Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon
Part 10
Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manière toute particulière de prendre les daims: plusieurs chasseurs s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large; à la proue de la pirogue on place des torches qui projettent une lumière brillante sur l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se désaltérer et paître les plantes aquatiques; il broute à la lueur du perfide flambeau qui s'approche graduellement, jusqu'à ce que les Indiens ne soient plus qu'à une faible distance; alors une balle étend l'animal sur la rive. Les sauvages ont deux saisons de chasse, l'été et l'hiver. Les fauves ne se trouvant que dans les régions froides et solitaires du Nord, pour y parvenir, ils sont obligés d'entreprendre de longs et pénibles voyages en remontant les rivières, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de _chutes_, de _rapides_ et de _portages_: mais comme il est impossible aux trappeurs de se munir de provisions à cause de la faiblesse de leurs canots, ils sont obligés de s'arrêter souvent pour chasser. Ces pêches et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposés à des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent enfin au _pays de chasse_, et, après avoir construit leurs _wigwhams_, ils tendent leurs piéges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacés, que ces hommes, légèrement vêtus, passent trois à quatre mois exposés à des fatigues dont on ne peut se faire une idée, à moins de les avoir partagées. Un _novice_, rempli de toute la confiance qu'inspire la _jeunesse_, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les _pays d'en haut_; il fallut deux mois de soins, de repos, et un régime des plus fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de l'_abstinence_ à laquelle il avait été exposé pendant cette longue et sévère épreuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de l'Ouest...
LE BIVOUAC.
(Ce chapitre est dédié à M. Onile BOURGEAT.)
Cet homme ne parle pas la même langue que toi, et le narrateur qui lui sert d'interprète, est forcé d'altérer le beau abrupte, le ton original, et l'abondance poétique de son texte pour te communiquer ses pensées.
(GEORGE SAND.)
Tiens, cyclope, bois ce vin, puisque tu manges de la chair humaine.
Ainsi donc, découvre ta poitrine.
(_Marchand de Venise._)
Sur ma tombe, où m'attend l'oubli de tous les maux, Que l'arbre du désert incline ses rameaux! Que le plaintif Whip-Poor-Will, la nuit fasse entendre Le monotone écho de son chant triste et tendre! Que sur ce tertre nu, sans funéraire croix, Le chasseur indien se repose parfois, Et sans respect aucun pour ma cendre, qu'il foule, Sommeille, insoucieux de l'heure qui s'écoule.
(Les _Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE, Américain.)
CHAPITRE VI.
Les pionniers avaient choisi, pour leur campement, un lieu qui, en cas d'attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. La rivière coulait entre deux collines élevées, et présentait successivement toutes les phases capables d'enchanter le voyageur: doux murmure des eaux, surface unie comme le cristal, courant intercepté par le rétrécissement subit des rochers, sourd mugissement des chutes et des cascades, rien, en un mot, de plus varié que son cours, que ses rives ombragées d'arbres de toute espèce.
La nuit approche; les collines, teintes des couleurs pourprées du soir, se confondent à l'horizon, et se perdent dans un lointain obscur; les rochers, couverts d'une mousse grisâtre, ressemblent à des créneaux éclairés par le reflet de la lune. Les pionniers préparaient leur souper; les feux, déjà allumés, éclairaient les bois, et jetaient une lueur rougeâtre sur un groupe de sauvages immobiles comme des statues: c'était un tableau digne du plus grand peintre. Assis avec eux près du feu, les Européens écoutaient leurs histoires; il y a un certain charme à connaître la manière de penser et de sentir d'un peuple, dont les habitudes diffèrent tant des nôtres. L'air attentif des guerriers, qui semblaient dévorer les paroles du conteur, la vivacité, les gesticulations de celui-ci, et, pour nos voyageurs, l'idée qu'ils avaient devant les yeux les héros de ces aventures, toutes ces circonstances concouraient puissamment à augmenter l'effet des récits: beaucoup de citadins échangeraient alors, volontiers, les connaissances qui font leur orgueil, pour les membres endurcis du Backwoodsman, ou pour la sagacité du sauvage; rien, en effet, ne présente un contraste plus frappant que l'Indien étonné que nous voyons quelquefois dans nos villes, entouré de mille objets nouveaux pour lui, et le même homme au milieu des bois, où ses facultés naturelles suffisent à toutes les situations qui peuvent s'offrir. Les pionniers admiraient les attitudes aisées et gracieuses, les manières simples et engageantes de ces enfants des forêts, et ils s'étonnaient qu'ils pussent être cruels...
