Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 13
--Courage, M. Patrick!--S'écria à son tour le vieux docteur canadien,--vous voilà en Amérique, et _ubi panis et libertas, ibi patria_[144]: Courage! le jour de la délivrance viendra pour l'Irlande; vous aurez raison de ce pays «où beaucoup d'esclaves parlent avec plus de liberté qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres contrées[145];» mais il faut végéter encore un peu dans la «fluente du temps qui engloutit tout,» comme dit Voltaire... Il se passe des choses bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte des malheurs du passé; la veille de la première éruption du Vésuve, on se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son sommet), si cette montagne était un volcan... Oui, il y a des peuples bien misérables sur cette terre! Que l'homme mécontent de son sort se transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour tromper la faim, mêlent à la farine et au son, des écorces d'arbres pilées, des racines desséchées et broyées, enfin tout ce qu'ils croient capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors à gémir sur les vraies souffrances de l'humanité!... M. Patrick, votre patrie n'a été, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est malheureusement trop voisine: mais l'heure de la délivrance approche! Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger complétement l'Irlande de sa population?... C'est ce qu'ils appelaient le «balayage du pays!...[146]» Et l'on demande «s'il est un homme doué de raison et de philosophie qui puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont appelées ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions de l'Être Suprême et de la nature[147]...» Je dirai ici mon sentiment, et quand même il m'attirerait l'exécration universelle, je ne dissimulerai pas ce qui me paraît être la vérité; oui, il y a des haines de race qui seront éternelles. Tacite parle de deux peuples séparés seulement par un... _fleuve_... et se touchant... pour mieux se haïr... Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en réalité, deux rivaux qui voudraient s'étouffer!...[148]. Chez les Romains, aimer la patrie c'était tuer et dépouiller les Barbares, et Rome affecta aux guerres gauloises, un trésor particulier, perpétuel, sacré... C'est de cette même Gaule qu'elle attend aujourd'hui la liberté!... Est-ce à dire que je veuille bouleverser le monde?... Non, M. Patrick. Mais les Anglais proclament le commerce «le véhicule du christianisme,» et cependant l'Irlande est là, affamée, nue, courbée sous le joug de la misère et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la mutile!... L'Angleterre la châtie sans réserve et sans pitié, et cela au dix-neuvième siècle, à la face du monde entier! Dans les jours de malheur, elle lui promet amitié éternelle en échange du sang de ses enfants; mais le danger passé, elle fait peser sur elle la plus lourde tyrannie...[149]. Lors de la guerre d'Amérique, la Grande-Bretagne, avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux électeurs d'Allemagne, des régiments entiers à tant par tête; ces honteux marchés lui étaient familiers, et elle payait à un haut prix les hommes qu'elle obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!... On appelait ce trafic, recrutement... Outre la somme convenue pour la solde, l'entretien, on convenait encore de «payer pour chaque soldat qui serait tué en Amérique... ou n'en reviendrait pas,» vingt livres sterlings, à l'électeur marchand. Telle était une des clauses du traité avec le landgrave de Hesse-Cassel[150]... On connaît la lettre de ce prince au baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amérique: «J'ai appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont montré, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se sont trouvés à l'affaire de Trenton, il n'en est échappé que trois cent quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tués. Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montrée en adressant une liste exacte des morts à mon ministre à Londres. Cette précaution était d'autant plus nécessaire, que les listes envoyées au ministère anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il en résulterait une différence de quarante-six mille deux cents florins à mon préjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trésorerie, il me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe qu'il y avait une centaine de blessés qui ne devaient pas être comptés, mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une jambe.[151] M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au jour de leurs triomphes: «Il faut secouer le joug de la tyrannie anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos maux! Il faut en émancipant l'Irlande, couper la main droite de l'Angleterre!...[152]» La cause de la France fut, à vos yeux, celle de tous les peuples asservis qui aspiraient à la liberté: en Irlande, on célébrait le triomphe de la liberté française; l'hymne de la victoire retentit aussi dans vos vallées!...[153] pourquoi ne chantez-vous plus?... Grâce au ciel, votre ancienne alliée n'a pas à se reprocher la misère et les haillons d'aucun peuple[154]. Consolez-vous M. Patrick, en Tauride était une terre qui guérissait toutes les blessures[155]. L'Amérique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple malheureux, bien malheureux!...
[144] Là où est le pain et la liberté, là est la patrie.
