Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 17
Des nuages rouges et noirs, sillonnés par l'éclair, s'avancent lentement de l'ouest; le vent agite la cime des arbres, sort des forêts, avec d'horribles sifflements et courbe tout devant lui. Les ombres de la nuit s'étaient répandues peu à peu, et bien que l'heure ne fût pas avancée, des ténèbres épaisses couvraient la vallée.
Nous devons dire que chaque sauvage se choisit un objet de dévotion qu'il appelle sa _médecine_; c'est, ou quelque être invisible, ou, le plus souvent, quelque animal qui devient son protecteur et son médiateur auprès du Grand-Esprit; il ne néglige jamais de se le rendre propice. Les guerriers commencèrent leurs cérémonies par la danse de l'_approche_, qu'ils exécutent lorsqu'ils sont sur le point de partir pour une expédition militaire: elle fait partie de la _danse de guerre_... Par leurs mouvements, et leurs poses, les sauvages indiquent leur manière de surprendre l'ennemi. Les _scalps_ du Natchez Whip-Poor-Will furent fixés à des perches, et les guerriers dansèrent à l'entour en brandissant leurs tomahawcks et en criant de toute la force de leurs poumons. La danse du _scalp_ a lieu ordinairement à la lueur des torches et à une heure fort avancée de la nuit. Le bruit sourd et éloigné du tonnerre se fit entendre: «C'est une divinité qui gronde, qui menace, et qui vient, sur les ailes de l'orage, pour punir les hommes,» dirent les sauvages; et ils tirèrent tous leur _médecine_. C'étaient de petits sacs en cuir contenant certaines racines pulvérisées. Quand les sauvages veulent faire mourir un ennemi, ils en dessinent l'image, piquent avec un instrument aigu la partie qui représente le coeur, et y appliquent un peu de médecine. Nous lisons dans les vieilles chroniques que Robert d'Artois chercha à faire mourir le roi Philippe et ses autres ennemis en les _envoûtant_, c'est-à-dire en faisant baptiser par un sorcier des figures de cire à l'image des personnes qu'il voulait détruire, et en les piquant au coeur avec une aiguille. Philippe, qui apprit cette manoeuvre, en eut grand'peur.
L'obscurité augmentait l'effet éblouissant des éclairs; la foudre éclatait, et les forêts d'alentour répétaient en échos prolongés ce roulement majestueux. Un jeune guerrier se leva, entonna son chant de mort et dansa longtemps seul. A cent pas de l'arbre qui abritait _la cabane à mystères_, un sycomore fut frappé de la foudre et embrasé: le feu du conseil étant éteint, les sauvages, qui ont une terreur superstitieuse des éclairs, en allèrent chercher; de retour dans la loge, ils continuèrent leurs cérémonies. Effrayés de la violence de la tempête, les principaux guerriers se levèrent, et offrirent du tabac au Grand-Esprit en le suppliant de cesser de gronder. Les docteurs sauvages prétendent qu'en fouillant à l'instant même au pied de l'arbre frappé de la foudre, on doit trouver une boule de feu... Les anciens avaient des idées non moins bizarres concernant la foudre. Je ne veux pas nier, dit Pline, qu'il peut arriver aussi que des feux tombent des étoiles sur les nuages, comme nous le remarquons par un temps serein; le trait siffle en volant; la chute de ces feux ébranle l'air; en entrant dans la nue, ils produisent des vapeurs _frémissantes_, accompagnées d'un tourbillon de fumée, comme l'eau où l'on plonge un fer incandescent. De là les tempêtes... Une longue suite d'observations des astres a prouvé aux maîtres de la science que ces feux qui tombent du ciel, et qui ont reçu le nom de _foudres_, viennent des trois planètes supérieures, mais principalement de celle qui se trouve au milieu des deux autres. Peut-être cette planète ne fait-elle par là qu'_évacuer_ la surabondance d'humidité qu'elle reçut de l'orbite supérieure et de l'excès de chaleur que lui envoie le globe qui est le plus bas... Les Romains appelaient _foudres domestiques_ et regardaient comme l'augure de toute la vie, celles qui éclataient lorsqu'un homme _s'établissait_ et obtenait de la famille; mais ils pensaient que leur influence ne durait que pendant dix ans pour les particuliers, à moins qu'elles n'arrivassent le jour de la naissance, ou à l'époque d'un premier mariage; et que celles qui étaient d'un augure public n'avaient plus d'influence après trente ans, hors les cas où elles se faisaient entendre le jour même de l'établissement d'une colonie... Quand la foudre grondait à gauche, on le regardait comme un heureux présage, parce que l'Orient est à la gauche du monde... Chez toutes les nations, il est d'usage de frapper des mains quand l'éclair brille[199].