Le souper auquel nous convions nos lecteurs, n'est qu'un _à tous les jours_, comme dirait le bon Montaigne; l'hygiène proscrit les mets somptueux, et pour nous disculper entièrement, nous invoquerons l'autorité du général Washington; il avoue lui-même que la vie des camps est, et doit être parcimonieuse. On nous saura peut-être gré d'insérer ici la lettre qu'il écrivit au docteur Cochrane, chirurgien en chef de l'armée, pour l'inviter à dîner avec lui, au quartier-général. Elle donne une idée de sa manière de vivre, et témoigne qu'il pouvait se montrer enjoué, même lorsqu'il était accablé des soucis publics:
«Cher Docteur,
«J'ai invité madame Cochrane et madame Livingston à dîner, demain, avec moi; mais ne suis-je pas, en honneur, obligé de leur dire quelle chère je leur ferai faire?... Comme je n'aime pas tromper, lors même qu'il ne s'agit que de l'imagination, je vais m'acquitter de ce devoir. Il est inutile d'affirmer, d'abord, que ma table est assez grande pour recevoir ces dames; elles en ont eu, hier, la preuve oculaire.
«Depuis notre arrivée dans ce premier séjour[102] nous avons eu un jambon, quelquefois une épaule de porc salé, pour garnir le haut de la table; un morceau de boeuf rôti orne l'autre extrémité, et un plat de fèves ou de légumes, presque imperceptible, décore le centre. Quand le cuisinier se met en tête de briller (et je présume que cela aura lieu demain), nous avons, en outre, deux pâtés de tranche de boeuf, ou des plats de crabes; on en met un de chaque côté du plat du milieu, on partage l'espace, et on réduit ainsi à six pieds la distance d'un plat à un autre, qui, sans cela, se trouverait de près de douze pieds. Le cuisinier a eu, dernièrement, la _sagacité surprenante_ de découvrir qu'avec des pommes on peut faire des gâteaux! il s'agit de savoir si, grâce à l'ardeur de ses efforts, nous n'obtiendrons pas un gâteau de pommes, au lieu d'avoir deux pâtés de boeuf... Si ces dames peuvent se contenter d'un semblable festin et se soumettre à y prendre part sur des assiettes qui étaient jadis de fer-blanc, mais qui sont maintenant de fer (transformation qu'elles n'ont pas subie pour avoir été trop frottées) je serai heureux de les voir[103].
Et je suis, cher docteur, tout à vous,
WASHINGTON.»
[102] A West-Point.
[103] Voy. Washington's Writings.
Au nombre des pionniers européens, on remarquait un Irlandais nommé Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air libre de l'Amérique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'était plus le même homme; son air lugubre et mélancolique avait fait place à la sérénité et à la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe abandonnent leurs chétives cabanes, asile de l'extrême misère, où l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'échauffent l'un l'autre dans les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils viennent chercher, en Amérique, la liberté et la vie. Indignés de l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et les droits de primogéniture, ces malheureux se réfugient dans nos villes et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une société où l'égalité est consacrée par la nature même des choses; où chaque homme est sollicité à l'indépendance par tout ce qui l'environne, surtout par la facilité de subvenir à ses besoins; où les titres de l'orgueil et du hasard sont foulés aux pieds; là, ils adoptent par nécessité, par habitude, par goût, les principes et les moeurs d'un pays où ils viennent vivre et mourir.
--Puisse l'Être suprême, le protecteur des bonnes gens, le père des cultivateurs, le dispensateur des rosées et des moissons, vous accorder de longues années de prospérité, pour le bien que vous m'avez fait en m'accueillant,--dit l'Irlandais aux pionniers américains.--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des pommes de terre au moins... _trois fois_ la semaine.
--Oui, M. Patrick, oui,--répondit le vieux guide,--vous mangerez de la venaison et des pommes de terre... _tous les jours_... _tous les jours_...
Le camp présentait une véritable scène de braconniers à la Robin-Hood; plusieurs pièces de venaison étaient suspendues au-dessus des tisons. Le capitaine Bonvouloir était l'amphytrion du souper; il avait tué un daim pour la première fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait si adroitement abattu, rôtissaient devant chaque foyer. Le brave pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son adresse à saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et le Natchez avaient tant de plaisir à leur faire fête, il voulut les aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison[104] avait si bonne mine!... elle exhalait un fumet si appétissant!...
[104] Venaison: chair de bêtes fauves.
