Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 15
--Le docteur Franklin était un mauvais plaisant,--répliqua le capitaine;--peste! je n'ambitionne pas cette perfection. Satan dit à Job: _L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout pour sauver sa vie_. Voulez-vous connaître la devise des sauvages? la voici: _vite_... _tôt_... _empoignez_... _scalpez_... et _qui qu'en grogne tel est mon bon plaisir_. Les Parques ne dépêcheraient pas plus lestement. Être attaqués la nuit par des Peaux-Rouges!!... Je ne sais qui s'avisa d'écrire[181] que les marques d'une crainte réciproque engagent bientôt les hommes à s'approcher, et que, d'ailleurs, ils y seraient portés par le plaisir qu'un _animal_ sent à l'approche d'un _animal_ de son espèce. Colonel Boon, la violence de la douleur contraint quelquefois les animaux les plus inoffensifs à recourir à tous les moyens. Les chats-huants, par exemple, investis par un nombre supérieur, se renversent sur le dos, et se défendent avec les pattes; ils ramassent leur corps qu'ils couvrent tout entier de leur bec. Dieu sait ce que les sauvages Pawnies nous préparent, mais les naturalistes prétendent que les animaux venimeux sont tous plus dangereux lorsque, avant de blesser, ils ont mangé quelque bête de leur espèce... Il n'y a que le diable qui soit capable de brûler les gens en dépit de la loi, et d'infliger des supplices qui feraient trembler... même... un czar de toutes les Russies!! Messieurs, je ne suis pas des plus robustes, mais puisqu'il est dans la manière de penser des hommes, que l'on fasse plus de cas du courage que de la timidité, je vous déclare que je me défendrai bravement une fois à l'abordage, car Rousseau nous conseille, dans l'Émile, de saisir hardiment celui qui nous surprend la nuit, homme ou bête, il n'importe; de l'empoigner; de le serrer de toute notre force; s'il se débat, de le frapper, de ne point marchander les coups, et quoi qu'il puisse dire ou faire, de ne lâcher jamais prise, que nous ne sachions ce que c'est. Le poète Homère peint Achille féroce comme un lion. Par mon père!! Achille Bonvouloir (ex-capitaine de corvette) aux prises avec son ennemi, ressemblera à une bête fauve, et n'aura rien d'humain!... Cependant, colonel, n'y aurait-il pas moyen d'éviter le supplice en se faisant adopter?...
[181] Montesquieu: _Esprit des lois_.
--Ils accordent rarement cette faveur,--répondit Boon;--«si nous adoptions tous nos prisonniers, disent-ils, comment apaiserions-nous les mânes de nos guerriers? Comment le village participerait-il à nos triomphes! N'est-il pas nécessaire que notre jeunesse, en les voyant mourir comme des braves, apprenne à subir le même sort avec un égal courage?... Cependant ils les épargnent quelquefois, et leur disent, pour les rassurer: «Soyez sans crainte, vous n'irez pas dans nos chaudières; nous ne boirons point le bouillon de votre chair; nous vous donnerons des peaux d'ours pour la nuit[182].»
[182] Voy. Travels in high Pensylvania.
--N'y a-t-il pas quelques petites formalités à remplir?--demanda le marin.
--Oh! un grand nombre,--répondit Boon; d'abord, comme tous les jeunes gens, il vous faudra passer par une série de tortures volontaires;... on commence par jeûner pendant quatre jours et quatre nuits...
--_Der teufel_!--s'écria un Allemand;--quatre _chours sans joucroute_!... _der teufel_!...
--C'est sans doute la plus rude épreuve qu'ils aient à subir!--dit le gastronome gascon stupéfait.
--Pas précisément, capitaine,--continua Boon en conservant son sérieux;--des crochets passés dans les muscles pectoraux soulèvent les martyrs volontaires, qui doivent sourire lorsqu'on les hisse...
--_Der teufel_!--s'écria le même Allemand.
--J'en ai la sueur froide!--dit le marin.
