Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 11
--Je vous remercie de votre indulgence,--dit Daniel Boon;--les guerriers sauvages ne connaissent point les cérémonies et l'usage des compliments; rien de tout cela ne prouve la bonté du coeur; ils prennent leurs amis par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents... Mais je doute que notre réception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse oublier les agréments que les étrangers doivent trouver dans la compagnie de nos belles américaines...
--Les femmes de l'Amérique sont ravissantes, dit le marin,--et l'on pourrait leur appliquer ce qu'un Apôtre disait jadis de certaines personnes dont il recommandait l'exemple: «Leur conversation est mêlée de timidité; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicité du coeur, c'est là qu'on reconnaît cet esprit doux et tranquille qui est d'un si grand prix à la vue de Dieu...» Le saint homme avait raison; un esprit doux et tranquille est également d'un grand prix aux yeux des hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revêche, et médisante, je pense à cette belle femme de la légende, qui avait toutes les perfections, mais, la nuit, allait se repaître de cadavres dans les cimetières... Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le _voyager_ est un des plus tristes plaisirs de la vie; «Car lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire une patrie...» C'est la vérité; je n'oublierai jamais le bon accueil qui me fut fait dans les différents États de l'Union, par les personnes que j'ai eu le bonheur d'y connaître... Nulle part je n'ai rencontré tant de fraternité; c'est sans doute à ces moeurs tranquilles et sages, à ce calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles jouissent depuis plusieurs générations. Mais les gentlemen de l'Amérique n'atteindront jamais le degré de raffinement des habitants du Kamtchatka, en fait de galanterie et de prévenances; j'y fus reçu et traité en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage d'inviter à un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour indiqué, on chauffe la hutte, et l'hôtesse prépare autant de nourriture que si elle devait traiter dix personnes... L'hôte et le convive quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte l'_auge_ de cérémonie, remplie de tous les mets préparés par sa femme. Lui-même ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occupé à enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur ami, et à jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se convertit en vapeur et répand dans la hutte une chaleur, insupportable. C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant à endurer la chaleur, et à ne pas refuser de manger; l'autre lui portant, jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la vapeur étouffante. Mais la partie n'est pas égale; il est permis à l'hôte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette insigne faveur qu'après s'être déclaré vaincu. Ne pouvant plus y tenir, il demande grâce, convient _galamment_ qu'on ne peut mieux régaler son monde, et qu'il n'a jamais eu _si chaud_ de sa vie. Mais il n'en est pas encore quitte; il faut qu'il achète la liberté de respirer, et qu'il reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire... par un présent au choix de son hôte... Alors, celui-ci réunit quelques voisins, et tous dansent ensemble devant l'étranger. La danse est le complément obligé de tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes exécutent des pas de _deux_; elles étendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord par de faibles mouvements des épaules et des mains; la voix s'élève peu à peu, les mouvements s'accélèrent, les danseuses se lèvent, augmentent graduellement la rapidité de leurs pas, et continuent ainsi jusqu'à ce que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les Hottentots... Platon loue l'antiquité de n'avoir établi que deux danses: la _pacifique_ et la _pirrhique_[117]; en eût-il excepté la _washna_? nous ne le pensons pas... Les femmes qui exécutent cette danse doivent faire des lamentations et _couper des concombres_, de manière que ces deux opérations aillent toujours simultanément. Lorsque les danseuses se lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et à mesure que leur douleur s'exprime d'une manière plus véhémente, elles coupent plus vite, et quand la _coryphée_ (qui est ordinairement une femme très grasse) fait entendre ses gémissements sur le diapason le plus élevé, les couteaux glissent, et les _concombres_ disparaissent avec la rapidité de l'éclair... Chez ces mêmes Hottentots, un jeune homme ne jouit d'aucune considération s'il n'a fait preuve de virilité... en battant sa mère!... Oh moeurs! Messieurs, je jouis de la confiance illimitée des sauvages de l'Amérique: pourquoi cela?... c'est parce que nous autres Français, nous sommes expansifs; nous sommes ce peuple dont parle Jérémie: «peuple qui aime à remuer les pieds, et ne demeure point en repos;»[118] oui, nous sommes cette nation «vive, enjouée, quelquefois imprudente, qui fait sérieusement les choses frivoles, et gaîment les choses sérieuses[119],» et l'on nous dit descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!...