Le voyageur étonné

Part 5

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--Ah! aurais-je pu lui répondre, il s’agissait bien de cela! Au long du chemin, j’étais tout à la prière et, je l’avoue, mon bon Monsieur, lorsque j’entrais dans une église, c’était encore pour prier et non pour admirer les détails, peut-être fort remarquables, de son architecture. L’Immaculée me guidait vers sa grotte de Massabielle; je marchais enveloppé du rayonnement de cette très pure Étoile et j’étais absorbé par la musique de l’Angelus qui n’arrêtait pas de carillonner dans mon cœur. Dès lors comment m’eût-il été possible de fixer mon attention sur les bâtisses périssables que la main de l’homme édifia? J’emportais un volume avec moi, mais c’était le _Petit Office de la Sainte Vierge_ et non pas le _Guide du touriste_. Tout cela vous explique ce manque «d’impressions d’art», dans le récit dont vous signalez doctement les défauts.

Pour vous, amis qui me lisez avec indulgence, je voudrais rendre l’allégresse qui me soulevait au cours de cette randonnée. Parti, le plus souvent, dès l’aube, aussi léger que si j’avais eu des ailes aux talons, j’abattais les kilomètres sans m’en apercevoir. Quoique, cette année-là, juin fût chargé d’orages dont les averses brusques me douchaient journellement, j’étais si joyeux de vivre dans la familiarité de Marie que, malgré l’atmosphère humide et pesante, je chantais tout le temps.

Oui, je chantais à pleine voix, les psaumes et les antiennes du _Petit Office_. Et quand j’avais fini, je recommençais ou bien je faisais alterner les strophes du _Magnificat_ avec celles de l’_Ave maris stella_ suivant les méthodes apprises chez les moines. Ou encore, lorsqu’il me fallait gravir une côte particulièrement rude, j’entonnais, pour me stimuler, cette sublime imploration: le _Salve Regina_.

J’ajoute que, pour comble de bénédictions, je jouissais d’une solitude à peu près complète. En effet, à cette époque, les routes n’étaient pas encombrées comme aujourd’hui de mécaniques puantes, poussant des cris de canard en détresse, portant des écervelés que possède l’étrange manie d’aller vite, vite, toujours plus vite. Il y avait si peu de piétons que je faisais des lieues sans croiser personne. Pas même de gendarmes en tournée, ce qui me convenait passablement vu qu’avant mon départ, ayant garni un portefeuille de pièces d’identité, je l’avais oublié sur ma table. Donc, je n’aurais pu prouver à ces braves gens que je n’étais pas un trimardeur professionnel.

A la traversée des villes et des villages, comme j’étais couvert d’un enduit où se mélangeaient l’huile qui, montée de mes chaussures, imbibait mon pantalon, la poussière et la boue, comme une vieille casquette défraîchie me coiffait et que mon veston s’avérait des plus râpés, mon aspect minable provoquait bien quelque étonnement. Mais sitôt qu’à ceux qui m’interpellaient, j’avais répondu que j’étais un pèlerin de Lourdes, deux fois sur trois, les figures se faisaient tout amicales. Dans les auberges où je passais les nuits, de délicates attentions me furent prodiguées. Ainsi, je pus le constater d’une façon touchante, le culte de la Sainte Vierge persiste dans beaucoup plus d’âmes que ne se l’imaginent les athées de carrière qui, au gouvernement ou ailleurs, s’appliquent à transformer le bon peuple de France en une cohue de verrats et de truies pour le plus grand profit du démon de la bestialité.

A travers tout, par-dessus tout, je me sentais le néophyte placé sous la protection de Marie. Cela se comprend. Quelques mois seulement avaient passé depuis mon entrée dans l’Église; mon inexpérience faisait que m’engager dans la voie étroite qui monte à Jésus me semblait difficile et même quelque peu effrayant. Quiconque a connu cet état d’enfance spirituelle attestera combien alors on a besoin d’une tendresse vigilante qui soutienne et dirige nos pas incertains, qui nous relève et nous console après les chutes inévitables. Cette affection maternelle, la Sainte Vierge nous la prodigue. Elle accentue les progrès de notre initiation; elle nous forme aux vertus qui feront de nous des athlètes capables d’aider son Fils à porter l’énorme fardeau de la Croix jusqu’au Calvaire. Éducation virile où n’intervient nul sentimentalisme affadissant, car cette Mère, concentrant au foyer de son amour la Sagesse éternelle, n’alimente notre débilité native que d’un lait dont la saveur recèle une saine et sainte amertume. Et c’est pour avoir accepté, d’un cœur docile, cette nourriture fortifiante que je marchais si allègrement sur le chemin de Lourdes...