--Ainsi suspendu entre ciel et terre, on vous fera pirouetter sur vous-même jusqu'à ce que vous perdiez connaissance. Revenu à vous, vous serez décroché et traîné à l'entrée de la cabane à mystères, et vous offrirez en sacrifice, au Grand-Esprit, le petit doigt de votre main gauche; vous poserez le membre sur un crâne de buffalo, et un guerrier vous le fera sauter d'un coup de _tomahawck_. Cette formalité remplie, vous serez saisi par deux jeunes gens des plus robustes, et traîné, le visage dans la poussière; on vous abandonnera ensuite à vous même... jusqu'à ce que le Grand-Esprit vous donne assez de force pour vous relever[183]...
[183] Voy. l'ouvrage de M. Georges Catlin: The north american Indians.
--Quelle énumération!--s'écria le capitaine Bonvouloir;--ceci égale presque les tortures de la sainte inquisition! c'est une violation cruelle du droit des gens! Colonel Boon, vous avez parlé, je crois, de crochets, de couteau, et de l'amputation d'un membre? Miséricorde!... je renonce à ce moyen d'échapper au supplice!... Docteur Wilhem, nous étions en quête d'aventures, nous voilà servis à souhait!... peut-être n'avons-nous affaire qu'à une panthère.
--Cette rencontre serait peu agréable,--observa le vieux naturaliste Canadien;--selon l'illustre Cuvier[184], tous les animaux du genre _chat_ ont des ongles _rétractiles_, c'est-à-dire munis de _ligaments_ élastiques qui les redressent et en dirigent la pointe vers le haut pendant tout le temps que l'animal _ne fait pas agir ses muscles_; il les rabaisse à l'instant où il veut s'en servir pour _agripper_...
[184] Cuvier. Notes sur Pline.
--Si le ciel ne nous vient en aide, je ne sais comment nous nous tirerons d'ici!--dit le marin...
--Lampride _assure_, cependant, qu'Héliogabale fit atteler des tigres à son char, pour mieux représenter Bacchus,--continua le vieux Canadien;--preuve que le tigre n'est pas indomptable. Démétrius rapporte, d'une panthère, un trait digne d'être cité. Elle était couchée au milieu du chemin en attendant qu'il passât quelque voyageur...
--Pour l'_agripper_, sans doute,--observa le capitaine.
--Non,--continua le docteur Hiersac;--elle fut aperçue par le père du philosophe Philinus. Saisi d'effroi, il veut retourner sur ses pas, mais l'animal se roule devant lui, joignant aux caresses les plus _pressantes_, des signes de tristesse et de douleur _très intelligibles... même dans une panthère..._ Elle était mère, et ses petits étaient tombés dans une fosse, à quelque distance de là. Le _premier effet_ de la compassion... fut de ne plus craindre... le _second_... d'examiner ce qu'elle demandait.
--C'est logique,--observa encore une fois le marin;--la prudence lui dictait cette conduite...
Elle tirait le philosophe, _doucement... avec ses griffes_.
--Et il se laissa conduire?...
--Certes,--lorsqu'il découvrit la cause de sa douleur, et par quel service il _devait acheter la vie_, il retira les petits de la fosse; avec eux, la mère escorta...
--Quelle escorte!--s'écria le capitaine. Ce sont de ces politesses de tigres qui semblent vous sourire au moment où ils vont vous étrangler!
--Avec les petits, dis-je, la mère escorta son bienfaiteur jusqu'au-delà des déserts, en bondissant de joie autour de lui, et témoignant ainsi le désir de payer sa dette de reconnaissance... sans rien demander... chose rare... même chez l'homme...
--Que craignent nos amis?--demanda le Natchez Whip-Poor-Will à Daniel Boon;--le jeune sauvage n'avait encore rien dit, mais ses sens ne le trompaient pas sur la nature du danger qui les menaçait.