[120] Qu'importe! qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, était humain, aussi trouva-t-il de la bienveillance, même chez les anthropophages; mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes féroces comme lui. Oui, les sauvages de l'Amérique sont pour moi... _en déshabillé_... terme qu'il faut prendre au pied de la lettre... Ce sont de bonnes gens, après tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en commençant... _par les coudes_... ils entendent bien la plaisanterie... (il faut avoir diablement d'esprit pour être sauvage!) Ces malheureux font tout ce qu'ils peuvent pour m'être agréables... je ne leur cherche donc point de défauts, et puisqu'à la faveur de mon _harnais_, je trouve à souhait un pays admirable, je suis bien déterminé à faire servir les moindres incidents aux plaisirs de la gaîté; oui, l'ouest de l'Amérique est un pays de bons vivants et de joyeux noëls; aussi je mets de côté mes petites répugnances, et je fais potage avec eux... en famille... Les Chefs ou _Sagamores_, comme vous les appelez, sont les plus sociables des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes; les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs sujets... modération rare chez les Souverains!... En Europe, je pensais souvent, bien souvent, à ce joli mot du grand Henri à de braves campagnards qui venaient lui offrir une petite _dotation_... pour son fils, le Dauphin de France: «Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est beaucoup trop pour de la _bouillie_.» D'autres sauvages, les Africains, par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche à leur roi..., mais seulement après qu'il s'est fait amputer _le bras gauche_... en témoignage de son dévoûment au peuple...; avertissement salutaire donné au bras droit!... C'est l'équivalent du boulet du citoyen Marat... Ces peuples ont de singulières coutumes: les ministres du Prince assistent au conseil, en se tenant... _dans de grandes cruches d'eau fraîche_... Les sujets se croiraient déshonorés s'ils ne partageaient le sort de leur maître: le roi est-il borgne, boiteux ou mutilé? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la religion, leur extravagance est la même: les uns adorent le serpent, les autres le coq; ceux-ci un animal féroce, ceux-là un fleuve ou une cascade... Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs partisans...; quelques-uns adorent indifféremment leur roi... ou un _lézard_[121]. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit manger le roi, en Afrique; il est même défendu, sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les assistants sont obligés de se prosterner. L'échanson qui présente la coupe, doit avoir le dos tourné vers lui, et le servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour mettre la vie du Prince à couvert de toutes sortes de charmes et de sortiléges... Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment où le roi la touchait de ses lèvres. Le grand-prêtre s'en aperçut et fit immédiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prévenir de redoutables conséquences...
[117] Platon. _Des lois_.
[118] Bible. Jérémie, chap. XIV.
[119] Montesquieu. Esprit des Lois.
[120] Une tradition des Druides.
[121] Voyez l'intéressant ouvrage de Douville.
Les pionniers poussèrent un cri d'indignation...
Enfin, _la dernière poincte des morceaux fut baffrée_, comme dit Rabelais, au milieu des récits d'exploits personnels, et au dire de plusieurs, si la fortune n'avait pas été inconstante, maints beaux et bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de trophée... Ce ne fut que quand la vanité fut bien satisfaite, et la faim à peu près apaisée, que les chasseurs discutèrent les événements de la journée avec le calme et la modération en harmonie avec leurs manières habituelles, et qui eussent fait honneur à de plus doctes assemblées... Quiconque pouvait raconter une histoire intéressante, était sûr d'être écouté... Daniel Boon, malgré son grand âge, était rempli d'enjouement.
