Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 14
--Est-ce du _perrique_, du _pig-tail_, du _shoe-string_, du _sweet-scented_, du _waggoned_, ou du délicieux _cavendish_[160], que vous voulez?--demanda le docteur Hiersac;--par la sambleu! le colonel Boon vous en donne pour quatre marins!... Si ce que disent les physiologistes est vrai, «que le volume du coeur de l'homme doit être comparé à la grosseur de son poing, ce morceau de tabac peut... _hardiment_... servir d'objet de comparaison, et cela sans que le coeur perde au change...
[160] Espèces de tabac.
Les Américains qui faisaient partie de l'expédition, vu leur grande habitude de parcourir les bois, n'appréhendaient rien de fâcheux de leur position; ils s'amusaient avec les échos du voisinage auxquels ils faisaient répéter des chansons; après bon nombre de joyeux refrains, ils se roulèrent dans leurs blankets et s'endormirent. Le Natchez, Whip-Poor-Will, entonna son chant de guerre:
C'est moi! je suis un aigle de guerre! Le vent est violent, mais je suis un aigle! Je ne suis pas honteux; non, je ne le suis pas. La plume d'aigle se balance sur ma tête. Je vois mon ennemi au-dessus de moi! Je suis un aigle, un aigle de guerre.
Désennuyons les morts Partons, pour les couvrir Et disons-leur tout haut Qu'ils vont être vengés.
Levons le tomahawck, Suspendons nos chaudières; Graissons, tous, nos cheveux, Peignons, tous, nos visages, Chantons la chanson de sang Ce bouillon de nos guerriers.
Je vais en guerre venger la mort de nos braves, Comme le loup affamé, je serai inexorable. J'exterminerai mes ennemis et les dévorerai; Je tannerai la peau de leurs crânes sanglants, Et, comme le tonnerre, je consumerai leurs villages. Je vais en guerre, venger la mort de nos braves, Comme le loup affamé, je serai inexorable.
Les échos des bois répétèrent les dernières paroles qui venaient d'être prononcées, et tout rentra dans le silence. Le capitaine Bonvouloir se coucha enfin, mais non sans avoir maudit vingt fois les féroces Pawnies; son esprit accablé, se lassa bientôt de ses contemplations; la nature reprit insensiblement son empire, et il s'assoupit.
Les philosophes s'accordent à dire que l'âme ne s'endort pas comme le corps, et qu'inquiétée par des sensations inaccoutumées, elle éveille les sens pour en avoir l'explication; tandis que lorsqu'elle est accoutumée aux bruits qu'elle entend, elle demeure _tranquille_ et ne _dérange_ pas les sens pour en obtenir un éclaircissement inutile; or, l'âme a besoin des sens pour connaître les choses extérieures; pendant le sommeil, les uns sont _fermés_, comme les yeux; les autres à _demi engourdis_, comme le tact et l'ouïe. Si l'âme est inquiétée par les sensations qui lui arrivent, elle a donc besoin des sens pour en avoir l'explication.
Le capitaine Bonvouloir s'éveilla au milieu de la nuit; les feux étaient presque éteints; le Natchez et Daniel Boon dormaient; les pionniers américains dormaient aussi; la _plupart des chiens donnaient pareillement_ auprès des cendres qui jetaient une sombre lueur sur les objets d'alentour. L'oiseau Whip-Poor-Will soupirant, avec un accent mélancolique, les trois monosyllabes qui forment son nom, invitait les voyageurs à venir contempler la beauté de la nuit. Au milieu de ce calme imposant, le capitaine eut envie de s'approcher de ce chantre des bois, lorsqu'il entendit des bruits étranges et lugubres qui partirent de la profondeur de la forêt et en troublèrent le silence; le marin se recoucha et prêta l'oreille: un cri sinistre et inconnu aux étrangers se fit entendre.
--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en sursaut;--_Kapetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (capitaine Bonvouloir avez-vous entendu)?
--_Ia, mein Herr_,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? Quant à moi, je _pique les heures_[161]; il y a des _brisants_ devant nous; on ne pouvait plus mal s'_embosser_[162]; pas de _pendus glacés_[163], partant, pas moyen de découvrir l'ennemi: la _bourrasque_ nous viendra-t-elle du _nord-oit_ (nord-ouest), du _su-et_ (sud-est), ou du _sur-oit_ (sud-ouest)? _Herr Obermann_, la chronique nous dit qu'on entendait, toutes les nuits, à Marathon, des hennissements de chevaux, et un bruit semblable à un cliquetis d'armes. Ceux qui n'y venaient _que par curiosité_, ne s'en trouvaient pas bien; mais ceux qui, n'ayant entendu parler de rien, passaient là par hasard, n'avaient rien à craindre du courroux des esprits[164]... Les cris qui partent de ces bois ont quelque chose de sinistre; je tremble comme la feuille du sycomore agitée par le vent du désert; si c'est là le prélude de ce que nous devons entendre plus tard, j'avoue que me voilà complétement désenchanté... Cependant les chiens n'ont pas jappé _à nuitée_...