--Natchez,--dit le marin au guerrier;--puisque les ténèbres n'ont aucune obscurité pour toi; que la nuit est aussi claire que le jour, et que les ténèbres sont à ton égard comme la lumière du jour même..., bon..., voilà que je m'embrouille... ce n'est pas que j'aie peur, quoique tout homme soit sujet à la crainte, de quelque _ataraxie stoïque_ qu'il veuille se parer, car l'histoire nous apprend que l'orateur Démosthènes, fuyant un champ de bataille, rendit ses armes à un buisson auquel ses vêtements s'étaient accrochés... On dit même que si César se fût trouvé seul (pendant la nuit) exposé au feu d'une batterie de canon, et qu'il n'y eût eu d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas de fumier... ou dans quelque chose de mieux... on y eût trouvé, le lendemain, Caïus Julius enfoncé jusqu'au cou... Colonel Boon, est-ce que ces barbares Pawnies attaqueront toujours les gens comme des houssards?... ne se présenteront-ils jamais bien serrés pour être enfilés dans les règles!... Je crois qu'il serait bon de leur envoyer quelques balles pour leur faire une _douce violence_? qu'en pensez-vous?--et le marin ajouta vivement--Vois-tu, Natchez, vois-tu des yeux qui brillent dans les broussailles?...
LA PANTHÈRE.
CHAPITRE VIII.
A l'aide de la lumière brillante que projetait la lune, alors dans son plein, les pionniers purent distinguer les traits sombres et les formes athlétiques de Whip-Poor-Will; son oeil vif semblait percer les ténèbres; immobile à sa place, et gardant un profond silence, il écouta ces hurlements prolongés qui semblaient avoir quelque chose de prophétique. Le sauvage est superstitieux, nous eûmes occasion de le voir, et le Natchez ne se pressa pas d'agir...
--Vos oreilles vous ont trompé, capitaine Bonvouloir, dit le docteur Wilhem à son ami...
--Rapportons-nous-en aux sens du Natchez,--répliqua le marin;--il entend ce que les visages-pâles ne peuvent entendre.
Whip-Poor-Will, depuis le moment où ses sens avaient pu saisir des sons éloignés, était resté immobile comme une statue; enfin le guerrier à la taille gigantesque se souleva à moitié; on eût cru voir un serpent qui se dressait en déroulant ses anneaux.
--Nous courons quelque danger,--dit Daniel Boon en voyant l'attitude de Whip-Poor-Will;--chut!... attendons que l'ennemi nous attaque...
--Capitaine Bonvouloir, réjouissons-nous,--dit le docteur Wilhem;--voilà l'occasion que nous cherchions depuis longtemps de nous distinguer; notre entreprise est glorieuse; si elle offre des périls la renommée nous en récompensera; on dira de nous ce qu'on dit jadis de Saül et de Jonathas: plus prompts et plus légers que les aigles, et plus courageux que les lions, ils sont demeurés inséparables dans leur mort même.
--Je crois qu'il est temps de disposer nos âmes à répondre dignement au grand appel de l'Éternité,--dit le marin;--peu importe, après tout, que ce soit du _sud-quart-sud-est_, _est-quart-nord-est_, _sud-est-quart-sud_, ou de toute autre partie de la _rose des vents_ que nous vienne la bourrasque, nous serons prêts;... je ferai ma partie convenablement; mais où frapper un ennemi qui ne se montre pas!... Nous serons criblés de flèches avant de découvrir d'où elles partent; par _Notre-Dame-des-Bons-Secours_, c'est un vilain _quart_ à passer!
--Chut! pas si haut,--dit Daniel Boon; et ses yeux parcoururent les taillis voisins avec cette perspicacité si remarquable chez ceux dont les facultés ont été rendues plus subtiles par les dangers et la nécessité.
--Whip-Poor-Will, _verschnappen sie sich nicht_ (Whip-Poor-Will ayez bon bec),--dit l'Alsacien Obermann au Natchez, par forme d'encouragement.
