Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 16
--Que lui dire, si ce n'est qu'il sera bientôt dépecé, rôti, et mangé avec force accompagnement de joyeux refrains;... le haranguer? diavolo! ce n'est pas chose facile que d'improviser un stump-speech[192]; cependant... attendez... je crois me rappeler certaine chanson _finnoise_... oui... j'y suis, j'y suis;... colonel Boon, veuillez traduire ma harangue à nos amis les guerriers aux _jambes nues_.--Le capitaine s'approcha de l'ours, mit un genou en terre, prit une des pattes de l'animal et commença ainsi:
[192] Discours en plein air.
«Respectable habitant des forêts, cher animal que j'ai eu la gloire de vaincre, et qui a reçu de si profondes blessures, daigne accorder à nos familles la santé et la prospérité, et quand ton _âme_ viendra errer auprès de nos demeures, daigne exaucer nos voeux. Il faut que j'aille rendre grâces aux dieux qui m'ont accordé une si riche proie. Mais quand le flambeau du monde éclairera le sommet des montagnes; quand, après avoir accompli mon voeu, je retournerai dans ma cabane, que l'allégresse y règne pendant trois nuits entières. Je monterai désormais sur la colline, je rentrerai avec plaisir dans ma maison, et aucun ennemi n'osera m'attaquer. Ce beau jour a commencé dans la joie, c'est dans la joie qu'il doit finir. Je n'oublierai jamais ma jolie chanson de l'ours.»
--Bravo, capitaine, bravo!--s'écria le vieux docteur Hiersac;--voilà une improvisation vraiment _pindarique_.
--A cheval!... et retournons au campement,--dit Boon.
Les pionniers partirent.
L'ours gris est le seul quadrupède que les sauvages de l'Amérique du Nord, redoutent réellement; il faut être plus que brave, disent-ils, pour oser l'attaquer. Ce terrible animal sert de thème favori aux chasseurs de l'ouest. Si on l'attaque, il livre bataille; souvent même, lorsqu'il est pressé par la faim, c'est lui qui est l'agresseur; blessé, il devient furieux, et poursuit le chasseur; sa vitesse est supérieure à celle de l'homme, bien qu'inférieure à celle du cheval. Il ne se trouve plus guère, maintenant, que dans les régions élevées, dans les âpres retraites des montagnes Rocheuses... Les peuples idolâtres du Nord, les finnois, par exemple, croient que les ours ont une âme immortelle, et leur accordent une vénération particulière; c'est un point essentiel de leur religion de ne pas omettre, à la chasse de cet animal, certaines pratiques superstitieuses. Ils ont des chansons qu'ils ne manquent jamais de chanter après l'avoir tué, et par lesquelles ils croient conjurer sa vengeance... Les Ostiaks regardent le nom de cet animal comme un présage funeste, et évitent de le prononcer... Au Kamchatka, tuer un ours est la marque de la plus grande valeur; les contes, les chansons ne célèbrent que les exploits des tueurs d'ours; le héros qui a terrassé un de ces formidables animaux, en conservé soigneusement la graisse; il en présente avec autant d'économie que d'orgueil, aux amis qu'il reçoit; c'est alors qu'il commence à connaître l'avarice; il voudrait que cette provision, témoignage de sa valeur, pût ne jamais finir... Quand un Ostiak a tué un ours, il ne lui rend guère moins d'honneur qu'à ses dieux, car il craint que l'âme de l'animal ne se venge, un jour, sur la sienne, dans l'autre monde. Il lui demande pardon, dans ses chansons, de lui avoir donné la mort, en suspend la peau à un arbre, et ne passe jamais devant cette dépouille, sans lui rendre hommage... M. Viardot, dans ses spirituels _souvenirs_ nous parle d'une chasse «fort singulière, et où l'on n'a pas à brûler un grain de poudre, car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livre au chasseur. Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles établissent dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans (russes) voient une de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche au sommet du tronc, sûrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa langue, ils lui tendent un piége, le plus simple du monde. Au bout d'une corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une grosse pierre, ou une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand l'ours, _par l'odeur alléché_, grimpe au tronc de l'arbre, comme un gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il détourne la pierre; mais du bout de sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre retombe sur lui. Il la repousse plus loin, elle tombe plus lourdement. La colère le gagne et s'accroît avec la douleur. Plus il est frappé, plus il s'indigne, et plus il s'indigne plus il est frappé. Enfin, cet étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tête, que l'ours tombe au bas de l'arbre, tué quelquefois, mais au moins tellement étourdi, que les chasseurs embusqués près de là n'ont plus qu'à lui donner le coup de grâce.»[193]
[193] M. Louis Viardot; Souvenirs de chasse en Europe.