[161] Je veille.
[162] Jeter l'ancre.
[163] Réverbères; voy. les Mystères de Paris.
[164] Pausanias, ch. XXXII.
--Qu'y a-t-il donc, capitaine?--dit le vieux, docteur Hiersac;--auriez-vous entendu de ces langues aériennes, dont parle Milton, et qui profèrent le nom des hommes sur les rives de la mer, dans les déserts sablonneux et dans la solitude?... Les Dieux nocturnes, dont je parle, capitaine, sont les Esprits des ténèbres, les Démons, les Génies; quant aux Faunes, ce sont des dieux aux brusques apparitions. Vous savez ce que c'est qu'une terreur panique: Pan, suivant les croyances primitives, était un Dieu de l'air et des sons, des sons lointains, mystérieux, insaisissables, et quelquefois des sons inattendus et burlesques. De là, l'idée que Pan apparaissait à l'improviste au sein d'un bois épais, au bord d'une source, à la cime d'un rocher, comme l'audacieuse chèvre de Virgile, à l'anfractuosité mousseuse du _Trapp_ et du Grunstein, tantôt _évanide_ et _cave_ comme un fantôme, tantôt terrible et armé de pied-en-cap comme un guerrier d'Ossian... Capitaine, vous repentez-vous déjà de vous être mis en route?... Pline nous dit que quand les cailles partent pour les climats tempérés, elles _sollicitent_ d'autres oiseaux à les accompagner. Le glottis, séduit, part d'abord avec plaisir, mais il ne tarde pas à s'en repentir; il est quelquefois partagé entre le désir de quitter les cailles, et la honte de revenir seul: jamais il ne les accompagne plus d'un jour; au premier gîte il les abandonne; mais les cailles y trouvent un autre glottis laissé là l'année précédente, et la même chose se renouvelle chaque jour... Mais le cychrame, plus persévérant, est impatient d'arriver au terme; il éveille les cailles pendant la nuit, et, presse le départ... Capitaine, êtes-vous glottis ou cychrame?...
--Quel étrange abus de l'érudition!--s'écria le marin;--docteur Hiersac, vous êtes un pédant!... Je vous prie de croire que je n'ai rien de commun avec les deux oiseaux dont vous venez de parler...
--Chut!... Capitaine,--dit le docteur Wilhem à son ami;--courons-nous quelque danger. Bravo! bravo!... nous ne pouvons mieux commencer notre Iliade forestière; un jour, ou plutôt une nuit de gloire, une mort _illustre_, un nom _immortel_ comme ceux des grands chasseurs de l'antiquité!... que peut-on désirer de plus?...
--Alerte!--s'écria le marin en interrompant l'enthousiaste Allemand par cette exclamation subite,--je crois avoir entendu le cri de rage! c'est une panthère aux yeux de feu!... Diavolo! Diavolo! la combattre à pareille heure! Docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruauté aux horreurs de notre métier; je tuais et l'on me tuait, voilà tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu, pendant longtemps, la direction de la _poste aux choux_[165]; par un caprice de Neptune, j'ai souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_[166]; j'ai touché plus d'une _banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes_, _houleuses_, _tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo, et l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... Si c'est un _catamount_[167], il aura beau jeu, car le peu de sang que l'Anglais me laissa dans les veines n'est pas à la disposition d'un quadrupède, quelque noble qu'il soit; d'abord, je joue du couteau au premier coup de dent; encore, si j'avais mon _collègue_[168]!... Parlez-moi de l'Océan en courroux, et des vents déchaînés, mais...--le marin s'interrompit en apercevant un animal de la taille d'un chien, qui pénétra dans le camp, ramassa quelques os, les emporta dans les broussailles, et se mit à les ronger avec un grand bruit de mâchoires.
[165] _Poste aux choux_: c'est le nom que les marins donnent au canot, qui, chaque matin, va chercher les provisions.
[166] _Pot au noir_: la région des calmes qui s'étend à peu près à cent lieues au nord et au sud de l'équateur; la mer y roule des flots huileux.
[167] _Catamount_; felis montana: chat des montagnes.
[168] _Collègue_: un maillet.