L'indien fit entendre, comme à l'ordinaire, une légère exclamation, et dit aux pionniers que c'était une panthère attirée aux environs du campement par l'odeur du sang des daims qu'on avait dépecés. En effet, les chevaux piétinaient et donnaient des signes d'alarme; le Natchez se leva avec précaution, prit son arc, ajusta une flèche, et la décocha dans les broussailles; il en partit des cris effroyables mêlés de craquements de branches: Whip-Poor-Will était renommé dans l'Ouest pour la sûreté de son coup d'oeil. En entendant les cris de la panthère, ceux des pionniers qui dormaient, réveillés en sursaut, se levèrent précipitamment, et cherchèrent leurs armes; on n'entendait dans le camp que gens faisant leur testament; les chevaux avaient rompu leurs liens et fuyaient de tout côtés... La nuit empêchait de rien distinguer; les pionniers se croyaient réellement attaqués par des ennemis nombreux et redoutables. Les sauvages de l'expédition firent entendre le _war-hoop_; ce cri est le plus perçant qu'il soit possible à l'homme de produire; nul autre ne retentit aussi loin dans les bois; suivant les circonstances, les indigènes peuvent en rendre les modulations plus ou moins effrayantes par le battement rapide des quatre doigts de la main sur les lèvres pendant les efforts de l'aspiration; c'est le cri de la victoire; les guerriers le poussent souvent pour s'animer dans la mêlée... Tacite, en parlant du _bardit_ ou chant des Germains, dit: «Ce sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la dureté des sons et un murmure étouffé, en plaçant le bouclier contre la bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la répercussion.»[185]
[185] L'_Alarido_ était le cri que poussait une troupe d'hommes d'armes lorsqu'elle faisait une invasion subite sur le territoire ennemi. _Con grande alarido_, disent les Espagnols.
(_N. de l'Aut._)
Enfin le tumulte cessa, et les pionniers étaient persuadés qu'ils avaient repoussé l'ennemi; on s'adressa des compliments réciproques sur la manière _vigoureuse_ dont chacun s'était défendu. Daniel Boon riait sous cape. Comme une alarme de ce genre est toujours le signal d'une joie très vive, les pionniers s'amusaient à peindre les impressions différentes que la frayeur avait produites sur chacun d'eux, et personne ne fut épargné...
--_Wir sind glücklicherweise mit dem schrecken davon gekommen_, (Nous sommes bien heureux d'en avoir été quittes pour la peur)--dit un Alsacien.
--_Der weg ist sehr schlecht; wir bleiben stecken_ (la route est bien mauvaise, nous sommes embourbés),--dit un autre.
--_Es verlangt mich sehr das ziel meiner reise zu erreichen_ (il me tarde bien d'être arrivé au terme de mon voyage.)
--_Es geht nicht rechten dinzen zu_; (il y a du louche).[186]
[186] Nous traduisons par des équivalents.
--_Sind wir hier verrathen oder verkauft?_ (Je crois qu'ils nous vendent.)
--_Sie blasen in ein horn_ (ils s'entendent comme larrons en foire),--ajouta l'allemand Obermann en parlant de Boon et du Natchez Whip-Poor-Will.
--_Mann muss die zeiten nehmen wie sie kommen_ (on doit prendre le temps comme il vient),--dit le docteur Wilhem à ses compagnons pour les rassurer.
--Peste!... quelle réception nous fîmes à ces maraudeurs!--dit le capitaine; quant à moi je frappais à tort et à travers... cependant, j'avouerai franchement que je ne pouvais bien distinguer l'ennemi... je sentais bien que je frappais sur quelque chose, mais, comme dit notre Rabelais, _soubdain, je ne scay comment, le cas feut subit, je n'eus loysir de considérer_; d'ailleurs, j'étais réellement trop occupé. La lionne fixe les yeux à terre, quand elle défend ses petits, afin de ne pas être intimidée à la vue des épieux. Je combattais pour la défense du camp, pro _aris_ et _focis_, mais, je le répète, je ne pouvais voir mes antagonistes... Personne d'_avarié_?--demanda le marin--Herr Obermann, où êtes-vous?...
--Hier! hier! (ici, ici)--répondit l'alsacien qui s'était caché sous un monceau de bagages.
--Montrez-vous donc, il n'y a plus de danger,--dit Daniel Boon;--Messieurs, la panthère n'est que blessée; il faut la poursuivre; à cheval!...
Les pionniers accueillirent cette proposition avec transport; les chiens furent rassemblés, le Natchez prépara des torches, chaque pionnier s'arma de pied en cap, Daniel Boon sonna le boute-selle, et l'on partit. A voir tant de flambeaux réunis, on eût dit une procession d'esprits infernaux, ou de ces gens consacrés à Mars qui (de l'une et l'autre armée), s'avançaient au-delà des rangs, un flambeau à la main, et donnaient le signal du combat, en le laissant tomber.[187]
[187] On leur laissait ensuite, de part et d'autre, la liberté de se retirer derrière les rangs. On se servait de ces porte-flambeaux avant l'invention des trompettes.