--Capitaine Bonvouloir,--dit Daniel Boon au marin,--permettez au Natchez de vous passer au cou ce collier fait des griffes de l'ours que vous avez tué; cet exploit, et quelques bouteilles de rhum que je vous conseille d'offrir en cadeau à nos amis, les guerriers, achèveront de vous gagner tous les coeurs.
Le capitaine se hâta d'accomplir cette petite formalité.
--Qu'est-ce cela, colonel?--demanda le marin stupéfait en voyant le Natchez disposer ses appareils _aglutinatifs_ pour opérer un pansement efficace;--Whip-Poor-Will va-t-il verser sur ma plaie, _le lait de beurre_, ou l'huile du Samaritain?...
--Le Natchez veut panser votre blessure d'après la méthode des sauvages du Mexique,--dit le vieux docteur Hiersac;--ce sont des... fourmis... qu'il tient renfermées dans cette petite boîte. Quand il aura étanché le sang qui coule de la plaie, il en rapprochera les deux lèvres, et les exposera ensuite à la morsure de ces insectes...
--Définitivement les sauvages de l'Ouest sont des _empiriques_!--s'écria le capitaine;--des fourmis, juste ciel!... quel baume!...
--Lorsque les deux _antennes_ ou _tenailles_, dont la tête de ces fourmis est garnie, se sont enfoncées de côté et d'autre,--continua le vieux canadien--on sépare, avec les deux ongles, le _corselet_ à l'endroit où il se joint à la partie postérieure du corps; les fourmis, en expirant, enfoncent plus profondément leurs _tenailles_ qui restent ainsi fixées sur l'une et l'autre lèvre de la plaie[194].
[194] Voy. Voyage et Aventures au Mexique par M. G. Ferry.
--Aïe! aie! aie!--s'écria le marin, que pansait le jeune sauvage--par là sambleu! Natchez, tu imposes, sans doute, une diète _rigoureuse_ à tes fourmis, pour les rendre _inexorables_!... Aïe!... holà! holà!...
--Courage, capitaine,--dit le docteur allemand, Wilhem, à son ami;--la rotondité de votre abdomen annonce de grands éléments de vitalité... courage donc; je compte faire mon profit de ce _topique_, s'il réussit sur vous...
--C'est cela, _faciamus experimentum in anima vili_,--répliqua le marin.
Le Natchez, après quelques précautions pour prévenir une inflammation, s'enveloppa de sa blanket, et s'étendit sur l'herbe avec le calme et la tranquillité d'un monarque. Longtemps, les pionniers se tinrent éveillés auprès du feu, le fusil sur l'épaule, et prêtant l'oreille au moindre bruit; il n'arriva aucun autre événement, et les probabilités de combat n'existant plus, quelques-uns s'assoupirent.
--Il est inutile de se recoucher,--dit Daniel Boon; le jour va paraître; nous ferons une partie de chasse dans la matinée, si vous vous sentez tous en bonne disposition...
--_Nein! nein_! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois, une douzaine d'Alsaciens, qui avaient expié quelques paroles imprudentes en passant la nuit dans les plus terribles angoisses: Daniel Boon se complut à les effrayer un peu, tant pour les aguerrir, que pour se venger de leurs critiques anticipées.