[199] Pline, lib. II, De tonitribus et fulgetris; Du tonnerre et des éclairs.
«Les Thraces tiraient des flèches contre le ciel, quand il tonnait, pour menacer le dieu qui lance la foudre... persuadés qu'il n'y a d'autre dieu que celui qu'ils adorent[200].»
[200] Hérodote, liv. IV. _Melpomène_.
Les cérémonies terminées, tous les sauvages se levèrent en même temps et restèrent immobiles; les pionniers les observaient dans le plus grand silence: le Natchez semblait agité d'une crainte superstitieuse; on eût dit qu'il écoutait une voix qui se faisait entendre au milieu de l'orage; ses compagnons attendaient ses ordres. Il choisit quelques jeunes guerriers des plus braves et sortit du camp: les pionniers les suivirent des yeux pendant quelques instants; enfin ils disparurent dans l'obscurité...
--Partageons les dangers du Natchez,--dit le capitaine Bonvouloir...
Un grand nombre d'Américains et d'Allemands répondirent à ce généreux appel; ils sortirent tous bien armés, et rejoignirent Whip-Poor-Will.
--Le Natchez court à une mort certaine,--dit miss Julia à Daniel Boon.
--Il faut laisser le sauvage agir et combattre l'ennemi à sa manière. Les Pawnies font de la guerre un brigandage; cachés dans les broussailles, il est difficile de les découvrir, et les hautes conceptions des blancs doivent faire place à la ruse pour qui veut les atteindre. Ne craignez rien pour notre ami, le Natchez... Les Pawnies savent qu'il est ici pour _éteindre leurs feux_[201], comme ils disent; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest: tous leurs efforts tendront à s'en emparer, car ils ont de terribles vengeances à exercer sur lui.
[201] Les tuer.
--Infligent-ils toujours d'affreux supplices à leurs prisonniers?--demanda miss Julia avec anxiété;--on m'a dit qu'ils les mangeaient quelquefois...
--Rarement,--dit Boon;--mais Whip-Poor-Will ne peut espérer un traitement humain, car il en use largement lorsque l'occasion se présente; d'ailleurs il s'y attend. Vous avez dû remarquer qu'il s'est frotté avec de la racine de _yarrow_, qui a la propriété de garantir contre l'action du feu. Arrivé au camp ennemi, il s'y glissera avec les précautions d'un tigre, et demain... Eh bien! demain vous verrez à sa ceinture des échantillons des plus belles chevelures de l'Ouest...
--Oh! l'horreur!--s'écria la jeune Américaine,--est-ce que le Natchez n'a pas renoncé à cet usage?
--Il renoncerait plutôt à la vie...
--Mais vous, colonel Boon, pourquoi vous tenir dans les bois, si loin de l'aisance qu'on trouve dans les villes?...
--Moi?...--dit le guide un peu embarrassé par cette question,--je... mais chut!... regardez là-bas... miss... ne distinguez-vous pas une créature vivante qui se dirige de notre côté?... c'est quelque ennemi qui veut pénétrer dans le camp... voyez... Cet être semble parfois s'élever à la hauteur de l'homme pour reprendre ensuite de moindres proportions;... il n'est plus qu'à quelques pas... M. O'Loghlin, vous chargez-vous de le _dépêcher_?...