Ma Grande Dame des lys, parce que tu m’obtins cette grâce--et tant d’autres à la suite!--je répèterai tes louanges d’une lèvre inlassable. Tu apportas le pain de vie au pauvre scribe gisant sur un fumier, affamé de son Dieu sans le savoir. Tu daignas ensuite lui permettre de souffrir avec toi au pied de la croix où Jésus a saigné, saigne et saignera jusqu’au jour du Jugement. Gloire à ton Immaculée-Conception!...

* * * * *

DANS LES MONASTÈRES.--Et maintenant, voici mes jours les plus heureux de tous. Ce sont ceux où je savourai intégralement la solitude et le silence en Dieu chez les Trappistes. Hautecombe où je commençai _Dans la lumière d’Ars_, Lérins où j’écrivis _Quand l’Esprit souffle_, Septfons où je méditai _Sainte Marguerite-Marie_, toi enfin, Notre-Dame d’Acey où furent composés _les Rubis du Calice_, refuges de prière intense et de recueillement total, loin des tumultes imbéciles d’un siècle voué au règne de la Bête, quelle douceur j’éprouve à me remémorer les mois vécus entre vos murs! Les additionnant, je constate qu’ils englobent une dizaine d’années qui certes furent décisives pour mes progrès dans la voie étroite. Aujourd’hui, ma santé ruinée ne me permet plus de m’évader du monde pour me retremper dans l’atmosphère des cloîtres cisterciens. Du moins, grâce à l’ascétisme que j’y appris, grâce à certain dévouement qui m’interdit de le nommer, grâce aussi aux âmes fraternelles qui m’assistent, j’ai pu enclore ma pauvreté de telle sorte que je continue à mener l’existence contemplative faute de quoi je ne serais qu’une chandelle éteinte. Cependant, parce qu’ils me connaissent, mes bienfaiteurs ne me taxeront pas d’ingratitude si je leur confie que, hors des monastères, je me sens toujours en exil.

Mais gardons-nous de nous plaindre: Dieu est le seul maître. Il daigne m’employer à Lui amener des égarés et des païens. S’il me prive des félicités de la vie claustrale, il m’octroie largement le bienfait de la souffrance purificatrice pour que j’applique sa sainte loi de réversion. Tout est bien puisque tout procède de sa munificence. Revenons, par la pensée, au monastère. En cette clôture dont les hôtes sont prévenus qu’ils ne doivent pas en repasser le seuil avant leur départ, toutes choses sont disposées pour que l’âme se rive à Dieu: les repas brefs et maigres, le sommeil abrégé, l’isolement dans une cellule ne contenant que les meubles indispensables et un ou deux livres de piété, l’assistance obligatoire à tous les offices sauf matines, l’exercice pris dans un jardin ou dans un parc plutôt négligés et que jalonnent des Crucifix et des statues de Saints modelés sans art. Donc rien n’y sollicite les sens. Les seuls colloques sont avec le Père-Hôtelier qui, une ou deux fois dans la journée, visite le retraitant, s’informe de ses besoins et lui apporte des instructions et des conseils. Au surplus, qu’on relise la description donnée par Huysmans dans _En Route_ des règlements suivis à Notre-Dame de l’Atre. Elle est rigoureusement exacte et s’applique, avec d’infimes variantes, à toutes les Trappes.

Soyez persuadés que cette réclusion est tout à fait propre à sanctifier ceux qui s’y prêtent par esprit de pénitence ou pour cultiver en eux les grâces d’oraison...