--Colonel Boon, des officiers expérimentés prétendent qu'un soldat ne resterait pas sous les armes, plus de six heures, sans qu'il en résultât quelque inconvénient pour lui,--dit le capitaine Bonvouloir en baillant;--et il y a vingt-quatre heures que nous sommes sur pieds! la fatigue entre dans les prescriptions de l'hygiène, mais à la condition des intervalles de repos: par la sambleu! je suis moulu! les féroces Pawnies n'ont qu'à paraître, et c'en est fait de nous; je ne suis pas homme à leur tenir tête pendant dix minutes!... peste! quelle nuit!! et c'est ce que vous qualifiez... _une vie paisible_?... c'est l'existence du neveu de Rameau, qu'on rencontrait habillé de la veille pour le lendemain!...
L'aurore parut enfin, et un glorieux lever du soleil transforma le paysage comme par enchantement. L'Alsacien Obermann perdit connaissance en voyant les traces de la panthère à dix pas de l'arbre au pied duquel il s'était couché; elles étaient larges; la bête sanguinaire avait avancé et reculé plusieurs fois, et sans l'intervention du Natchez Whip-Poor-Will, elle se fût certainement livrée à quelque acte de violence sur la personne de l'honnête enfant de l'Alsace.
On déjeûna; Daniel Boon parcourut les environs, et découvrit la route qu'avait prise la caravane commandée par Aaron Percy. Le vieux chasseur sonna le boute-selle, et les pionniers partirent.
LE CONSEIL DES SACHEMS.
Ils veulent du sang, ils disent du sang! du sang! nous voulons du sang!
Quels sont ces gens dont le costume est si étrange, si fané? qui sont sur la terre et ne ressemblent point à ses habitants?
Shakespeare, _Macbeth_.
CHAPITRE IX.
Revenons à ceux de nos pionniers que nous avons laissés campés dans la prairie, et attendant leurs compagnons. Un des fils d'Aaron Percy, et un jeune Écossais, qui avaient conduit les bestiaux aux pâturages, prétendaient avoir vu un homme rouge traire une vache qui s'était un peu éloignée des autres; ils avaient été saisis de frayeur à cette apparition; Mac, l'Écossais, très superstitieux de son naturel, crut voir le _nain du rocher_[195] qui faisait tourner le lait des vaches: les deux enfants avaient jugé prudent de reconduire le bétail au campement avant le coucher du soleil.
[195] Voyez le nain noir (_The black Dwarf_) de Walter-Scott.
--Bien douce est la bête qui se laisse traire par tout le monde, dit le petit Albert sans attendre que son père l'interrogeât; Betsy (c'était le nom de la vache) ne porte pas le tribut que chaque soir elle donnait à Julia...
--Et l'on sait que les sorciers ne boivent que du lait pur,--ajouta le jeune Écossais;--les hommes ne sont pas des objets si communs dans ces prairies; si nous étions aux Grampians[196], la vieille Anna me dirait la vérité sur ce que nous avons vu.
[196] Montagnes d'Écosse.
--Paix, Mac,--dit Aaron au superstitieux bouvier.--Est-ce bien un homme que vous avez vu Albert?...
--Oui, Pa, un homme rouge; demandez à Mac: du reste, ma soeur Julia peut s'en assurer; Betsy ne recevra pas sa portion de sel ce soir, et nos jeunes amis doivent compter sur un peu moins de lait qu'à l'ordinaire,--ajouta Albert en indiquant les enfants des pionniers qui attendaient avec leurs pots.--Oui, Pa, pendant que les vaches paissaient encore, un être hideux sortit des buissons, aborda Betsy, et la débarrassa d'une partie de son lait.
--C'est possible, Albert c'est possible,--dit Percy;--votre camarade Mac, parce qu'il a lu plus de livres de sorcellerie, de chevalerie et de phyllorhodamancie que Don Quichotte, croit voir des apparitions partout... Mac, tracez des cercles magiques; calculez le nombre des ennemis sur le plus ou moins de consistance du marc de café, ou sur les oscillations d'une bague suspendue à un cheveu; bientôt vous n'oserez plus sortir, de peur de prendre votre ombre pour quelque spectre menaçant... M. Frémont Hotspur, allons en quête de cet espion...