L'Irlandais tira son couteau et alla au-devant de l'ennemi; mais sa colère fut au comble quand (après avoir été un quart d'heure sous les armes) il découvrit que c'était un chat sauvage: il n'y a point de mauvais traitements qu'il ne lui fît subir avant de le laisser échapper...
Transportons-nous dans une autre partie de la prairie; Whip-Poor-Will et ses compagnons atteignirent, à la faveur des ténèbres, un coteau boisé; le Natchez se traîna jusqu'à une petite distance du feu des Pawnies; ils tenaient conseil; un de leurs orateurs allait parler: les Sachems, trop attentifs à la délibération, ne s'aperçurent pas de sa présence. Après un long silence, un des principaux guerriers se leva et dit: «Le plus grand de nos malheurs, frères, est la diminution de notre sang, et l'augmentation de celui des blancs. Cependant, nous dormons, aujourd'hui que nous sommes faibles, comme lorsque nous étions nombreux et redoutables!... D'où sont-ils venus, ces _visages-pâles_? qui les a conduits au-delà du grand _Lac salé_[202]? Pourquoi nos frères, qui en habitaient alors les rivages, ne fermèrent-ils pas leurs oreilles aux belles paroles de ces renards? Oui, leurs paroles ont été fausses et trompeuses comme l'ombre du soleil couchant: depuis cette époque ils ont multiplié comme les fourmis au printemps. Il ne leur faut qu'un petit espace pour vivre; pourquoi cela? parce qu'ils cultivent la terre. Avant que les cèdres du village soient morts de vieillesse, et que les érables de la vallée aient cessé de donner du sucre, la race des _semeurs de petites graines_ aura éteint celle des _chasseurs de chair_[203]. Où sont les _wigwhams_ des Pécods? allez voir les lieux qu'ils occupaient, vous n'y trouverez pas un seul guerrier de leur sang, ni la moindre trace de leurs villages; les habitations des visages-pâles les ont remplacés; les charrues labourent la terre où reposent les ossements de leurs pères... Qui d'entre vous dira que non ou voudra nier quelque partie de mon discours? Si quelqu'un se présente, je m'arrête pour l'entendre. Mais qu'il s'élève, qu'il s'élève aussi haut qu'une montagne afin que ses paroles puissent courir comme le vent... Quand il aura parlé, qu'il ne descende pas pour se cacher avant qu'on lui ait répliqué... Personne ne parle?... je continue... Les blancs disent: «une carabine est bonne, mais une charrue vaut encore mieux; un _tomahawck_ est bon, mais une hache vaut encore mieux; un wigwham est bon, mais une maison vaut encore mieux.» Renvoyons les visages-pâles sous le soleil qui se lève[204] quand le nôtre se couche: ces renards du _point du jour_ (Orient) nous trompent avec l'_eau de feu_[205], qui brûle la gorge et l'estomac; elle rend l'homme semblable à l'ours gris; dès qu'il en a goûté, il mord, il hurle et finit par tomber comme un arbre mort... Mais je m'arrête; peut-être que parmi nos jeunes guerriers il y en a qui n'approuvent pas mes paroles...»
[202] La mer.
[203] Les Sauvages.
[204] Orient.
[205] Eau-de-vie.