Or, parmi les souvenirs de mes séjours prolongés au monastère de Notre-Dame d’Acey, il en est un qui me revient fortement tandis que je trace ces lignes. C’était en décembre. J’étais arrivé la veille de l’Immaculée-Conception et je ne repartis que le lendemain de Noël. Comme de coutume, chaque matin je me levais à trois heures, je descendais à l’église pour _Laudes_ et je recevais la communion à l’une des messes qui se célèbrent vers quatre heures. Il faisait très froid et nul calorifère ne réchauffant les vastes nefs, on pourrait supposer que les Religieux et leur hôte, immobiles dans les stalles y étaient trop occupés à grelotter pour suivre la liturgie et s’en assimiler la substance. Eh bien, l’on se tromperait: l’atmosphère spirituelle était si brûlante que l’âme s’y embrasait, qu’elle réagissait sur le corps et l’empêchait de pâtir d’une température abaissée à plusieurs degrés au-dessous de zéro.

Je me rappelle, entre autres, une matinée où cet incendie d’amour divin m’envahit tellement que j’éprouvai la sensation de me consumer comme un cierge d’offrande au seuil du Paradis. C’était à l’action de grâces. Mêlé aux frères convers--dont les plus jeunes gisaient prosternés, le front sur les dalles--j’avais conscience de me perdre en Jésus-Christ. Articuler une syllabe, faire un geste m’eût été impossible. Le silence adorant qui emplissait l’église, il me semblait que c’était moi-même. Et ce bienheureux ravissement, dont rien ne saurait rendre la surnaturelle intensité dura longtemps car il était plus de six heures quand le mouvement me fut rendu pour regagner ma cellule!...

On comprendra sans peine que mon regret du monastère redouble lorsque j’évoque ce passé si proche où la Bonté infinie daigna me visiter moi, vile épluchure, avec tant de surabondance. Alors, j’habitais une terre de refuge s’élevant bien plus haut que les brouillards fétides qui flottent sur ce morne marécage: la société contemporaine. Alors tous les souffles du Ciel me caressaient. Alors, le soleil de la Sainte-Trinité me couvrait de sa lumière ineffable. C’est pourquoi mon âme se tourne sans cesse vers l’encens d’oraison qui brûle dans les monastères cisterciens. Et de cette odeur de sainteté je garde la nostalgie inguérissable.

JUILLET

DÉTACHEMENT.--Une phrase lue ce matin m’induit à réflexions[1]. La voici: «Le chrétien qui, dans sa vie intime, au lieu de viser à la perfection, s’accommode d’une honnête médiocrité et compte que celle-ci lui vaudra une petite place en Paradis, pourrait faire un assez mauvais calcul. Chaque jour qui passe, les obstacles accumulés par la faiblesse humaine, les constantes occasions de péché se chargent suffisamment de restreindre notre idéal. Si nous mettons au point de départ un idéal déjà restreint, si nous n’avons pour but que la médiocrité, nous risquons de tomber au-dessous du médiocre.»

[1] Je l’extrais, d’un bel article de M. Robert HAVARD, intitulé _Tout ou rien_ et publié dans son journal bi-mensuel: ROME.

Combien exact! Mais ceux que ne saurait satisfaire la routine d’une dévotion paresseuse échappent au péril. Tôt ou tard, pour les âmes éprises de vie intérieure, il arrive un moment où la présence de Dieu prend, en elles, toute son ampleur. Elles sentent que le Maître veut désormais les avoir à Lui sans partage. Simultanément, elles acquièrent une intuition si lucide de sa parfaite Beauté qu’elles se voient toutes difformes par comparaison. Alors, elles n’ont plus qu’une idée: se conformer à ce divin modèle. Leur but, c’est l’union avec Lui. Elles comprennent que pour y parvenir, il leur faut se dépouiller d’abord de tout attachement charnel aux choses périssables de ce bas-monde. Et elles subissent, avec une docilité joyeuse, l’opération qui, parmi de grandes souffrances et à travers une ombre indicible, les rendra propres à se fondre dans le Soleil absolu qui les attire.

La nuit d’épreuve se divise en trois phases: celle où les sens se purifient par l’ascétisme; celle où l’esprit, renonçant aux fausses clartés de l’entendement humain, ne s’oriente plus que d’après cette étoile polaire qu’on nomme la Foi; celle où, privée d’attraits sensibles, la Foi le dirige, par l’Espérance toute nue, vers la Charité totale.