--Par St-Nicolas!--s'écria l'irlandais Patrick en tremblant comme une feuille;--docteur Wilhem, avez-vous entendu? c'est une panthère _très-certainement_; à l'entendre ronger les restes du chevreuil, il est facile de calculer le peu de résistance que feraient nos membres sous sa dent meurtrière; quant à moi je n'ai que des os à son service;... et comment nous emparer du _monstre_!...
--Les barbares les prenaient en leur jetant pour appât, des viandes frottés d'aconit, qui est un poison,--dit le docteur Hiersac;--aussitôt que ces animaux en avaient goûté, leur gorge se serrait... _occupat illico fauces earum_...
--Comment nous tirer d'ici?...--s'écria le marin,--malheureusement _nostr'homme_ dort![169] si nous mettions le pavillon _en berne_?...[170]
[169] _Le maître d'équipage_: le Natchez Whip-Poor-Will.
[170] Signe de détresse.
--Quelle enfilade de mots étranges!--dit Daniel Boon, que les premières paroles des deux pionniers avaient éveillé;--capitaine Bonvouloir, vous vous croyez donc toujours à bord de votre corvette? sont-ce des moustiques qui vous tourmentent? elles ne sont guère tracassières que dans la baie de Fondy; l'Angleterre y tenait une garnison de trente hommes. Sur la liste de cet établissement militaire, j'y ai vu quatorze guinées allouées (_per annum_) à un soldat pour y entretenir de la fumée. Moi-même, ayant eu occasion de bivouaquer dans ces parages, j'étais obligé d'entourer mon lit de pierres plates, et d'y entretenir une fumée perpétuelle[171]. Sont-ce des hurlements que vous avez entendus? c'est sans doute un loup; vous savez que le _petit loup de médecine_ est un manitou pour les sauvages; ils attachent une idée superstitieuse à son apparition, et prétendent comprendre les nouvelles qu'il vient leur annoncer. La _rapidité_ ou la _lenteur_ de sa marche, ainsi que le nombre de ses hurlements servent de règle à leurs interprétations. Ce sont, ou des amis qui approchent de leurs camps, ou des ennemis aux aguets, prêts à fondre sur eux; capitaine, il est possible que ce que vous avez entendu soit un stratagème imaginé par les Pawnies pour nous frapper de terreur...
[171] Il y a, en Égypte, une quantité prodigieuse de moucherons. Les Égyptiens, au dire d'Hérodote, pour se garantir de leurs piqûres, couchaient sur le haut des tours; le vent empêchait les moucherons d'y voler. Les habitants des parties marécageuses de l'Égypte, étendaient la nuit, autour de leurs lits les filets dont ils se servaient, pendant le jour, pour prendre le poisson.
Voy. Hérodote, liv. II. _Euterpe_.
(_N. de l'Aut._)
--Plaît-il?... des Pawnies!--s'écria le marin--les brigands qui ont dévoré le coeur de cette jeune fille?
--Oui, capitaine,--dit Boon;--aussitôt que la guerre est résolue, la jeunesse s'assemble, et élit un chef; tous se peignent le visage et le corps; ils suspendent la chaudière autour de laquelle ils dansent en hurlant, et s'imposent une abstinence rigoureuse; pour être inexorables, disent-ils, _il est nécessaire d'avoir été longtemps aigri par les irritations de la faim_...
--S'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!--dit le marin--c'est à quoi n'ont jamais songé Néron et Caligula! Colonel, le droit des gens est fondé sur ce principe, que les diverses nations doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le moins de mal qu'il est possible... sans nuire à leurs véritables intérêts; les sauvages respectent donc bien peu les conventions humaines? s'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!... est-ce le démon qui leur a enseigné ce moyen d'exciter leur férocité!... c'est digne de ce _tireur d'or_ qui mangeait avec les mains rouges de ses meurtres, se faisant honneur de mêler à sa nourriture le sang qu'il versait en trahison! c'est digne de ce Montluc qui mettait, à dresser ses enfants au carnage, sa sollicitude paternelle, et aimait à marquer sa route avec des lambeaux humains attachés aux branches des arbres...[172]
[172] Aussi le craignait-on plus que la tempeste qui passe par de grands champs de bled, dit Brantôme.
(_N. de l'Aut._)
--Après un court noviciat, vous prendrez les choses aussi philosophiquement que le Natchez et moi;--reprit Boon,--et la crainte d'être scalpé ne vous empêchera pas de courir dans les bois...