Les pionniers partirent, et après une heure de perquisitions, Aaron Percy pénétra seul dans un taillis dont le silence mystérieux éveilla ses soupçons; il se trouva face à face avec le plus vigoureux Pawnie de l'Ouest. Le Sauvage lui décocha une flèche et s'enfuit: les cris d'Aaron attirèrent ses compagnons qui le transportèrent au camp. L'ennemi était dans les environs; il était donc urgent de procéder immédiatement à l'élection d'un nouveau chef; les yeux de miss Julia se portèrent sur Frémont-Hotspur; les pionniers comprirent ce langage muet mais expressif du regard, et Frémont-Hotspur fut proclamé chef à l'unanimité. Les dames avaient été invitées à donner leur vote; les enfants aussi avaient pris part à l'élection; et pourquoi pas? Nos lecteurs savent sans doute, que lors de la mort d'Auxence, évêque de Milan, on s'était réuni dans la cathédrale pour élire son successeur. Le peuple, le clergé, les évêques de la province, tous étaient là et très animés. Les deux partis, les Orthodoxes et les Ariens voulaient chacun nommer l'évêque. Le tumulte aboutit à un désordre violent. Un gouverneur venait d'arriver à Milan au nom de l'empereur; c'était un jeune homme, il s'appelait Ambroise. Informé du tumulte, il se rend à l'église pour le faire cesser; ses paroles, son air plurent au peuple: il avait bonne renommée. Une voix s'éleva du milieu de l'église, la voix d'un enfant, selon la tradition; elle s'écrie: il faut nommer Ambroise évêque. Et séance tenante, Ambroise fut nommé; il est devenu saint Ambroise[197]. On vit un évêque se proclamer lui-même. A la mort de Pierre Lombard (le maître des sentences), le chapitre à qui était attribuée, à cette époque, l'élection de l'évêque, ne pouvait s'accorder sur le choix; toutes les voix se réunirent pour confier cet important mandat à Maurice de Sully, archidiacre de Paris, ex-mendiant aux environs d'Orléans: «Je ne lis pas dans la conscience des autres, dit-il, mais je lis dans la mienne. Ma conscience me dit que si je prends le gouvernement de ce diocèse, je ne chercherai qu'à le bien régir avec la grâce du Seigneur; si donc vous ne faites opposition, ajouta-t-il en montrant sa poitrine, je me nomme moi-même... voici votre évêque...
[197] M. Guizot; Cours d'histoire moderne.
L'Irlandais O'Loghlin égaya un moment les pionniers, en leur racontant qu'un oracle avait conseillé aux rois Doriens de prendre pour guide (ils voulaient rentrer dans le Péloponèse) celui qui avait _trois yeux_. Ils ne savaient pas trop ce que cet oracle voulait dire, lorsque le hasard leur fit rencontrer un homme qui conduisait un mulet borgne. Cresphontes conjectura que c'était celui dont l'oracle parlait, et les Doriens se l'attachèrent.
Rarement, avons-nous dit ailleurs, les Sauvages se battent en rase campagne; la guerre chez eux, est une suite de ruses réciproques, à l'aide desquelles chaque parti espère surprendre son ennemi. Retranchés dans les forêts, ils savent échapper aux recherches; mais lorsqu'ils combattent les _hommes blancs_, assez souvent ils hazardent des engagements en plaine. Frémont-Hotspur, dès qu'il s'aperçut que l'ennemi épiait tous les mouvements de la caravane, songea à faire une retraite nocturne; mais comment partir? comment traverser la rivière qui n'était pas guéable en cet endroit!... plus bas, un pays vaste et ouvert, offrait une retraite sûre et facile... Maîtres de la vallée, et approvisionnés de vivres pour quelques jours encore, les pionniers se flattaient de lasser la patience des sauvages, qui n'oseraient les attaquer dans leurs retranchements: ou bien, s'ils en avaient l'audace, une poignée d'hommes suffirait pour les repousser. Frémont-Hotspur tenait à les chasser du défilé, afin de pouvoir gagner la plaine. Quelques sentiers difficiles à franchir, eussent pu conduire d'un revers à l'autre de la colline, des individus isolés, mais pour une caravane, le seul endroit praticable était gardé par les sauvages Pawnies qui connaissaient parfaitement ces parages, depuis longtemps le théâtre de leurs déprédations; le passage que les pionniers avaient surnommé le défilé des _Thermopyles_, leur parut une position