Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon

Part 12

Chapter 123,369 wordsPublic domain

--Je conçois que la faim puisse porter l'homme à manger son semblable;--reprit le marin français--un sentiment naturel nous fait préférer notre propre conservation à celle d'autrui; dans de pareilles circonstances toute loi cesse... ou, au moins, semble cesser... et l'homme, n'a plus d'égal ou de maître... s'il est le plus fort. Je comprends également que l'aigle et le vautour osent affronter les orages à la poursuite de leur proie; l'impérieuse nécessité les excite; mais que des êtres humains, non encore sortis de cet état primitif que les poètes appellent l'_âge d'or_; que ces êtres humains, dis-je, abandonnent leurs villages où ils vivent en paix, pour aller, à de grandes distances, en exterminer d'autres et se repaître de leur chair... C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une idée, à moins d'être un ALI-PACHA, ou un stoïcien aussi froid que Chrysippe!... Malheureux jeune homme!--s'écria le capitaine en s'adressant à Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son repas,--aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne peuvent donc rien sur vos natures sauvages!... Un genou sur l'estomac et deux coups de couteau!... Juste ciel! mais jamais pareille chose ne s'est vue!...

--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le jeune antiquaire Wilhem;--les Germains scalpaient aussi; c'est le _decalvare_[131] mentionné dans la loi des Wisigoths: c'est le _capillos et cutem detrahere_[132] encore en usage chez les Francs, vers l'an 879, d'après les annales de Fulde; c'est le _hettinan_ des Anglos-Saxons. Pour _scalper_[133], le Scythe faisait d'abord une incision circulaire à la hauteur des oreilles; et prenant la tête par le haut, il en arrachait la peau... en la secouant, et non sans efforts, dit l'élégant Hérodote. Il pétrissait ensuite cette peau entre ses mains, après en avoir gratté toute la chair avec une côte de boeuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une serviette, ou la suspendait à la bride de son cheval. C'est ce qui avait donné lieu au proverbe: «opérer comme dans une manufacture scythe...»

[131] _Decalvare_, peler la tête.

[132] _Detrahere_, arracher; _detrahere cutem et capillos_, arracher le cuir chevelu.

[133] Hérodote dit: pour _écorcher une tête_.

Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces détails. «Si je n'avais égayé la matière, dit Voltaire, personne n'eût été scandalisé..., mais aussi personne ne m'aurait lu.»

--Les habitants des îles Canaries,--dit le vieux docteur Canadien,--regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour capturé un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les prisonniers à garder les chèvres, occupation qui passait, chez eux, pour la plus misérable. Certes, Apollon ne se fût pas fait berger dans ce pays... Mais les habitants des îles Kazegut sont idolâtres, et d'une cruauté extrême pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tête, l'écorchent, en font sécher la peau garnie des cheveux, et en ornent leurs cabanes comme d'un trophée...

--Pour en revenir au scalpage,--dit le docteur Wilhem;--les cruautés qui se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frémir. Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent s'attendre aux plus horribles tourments. Après les avoir longtemps tourmentés, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille à l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la mâchoire inférieure... qu'ils emportent comme un trophée... Leurs combats sont d'épouvantables boucheries; les vainqueurs dévorent les vaincus, et en suspendent les mâchoires à l'entrée de leurs cabanes.

--Colonel Boon,--dit l'Irlandais Patrick au Guide;--est-il bien sûr que je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_ la semaine?...

--Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,--répondit le chasseur.--Whip-Poor-Will vous présente ses _scalps_ ou _chevelures_ acquis par le procédé que vous savez;--ajouta Boon en s'adressant au capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lança un regard farouche au jeune sauvage--ne manifestez aucune répugnance, il est même _convenable_ que vous les _palpiez_, mais avec les plus grandes précautions.

--Les palper?... qui, moi?...--s'écria le marin épouvanté:--palper des chevelures humaines!

--C'est l'usage;--dit Daniel Boon--et ce serait témoigner du mépris pour leurs coutumes les plus sacrées, que de vous y refuser; il y aurait même... du danger...

--Je palpe, colonel, je palpe!--s'écria vivement le capitaine en touchant les scalps avec un dégoût qu'il ne put surmonter.

--C'est une grande marque de confiance,--continua Boon--ils accordent rarement cette faveur aux étrangers... A votre tour, docteur Wilhem; rendez cet hommage à l'héritage de leurs pères; c'est la généalogie du Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de monuments, le sauvage se revêt ainsi du témoignage de ses exploits...

Le Natchez Whip-Poor-Will présenta successivement ses scalps à tous les pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance...

--Colonel Boon, vous serait-il agréable de nous donner quelques détails sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui tenait à connaître les antécédents de ses commensaux.

--Très volontiers, répondit Boon.

Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus, et cessa enfin tout-à-fait; quelques-uns se roulèrent dans leurs _blankets_[134] et s'étendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens bourrèrent leurs pipes et abandonnèrent les cartes pour se joindre au groupe des auditeurs impatients... Daniel Boon se leva, prit l'attitude d'usage, réfléchit un instant, et raconta aux étrangers les particularités les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon.

[134] Couverture de laine.

«La tribu des Natchez réside sur les bords du Tombecbée, faible tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une grande férocité; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au conseil; les _Sachems_[135] l'avaient surnommé _la grande bouche_, à cause de sa brillante élocution. Si Whip-Poor-Will était la terreur de ses ennemis, il n'en était pas moins redouté des siens, qui se glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui aucun rapport amical: sa hutte était isolée, et il vivait seul. Il y avait dans le même village un autre Indien qui jouissait d'une grande réputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en présence d'un tiers; _Panima_ (c'était le nom de ce guerrier) se servit, à son égard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son couteau, fond sur lui et l'étend mort à ses pieds... La nouvelle de ce meurtre répand la consternation dans le village; les habitants accourent en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative pour s'échapper, et présentant le couteau encore sanglant au plus proche parent de sa victime, il lui dit: «Ami, j'ai tué ton frère; tu vois, j'ai creusé une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis disposé à y dormir avec lui.» Tous les amis du mort refusent le couteau que leur présente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham[136] de la mère de la victime et lui dit: «Femme, j'ai tué ton fils; il m'avait insulté, mais il n'en était pas moins ton fils, et sa vie t'était chère; je viens me mettre à ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agréable; sinon, je suis prêt à _partir pour le grand pays de chasse_[137].» La _Squaw_, (femme) lui répondit: «Mon fils m'était bien cher; c'était le soutien de mes vieux jours, et tu l'as plongé dans le _long sommeil_[138]; je le pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta vie, ce ne serait nullement améliorer ma condition; je serais heureuse si tu voulais être mon fils à sa place, m'aimer, et prendre soin de moi comme lui, car je suis bien vieille...» Whip-Poor-Will, reconnaissant de la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta aussitôt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent dans ces négociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode à l'amiable... Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la Squaw. Cependant un guerrier du village, après quelques mois de réflexions, résolut de venger la mort de son parent, et tua un des frères de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour même et lui dit: «Néhankayo, ce soir je dormirai après avoir invoqué le Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu vivras; sinon, tu mourras...» Le guerrier tint parole; il dormit, mais le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait à se résigner à son sort. Néhankayo, averti à temps, s'enfuit du village. Le sauvage est infatigable à la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas oublier... Le Natchez chercha Néhankayo pendant longtemps, dans les prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment sur ses gardes, évitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique; il se cache, et attend le meurtrier de son frère, comme un tigre attend sa proie; il le rencontre enfin, l'arrête et lui dit: «Néhankayo, il y a longtemps que je te cherche: meurs donc!» Le sauvage ne change pas de contenance et découvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine, fait feu, et l'étend mort... Après cet acte de vengeance, il se rendit au village des Creeks; il avait juré de _manger la nation entière_, serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait prisonnier après avoir _scalpé_ neuf des principaux guerriers. Les derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dépouillés de leur grandeur primitive, conservent encore toutes les qualités de l'héroïsme sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il était digne de ses aïeux, et réussit à leur échapper. Il fut adopté par la tribu des _Ioways_, où il avait cherché un refuge. Pendant son séjour chez ces derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une créature qui l'aimait, c'était la jolie fille d'un Sachem du village; elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renommée de sa grande beauté s'étendit de telle façon que non seulement les guerriers de sa tribu, mais encore ceux des villages voisins, recherchèrent sa main. Le Natchez la demanda, et personne n'osa se déclarer le rival de ce redoutable champion: Il l'épousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais goûté un pareil bonheur; son front se dérida et sa férocité disparut: on eût dit un tigre apprivoisé. L'influence qu'exerçait la jeune _Squaw_ (femme) sur l'esprit de son époux, était sans bornes; mais le Natchez vit s'évanouir rapidement son bonheur domestique; sa _bien-aimée_ mourut. Le guerrier se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la colère du Manitou, et témoigner sa tendresse à la créature chérie qui l'avait quitté... Il rendit ensuite les derniers devoirs à _Woun-pan-to-mie_[139]. De retour dans son _wigwham_ (hutte), il en défendit l'entrée à tous, et le silence qui y régnait était celui de la tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement paré; ses yeux brillaient de cet éclat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie ne trahissait aucune émotion. Il se rendit, d'un pas ferme, à l'endroit où était ensevelie celle qu'il avait tant aimée, cueillit une fleur et la déposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il se mit en marche à travers la vaste prairie qui s'étendait devant lui. Où allait-il? partait-il pour une expédition?... Mais quel était le motif d'une détermination de ce genre? un rêve, un faux rapport, la bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le désir d'élever la gloire de leur nation, ou celui de mériter les applaudissements et l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et leurs victoires...