A peine ce dernier mot fut-il sorti de sa bouche que Koohassen laisse tomber son manteau de peau et se lève; le feu de ses yeux annonce un caractère indomptable et la trempe vigoureuse de son âme. Il dit: «Mawhingon, nous approuvons tout ce que tu viens de dire; la puissante tribu des Pawnies fait trembler toutes les peuplades de ces prairies; nos guerriers peuvent vivre sans remuer la terre comme des Squaws; le gibier ne manque qu'aux lâches; peut-on être brave et guerrier quand on a de la terre qui produit des graines, et quand on a des vaches et des chevaux?... non... Et quand la guerre est déclarée, comment se partager en deux? peut-on être à la fois dans les bois pour manier le _tomahawck_, et dans les champs pour conduire la charrue?... non... Ceux qui cultivent la terre passent trop de temps sur leurs peaux d'ours... Qui veut frapper fortement son ennemi doit avoir longtemps tourné le dos au _wigwham_. En vivant comme les visages-pâles, nous cesserons d'être chasseurs et guerriers. Eh bien! ces blancs avec leurs chevaux et leurs champs, vivent-ils plus longtemps que nous? savent-ils dormir sur la neige ou au pied d'un arbre?... non... ils ont tant de choses à perdre que leur esprit veille toujours. Savent-ils mépriser la vie et mourir, comme nous, sans plaintes ni regrets?... non... Qu'est-ce qu'un homme qui ne peut plus aller où il veut?... fumer, dormir et se reposer?... Au lieu de ployer comme le roseau du rivage, les peaux-rouges résisteront comme le chat des montagnes, ou ils fuiront comme des abeilles; oui, plutôt que de nous soumettre, nous irons rejoindre nos ancêtres... Qui enseignera à nos enfants à ne pas redouter la dent et la chaudière de nos ennemis, et à mourir comme des braves en chantant leurs chansons de guerre... Voyez les Chactaws et les Natchez qui ont cessé de chasser pour se courber vers la terre, que sont-ils devenus?... Faut-il, comme eux, boire l'_eau de feu_ et oublier la vengeance? Les lunes n'impriment sur nous aucune tache, comme la flèche qui traverse les airs ou l'épervier qui poursuit sa proie... Respectons les forêts, ne déchirons point la terre où reposent les os de nos ancêtres!... J'espère que la vérité a éclairé mes paroles, comme le soleil luit sur la surface du lac... J'ai dit ce que le Grand-Esprit m'a inspiré: Chassons les blancs!...»
Ce discours, prononcé au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, remplit les guerriers d'un enthousiasme surnaturel. Un des Sachems proposa d'incendier le camp des pionniers; les voix furent partagées dans le conseil. Ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus d'autorité firent observer qu'il serait dangereux d'attaquer les blancs dans leurs retranchements... mais les jeunes et fougueux guerriers étaient en majorité. Jetant leurs manteaux de peaux, ils montrèrent leurs poitrines haletantes et leurs bras souples comme des serpents. Une sorte de rage délirante semblait les transporter; des sifflements, des cris rauques et des hurlements interrompaient les chants et se confondaient dans un concert infernal...
LA BATAILLE SANS LARMES.
Dans ladicte torture, les pieds nus, oingts de lard de porc, et retenus dans un brâsier, sur un feu ardent, après être resté en silence l'espace de... il commence à dire à haute voix et en vociférant: Aïe! Aïe! Aïe!...
(_Pratique de la Sainte Inquisition._)
Je vous le dis, le boyre, le manger, le dormyr n'ont pas tant de saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts: «à eux!» et d'entendre hennir les chevaux démontés, dans la forêt, et d'entendre crier «à l'aide! à l'aide!» et de veoir tomber dans les fossés petits et grands sur l'herbe, et de veoir les morts qui ont des tronçons de lances dans les flancs traversés. Faire provision de casques, d'épées, de chevaux, voilà tout ce que j'aime.
(_Poésies des Troubadours._)
CHAPITRE X.
Le Natchez Whip-Poor-Will fut découvert dans son embuscade, et fait prisonnier; la joie des Pawnies était au comble; ils préparèrent tout pour le torturer.
Le capitaine Bonvouloir, le docteur Wilhem, et Frémont-Hotspur étaient rentrés au camp: ils eurent avec Daniel Boon une longue conférence. Ils ne devaient avoir aucun doute sur le sort qui les attendait s'ils étaient vaincus; une mort glorieuse était donc préférable aux tourments que les sauvages infligeaient à leurs prisonniers.
--L'arme au pied, et que personne ne bouge!--dit Frémont-Hotspur.
Après avoir donné cet ordre qui fut ponctuellement exécuté, le jeune pionnier rentra dans la tente d'Aaron Percy; miss Julia lisait des prières; sa voix était un peu émue, mais pleine de douceur et de calme...