Les pionniers s'étendirent sur leurs peaux d'ours, et écoutèrent les aventures des guerriers sauvages; il faut désespérer, lecteur, de conserver la moindre partie de l'intérêt qu'ils donnèrent à leurs récits, car c'est dans un désert, au milieu des prairies de l'Amérique, qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, étant à la chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster il en aperçut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur envoya plusieurs balles, mais inutilement; désespérant de son adresse, il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces daims blancs étaient enchantés, et ne pouvaient être atteints que par des balles d'un métal particulier; il promit de lui en foudre, mais il ne voulut pas qu'il fût présent à l'opération.
Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que j'y ai vu. Si on me dit «tu rêves comme font les malades ou les buveurs d'eau de feu» je répondrai «vas-y voir...» Il n'y a, dans le pays des songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lève ni ne se couche; il n'y fait ni chaud ni froid on n'y connaît ni le printemps ni l'hiver... on n'y a jamais vu ni arc ni flèche, ni tomahawck. La faim dévorante, et la soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems (chefs) les précipitèrent dans le fond de la rivière, où elles sont encore aujourd'hui. Ah le bon pays!... a-t-on envie de fumer? partout on trouve l'opwâgun (la pipe); il n'y a qu'à la porter à la bouche... Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu'à étendre le bras, on est sûr de rencontrer la main de l'amitié... La terre étant toujours verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivières le porte où il veut aller, sans le secours des pagayes... Ah le bon pays!... Veux-tu manger? dit le cerf à ceux qui ont faim; prends seulement mon épaule droite, et laisse-moi aller dans les bois de _Nenner-Wind_, elle y repoussera bientôt, et l'année prochaine, je reviendrai t'offrir la gauche; mais prends garde de trop détruire, parce qu'à la fin tu n'aurais plus rien...--Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je puis m'en passer jusqu'à ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir mon habitation. Ah le bon pays!... on n'y fait que boire, manger, fumer et dormir.»
Un troisième orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon.
--«Amis du _Point du jour_[122], vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges à notre égard; avec ce grain de _wampum_[123], nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne l'est pas; nous purifions vos coeurs avec la fumée de cet opwâgun. Amis du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront passé comme un songe... En effet, qu'est-ce que la durée d'un guerrier, d'une famille, d'une nation, comparée à celle de ce fleuve rapide, qui coule éternellement sans jamais tarir?... Cette déplorable catastrophe n'est pas la seule source des regrets qui ont inondé mon coeur d'amertume... Après les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des hommes et les consoler, reparaît aussi brillant que la veille; mais le soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure de la nature, ne reparaîtra jamais!... jamais les yeux de ma vie ne les reverront!... leur mère, Agonéthya, brisée sous le poids de la douleur, comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrépides, mon écorce[124] n'abrita plus, mon feu n'éclaira plus que la solitude d'un homme accablé de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pêche, et je vécus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je fuyais la lumière du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les lieux les plus écartés de la vue des chasseurs!... Pourquoi le bon génie, au lieu de protéger les hommes, (auxquels il a refusé la fourrure du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'élan,) permet-il au mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piéges et de précipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la décrépitude fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudière, il ressemble au nuage qui a lancé son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et légère, jouet de la brise et des vents; j'existe!... et cependant je ne suis plus! les douleurs m'accablent!... mes oreilles se ferment!... je deviens sourd à la voix de l'amitié, comme à celle de la nature, qui parle si mélodieusement dans le chant des oiseaux!... les brouillards avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne reconnais mes amis qu'après leur avoir serré la main!... Jadis, lorsque j'étais entouré de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et d'espérances!... leur départ pour le grand _pays de chasse_[125] a flétri mon espoir, comme les guerriers flétrissent l'herbe sur laquelle ils ont longtemps campé!... ce qui me reste de vie ne mérite pas plus ce nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne méritent celui de lumière!... Amis du Point du jour, mettez la main sur mon coeur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se gonflent? comme mes yeux rétrécis s'agrandissent? cela vient du plaisir que j'ai de me trouver avec des hommes généreux... Asseyez-vous sur nos peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de l'amitié et du bon accord...»
[122] Européens.