inexpugnable, et ils s'en étaient emparé pendant la nuit précédente; bordé d'énormes rochers à pic et de ravins, on ne pouvait le forcer sans courir les plus grands périls. Les Sauvages se divisèrent en deux bandes; l'une devait attaquer las pionniers, tandis que l'autre veillerait sur le gué pendant le jour, et se retirerait le soir dans le défilé. Le nouveau commandant de l'expédition, Frémont-Hotspur, avait bien examiné les lieux; il voyait l'extrême danger qu'il y aurait à tenter le passage, car l'ennemi, sortant à l'improviste de son embuscade, fondrait sur eux, et nul doute que la caravane entière y resterait. Le jeune américain sentait l'importance du combat qu'il fallait livrer; le sort de l'expédition, par conséquent leur ruine ou leur triomphe, en dépendait. Après ces réflexions, qui lui furent inspirées par le caractère d'une lutte où la barbarie était aux prises avec la civilisation, Frémont-Hotspur convoqua un conseil de guerre: les pionniers décidèrent qu'ils se tiendraient sur la défensive. Vers le coucher du soleil il s'éleva tout-à-coup un tel concert de hurlements que la terre et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des cris; les mères saisissent leurs enfants: la terreur multiplie tous les bruits d'alentour; on prête l'oreille... le coeur palpite... chacun écoute avec la plus vive anxiété, et communique ses conjectures; on croit deviner... on se flatte que ce n'est qu'une fausse alarme. Un des pionniers, qui était monté sur un arbre, pour observer, indiqua, en ouvrant et en fermant plusieurs fois la main, le nombre de Pawnies qu'il apercevait: il descendit ensuite, saisit son fusil et se rendit au poste que lui assigna Frémont-Hotspur. Les ennemis parurent sur la colline, et se rangèrent en bataille. Il y avait quelque chose de bizarre et d'effrayant dans la contenance et les gestes des vigoureux géants qui se montraient au premier rang. L'armure défensive du sauvage est presque nulle. S'ils nous sont inférieurs dans la tactique du combat, ils excellent dans le maniement des armes à feu, et ne se précipitent pas sur leurs ennemis avec cette impétuosité qui rappelle la rage aveugle des barbares du moyen âge. Ils entonnèrent leurs chants de guerre, et défièrent les pionniers au combat, par des hurlements que l'écho de la vallée rendait encore plus effrayants. Voyant qu'on ne sortait pas, ils se décidèrent à attaquer le camp et s'avancèrent jusqu'aux pieds des retranchements: on combattit un moment, mais un orage éclata avec violence, et les sauvages battirent en retraite. A cette journée qui finissait sous de si funestes auspices, succédait une nuit non moins terrible. A une heure assez avancée, les sentinelles crurent entendre les mouvements d'une marche nocturne et les pas lointains de chevaux; la profonde obscurité ne leur permettait de rien distinguer; elles donnèrent l'alarme. La faim, les dangers, et les événements extraordinaires qui s'étaient succédé depuis quelques jours, avaient un peu ébranlé les imaginations. A ce cri «_l'ennemi arrive_» les pionniers saisirent leurs armes croyant le camp envahi. Frémont-Hotspur parcourait les rangs, le fusil sur l'épaule, et engageait ses compagnons à une vigoureuse résistance; quoique harassés de fatigue (car ils avaient travaillé aux retranchements pendant une grande partie du jour), pas un ne murmura. Les dames même montrèrent une énergie toute virile; armées de pelles et de pioches, elles s'étaient chargées de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur permettait, afin de laisser aux hommes plus de liberté pour combattre.
--Voilà en effet des cavaliers qui galopent dans la plaine;--dit miss Julia Percy--ils s'avancent vers le camp.
Frémont-Hotspur, debout sur un des charriots, cria d'une voix stentorienne «_Qui Vive!_» «Pionniers de l'Orégon» répondit le capitaine Bonvouloir. Les émigrants poussèrent un grand cri de joie.
--Descendez de cheval, et venez partager avec nous tout ce que nous pourrons vous offrir,--dit Frémont-Hotspur.
Les pionniers mirent pied, à terre, et Frémont-Hotspur reconnut le marin français, le capitaine Bonvouloir, et le docteur Wilhem...
