des âmes, où s'élève la cité des esprits _francs_ et _généreux_. Ceux des chasseurs sauvages qui, pendant leur existence, ont satisfait le maître de la vie, y jouissent après leur mort, de toutes sortes de délices. Quelques uns de leurs docteurs pensent néanmoins, qu'ils seront obligés de voyager vers ces monts redoutables, et de gravir un de leurs pics les plus âpres et les plus élevés, malgré les rocs, les neiges et les torrents bondissants. Après de pénibles efforts, ils parviendront au sommet d'où l'on découvre la _terre des âmes_; de là, ils verront aussi les heureux pays de chasse et les âmes des braves; elles reposent sous des tentes au bord des clairs ruisseaux, ou s'amusent à poursuivre les troupeaux de buffalos, d'élans et de daims, qui ont été tués sur la terre. Il sera permis, à ceux des sauvages qui se seront bien conduits, de descendre et de goûter les plaisirs de cette heureuse contrée; mais les méchants seront réduits à la contempler de loin, et, cette vue ne fera que les désespérer. Après avoir été _tantalisés_, ils seront repoussés au bas de la montagne, et condamnés à errer dans les plaines sablonneuses qui l'environnent.

[212] Voy. _Astoria_.

Les pionniers atteignirent enfin le but de leur voyage; transportés de joie, et les yeux pleins de larmes, ils poussèrent de grands cris, tombèrent à genoux, et baisèrent cette terre, l'Eldorado de leurs désirs. Une femme sauvage de la tribu des Missourys, apprit à des trappeurs canadiens que le fleuve qui porte leur nom, s'échappait de montagnes nues, pelées et fort hautes, derrière lesquelles un autre grand fleuve sortait également et coulait à l'Ouest: c'était la Columbia[213]; c'est la première nouvelle qu'on ait eu de l'Orégon... Un fait remarquable et qui caractérise les contrées situées à l'Ouest des montagnes rocheuses, c'est la douceur et l'égalité de la température. Cette grande barrière, divise le continent en différents climats, sous les mêmes degrés de latitude. Les hivers rigoureux, les étés étouffants, et toutes les variations de température du côté de l'Atlantique, se font peu ressentir sur les pointes occidentales des montagnes rocheuses; les pays situés entre elles et l'Océan pacifique, sont mieux favorisés: dans les plaines et les vallées, il ne tombe que peu de neige pendant l'hiver... Durant cinq mois, (d'octobre à mars) les pluies sont presque continuelles: les vents dominants, en cette saison, sont ceux du sud et du sud-est. Ceux du nord et du sud-ouest amènent le beau temps. De mars à octobre, l'atmosphère est sereine et douce; il ne tombe presque pas de pluie pendant cet intervalle, mais la verdure est rafraîchie par les rosées de la nuit, et les brouillards du matin[214].

[213] Le titre de ce chapitre, _Hail Columbia_ (Salut Colombie) est également celui d'un de nos chants patriotiques.

[214] Voy. Malte-Brun, Géographie.

(_Note de l'Aut._)

Les sauvages d'un village voisin apprirent l'arrivée des pionniers, et vinrent en grand nombre leur rendre visite; les enfants paraissaient les regarder avec curiosité, et nul doute que les blancs ne fussent les _croque-mitaines_ dont les mères les menaçaient pour s'en faire obéir. Les guerriers eux-mêmes ne furent pas indifférents aux belles choses qu'on leur montrait. Les squaws (femmes sauvages) mettent, dans leur parure, beaucoup de coquetterie; c'est dans les ornements que consistent la richesse et la magnificence dont elles se piquent; c'est dans l'ajustement de leurs petites jupes que brillent leur art et leur goût; les dessins, les mélanges de couleurs, rien n'est épargné: plus leurs vêtements sont chargés de verroteries, plus ils sont estimés. Des _peaux de serpents_ donnent du relief à leurs physionomies, et ajoutent plus de piquant à leurs charmes; elles n'épargnent rien quand elles veulent paraître... Jamais les sauvages n'avaient vu un si beau jour; la joie et l'admiration étaient au comble; toutes les figures rayonnaient de plaisir; les pionniers furent unanimement proclamés des hommes _généreux_; les squaws leur embrassaient les mains, et y laissaient l'empreinte de leurs lèvres peintes de vermillon: ce qui faisait dire au capitaine Bonvouloir qu'elles pouvaient se flatter d'avoir _fait impression sur lui_...