--C'est possible, colonel, c'est possible; il y a des situations où l'homme qui pense, sent combien il est inférieur à l'enfant de la nature, et où il doutera si ses opinions les plus invétérées ne sont autre chose que de brillants mais étroits préjugés; j'avoue que j'avais du penchant pour cette existence... paisible... que vous menez dans les forêts de l'ouest, et... ce que... je puis en avoir dit de mal... c'est tout bonnement façon de parler... figure de discours... très-usitées... en notre pays... du reste «_Tout boun gascoun ques pot reprenquè très cops._»[173]
[173] Tout bon Gascon peut se dédire jusqu'à trois fois.
--Comme «Tout bon normand meurt sur la potence»,--dit Daniel Boon, en riant;--ce sont des proverbes _indigènes_. Mais rassurez-vous, capitaine; nous ne sommes plus au temps où les courils[174], et autres esprits des ténèbres se plaisaient à tourmenter les malheureux humains...
[174] _Courils_, ou sorciers bretons; petits hommes lascifs, qui, le soir, barraient le passage aux voyageurs, et les forçaient à danser avec eux jusqu'à ce qu'ils mourussent de fatigue.
--Colonel Boon, ce n'est pas que cette _obscure clarté_ de la nuit ait rien de lugubre,--reprit le marin en feignant beaucoup d'assurance;--nous avons un clair de lune _élyséen_; ces lieux plairaient beaucoup... aux imaginations mélancoliques... qui aiment à _s'approcher de la mort, et à en sentir les ténèbres_... Habitué à coucher sur les _vaigres_[175] d'un navire, je ne me plains pas, non plus, de la peau d'ours qui me sert de matelas...
[175] _Vaigres_, planches d'un navire.
Pour le coup le vieux Hiersac ne put résister au Dieu qui l'agitait, et la science déborda.
--Chez les anciens,--dit-il,--on faisait asseoir les époux sur une peau (_in lanata pelle_) pour leur rappeler la couche nuptiale des hommes des premiers siècles, lesquels n'avaient point d'autre lit que les dépouilles des bêtes prises à la chasse, ou des victimes immolées. Apollonius de Rhodes fait consister toute la magnificence du lit nuptial de Médée, dans la toison d'or que Jason avait enlevée à Colchos par son secours... Hippocrate remarque, en parlant des Lybiens qui habitaient le milieu des terres, _qu'ils dormaient sur des peaux de chèvres, et qu'ils mangeaient la chair de ces animaux_; ils n'avaient, ajoute le _Maître_, ni couverture, ni chaussure, qui ne fût de peaux de chèvres... car ils n'élevaient point d'autre bétail... Apollonius de Rhodes (qui est un exact observateur des costumes, n'est-ce pas, capitaine?), Apollonius de Rhodes, dis-je, décrit ainsi les trois héroïnes Lybiennes qui apparurent à Jason: _tandis que j'étais plongé dans l'affliction, trois déesses m'apparurent; elles étaient habillées de peaux_ de chèvres, qui leur prenaient depuis le haut du cou et leur couvraient le dos... et les reins...
--Colonel Boon, je le répète, une simple peau d'ours me suffit,--reprit le capitaine;--tout bon marin doit parler de même, et Dieu m'est témoin que j'ai du goût pour le goudron, mais combattre la nuit!! la fortune se plaît à obscurcir les belles actions, de même qu'un fleuve couvre de son limon, une pierre précieuse; combattre des sauvages!!... ils nous cribleront de flèches avant qu'ils ne soient découverts...
--Les sauvages!--s'écria le docteur Canadien,--ce sont les cigognes de Pline; d'où viennent-elles?... où se retirent-elles?... c'est encore un problème; nulle ne manque au rendez-vous, à moins qu'elle ne soit captive;... personne ne les voit partir... quoiqu'elles annoncent leur départ;... personne, non plus, ne les voit venir... on s'aperçoit seulement qu'elles sont venues;... le départ et l'arrivée, ont lieu la nuit... et qu'elles volent en deçà ou au delà... on croit qu'elles n'arrivent jamais que la nuit... Les ténèbres sont le symbole de la _tranquillité_, du _calme_ et du _repos_... quel silence!... quelle fraîcheur!... quelle soirée mélancolique et délicieuse sous ces ombrages épais, et dans ces sentiers solitaires!... capitaine Bonvouloir, rassurez-vous; le Natchez a le réveil tragique; on ne l'aborde pas impunément? même lorsqu'il dort...
--Il est possible que notre ami, le Natchez, connaisse de _bons coups_, mais je vous préviens que si l'on me touche, je crierai comme une poulie gémissant sous ses moufles...[176]
[176] _Moufles_, appareils de poulies.