[123] Voy. le chap. Ier.
[124] Mon toit.
[125] Partir pour le grand pays de chasse: mourir.
Les pionniers formèrent un grand cercle, et, assis sur les peaux d'ours, ils fumèrent amicalement le calumet, avec les guerriers sauvages...
--Docteur Hiersac, vous nous disiez tantôt que vous aviez été en prison,--dit le capitaine Bonvouloir, après un moment de silence.
--Je passai dix ans _sous_, _sur_, ou _dans_ les pontons d'Angleterre, et cela, pour avoir voulu exécuter au Canada, ce que, jadis, Jeanne d'Arc fit en France; mais je n'ai pas _succédé_[126] dans mon entreprise...
[126] Du verbe anglais, _to succeed_, réussir...
--Plaît-il?...
--Je dis que je n'ai pas _succédé_ dans mon entreprise...
---Vous voulez dire: que vous n'avez pas _réussi_ dans votre entreprise?
--Oui; cependant j'aurais dû m'attendre au ressentiment qui éclata sur ma tête... les pontons!!... j'eus occasion de réfléchir sous ce toit d'infortunes!... j'y fis des repas dont l'amertume n'est pas encore passée!... si je me rappelle mon séjour dans ce lieu abominable! le temps avec sa _lime_ et son _éponge_...
--C'est faux!--s'écria le capitaine Bonvouloir...
--Comment; c'est faux!...
--Je m'explique; la mythologie nous dit: qu'un vieillard ailé, _armé d'une faux_, et traversant l'espace d'un vol rapide et continu... figure le temps...
--Une faux ou une éponge, il n'importe,--continua le docteur;--la nuit de mon arrestation fut la plus terrible et la plus longue que j'eusse encore passée;... cette disposition de l'homme à faire le mal, est-elle _coévale_...[127]
[127] _Coéval_, mot anglais qui signifie _contemporain de_...
--Plaît-il?...
--Je demande si cette disposition de l'homme à faire le mal est _coévale_ à sa création;... mon imagination fut sillonnée par le poison corrosif de l'abattement...
--Holà! docteur, s'écria le capitaine,--vous avez donc rompu avec la simplicité et le naturel? vous êtes bien loin de votre _original français_.
--Voyons, capitaine, passez-moi quelques _barbarismes_, quelques _anglicismes_; j'ai, il est vrai, sucé la langue française avec le lait, comme on dit, mais il y a soixante-dix ans que j'en suis complétement _sevré_!... Renoncer à nos vieux mots si naïfs!... _nenni_! Je renoncerais plutôt aux riants coteaux, aux douces prairies où j'ai tant de fois entendu le chant mélodieux des oiseaux.
Le capitaine promit au vieux docteur de ne plus l'interrompre, et celui-ci fit aux pionniers l'histoire de sa longue captivité.
L'irlandais Patrick était plus attentif à ce qui se passait à la _cuisine_ qu'au récit de M. Hiersac.
--Colonel Boon,--dit-il enfin au guide,--si vous vouliez avoir l'obligeance de dire quelques mots à _nos amis_, les sauvages, je goûterais volontiers de cette _anguille_ dont ils se régalent...
--Peste! quel appétit!... vous mourrez d'une indigestion, M. Patrick,--observa Boon.
--Je jouis d'un tempérament de Tartare,--répliqua l'Irlandais.
--A votre service donc; nos amis, les guerriers, seront enchantés de vous être agréables.
Le chasseur dit quelques mots aux sauvages qui se hâtèrent de servir Patrick.
--C'est un mets délicieux!--s'écria celui-ci,--capitaine Bonvouloir, vous avez raison; un souper sans apprêts fait espérer un sommeil fort doux et qui ne sera troublé par aucun songe désagréable... cette anguille est succulente...
--M. Patrick, je suis enchanté que vous rendiez justice à nos rivières,--dit Daniel Boon en souriant;--je serai l'interprète de vos bons sentiments auprès de nos amis, les guerriers de l'expédition...