--Venez, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy en apercevant le jeune Américain;--venez, je crains de ne pouvoir mourir en paix, quand le moment sera venu; je ne puis être seul sans que mille images effrayantes se présentent à mon imagination!... Je suis accablé de réflexions involontaires qui m'affligent et m'oppressent; mon coeur palpite comme si c'était pour la dernière fois!... M. Frémont-Hotspur, je n'ai pas longtemps à vivre; nos compagnons ont placé toutes leurs espérances en vous; à votre tour, mettez votre confiance en Dieu, qui nous a protégés jusqu'aujourd'hui, et marchez vers le but.
Aaron fit une pause; son émotion le suffoquait.
--Pourquoi vous abandonner à ces noirs pressentiments, M. Percy?--dit Frémont-Hotspur au vieux pionnier;--l'ennemi nous égale en nombre, il est vrai, mais nous avons, sur lui, l'avantage de la tactique...
--Allez remplir votre devoir, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy;--n'oubliez pas qu'il y a ici des créatures qui n'ont d'appui que dans l'existence de leur père; défendez-vous bravement, mais, réfléchissez mûrement avant d'ôter la vie aux sauvages ennemis qui nous attaquent; c'est un don qu'il ne sera jamais en votre pouvoir de leur rendre; j'approuve les mesures prises par vous et le colonel Boon pour la défense du camp: elles sont légitimes et convenables à des chrétiens... Priez pour votre père, Julia,--ajouta le vieillard en affectant de paraître calme; et, tendant la main à Frémont-Hotspur, il lui dit: allez faire votre devoir...
Les cris, les hurlements des sauvages Pawnies, le sifflement des flèches épouvantaient les irrésolus...
--Maison d'Aaron, mets ta confiance dans le Seigneur! il est ton secours et ton bouclier!--s'écria Percy en proie au délire; toi qui es assis au plus haut des Cieux, nous attendons une nouvelle manifestation de ta volonté! Fais ce que ta sagesse, qui ne se trompe jamais, jugera convenable!... Je serai heureux s'il reste encore quelqu'un de ma race pour voir la lumière et la splendeur de Jérusalem!... Qui est celui qui me conduira jusque dans la ville fortifiée; qui est celui qui me conduira jusqu'en Idumée?... car les ennemis ont tendu leur arc avec la dernière aigreur, afin de percer, de leurs flèches, l'innocent dans l'obscurité!... Ils le perceront tout d'un coup, sans qu'il leur reste aucune crainte, s'étant affermis dans l'impie résolution qu'ils ont prise!... Chantez les louanges de Dieu!--ajouta Percy, après un moment de silence;--faites retentir les cantiques de son nom!... Ange du Seigneur, étends sur nous tes ailes protectrices!
Il se fit un long silence dans la tente; les sauvages de la plaine, comptant sur une victoire facile, proclamaient leur joie féroce par des hurlements: mais leurs cris de triomphe cessèrent pour un moment. Il est assez ordinaire à ces peuples de se retirer lorsqu'ils sont satisfaits du résultat d'une première attaque...
--A-t-il plu à la Providence que quelqu'un des nôtres fût frappé?--demanda Aaron Percy qui avait repris ses sens.
--Non,--répondit Frémont-Hotspur;--l'ennemi s'est retiré.
--M. Frémont-Hotspur,--dit Daniel Boon en entrant dans la tente de Percy;--les sauvages ont entraîné une des voitures... c'est la vôtre; nos compagnons préposés à la garde des retranchements n'osèrent violer vos ordres en faisant feu sur les mécréants qui vous ravissaient votre petite fortune...
--Est-ce bien mon waggon?--demanda vivement Frémont-Hotspur.
--Oui, répondit Boon.
--Je rends grâce au ciel que ce malheur soit tombé sur moi plutôt que sur un autre,--dit Frémont-Hotspur;--qu'on lève les tentes, et qu'on mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais ne leur permettez pas de s'éloigner du camp: j'ai de graves motifs pour que mes ordres ne soient pas violés; vous connaissez la passion de nos auxiliaires pour le _scalp_; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de toute son influence sur eux pour les contenir.