--Peste; quelles palissades!--s'écria le capitaine--l'ennemi est donc à vos portes?...
--Oui.
--Quand s'est-il montré?--demanda vivement Daniel Boon.
--Aujourd'hui, pour la première fois;--répondit Hotspur, et ils sont nombreux.
--Les palissades sont-elles solides et bien défendues?
--Vous pouvez vous en assurer; c'eût été montrer peu de sollicitude pour les femmes et les enfants qui nous accompagnent, que de négliger ce qui pouvait leur offrir un refuge. Notre vigilance n'a pas été en défaut un seul instant. Les jeunes gens ont gardé les palissades pendant tout le jour, et nous nous proposons d'aller à la découverte dans les bois vers le milieu de la nuit, afin de nous assurer du nombre de nos ennemis;... à vos postes... à vos postes...--dit Frémont-Hotspur aux pionniers qui se groupaient autour des nouveaux venus.--Colonel Boon, vous avez avec vous un bon nombre de guerriers indiens; ils nous seront d'un grand secours pour débusquer ces coquins de Pawnies... Miss Julia, hâtez-vous d'aller rassurer votre père; les amis que nous attendions sont arrivés, et nous allons immédiatement concerter ensemble les meilleures mesures à prendre pour sortir de ce mauvais pas.
La belle Américaine disparut dans l'obscurité afin de s'acquitter de la commission de Frémont-Hotspur; il eût été impossible de reconnaître le moindre signe d'inquiétude sur les traits de celui-ci; il était trop familiarisé avec les grands dangers pour s'en alarmer...
--Vous m'avez dit que vous avez été attaqués aujourd'hui même?--demanda Daniel Boon au jeune Américain...
--Il y a quelques heures, avant que l'orage n'éclatât, nous avions l'ennemi sur les bras; notre chef, Aaron Percy, a été dangereusement blessé ce matin; nous craignons même pour ses jours: le commandement m'a été déféré par intérim, mais je suis prêt à le résigner...
--M. Frémont-Hotspur,--dit Boon,--si vos compagnons vous ont choisi, il faut qu'ils aient eu de bonnes raisons pour cela; on dit que vous avez été proclamé à l'unanimité; mes amis et moi nous confirmons ce choix; continuez donc d'exercer vos fonctions; nous serons heureux de recevoir et d'exécuter vos ordres. Le camp a été fortifié par vos soins, voilà déjà qui dénote chez vous des connaissances stratégiques; c'est précisément ce qu'eût fait le grand Napoléon...
--Nos retranchements, que vous admirez, sont l'ouvrage des dames;--dit Frémont-Hotspur;--oui, elles ont exécuté, de bonne volonté, ce que les sauvages eussent commandé aux leurs, vu que, chez eux, les pauvres _squaws_[198], sont chargées des travaux les plus pénibles... Miss Julia vient-elle réclamer nos services?...
[198] Femmes.
--N'interrompez pas votre conférence, M. Hotspur,--dit la jeune fille;--je viens de la part de mon père; le vieillard désirerait savoir si vous avez l'intention de lever le camp cette nuit? Il est prêt à se conformer à tout ce que vous déciderez pour notre salut...
--Nos amis, les guerriers sauvages, jugent nécessaire d'avoir recours à une _médecine de guerre_ pour connaître la véritable position de l'ennemi qu'ils veulent surprendre cette nuit,--dit Frémont-Hotspur à la fille d'Aaron Percy;--j'ose espérer que miss Julia et ses amies ne témoigneront aucun mépris pour ces prétendues _révélations_ du Grand-Esprit; leur scepticisme blesserait les docteurs sauvages qui aiment à se présenter de sa part;... en encourant leur mauvais vouloir, nous nous exposerions peut-être à de grands dangers...
--Nous savons que les sauvages sont superstitieux, M. Hotspur,--dit la belle Américaine;--que nos amis procèdent à toutes les cérémonies en usage chez eux dans de pareilles circonstances; les femmes, nous a-t-on dit, ne prennent point part aux danses guerrières: nous devons donc désespérer d'être invitées à y figurer...