Les sauvages redoutent la panthère ou tigre de l'Amérique, parce qu'elle unit la perfidie à la férocité; elle arrive toujours sans bruit en rampant dans les broussailles, se précipite sur sa proie et l'enlève, avant qu'on ne se soit douté de son approche.
--Halte! dit Boon, après un quart d'heure de marche;--que personne ne laisse tomber son flambeau, car les herbes sont sèches, et une conflagration générale de la prairie en serait la conséquence... Whip-Poor-Will, descend de cheval, et examine cette feuille; il me semble que quelque animal y a passé...
Le Natchez mit pied à terre, examina les feuilles, et reconnut les traces de la panthère; détachant son _tomahawck_ de sa ceinture, il pénétra dans un épais buisson. Après une longue perquisition, il fit entendre son exclamation ordinaire, et appela les pionniers; ceux-ci pénétrèrent dans les broussailles, et le Natchez leur montra des antilopes à moitié dévorées; les pauvres bêtes, malgré leur agilité, avaient été la proie de la panthère. Une carcasse de buffalo gisait à l'entrée du taillis, véritable charnier; l'emplacement, dans une circonférence de cinquante pieds, était battu et labouré; on pouvait compter combien de fois le buffalo avait été terrassé... Tout à coup les chasseurs entendirent le hurlement court et redoublé que pousse la panthère, lorsqu'elle sent sa proie; on attisa les flambeaux, les chiens se mirent sur la piste, et aboyaient tous ensemble, les plus poltrons hurlant plus fort que les autres: Daniel Boon et le Natchez les excitaient de la voix; on voulait forcer la panthère à quitter sa retraite; la meute, effrayée, n'osait trop s'aventurer; cependant il y avait là des dogues pour qui l'on eût parié, si leur courage eût répondu à leurs forces. L'affreuse panthère poussait des cris terribles; à chaque instant, on la croyait _lancée_, mais les chiens (même les plus hardis) détalaient à toutes jambes au moindre de ses mouvements... Quelques coups de feu la déterminèrent; elle sortit brusquement; cette apparition fut, pour tout le monde, le signal de la retraite; il y eut descampativos général: la panthère se réfugia dans un autre buisson.
--Capitaine Bonvouloir,--dit le vieux canadien Hiersac au marin--voilà une magnifique occasion de vous montrer, attisez votre flambeau, pénétrez dans le taillis, saisissez cette panthère par les oreilles, et _nous l'amenez_...
--Nenni!--s'écria le capitaine;--je ne combats qu'au grand jour; peste! attaquer cette panthère!... aille qui voudra lui donner le coup de grâce; du reste, c'est l'affaire du Natchez. Pénètre dans ces broussailles, Whip-Poor-Will, la bête doit être bien malade; tâche de voir dans quel état _nous l'avons mise_; je garderai l'entrée du taillis, et si elle veut s'échapper, je l'assommerai...
--Capitaine, la fortune vous réservait ce coup,--dit Boon;--l'aventure est périlleuse, il est vrai, mais qu'importe?... pour le brave là où est le danger... là est l'honneur: en avant donc!...
--N'y a-t-il pas trop de danger?--demanda le marin.
--Certes il y en a,--dit le vieux docteur Hiersac;--mais où serait le mérite d'un exploit de ce genre, s'il n'était dans le péril auquel on s'expose en le tentant? jadis les chevaliers faisaient le serment: qu'en la poursuite de leur queste ou aventure, ils n'éviteraient point les mauvais et périlleux passages, ni ne se détourneraient du droit chemin, de peur de rencontrer des chevaliers puissants ou des _monstres_, _bêtes sauvages_, ou autres empêchements, que le corps et le courage d'un seul homme peut mener à chef...[188] En avant donc, capitaine; la panthère est occupée à se défendre; il vous sera facile de la surprendre par derrière...
[188] Serment des récipiendaires à la chevalerie. Art. 16.