Les bivouacs du soir étaient toujours le théâtre de quelques scènes animées; parfois un sauvage se levait et pérorait d'une voix monotone; les autres l'écoutaient; ces peuples sont superstitieux, nous avons eu occasion de le voir, et pour eux l'histoire la plus merveilleuse est la meilleure. Ceux des pionniers qui voulaient connaître le goût des squaws, et les voir dans l'embarras, leur montraient toute leur pacotille de verroterie, les laissant libres de choisir elles-mêmes ce qui leur plairait davantage; elles se jetaient sans hésiter sur les colliers bleus et blancs...

Daniel Boon ayant fixé son départ au lendemain, le capitaine Bonvouloir se retira dans sa tente pour écrire à ses amis d'Europe; après une heure de réflexion, il commença sa lettre:

MON CHER CHARLES,

Pline dit quelque part que des écrivains, qui n'ont jamais mis le pied dans certaines contrées, les décrivent cependant, et en apprennent à un indigène plus de choses vraies et exactes que tous les indigènes n'en savent. Mais moi qui suis sur les lieux, sur quelle _palette_ trouverai-je des couleurs propres à peindre tout ce j'ai vu!... Les forêts, les vastes prairies de l'Amérique, les chasses aux daims, aux buffalos, aux chevaux sauvages! Je commençai mon Iliade forestière en terrassant un ours formidable; si je publiais mes impressions de voyage, on n'y croirait pas; les Gascons ont une malheureuse réputation de par le monde! et cependant j'éprouve le besoin de m'épancher! le bonheur qui ne se partage pas n'en est pas un!... Comment décrire ce combat avec l'ours gris!... exploit qui fit sensation dans tout l'ouest;... mais on n'y croira pas!... voilà ce qui me tourmente!... voilà où nous en sommes sur les bords de la Garonne!! Les eaux de ce fleuve sont pires que celles du Léthé; celles-ci faisaient oublier les chagrins de cette malheureuse vie, mais les eaux de la Garonne vous communiquent un esprit de scepticisme!... Ah!... je ne sais quel impertinent censeur de l'antiquité[215] s'avisa d'écrire, qu'à nous autres Gascons le _mentir_ n'est pas vice, mais... _façon_... de parler!... J'aurais voulu voir nos sceptiques aux prises avec cet ours gris; mais on n'y croira pas, cher Charles, malgré mille précautions oratoires... peu ordinaires (il faut l'avouer) au climat de la Gironde; voilà, encore une fois, ce qui me tourmente: quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre, dit notre Montesquieu: Un autre grand homme assure que jamais les voyageurs _n'ont menti_... quoique dans leurs villages les idiots en médisent, et les condamnent[216]... Oui, mais la sagesse des nations ne dit-elle pas de son côté que:

Tout voyageur Est un menteur?