[145] «On peut voir dans cette cité, (Athènes) beaucoup de vos serviteurs qui parlent avec plus de liberté, qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres villes.»
(Démosthènes, 3e Philippique).
(_N. de l'Aut._)
[146] _The clearing of the country._
[147] Lettre de David Hartley à Benjamin Franklin; la réponse du Docteur est piquante.
[148] La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu l'autre jour à la France la santé de Waterloo. Enfants, enfants, je vous le dis: montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis; tâchez donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns vous promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth...) essayons, cette paix, de la commencer entre nous... Français, de toute condition, de toute classe, et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur cette terre qu'un ami sûr, c'est la France. Vous aurez toujours par-devant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un crime d'avoir, il y a cinquante ans, voulu délivrer le monde. Ils ne l'ont pas pardonné, et ne le pardonneront pas. Vous êtes toujours leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par différents noms de partis. Mais, vous êtes, comme Français, condamnés d'ensemble. Par-devant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel... la Révolution.
(M. Michelet, _Le Peuple_).
On a dit avec raison, (nous le croyons du moins) «qu'après la révolution de juillet, la France avait pour alliés, tous les peuples, et pour ennemis tous les princes. Les démocrates, qui repoussent avec le plus d'énergie l'alliance Anglaise, distinguent soigneusement, dans leur animadversion, le gouvernement britannique et le peuple anglais. Les Espagnols fraternisent avec nous: ils aiment peu notre gouvernement.
(Voyez le Dict. Politique au mot _Alliance_.)
[149] Plus les Francs furent sûrs des Romains... moins ils les ménagèrent.
(Montesquieu, _Esprit des lois_.)
_The union between England and Ireland is but a parchment mockery_: (l'union de l'Angleterre et de l'Irlande est une moquerie)...
(Daniel O'Connell).
Lord Byron a comparé l'union de l'Irlande et de l'Angleterre, à celle du requin et de sa proie: _l'un dévore l'autre... et cela fait une union..._
(_N. de l'Aut._)
[150] Je vous remercie du _Catéchisme des souverains_, production que je n'attendais pas de la plume de M. le landgrave de Hesse. Vous me faites trop d'honneur de m'attribuer son éducation. S'il était sorti de mon école, il ne se serait point fait catholique, et il n'aurait pas vendu ses sujets aux Anglais, comme on vend du vil bétail pour le faire égorger. Ce dernier trait ne s'assimile point avec le caractère d'un prince, qui s'érige en précepteur des souverains. La passion d'un intérêt sordide est l'unique cause de cette indigne démarche. Je plains ces pauvres Hessois, qui termineront aussi malheureusement qu'inutilement leur carrière en Amérique.
(Lettre de Frédéric-le-Grand à Voltaire, 18 juin 1776.)
(_N. de l'Aut._)
[151] Cette lettre, vraie ou, supposée est datée de Rome, le 18 février 1777.
[152] _Tone's Mémoirs..._
_They vowed not to leave one English man in their country._
(Leland)
[153] «_Right or wrong, success to the French!... they are fighting our battles, and if they fail, adieu to liberty in Ireland for one century._» (Que les Français aient raison ou tort, puissent-ils réussir!... ils défendent notre cause, et s'ils échouent, nous pourrons désespérer de la liberté, en Irlande, pour un siècle.)
«La révolution française agita l'Irlande opprimée; je me souviens d'un banquet donné en 1792, en l'honneur de ce grand événement, où me conduisit mon père, et où j'étais assis sur les genoux du président, quand on porta ce toast: Puisse la brise de France faire verdoyer notre chêne d'Irlande.»
(THOMAS MOORE.)
(_N. de l'Aut._)
[154] «Nos pères, ayeulx et ancestres, de toute mémoyre, ont été de ce sens, et ceste nature que, dans les batailles par eulx consummées, ont pour sygne mémorial des triumphes et victoyres, plus volontiers érigé trophées et monuments es cueurs des vaincuz par grâce, que es terres par eulx conquestées et par architecture. Car plus estimoyent la vibve soubvenance des humains acquise par libéralité, que la mute inscription des arcz, columnes, et pyramides subjectes es-calamitez de l'aer, et ennuy d'un chascun...»
(Rabelais)
[155] Terra qua sanantur omnia vulnera.
(Pline.)
Les échos de la forêt répétèrent les dernières paroles prononcées, et tout rentra dans le silence...