[135] Vieillards.

[136] Cabane.

[137] Mourir.

[138] Tu l'as tué.

[139] L'Hermine.

Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami prononça le nom de _Woun-pan-to-mie_; mais il reprit bientôt son maintien calme; rompant, de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succédé à cette première partie du récit, il fit entendre quelques mots gutturaux... Daniel Boon continua:

«Après avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez s'arrêta et s'étendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumière de la pâle constellation commençait à poindre au-dessus de l'horizon; Whip-Poor-Will n'était encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des gémissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperçut une vieille femme toute décrépite brandissant un _tomahawck_[140], et se disposant à massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci était agenouillée, et implorait miséricorde; le Natchez reconnaît en elle sa jeune compagne, se précipite furieux sur la sorcière, lui fend la tête d'un coup de _tomahawck_, et tend les bras à _Woun-pan-to-mie_, lorsque la terre, s'entrouvrant tout-à-coup, les deux femmes disparaissent à ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aimée, mais l'abîme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un énorme bloc de sel, dont il avait cassé un morceau dans sa fureur...[141] Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le rencontrai à la chasse, il me demanda l'hospitalité, et depuis ce temps, nous partageons le même _wigwham_ et les mêmes périls...

[140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent le nombre de _scalps_ (ou chevelures) qu'ils ont enlevées.

[141] Cette légende est connue au Missoury, sous le nom de _Légende de la rivière Saline_.

(_N. de l'Aut._)

Un long silence succéda au récit de Daniel Boon; tous les regards se portèrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assuré et l'impassibilité de sa race.

--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins _trois fois_... la semaine?...--demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence...

--_Tous les jours_, M. Patrick, _tous les jours_,--répondit Boon.[142]

[142] L'Irlandais ne mange de viande _qu'une fois l'an_... au jour de Noël. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish Inquiry commissionners (1835).

(_Note de l'Aut._)

--Me voilà enfin sur cette terre d'Amérique, terre de paix et de bénédiction,--continua Patrick,--le Tout-Puissant en soit loué!!... Que ces forêts sont belles et délicieuses! le chant des oiseaux qui les habitent, la beauté des arbres, le silence imposant qui y règne, tout cela m'enchante!... On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte pas bien; que son état est celui d'un individu continuellement malade. Mais regardez-moi, Messieurs, voilà le résultat d'un long séjour dans les cachots. «Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin que vous soyez éprouvés...» Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un anatomiste ne saurait mieux choisir pour une démonstration ostéologique; n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de l'antiquité, qui, par l'excès de ses souffrances, était réduit à rien? Je ne suis qu'un fantôme! et que faire contre les persécutions? le proverbe dit: «Si la _cruche_ donne contre la pierre, _tant pis pour la cruche_, si la _pierre_ donne contre la cruche, _tant pis pour la cruche_...» Mais me voilà définitivement sur le chemin de la fortune; les chrétiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je l'espère... Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations dans mon âme, et d'éclairer ma conduite du flambeau de votre expérience. Je me transporte déjà, en imagination, vers les temps de bonheur et de prospérité future, où, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux croître et multiplier, mon verger chargé de fruits; tout cela doit naître d'une terre qui m'appartiendra, et dont la fécondité me récompensera de mes sueurs!... En Irlande, dans le Connaught, je ne possédais aucun bien... si ce n'est mon âme... parce qu'elle n'a pu être vendue à l'encan... Dans l'Orégon, j'aurai une maison... des terres... et qui plus est, je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_ la semaine... Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux réservés par le Seigneur à ses élus! Quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!... mais est-il bien sûr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_... la semaine?

--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de terre _tous les jours_... _tous les jours_; c'est la _mille et unième_ fois que je vous le répète; oui, vous mangerez le produit des travaux de vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de votre ménage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de terre _trois fois par jour_... _trois fois par jour_.

J'ai été bien malheureux!--continua Patrick,--mon histoire est celle de plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misères humaines est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits que Dieu vomit dans sa colère!... Nous la cultivons, cette terre d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn, en méditant la vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... crois-tu assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... tu ne pourras nous dompter, et tes cruautés ne feront que graver plus profondément dans nos coeurs, la haine que nous te portons! Notre courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs; mais tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[143].

[143] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient encore davantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque guerre, ils ne se joignent à nos ennemis.»

(Bible: Exode.)

--Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon à Patrick qui essuyait de grosses larmes,--l'Amérique ne vous dit-elle pas: «Sois le bien-venu sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert à tes yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affamés, nus, traités avec un dédain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une vallée de larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... dans votre anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!... Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs seigneurs: «Les Grands sont grands, parce que nous les portons sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends garde, Grande-Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau; il nous fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans amis... Non... La Fayette descendit sur la plage américaine, et nous dit que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes rivages... L'Amérique est libre!...