--Est-il beau, ce daim, est-il beau!--s'écria le capitaine Bonvouloir avec enthousiasme.--colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour introduire le _mokôman_[105] entre la première et la deuxième côte?... Robin-Hood m'eût envié ce coup!... J'ai choisi le plus gras du troupeau... vrai daim de sacrifice!... Docteur Wilhem, et vous, Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!... je n'en ai jamais respiré de pareil, pas même celui de la truffe!
[105] _Mokôman_, couteau de chasse.
--Vous exagérez, assurément,--observa Daniel Boon.
--C'est vrai, le capitaine Bonvouloir exagère un peu.--dit le docteur Wilhem; et le jeune allemand ajouta avec enthousiasme--la truffe... la calomnier est un crime de... _lèse-cuisine_...
--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?--demanda l'Irlandais Patrick...
--Oui, M. Patrick, vous mangerez des pommes de terre et de la venaison... _tous les jours_... _tous les jours_--répondit le vieux guide, le plus patient des hommes...
--Capitaine Bonvouloir, il est vrai que vous avez adroitement abattu ce daim,--dit le vieux docteur canadien Hiersac, à votre place j'aurais pris la fuite, lorsque l'animal se mit en devoir de se défendre: Les prêtres d'Hercule, sur le mont Sambulos, avaient meilleur marché de leur gibier. La tradition nous dit, qu'à des époques fixes, le Dieu leur apparaissait en songe et leur ordonnait de tenir, près du temple, des chevaux équipés pour la chasse: _ut templum juxta equos venatii adornatos sistant_. Ces chevaux, dès qu'on les avait chargés de carquois remplis de flèches, se dispersaient dans les bois... A l'approche de la nuit, ils revenaient hors d'haleine, et les carquois vides. Le Dieu, dans une seconde apparition, faisait connaître la route qu'il avait suivie à travers les forêts, et l'on retrouvait, sur ses indications, les bêtes fauves étendues çà et là[106].
[106] Tacite. _Annales_.
Nous l'avouerons en chasseur de bonne foi; la venaison eût agréablement chatouillé le palais du plus fin gourmet... Nous sommes même persuadé que la grasse et folle cuisinière de Sterne eût abandonné sa poissonnière pour assister Daniel Boon dans ses fonctions; le vieux guide se piquait d'habileté, et faisait de son mieux pour donner aux pionniers un spécimen de son savoir-faire.
--Whip-Poor-Will--dit le capitaine Bonvouloir au jeune sauvage Natchez,--ouvre la _cambuse_, saisis la _moque_, efface le _pouce_[107] et verse-nous le délicieux _shominabo_[108]. Docteur Wilhem, goûtez cette venaison, je vous prie; délicieux, délicieux, n'est-ce pas?
[107] _Saisir la moque._ La moque est une mesure d'étain qui renferme la ration de sept hommes. Le local où se fait la distribution étant peu éclairé, le _cambusier_ (distributeur) manque rarement d'y introduire le _pouce_ tout entier, ce qui diminue d'autant le liquide.
(_M. Paccini_; de la Marine.)
[108] _Shominabo_, boisson indienne.
--_Exquisite_[109]! comme disent les Américains.
[109] Exquisite; excellent.
(_N. de l'Aut._)
--Je m'en doutais,--continua l'heureux gastronome--je m'en doutais. Messieurs, approchez: «sers-toi, demande ce que tu aimes, et regarde-toi comme chez toi.» C'est une maxime des _Quakers_ que tout voyageur doit connaître...
Les chasseurs firent cercle autour de la venaison.
--Parole d'honneur, colonel Boon, vous êtes un bon vivant; s'écria le capitaine Bonvouloir, en s'adressant au vieux guide;--oui, vous êtes un bon et joyeux compagnon; chose rare chez un octogénaire... Autrefois, les vieillards se rassemblaient dans un festin et terminaient,... _paisiblement_... leurs jours avec de la ciguë et du pavot... Une loi obligeait même les habitants de l'île de Céos à s'empoisonner lorsqu'ils avaient atteint l'âge de soixante ans. Mais laissons là l'antiquité: «les anciens sont les anciens, comme dit une héroïne de comédie[110], et nous sommes les gens de maintenant.» Messieurs, encore une fois, pas de cérémonies. Dans le palais d'Odin, c'était à table qu'on recevait le prix de sa valeur dans les combats...
[110] Angélique à Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire.
(_N. de l'Aut._)
Le capitaine Bonvouloir prit place auprès de Daniel Boon, et se mit en devoir de faire honneur au repas.
--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le vieux guide avec le plus grand sang-froid,--mais c'est la coutume ici...