Suivant un ancien usage, celui qui venait d'être élu empereur, au Mexique, devait jurer que pendant son règne les pluies tomberaient au besoin; que les fleuves n'inonderaient pas les campagnes; que les terres ne seraient ni brûlées par la chaleur, ni stériles, et qu'aucune maladie contagieuse n'affligerait l'empire... Mais les ministres anglais pensent comme César, qu'un serment ou un parjure ne doit rien coûter quand il s'agit d'arriver au pouvoir. Dans la séance des communes du premier mars 1847, lord John Russell informe la chambre que Sa Majesté a donné l'ordre de «convoquer un conseil, afin de désigner un jour de jeûne et d'humiliation par suite de la calamité dont il a plu à la Providence d'affliger l'Irlande!...[156]»
[156] «On fit voeu pour la guérison du peuple d'élever un temple à Apollon (ædes Apolloni pro valetudine populi vota est.)»
TITE-LIVE.
«Sans doute, c'est pour nous ménager que vous n'avez pas voulu en venir aux mains; ou plutôt, s'il n'y a pas eu de combat, n'est-ce point que le parti le plus fort a été aussi le plus modéré? Et il n'y en aura pas encore aujourd'hui, Romains: ils tenteront toujours votre courage et ne mettront jamais vos forces à l'épreuve (Nec nunc erit certamen, Quirites; animos vestros tentabunt semper, vires non experientur.)»
TITE-LIVE, liv. IV.
Les nombreuses notes qui se trouvent dans ce chapitre sont destinées à ceux qui cherchent la raison des choses...
(_N. de l'Aut._)
LES PLEIADES.
Ce que vous venez de me dire m'a mis la puce à l'oreille, et je ne mangerai morceau qui me profite avant d'être informé de tout exactement.
(DON QUICHOTTE.)
Le ciel est-il moins clair, la foudre gronde-t-elle? Circule-t-il partout une transe mortelle? Voit-on dans la nature un signe inusité, Funeste avant-coureur d'une calamité? Un sanglant météore un sinistre interprète? Non, partout la paix règne, et la terre et le ciel Obéissent tous deux à leur cours naturel.
(LA ROSE DE SMYRNE, poème par M. Alfred Mercier, Américain.)
Sois brave comme tu le dois puisque tu es Spartiate.
CHAPITRE VII.
Le bivouac présentait une scène qui ne pouvait être contemplée avec indifférence que par ceux des pionniers qui étaient habitués à la vie des frontières. L'immense forêt qui les entourait, bornait l'horizon aux limites étroites de la vallée; il y avait dans la situation solitaire du camp, dans les ténèbres de la nuit, des raisons assez plausibles pour éveiller des craintes chez ceux des voyageurs qui se trouvaient dans ces pays pour la première fois; ils jetaient de temps en temps un regard de méfiance sur cette scène sombre et silencieuse. La lune parut enfin au-dessus des montagnes; alors mille formes étranges et nouvelles se présentèrent à leurs yeux; ce n'était plus les illusions de l'optique, ni cette variété d'objets bien connus qu'éclairait le soleil pendant le jour, mais des illusions plus singulières et plus bizarres. Chacun frappé de la beauté des choses que lui peignait son imagination, blâmait son voisin de ce qu'il croyait en voir de différentes. Quel champ, en effet, que ce vague de l'obscurité, environnés, comme l'étaient nos pionniers, de forêts et de montagnes, que le voile de la nuit semblait avoir rapprochées d'eux. Il était bien tard, qu'ils contemplaient encore la majesté de la nature.
--Il faut en convenir, colonel Boon,--dit le capitaine Bonvouloir un peu inquiet;--oui, il faut en convenir, les sauvages de vos contrées sont plus redoutables que les corsaires de l'Océan. La sanglante coutume de dévorer leurs prisonniers existe-t-elle encore parmi eux?
--Les cas sont extrêmement rares,--répondit le vieux guide;--cependant, il y a quelques années, les Pawnies (les plus redoutables maraudeurs de ces prairies) commirent un acte atroce, pour obéir à une superstition.
--Hum! hum!... pourrait-t-on vous demander quelques détails sur cette affaire, Colonel?--
--Certainement,--répondit Boon;--vous savez qu'à l'oblation du calumet, les Pawnies joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu'ils disent avoir appris de... l'_oiseau_ et de... l'_étoile_...
--Ah!... de... l'_oiseau_... et de... l'_étoile_?--dit le capitaine Bonvouloir--Je ne m'attendais pas à voir... une... étoile... dans cette affaire? vous avez dit un... _oiseau_... et une... _étoile_?