Et le mot du bon roi Henri qu'on nous cite toujours... à nous autres Gascons... _il mentira tant... qu'à la fin il dira vrai_... Cependant, il faut voyager, mon cher Charles; celui qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi; il faut voyager «ne serait-ce que pour calculer en combien de manières différentes l'homme peut être insupportable[217]...» Mais toi, mon cher Charles, me croiras-tu? oui; alors causons, _entre nous_ s'entend; ne communique donc ce journal à personne; on critiquerait, c'est le droit de chacun, et tu sais qu'on n'est pas prophète en son pays... Je craindrais de partager le sort de ce jeune Spartiate qui se rendit à Athènes pour étudier sous les grands maîtres de cette cité célèbre; de retour à Lacédémone, ses concitoyens (des envieux sans doute) le firent châtier par les Éphores, sous prétexte qu'il n'avait étudié que la rhétorique... chose parfaitement inutile en Laconie. Entrons en matière, et moquons-nous, en passant, des ennemis de la civilisation (blancs et rouges). Un mien ami (un jeune antiquaire allemand) aidant, je viendrai bien à bout de cette lettre, quoique j'aie plus souvent manié le goudron que la plume... Cher Charles, je me suis aussitôt trouvé à l'aise avec les personnages qui jouent le premier rôle dans ces forêts; je veux parler des sauvages: tu le sais, j'ai un coeur sensible; quelques âmes se lient elles-mêmes quand elles chargent les autres des liens de la reconnaissance. Les squaws (femmes sauvages) s'efforcent, par toutes les séductions de leur sexe, de trouver grâce devant nous; elles demandent des présents d'une voix si douce, que je ne puis rien leur refuser; _ce serait un grain noir dans le collier de ma vie; elles baisseraient la tête, et fermeraient les yeux_ (tout cela veut dire _mourir_, en style sauvage)... Cependant, affirmer que les femmes, ici, ont toutes les perfections, et que le paradis de Mahomet ne renferme pas de _houris_ plus séduisantes, serait un peu exagérer les choses. Elles n'ont rien à apprendre; on trouve, dans leurs huttes, des miroirs, et autres ustensiles de toilette; faut-il leur en faire un crime? Vers le milieu du XVIIe siècle, les femmes n'atteignirent-elles pas le _nec plus ultra_ de l'absurdité en couvrant leurs visages de taches noires représentant une infinité de figures diverses, préférant généralement celle d'une voiture avec des chevaux?... Nos dames, dit Bulwer, ont dernièrement adopté la singulière coutume de se couvrir la figure de marques noires, comme en avait Vénus, pour faire ressortir leur beauté; c'est bien, si une tache noire sert à rendre la figure _remarquable_, mais quelques ladies se la couvrent entièrement, et donnent à ces taches toutes les formes imaginables. Bulwer cite une dame dont les mouches variées étaient un curieux _specimen_ de ce que la mode peut offrir de plus bouffon; le front était décoré d'une voiture à deux chevaux, un cocher, et deux postillons; la bouche avait une étoile de chaque côté, et sur le menton était une grande tache ronde. Un autre écrivain dit, en parlant d'une dame: «Ses mouches sont de _toute taille_, pour les boutons et pour les cicatrices; ici, nous trouvons l'image de toutes les planètes errantes et quelques-unes des étoiles fixes; déjà enduites de gomme pour les affermir, elles n'ont besoin de nul autre éclat.» L'auteur de la _Voix de Dieu contre la vanité dans les ajustements_, déclare que ces taches noires lui représentent des taches pestilentielles; «et il me semble, dit-il, voir les voitures de deuil et les chevaux tout en noir dessinés sur leurs fronts, et déjà harnachés pour les conduire en toute hâte à l'Achéron...» Cette mode était établie depuis longtemps déjà, car dans le _Dictionnaire des Dames_ (1694), on dit: «elles (les dames de ce temps-là) auraient, sans nul doute, occupé leur place dans les chroniques, parmi les prodiges et les animaux monstrueux, si elles eussent apporté en naissant, des lunes, des étoiles, des croix et des losanges sur leurs joues, et surtout si elles fussent venues au monde avec une voiture et des chevaux...» Les dames du temps de Henri VI d'Angleterre étaient surtout ridicules dans leurs coiffures, qui représentaient une infinité de formes; les préférées étaient celles dont les cornes faisaient l'ornement. Le poète Lydgate était surtout choqué des cornes; dans un poème composé contre elles, il déclare «que les clercs, d'après une grande autorité, rapportent que les cornes furent données aux bêtes pour leur défense, et (_au contraire du sexe féminin_) pour pouvoir opposer une résistance brutale. Mais cela a dépité les archifemmes, emportées et violentes, furieuses comme des tigres pour le combat singulier, et elles ont agi contre leur conscience. N'écoutez pas la vanité, leur disait-on, mais jetez au loin les cornes[218].»

[215] Salvianus Massiliensis.

[216] Shakespeare: _La tempête_.

[217] La Bruyère: _Caractères_.

[218] Histoire des costumes en Angleterre, par Fairholt.

Quant aux jeunes guerriers, je ne révélerai pas ici tous les secrets de leur tactique; il y en a parmi eux qui connaissent plus d'un tour, _que l'agneau enseigne à ceux de la société_... Cependant j'ai vu des peuples plus habiles dans l'art de confondre le bien d'autrui avec le leur. Les Yalofs[219], par exemple, ont une manière de voler qui leur est particulière. Ce ne sont pas leurs mains qu'il faut surveiller, mais leurs _pieds_. Comme la plupart de ces peuples marchent pieds nus, ils exercent ces membres comme nos filous d'Europe exercent leurs mains; ils ramasseraient une épingle à terre!... S'ils découvrent un morceau de fer, un couteau ou des ciseaux, ils s'en approchent, tournent le dos à l'objet qu'ils ont en vue, et vous regardent fixement en tenant les mains ouvertes; pendant ce temps, ils saisissent l'instrument avec le gros orteil, et pliant le genou, ils lèvent le pied par derrière jusqu'à leurs pagnes qui servent à cacher l'objet volé: et le prenant ensuite avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.