Nous sommes en nombre;--dit à son tour, le biblique Irlandais Patrick--«Voici le lit de Salomon environné de soixante hommes des plus vaillants d'entre les forts d'Israël; ils sont tous expérimentés; chacun a l'épée au côté à causes des surprises qu'on peut craindre pendant la nuit...»
--Fort bien, M. Patrick, fort bien,--reprit le marin;--cependant, vous conviendrez que nous sommes _ancrés_ dans un vilain parage; la côte n'est pas _saine_; diable!... peut-être faudra-t-il rester longtemps _à la cape à sec de toile_[177]; encore si Neptune nous envoyait une _brise carabinée_[178] il y aurait moyen de _transfiler les hamacs_, et de _torcher de la toile_ en silence, car ce n'est pas chatouiller avec une plume que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans l'os!... Ainsi, colonel, vous croyez que ce sont des Pawnies?...
[177] _Être à la cape_, être dans l'impossibilité de doubler le cap Fayot sur lequel les jette la _raffale_ de la gamelle; ce qui veut dire, en style maritime, le dénûment qui réduit les marins à se nourrir de _fayots_ (haricots secs).
[178] La brise augmente avec régularité et lenteur; elle commence par être une jolie brise, fraîchit et devient _bonne_, puis _forte_, et enfin brise _carabinée_. Lorsqu'elle suit cette marche progressive, _on torche de la toile_, c'est-à-dire que l'on conserve les voiles le plus longtemps possible.
(Voy. M. Paccini: de la Marine.)
--Oui, capitaine; malheur aux voyageurs qui seraient aperçus dans la prairie après une marche fatigante; les Pawnies emploient, dans leurs guerres, la méthode de tous les peuples sauvages; ils préfèrent la ruse à la force ouverte, et choisissent ordinairement la nuit pour l'attaque.
--Comment!... quand Vénus, l'étoile du marin, brille dans le ciel, ils nous attaqueraient! voyez, colonel; le firmament resplendit de cette délicieuse teinte bleue qui distingue le ciel d'Italie; une nuit étoilée des prairies est vraiment admirable;... mais les Pawnies!...
--Les Pawnies sont de vrais pharisiens dans l'observation de leur culte; le plus ordinaire est celui qu'ils rendent à un oiseau empaillé (un canard, je crois) rempli d'herbes et de racines, auxquelles ils attribuent une vertu surnaturelle[179]. Ils disent que ce manitou a été envoyé à leurs ancêtres par l'étoile du matin, pour leur servir de _médiateur_, quand ils auraient quelque grâce à demander au ciel. Toutes les fois qu'il s'agit d'entreprendre une affaire importante, ou d'éloigner quelque fléau de la peuplade, l'_oiseau médiateur_ est exposé à la vénération publique; on fume le calumet, et le chef de la tribu en offre les premières bouffées à l'astre protecteur; si, comme vous le dites, c'est Vénus, l'étoile du marin, qui brille en ce moment dans le ciel, elle vous rend un mauvais service en paraissant dans ces parages, car les Pawnies la vénèrent spécialement, et lui sacrifient leurs prisonniers[180]. Pour obtenir ses faveurs, les sauvages lui offrent annuellement les premiers produits de leurs chasses... et leurs prisonniers à mesure qu'ils en font. Par ces offrandes, ils s'efforcent de se rendre propice cet oiseau qu'ils supposent avoir une grande influence sur l'astre, leur protecteur; ils le supplient d'être l'interprète de leurs voeux, et de leur faire obtenir tout ce qu'ils désirent, par exemple du succès dans leurs chasses, des chevaux légers et (permettez-moi de le dire) _des femmes soumises_...
[179] V. Correspondance du P. Desmet, missionnaire.
[180] Nous parlons des Sauvages des prairies, en général; ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître les pratiques religieuses de chaque tribu, en particulier, peuvent consulter l'ouvrage de notre savant compatriote, M. Georges Catlin (_The north american indians_).
--Allons, à la guerre comme à la guerre,--dit le marin;--les filets sont tendus; la nuit, au clair de la lune, les poissons s'y jetteront en foule... Il faut donc s'arranger selon la morale turque, qui veut qu'on n'établisse ici-bas aucun domicile durable.
--Capitaine Bonvouloir,--dit le jeune Allemand Wilhem à son ami,--dans la marine, l'officier de _quart_ est un souverain déclaré _habile_ ou _mal habile_ le lendemain d'une mauvaise nuit. Du reste, le docteur Franklin dit que «l'homme n'est complétement né que du moment où il est mort,» pour un _perfectibiliste_ vous n'êtes pas des plus zélés.