--Oui,--continua Boon;--selon ce qu'ils disent avoir appris de... l'_oiseau_... et de... l'_étoile_, le sacrifice le plus agréable au Grand-Esprit, est celui d'un ennemi offert de la manière la plus cruelle possible...
--Ah! ah!--firent les pionniers épouvantés.--(Que le lecteur se rappelle les _ah! ah!_ de Bridoison, dans la comédie)[157].
[157] Mariage de Figaro.
--Vous ne sauriez entendre sans horreur, les circonstances qui accompagnèrent l'immolation d'une jeune fille de la tribu des Sioux. C'était au moment des semailles, et dans le but d'obtenir une bonne récolte, que ce crime fut consommé... Cette jeune fille était âgée de quatorze ans; après avoir été bercée pendant six mois, de l'idée qu'on préparait une fête pour le retour de la belle saison, elle s'en réjouissait. Le jour fixé pour la prétendue ovation, étant arrivé, elle fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu de plusieurs guerriers qui semblaient ne l'escorter que par honneur; n'ayant dans l'esprit que des idées riantes, elle s'avançait vers le lieu du sacrifice dans la plus entière sécurité, et pleine de ce mélange de timidité et de joie, si naturel à un enfant entouré d'hommages. Pendant la marche, qui fut longue, le silence n'était interrompu que par des chants religieux et des invocations au Grand-Esprit, sévères préludes qui ne devaient guère contribuer à entretenir l'espérance si flatteuse dont on l'avait, jusque-là, bercée. Arrivée au bûcher, quelle ne fut pas sa surprise, en ne voyant que des torches et des instruments de supplice; quand il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur son sort, qui pourrait peindre les déchirements de son âme;... levant les mains au ciel, elle conjurait les bourreaux d'avoir pitié de son innocence, de sa jeunesse... de ses parents... mais tout fut inutile;... rien ne put les attendrir;... le supplice dura aussi longtemps que le fanatisme put permettre à des coeurs féroces de jouir de ce terrible spectacle;... enfin le chef sacrificateur lui décocha une flèche qui fut suivie d'une grêle de traits, lesquels, après avoir été tournés et retournés dans les blessures, en furent arrachés; le corps de la jeune fille ne fut bientôt qu'un affreux amas de chairs meurtries et sanglantes;... le reste est horrible à dire...
--Continuez!... continuez!... s'écrièrent tous les pionniers.
Boon reprit après un moment de silence:
--Le grand chef, pour couronner dignement tant d'atrocité, s'approcha de la victime, lui arracha le coeur encore palpitant, et vomissant mille imprécations contre la nation des Sioux, leurs ennemis, il le dévora aux acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu... Le sang de la jeune fille fut répandu sur les semailles pour les féconder, et chacun se retira dans sa cabane... espérant une bonne récolte.
Le récit du guide n'était pas de nature à rassurer nos pionniers; ces histoires sont terrifiantes, en effet, quand on les entend de la bouche de narrateurs à demi-sauvages, et surtout quand on a, d'un côté, une forêt, et de l'autre, un désert où, peut-être, des ennemis se glissent pour vous surprendre dans les ténèbres. Quelques Alsaciens se livraient tout bas à des réflexions peu rassurantes sur l'idée qui pouvait venir aux barbares guerriers de l'expédition de les rôtir au feu qu'ils attisaient; quoique gens de courage dans une guerre conduite d'après la tactique européenne, ils appréhendaient cependant un danger inconnu, et qui se présentait à eux sous un aspect terrible. Le courage est-il une vertu relative qu'on peut acquérir, et la peur est-elle une faiblesse naturelle à l'humanité qui puisse être diminuée par de fréquents dangers? Les philosophes ne s'accordent pas sur ce sujet.
Les voyageurs ne songèrent plus qu'à prendre quelques heures de repos; plusieurs Allemands s'étaient déjà étendus sur l'herbe; pour eux, le récit de Boon devint de moins en moins intelligible, surtout pour ceux qui avaient bien soupé; ses paroles se mêlèrent à leurs rêves, et bientôt ils ne les entendirent plus...
--Quelles agréables veillées dans la contemplation de la lune et des étoiles, colonel Boon,--dit le docteur Wilhem;--quel doux sommeil en plein air!...