--Cette anguille est de l'espèce connue sous le nom d'_anguilles argentées_[128],--observa le docteur Hiersac:--au commencement de l'automne, elles descendent nos rivières pour se rendre à la mer; elles sont grasses, délicates et très recherchées. Vous n'ignorez pas, Messieurs, que Numa (selon Cassius Hamina) fit une loi pour interdire, dans les banquets, les poissons sans écailles. Vous savez aussi que la peau des anguilles est épaisse: Verrius nous apprend qu'on s'en servait, à Rome, pour châtier les enfants des citoyens. M. Patrick, l'homme se procure tout aujourd'hui par sa force et son adresse,--continua le vieux Docteur;--l'_essence d'Orient_, et ce qui la produit, l'_ablet_[129] ne passera plus à travers les _losanges de chanvre_...
[128] Silver eels.
[129] L'_ablet_ est un petit poisson d'eau douce, aux écailles argentées, vives et brillantes. Il tire son nom de sa blancheur, _able_ n'étant que la traduction du latin _albus_ avec une simple transposition de lettres. C'est avec les écailles et même avec la membrane qui enveloppe tout le corps et le péritoine de l'able que l'on obtient, à l'aide de l'ammoniac, l'essence d'Orient employée pour la coloration des perles fausses... _Ablette de mer_ est un poisson de genre ombrine, et de la famille des _sciénoïdes_.
(_N. de l'Aut._)
--Plaît-il?--s'écria le capitaine...
--Je dis que l'_ablet_ ne passera plus à travers les _losanges de chanvre_... ou les filets... si vous l'aimez mieux... et nos Dames ne pourront, désormais, se plaindre du défaut de galanterie de nos pêcheurs; c'est en vain que les _vifs-habitants des eaux_ ont l'immensité de l'Océan pour refuge; on les y poursuit, et l'adresse de l'homme est toujours victorieuse dans cette lutte... les _Belles_ des différents pays (grâce à l'intrépidité de nos marins), peuvent ajouter à leurs ornements tous les jolis riens de la coquetterie... La pêche, Messieurs, est devenue un art véritable, et Neptune a pu s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire...
--Aïe! aïe! aïe! s'écria le capitaine Bonvouloir en faisant la grimace de Panurge achetant les moutons de Dindenaut;--docteur Hiersac je vous rends les armes: «la pêche est devenue un art véritable et Neptune a pu s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire!...» Parole d'honneur! voilà qui l'emporte sur tout ce que j'ai entendu jusqu'à présent!... Mais, dites-nous, colonel Boon, comment se fait cette opération... dont vous nous parliez tantôt...--et le marin jeta un coup d'oeil, à la dérobée, sur le couteau suspendu à la ceinture du Natchez, Whip-Poor-Will.
--Vous voulez parler du _scalpage_...
--Oui.
--Oh... rien de plus simple,--dit le vieux chasseur avec le plus grand sérieux, et sans interrompre son repas;--pour _scalper_, le Natchez, notre ami, saisit sa victime par les cheveux, et les entortille ensemble afin de séparer la peau de la tête; lui mettant ensuite un genou sur l'estomac, il tire de sa gaine le fatal mokoman (couteau), cerne la peau du front, et arrache la chevelure.
Daniel Boon fit un geste très expressif. En entendant cette terrible mais fidèle description de l'opération du scalpage, les pionniers poussèrent un cri d'horreur. Deux Alsaciens, qui, jusque-là avaient peu goûté les préceptes hygiéniques rappelés par le capitaine Bonvouloir, perdirent l'appétit pour le reste de la soirée.
--Le Natchez accorde quelquefois de petits adoucissements,--continua Boon.
--Oui, de ces adoucissements qui font grincer des dents,--s'écria le marin avec effroi.--«Ils vous font cesser de vivre avant que l'on soit mort[130].»
[130] La Fontaine, _le philosophe scythe_.
--C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs ennemis,--continua Boon.--Le Natchez fait cette opération de la manière la plus _chirurgicale_.