[219] Yalofs: peuples de l'Afrique.

Notre guide (en qui mérite abonde) est un jeune Natchez nommé Whip-Poor-Will; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest; aussi a-t-il des ennemis dans tous les buissons; quelle vendetta!... il a dix-sept _scalps_ ou chevelures à sa ceinture!... je n'oserais jeter une pierre à son chien... Des chevelures, bon Dieu!!... oui, des chevelures, mon cher Charles; il en a autour du cou, au manche de son _tomahawck_ ou casse-tête, etc. Aimez-vous la muscade?... on en a mis partout;... avec cela qu'il vous _scalpe_ de la manière la plus chirurgicale: mettez la main sur lui, souvenez-vous des lois de la guerre... et ne parlez pas[220]... _Pst... c'est fait... on serre les fils et il n'y paraît plus_... comme dit madame de Sévigné... Les sauvages ne connaissent pas l'effervescence des désirs, le tumulte des passions ni les anxiétés de la prévoyance; ils aiment à mettre du mystérieux dans leurs actions les plus indifférentes. On n'aperçoit, sur ces figures impassibles, aucun de ces mouvements variés, de ces nuances fugitives qui peignent les affections de l'âme et sont les indices du caractère. Ordinairement mélancoliques, ils sont effrayants lorsqu'ils passent tout à coup du repos absolu à une agitation violente et effrénée; les restes de ces tribus se distinguent encore par une certaine fierté que leur inspire le souvenir de leur ancienne grandeur; ils tiennent, avec une opiniâtreté extrême, à leurs moeurs, à leurs habitudes... Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir et méprisent souverainement l'adage qui dit: «Faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une nature si parfaite, ne travaillerait pas pour tout l'or du monde de peur de compromettre la dignité de sa peau rouge. Que répondre à des gens qui vous disent «Que le Grand-Esprit, après avoir formé _l'homme blanc_, perfectionna son oeuvre en créant l'homme _rouge_!...» Il est de fait qu'ils sont grands, bien conformés, mais les _enfants de l'Ouest_[221], les _Hugers_[222] américains, n'ont rien à leur envier sous ce rapport: le docteur allemand (mon ami) dit que _Plinus_ parle d'un pays montagneux qui produit des éléphants[223]. Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, les sauvages semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables. Cher Charles, ici tu comprendrais ce philosophe à qui l'on vient apprendre que sa maison est en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme, je ne me mêle pas des affaires du ménage[224].» Souvent les guerriers me font dire par l'interprète, Daniel Boon: «Ah! mon frère, tu ne connaîtras jamais comme nous le bonheur de ne penser à rien et de ne pas travailler?... Après le sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux.» Ma foi, ces gens-là ont raison; diabolique industrie! maudite rage de travailler, au lieu de chômer les saints, et de sommeiller sur le bord de nos fleuves en disputant de paresse avec leurs ondes! «La plupart des arts, dit Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de s'asseoir à l'ombre ou auprès du feu; on n'a de temps ni pour ses amis ni pour la république...» Ici, cher Charles, peu de propriétaires ayant pignon sur rue, et si on leur disait comme l'ange à Mathusalem: «Lève-toi et bâtis une maison, car tu vivras encore cinq cents ans,» ils répondraient avec l'illustre patriarche: «Si je ne dois vivre que cinq cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison; je veux dormir à l'air comme j'ai toujours eu coutume de faire...» Ainsi font les sauvages, ayant biens et chevanches... ils se croient certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous l'écorce comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous _respirons_ mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la vie; au fait, les stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain bien était... l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on ne demande _congé_ à personne, ce me semble. Ici la doctrine d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte? du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est, s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme et se procurer ainsi un état exempt de peine, voilà le bonheur, voilà la vraie philosophie: le destin n'est-il pas responsable de son oeuvre?... Chez les sauvages, peu de philosophes _doctimes_ et _pesants_; ils ne sont pas gens à discuter sur l'_intérêt bien entendu_, le _matérialisme atomistique_, l'_utilitairisme_ et l'_impératif cathégorique_... Que craignent-ils, au bout du compte? comme les Gaulois... _la chute du ciel_... Qu'on emploie le syllogisme, qu'on _décoche_ le savant enthymème pour faire comprendre à de pareilles têtes la nécessité de l'agriculture et de l'industrie; je vous donne toutes les figures de Quintilien (comme dit Paul-Louis Courrier); faites feu à bout portant, attaquez par l'antithèse, l'hypotypose et la catachrèse; dites-leur, avec le sage Salomon:

* * * * *

Ce qu'est le vinaigre aux dents, et la fumée aux yeux, tel est le paresseux à ceux qui l'ont envoyé...

* * * * *

Vous dormirez un peu, vous sommeillerez un peu; vous mettrez un peu vos mains l'une dans l'autre pour vous reposer, et l'indigence viendra se saisir de vous comme un homme qui marche à grands pas, et la pauvreté s'emparera de vous comme un homme armé...

* * * * *

Celui qui laboure la terre sera rassasié de pain; mais celui qui aime l'oisiveté sera dans une profonde indigence...

* * * * *

Où l'on travaille beaucoup, là est l'abondance; mais où l'on parle beaucoup l'indigence se trouve souvent...

* * * * *

Les pensées d'un homme fort et laborieux produisent toujours l'abondance, mais le paresseux est toujours pauvre...

* * * * *

Allez à la fourmi, paresseux que vous êtes; considérez sa conduite, et apprenez à devenir sage...

Ou bien,

Crains d'un lâche repos la fatigue accablante; Préfère à la mollesse une vie agissante. A trente ans tu diras, des plaisirs détrompé: L'homme le plus heureux, c'est le plus occupé... Tout travaille et se meut dans la nature entière; Le plus petit insecte agit dans la poussière. ... Le temps est un éclair pour le mortel actif: Le temps avec lourdeur pèse sur l'homme oisif.

* * * * *

Vous serez étonné, quand vous serez au bout, De ne leur avoir rien persuadé du tout...

[220] Job.

[221] The Boys of the west: surnoms de nos compatriotes de l'Ouest.

[222] Du mot anglais _huge_, qui signifie _grand_, _fort_.

[223] Ipsa provincia, montuosa ab oriente, fert elephantos.

(Pline. _Hist. nat._)

[224] Anciennement, dans l'île de Java, si le feu prenait à quelque maison, les femmes étaient obligées de l'éteindre sans le secours des hommes, qui se tenaient sous les armes pour empêcher qu'on ne les volât!...

* * * * *

Mais préludez par un récit de combat, un trait de bravoure; on dresse l'oreille aussitôt, l'alarme est au camp... tout s'émeut... on écoute... on dévore vos paroles... c'est que les combats et la chasse font les délices de ces peuples; toutes leurs facultés les servent merveilleusement dans ces occasions. Sur un terrain sec, au milieu des feuilles éparses et roulées par le vent, le sauvage reconnaît les traces de l'ennemi; une branche rompue, et mille autres circonstances, sont pour lui des indices qui ne le trompent jamais, ce n'est que par la patience et l'habitude qu'on se familiarise avec cette partie divinatoire de la chasse...

Parlons des docteurs. La connaissance des rites superstitieux fait toute la science des jongleurs sauvages; comme ils sont les médiateurs entre les hommes rouges et le Manitou, et possèdent toute la science des nations qu'ils séduisent, ils jouissent d'un grand crédit; il faut se tenir en garde contre leurs médecines, car il en résulte quelquefois malheur et misère. Ils évoquent les esprits au son de leurs tambours; on les respecte, on les craint, quelquefois on les aime... mais le plus souvent on les hait... Partout, la ruse, quelque grossière qu'elle soit, exploite la simplicité: Un africain, en proie aux chagrins, s'adresse aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche[225]; il en reçoit un os de poisson, un caillou, ou un petit morceau de suif orné de quelques plumes de perroquet!... Pourquoi ces jongleurs chercheraient-ils plus d'art? Il faut si peu de chose pour se jouer de l'esprit humain!...

[225] _Fétiche_ ou _Totem_: nom qu'on donne aux différents objets du culte superstitieux des peuples sauvages.