Frémont-Hotspur ignorait que le Natchez fût captif; Daniel Boon sortit et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement exécutés.
Des vociférations épouvantables succédèrent à la tranquillité qui avait régné pendant quelques instants dans la vallée; les Pawnies, armés de tisons enflammés, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui se passait, mais il comptait beaucoup sur l'héroïsme du Natchez, qui lui avait recommandé de ne lui porter aucun secours; le succès d'un plan concerté en secret, en dépendait. Mais assistons à cette scène digne de la sainte inquisition...
--Ha, ha, Natchez, ta dernière heure est arrivée,--lui dit le chef;--il faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez? une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un écureuil qui ne peut rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les fêtes pour chanter au milieu des _Squaws_.
--L'âme des Pawnies coule avec leur sang par la piqûre des flèches de Whip-Poor-Will,--répliqua le Natchez;--nous avons eu des chefs plus sages que le castor, et plus rusés que le renard: quand la neige était rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre côté, car ce sang était bien rouge!...
--Tu mourras Natchez,--s'écria le chef furieux;--c'est la queue du serpent blessé dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers vagabonds de ta tribu qu'il faut se méfier, car vos pères vous ont laissé un grand nombre d'injures à venger...
Whip-Poor-Will semblait défier la colère de ses ennemis. Il entonna son chant de mort. Ces chants ne consistent, en général, que dans le récit de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs ancêtres, à la chasse ou à la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des invectives et des insultes adressées à leurs bourreaux...
--Les coeurs des Pawnies n'ont pas de sang!--s'écria le Natchez pendant qu'on le torturait;--Venez!... repaissez-vous de ma chair!!... avec elle vous dévorerez vos aïeux, vos pères, vos frères, vos fils, qui ont servi de nourriture à mon corps!... savourez mon sang!... savourez le bien! c'est celui d'un brave!... Je vais mourir!... je vois les lâches qui vont m'arracher la vie!... lorsqu'on parlera de moi au village des Natchez, les guerriers diront: «Whip-Poor-Will est mort comme un homme, en méprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos _tomahawcks_, pour couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair, nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os à nos chiens.» Attache moi fortement, entends-tu, _Powhattan_? tourmente moi comme je t'aurais tourmenté, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas la mort; ses pères l'attendent dans le _pays de chasse_.»
La joie des bourreaux était au comble; Whip-Poor-Will opposa une constance invincible à leur rage; les uns s'apprêtaient à lui arracher les dents, les ongles; les autres lui brûlaient toutes les parties du corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces circonstances, il s'établit une lutte presque surnaturelle entre le courage le plus héroïque, et la férocité la plus inouie; la fermeté est égale à l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le prisonnier, attaché au poteau, entonne son chant de mort, et excite la colère des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et s'avança pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain, rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et défia ses ennemis. Effrayés de tant d'audace, les Pawnies n'osèrent aborder un homme à demi-brûlé.
Whip-Poor-Will, après en avoir terrassé plusieurs, se mit à fuir, les ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans le lointain; à voir tant de flambeaux on eût dit une procession de spectres infernaux: le silence se rétablit peu à peu dans la plaine.
--M. Percy, partons,--dit Frémont-Hotspur d'une voix calme, mais ferme;--nous sommes sauvés!... M. Percy, m'entendez-vous?... partons, vous dis-je!...
--Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme dans un vase!--s'écria Percy de nouveau en proie au délire.--Et l'on verra le froment semé dans la terre sur le haut des montagnes, pousser son fruit qui s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban; et la cité sainte produira une multitude de peuples semblables à l'herbe de la terre!...
--M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frémont-Hotspur!... Partons, vous dis-je!... songez à votre femme, à vos enfants!...
--Fuyez, M. Frémont-Hotspur, et abandonnez-nous à notre malheureux sort!--dit mistress Percy...
--Moi fuir!--s'écria Frémont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous périrons tous, ou vous serez sauvés avec nous!... M. Percy, partons!...