--Que le chasseur... _heureux_... se serve le premier, n'est-ce pas? c'est tout simple... pour lui faire honneur... Messieurs, hâtons-nous... si nous allions mourir avant d'avoir entamé cette venaison!... cela s'est vu!... Docteur Wilhem, quelle partie de ce gigot peut vous être agréable? _well done_ (bien cuit) ou à l'_anglaise_?
--Pardonnez-moi, capitaine Bonvouloir, vous ne m'avez pas compris;--observa froidement; Boon,--cette venaison est à la vérité, très appétissante, et je croirais difficilement qu'il y eût, à la ville, des mets qui pussent lui être comparés; mais c'est la coutume chez nous, _sauvages des forêts_, que le chasseur... _heureux_... ne mange jamais de son _premier_ gibier... ainsi, permettez-nous de procéder sans vous...
Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le gastronome de la Gironde; qu'on se figure Son Excellence Sancho Pança, gouverneur de l'île de Barataria, interrompu dans son repas par le docteur _Pedro-Recio de Aguerró de Tirteafuero_, lorsque celui-ci touche les plats de sa baguette magique et prononce le terrible _absit_ (qu'on enlève ce plat); le digne écuyer de l'illustre hidalgo, sa fourchette en main, ressemble à Neptune armé de son trident; furibond, il se jette en arrière, et le visage enflammé[111] il jure par l'âme de son père (car il en avait un) et par le soleil, qu'il chassera le docteur Pedro-Recio de _mal_-Aguerro-de-Tirteafuero, _à coups de triques_[112].
[111] Todo encendido en colera.
[112] _Garrotazos_, coups de bâton.
(Voy. le Don Quichotte, 2e partie chap. XLVII.)
(_N. de l'Aut._)
--Qu'entends-je, juste ciel!...--s'écria le marin.--Comment! moi, Achille Bonvouloir, ex-capitaine de corvette et soldat de Waterloo, je ne mangerai pas d'un daim que j'ai si adroitement abattu!... avouez, Colonel, que je lui ai _supérieurement_ introduit le couteau entre la première et la deuxième côte; mais c'est, sans doute, une plaisanterie; pas si vite donc, Messieurs; les morceaux disparaissent comme l'éclair!... Des marins assis devant le _gamelot_ y plongent la fourchette avec régularité...
L'air vif et piquant, l'exercice du cheval sont d'excellents stimulants, et c'est tout au plus si Trimalcion eût été en meilleures dispositions pour faire honneur à la cuisine de Daniel Boon, que ne l'étaient nos pionniers, lorsque l'agréable invitation vint frapper leurs oreilles...
--C'est encore la coutume chez nous,--continua Boon,--que le chasseur... _heureux_... raconte ses exploits pendant qu'on mange le produit de sa chasse; il doit dire comment il s'est rendu maître de son gibier; le devoir de ceux qu'il... _traite_... est de louer sa dextérité et surtout de vanter le goût délicieux de la bête qu'il a tuée; de ce jour date la gloire du novice... jour de triomphe pour lui, car il est proclamé _brave_ et _habile_ chasseur...
--Fort bien, Colonel, fort bien,--répliqua le Capitaine;--mais le rôle du renard au repas de la cigogne est un supplice pour un homme de bon appétit: se coucher avec un souper de _chiourme_[113] sur l'estomac!... Sandis![114] pas si vite donc, Messieurs,--ajouta le marin en s'adressant aux pionniers...
[113] _Chiourmes_, rameurs des galères; de deux jours l'un (de peur de les _alourdir_) on leur donnait une soupe de trois onces de _fèves bouillies_. Lorsque la _nage_ durait longtemps, pour prévenir la défaillance, on leur mettait dans la bouche un morceau de pain trempé dans du vin.
(Voy. M. Paccini; _de la Marine_.)
[114] Nous serons très sobres de _Sandis_ et de _Cadédis_, dont les spirituels habitants de la Gironde sont si prodigues.
(_N. de l'Aut._)
--_Sehr gut, sehr gut_, capetan Bonvouloir, (très bien, très bien), dit un Allemand qui fonctionnait admirablement, et qui crut devoir adresser un compliment au marin sur sa dextérité à la chasse.--_Sie haben ihn nicht gefehlt; sie haben ihn mause todt zu boden gestreckt._ (Vous ne l'avez pas manqué; vous l'avez étendu raide mort).