--Eh bien je vais tenter l'aventure, car c'est grandement servir l'humanité que de faire disparaître pareille engeance de la surface de la terre!... holà, vous, guerriers sauvages, tenez vous prêts à me porter secours; colonel Boon, prêtez moi votre tomahawck.
--Le voici.
--Messieurs les Américains, il faut avoir ce que vous appelez du _bottom_[189] pour risquer la partie contre un tigre,--dit le marin en examinant son long couteau;--il me semble voir cette panthère accolée à une souche et jouant des pattes pour écarter les chiens; ne lui donnez pas le temps de me trop _labourer_ de ses griffes: le géant Ferragus, d'illustre mémoire, n'était vulnérable qu'au nombril... mais pour moi, pauvre Achille, je ne suis invulnérable ni aux talons ni ailleurs, et nous savons que Tripet, désarçonné par Gymnaste, rendit plus de _quatre potées de souppe... et son asme meslée parmy les souppes_...[190] attisez vos flambeaux, et environnez le taillis pour m'éclairer; mais en avant!... il est temps de se montrer à l'ennemi...
[189] Bottom: avoir du _bottom_, avoir du _toupet_.
[190] Rabelais: Gargantua.
Le capitaine piqua des deux, pénétra dans le taillis, et fut glacé d'effroi lorsque, parvenu au centre du fourré, il se vit face à face avec un ours énorme; les prunelles ardentes de l'animal étaient fixées sur le chasseur; son cou tendu, sa gueule béante et le sourd grognement qu'il faisait entendre, semblait lui dire «tu n'iras pas plus loin.» Le pionnier français se crut dévoré et sortit vivement du buisson; son chien, son fidèle compagnon, le sauva encore une fois; il fait retentir l'air de ses aboiements, s'allonge en bondissant autour de son ennemi, se dresse contre lui, l'attaque, l'évite, et suit tous les mouvements de son maître, en le serrant de près, bien résolu de périr avec lui...
--Vous reculez, capitaine!--s'écrièrent tous les pionniers.
--Quel épouvantable arsenal de griffes et de dents!--s'écria le marin;--la panthère est à l'agonie, mais nous avons affaire à un ours gris de la plus belle taille...
--Un ours? bravo!--dit vivement Daniel Boon;--combattre un ours gris est, aux yeux des sauvages, l'acte le plus héroïque qu'il soit donné à l'homme d'accomplir... capitaine Bonvouloir, si vous voulez _conquérir_ l'estime et l'admiration des guerriers de l'expédition, livrez bataille à cet ours; la renommée aux cent bouches publiera ce haut fait dans tout l'ouest; vous aurez même droit à la considération des _non-apprivoisés_[191], et ce n'est pas peu dire...
[191] Tribus hostiles des Prairies.
Après un moment d'hésitation, le capitaine pénétra une seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite furieux sur l'animal rétif, et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le capitaine Bonvouloir lui porte un coup de tomahawck sur la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier, qui porte un nouveau coup de tomahawck à son terrible adversaire et le terrasse. Les sauvages de l'expédition poussèrent un cri de joie en voyant rouler l'ours aux pieds du capitaine, à qui ils vinrent tous serrer la main...
Etes-vous blessé, capitaine?--demanda Daniel Boon.
--Légèrement, colonel;--répondit le marin--Par Notre-Dame des bons Secours! je me croyais à l'abordage, et jouant de la hache!... j'ai la jambe un peu _avariée_; mon cheval, comme le coursier du Paladin, n'a plus qu'un défaut... celui d'être mort... cet exploit me coûte cher; mais que dit Whip-Poor-Will à cet ours?--ajouta le marin en regardant le Natchez qui parlait à l'animal, en le frappant sur le museau; celui-ci étendu sur l'herbe, poussait des grognements sourds...
--Les sauvages se croient obligés de faire des excuses aux ours qu'ils terrassent;--répondit le vieux guide,--c'est un hommage qu'ils rendent au courage déployé par cet animal dans les combats: le tribunal de la sainte inquisition ne faisait-il pas aussi des excuses aux juifs qu'elle condamnait à être brûlés?... capitaine, nos amis, les guerriers, attendent, pour enlever l'ours, que vous l'ayez harangué...