--Le ciel est sans nuages,--dit le capitaine Bonvouloir en se disposant à étaler sa blanket (couverture de laine) sur l'herbe;--les étoiles brillent d'un lustre que je ne leur ai jamais vu; le firmament ressemble à une voûte d'azur parsemée de rubis, de brillants, de saphirs, dont la splendeur est la même depuis le zénith jusqu'à l'horizon... ce qui n'empêche pas que ces sauvages Pawnies sont bien redoutables;... un genou contre l'estomac, et deux coups de couteau!! Colonel Boon, c'est bon pour le Natchez et vous qui êtes faits à semblables averses; je conçois que vous soyez tranquilles, mais nous!! Je crois qu'il serait utile de placer des vedettes; au lieu d'être pris comme des lapins dans leurs terriers, nous serions, au moins, à même de faire bonne contenance en cas d'une attaque de nuit; qu'en dites-vous, colonel Boon?...
--C'est inutile,--répondit celui-ci;--le Natchez déjouera toutes les ruses de nos ennemis; quant aux bêtes féroces, nous n'avons rien à en craindre, Whip-Poor-Will a mis ses _mocassins_[158] en faction...
[158] _Mocassins_: souliers faits de peau de daim.
--Plaît-il?--s'écria le marin français étonné;--des mocassins en faction?...
--Oui,--répondit Boon;--de tous nos vêtements, les souliers, conservant le plus longtemps l'odeur du corps, on s'en sert la nuit pour éloigner les loups et les panthères, surtout lorsque la pluie ne permet pas d'allumer du feu. Placés à quelques distances du camp, ils sont comme un rempart à l'abri duquel le chasseur peut dormir tranquillement au pied d'un arbre; dès que les loups ont flairé l'odeur des mocassins, qui annoncent le voisinage de l'homme, ils poussent des hurlements et s'enfuient...
--Des souliers en faction!--s'écria une seconde fois le capitaine;--je m'attendais à une ronde à la sonnette[159]...
[159] Autrefois, chez les Grecs, la ronde visitait les postes avec une sonnette pour reconnaître si les sentinelles n'étaient pas endormies; quand elle sonnait, il fallait que la sentinelle répondît.
(Voy. Thucydide.)
--Allons, tranquillisez-vous,--dit le docteur Hiersac;--Pline nous apprend que les grues-sentinelles veillent, pendant la nuit, en tenant dans leur patte une petite pierre dont la chute décèle leur négligence, quand elles sommeillent. Les autres grues dorment, la tête cachée sous l'aile, se soutenant alternativement sur une patte, et sur l'autre... le chef, le cou tendu, observe et avertit.
--Du reste, colonel Boon,--ajouta le marin après un moment de réflexion,--il est possible que l'odeur des souliers écarte les bêtes féroces, mais les Sycioniens s'y prenaient autrement; on raconte que les loups se jetaient sur leurs troupeaux; ils consultèrent l'oracle; le Dieu leur indiqua un arbre sec dont l'écorce mêlée à de la viande fit périr tous les loups qui en mangèrent; si je connaissais les plantes de ces forêts, je leur composerais... un _sédatif_... à la Diafoirus...
--Colonel Boon, ce n'est pas l'espace qui nous manque ici,--observa l'Irlandais Patrick:--anciennement on faisait coucher les ânes dans des endroits spacieux; sujets à rêver, ils s'estropiaient pendant leur sommeil, s'ils n'étaient placés au large. On faisait aussi disparaître les verrues en se couchant dans un sentier au milieu des champs, et les yeux fixés sur la lune; il fallait, toutefois, avoir la précaution d'étendre les bras au-dessus de la tête... et puis de se frotter avec tout ce qu'on pouvait saisir... Mais aurons-nous bien chaud sur ces peaux d'ours?... En Irlande, nous avons une manière particulière de coucher _chaudement_ à la belle étoile, malgré, la fraîcheur du climat. Les heureux habitants de l'Amérique n'ont pas encore imaginé d'entrer dans un pâturage, de faire lever les boeufs qui y sont couchés, et de s'étendre à leur place; lorsqu'on se sent refroidir et gagner par l'humidité, on n'a qu'à faire lever un autre boeuf, et ainsi de suite pendant toute la nuit. La place occupée par ces animaux est toujours parfaitement sèche, et d'une chaleur agréable... Colonel, pouvez-vous disposer d'un peu de tabac?... J'ai contracté, avec des matelots, la vilaine habitude de mâcher ce végétal...