Nuit ardente et glacée à la fois, nuit toute solitaire et à la fois tout près de Jésus crucifié, nuit de délivrance par la réclusion, nuit terriblement douloureuse et pourtant pleine de joies célestes! Si tu en sors vainqueur de toi-même, ta récompense sera d’expérimenter vraiment ce que c’est que la possession de Dieu sur la terre. Dès lors, tu ne te résigneras à stationner encore un peu de temps parmi les hommes que pour Le faire aimer comme tu l’aimes; ayant enfin saisi, en sa signification intégrale, cette parole du rédempteur: _La Vérité vous rendra libres_, âme maintenant sans entraves, tu chanteras avec saint Jean de la Croix:

Pendant une nuit obscure, Embrasée d’un amour plein d’anxiété, --Oh! l’heureuse fortune!-- Je sortis, sans être aperçue Alors que ma demeure était toute purifiée...

A la faveur de cette heureuse nuit, Personne ne me voyait Et moi, je ne regardais rien; Je n’avais ni guide ni lumière, Excepté celle qui brille dans mon cœur.

Cette lumière me guidait, Plus sûrement que celle de midi, Au terme où m’attendait Celui qui me connaît parfaitement...

Le visage incliné sur le Bien-Aimé, Je restai là et j’oubliai tout Pour le contempler au milieu des lys...

AOUT

LECTURES.--Quand j’écrivais, dans la _Basse Cour d’Apollon_, «qu’il y a une foule de choses aussi intéressantes que la littérature», je résumais une façon de voir qui m’est coutumière dès longtemps. Je lis beaucoup pour occuper les loisirs que m’impose la maladie. Mais ce ne sont ni les romans ni les recueils de vers qui constituent la plus grande part de mes lectures. D’abord, l’expérience m’apprit qu’il en existe fort peu qui vaillent la peine qu’on y fixe son attention. Ensuite, les trois-quarts de mes pensées se vouant à explorer les diverses provinces du Royaume de Dieu, je ne puis vraiment m’attacher qu’aux volumes qui les décrivent ou qui montrent que leurs auteurs gardent, tout au moins, la notion du divin.

Fait assez rare à l’heure actuelle. Même, certains qui, dans le privé, s’affirment catholiques, ne manifestent guère qu’une foi vivante régisse leur production. Trop souvent, celle-ci donne à supposer que, par révérence à l’égard du matérialisme pesant dont notre époque est imbue, ils ont honte de s’avouer enfants de Notre-Seigneur. C’est affaire à eux. Pour moi, je ne saurais imiter leur... prudence. Il se peut que j’aie droit à l’épithète de lettré dont quelques critiques veulent bien me gratifier, mais, à coup sûr, je ne suis pas un gens-de-lettres, c’est-à-dire un homme persuadé que l’Art a sa propre fin en soi. Mon objectif invariable le voici: _servir Dieu et son Église_. De là, mon œuvre depuis vingt ans; et,--je le mentionne sans orgueil comme sans fausse humilité--j’ai des preuves incessantes que, visant à faire connaître, à faire aimer davantage le Bon Maître, elle ne fut pas stérile.

* * * * *

Donc, il est assez rare que je lise des romans. Et pourtant ce n’est pas faute d’être renseigné, au jour le jour, sur ceux qui dansent, comme une escadrille de bouées multicolores, parmi les remous de cet Achéron aux ondes troubles: la publicité commerciale! Le temps est passé de la critique: elle végète à la dernière ou à l’avant-dernière page de quelques quotidiens. Encore ne lui concède-t-on, le plus souvent, qu’un petit nombre de lignes rédigées en style de télégraphe. Il reste les revues; mais leur public est restreint. Ce qui possède la vogue, c’est la réclame mise en vedette de façon à tirer l’œil. Aujourd’hui, ouvrant un journal, on tombe sur un vermicelle de l’illustre maison Gongoraz. Hier c’était sur le roman vanté comme «de la meilleure marque» et que vient de pondre le sublime Troufignard. Demain, ce sera une cafetière perfectionnée par le savant Goulenbuis. Après-demain, le roman fracassant du supersublime Gaufrencuir. Et ainsi de suite: comestibles, ustensiles, littérature pêle-mêle. D’autres fois, ce sont des notices, bourrées de promesses aphrodisiaques, qui célèbrent le roman de M. Darenfeu ou celui de Mme Paupiette, née Julie Ravigote. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, en général, le soin de composer ces dithyrambes aguichants est laissé à l’auteur:

... Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons

disait la Mère-Hibou de Lafontaine.