--Votre serviteur, Herr Obermann, votre serviteur,--répliqua le marin;--mais n'anticipez pas trop sur le filet; peste, quel appétit! vous vous servez de votre fourchette avec une dextérité égale à celle de la Goule des _Mille et une Nuits_. Et vous, Herr Friedrich, si vous êtes aussi intrépide devant l'ennemi que devant un quartier de chevreuil, je vous prédis un brillant avenir... _Et tu seras Marcellus_! n'oubliez pas que la mastication rapide est contraire aux préceptes de l'hygiène: _toute nourriture prise en excès, ou trop avidement avalée[115] se digère difficilement_... je vous menace donc de la _goutte_... de la _catalepsie_... de l'_hydrophobie_...--Les pionniers ne perdaient pas un coup de dent, et redoublaient d'activité.--Après le souper, je propose une attaque contre les féroces sauvages de ces forêts, ajouta le marin, dans le but d'éliminer quelques consommateurs; effectivement, plusieurs Allemands se levèrent vivement, en s'écriant: _Nein! nein!_ (non pas! non pas!)
[115] Avide hausta (Pline).
--Capitaine Bonvouloir,--dit le docteur Wilhem à son ami,--il faut prendre votre parti en sage, et vous conformer aux usages établis... _céans_...
--Tout beau, tout beau, docteur Wilhem,--dit Daniel Boon au jeune Allemand.--J'oubliais que vous aviez manqué le daim; vous devez partager la peine du capitaine Bonvouloir...
--Moi aussi!--s'écria le Docteur,--le capitaine est puni pour avoir atteint l'animal, et moi pour l'avoir manqué?... mais c'est le jugement de Fagotin!...
--Messieurs, résignez-vous,--dit Daniel Boon avec calme,--c'est le plus sage... Ce serait, peut-être, provoquer des scènes de _sang_ et d'_horreur_, que de vous obstiner à vouloir souper; nos amis, les sauvages de l'expédition, sont superstitieux; ils s'en fâcheraient... et qui sait... peut-être y aurait-il _des chevelures enlevées_...
--_Der teufel!_--s'écria un Alsacien,--_Der teufel!_...
--Quoi!... les choses en viendraient là,--demanda vivement le marin,--les guerriers sont donc bien susceptibles?...
--Certes...
--Colonel Boon, nous nous résignons,--dit le Capitaine,--mais avouez qu'il faut avoir... de _grandes vertus_... pour renoncer à de tels morceaux... Enfin, si cet... _holocauste_... est _indispensable_... pour le maintien de la bonne harmonie, je fais le sacrifice... _sans murmurer_...
--Oui, résignez-vous,--ajouta le biblique Irlandais Patrick tout en mangeant;--«et quand vous jeûnerez, dit saint Mathieu, ne prenez point un air triste comme font les hypocrites; car ils se rendent tout défaits de visage, afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jeûnent.» Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?...
--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de terre... _tous les jours_... _tous les jours_...
Un second quartier de chevreuil, bien gras, enfilé sur deux broches de bois, fut planté d'un air de triomphe au milieu du cercle par le Natchez, Whip-Poor-Will; Daniel Boon dérogea à la coutume, et y convia le capitaine Bonvouloir, dont le visage s'épanouit à la vue de ce nouveau et glorieux _specimen_ des talents culinaires du _Backwoodsman_; pour comble de luxe, un guerrier sauvage surprit agréablement les pionniers en leur présentant une gamelle remplie d'un miel délicieux.
La forêt retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'éclats de rire.
Cette réunion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au milieu de leurs chevaux, et vus à la lueur des différents feux qui éclairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brûler une certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives paraissaient affublés de têtes de chevaux... Les guerriers indiens de l'expédition burent du café pour la première fois; cet excitant ne tarda pas à produire son effet; ils oublièrent leur réserve habituelle, et se montrèrent joyeux compagnons. «Le café est une eau délicieuse» disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont l'infusion produit des effets analogues à ceux du café, de l'opium ou du _moukomore_, espèce de champignon dont les habitants du Kamchatka font une liqueur excitante; prise modérément, elle rend plus gai; mais une dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des idées agréables et riantes; bientôt les plus sombres visions leur succèdent; d'horribles fantômes se peignent à l'esprit égaré: on danse, on rit, on pleure; on est transporté de fureur; on est saisi d'effroi, on ne médite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie aux convulsions, veut attenter à sa propre existence: on peut à peine le retenir... Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient également découvert un arbre dont ils faisaient brûler les fruits; ils s'assemblaient ensuite près du feu, et en aspiraient la vapeur par le nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs... Ils se levaient, enfin, et se mettaient à danser en vociférant.
--Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--un Ancien[116] a dit, avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices à Jupiter pour obtenir la santé, et que l'on y mangeait au point de la perdre... Ce souper, tout à fait _homérique_ nous prouve que vous nous recevez comme d'anciens amis.
[116] Diogène, Laërce.