Puis on exhibe des photographies. Tel, Narcisse Cacafougnac présenté en des dimensions insolites. Un texte, au-dessous de sa figure, nous apprend qu’elle fut prise dans le département de Gascogne-et-Grosse-Caisse tandis que ce scribe terminait le foudroyant chef-d’œuvre offert à notre admiration pour la modique somme de douze francs. Peut-être Cacafougnac espère-t-il séduire, par l’étalage de ses charmes, quelque lectrice naïve et frémissante? Je dois l’avertir qu’il pourrait être déçu. L’autre semaine, une délicieuse jeune fille, jetant un regard sur son effigie, s’écriait devant moi:--Fi! qu’il est vilain!...

Il y a encore les annonces à tintamarre sur les bandes qui entourent les volumes récemment mis en vente. La plupart nous révèlent que les romanciers dont elles ceinturent les travaux sont d’incomparables penseurs, des stylistes éblouissants et, par dessus tout, qu’ils se montrent hors de pairs dans l’art de stimuler maintes sensualités défaillantes.

Tout cela est bien consolant. Des grincheux prétendaient que la littérature est en décadence. Erreur totale: lisez les journaux; vous y constaterez que les romanciers de génie pullulent, qu’il n’est pas de matin où ne se lèvent deux ou trois de ces astres miraculeux et que des peuples entiers se précipitent pour en absorber les splendeurs. C’est pourquoi nous applaudissons, en versant des larmes attendries, quand une Herriotte-Récamière médite de transmuer en pensionnés de l’impératrice Marianne tous ces affamés de gloire lucrative. Des grognons malappris diront peut-être de leur Muse: «_She is a whore!_ Mais nous ne les écouterons pas.

Bref, on se demande comment fait l’Académie Goncourt pour s’y reconnaître parmi cette multitude de romans, tous de magistrale envergure. Il est vrai qu’elle devient, dit-on, de plus en plus un aréopage de vieillards somnolents--ce que lui reproche avec véhémence l’un de ses membres, très éveillé lui, M. Lucien Descaves qui la somme de rajeunir son recrutement. Aura-t-il gain de cause? Je l’ignore et, du reste, cela m’est fort indifférent. Ce que je sais--et cette fois, je parle sans ironie--c’est que des amis à moi, plus enclins que je ne le suis à s’informer des romans du jour, affirment que les derniers lauréats de ladite assemblée sont très... ordinaires et que, depuis _Rabevel_--livre où il y a de grandes qualités et de gros défauts,--rien de saillant n’a été couronné. Je suis porté à les croire d’autant que mes amis ne sont ni des «chers Maîtres» ni des «chers confrères» ni des entrepreneurs de publicité, mais simplement des lettrés friands de bonne littérature.

Pour moi, je le déclare parmi le peu de romans que j’ai lus ces temps-ci, deux, et pas davantage, me sont restés dans la mémoire: _La passe dangereuse_ de Somerset Maugham et _Lewis et Irène_ de M. Paul Morand.

Le premier m’a plu parce qu’en une forme nette il présente un cas d’adultère d’une bêtise et d’une bassesse particulièrement bien observées. L’adultère donne toujours un exemple de stupidité nocive. Mais il importe de signaler que, dans _La passe dangereuse_, les coupables, un bellâtre répugnant et une petite épouse dénuée d’intelligence et de cœur, sont dessinés d’une façon si âpre et si nette qu’ils en prennent une valeur typique. Le roman ne soutient d’ailleurs aucune thèse. L’auteur, avec raison, s’est abstenu de prêcher sur la fidélité conjugale. Mais, de par la seule puissance d’une analyse tout objective, une leçon morale se dégage du heurt des caractères. L’action est située en Chine; les personnages principaux sont des fonctionnaires de la colonie anglaise et le milieu motive des paysages exotiques peints à larges touches et d’autant plus évocateurs. Enfin on y rencontre des figures de Religieuses, dont le dévouement s’exerce parmi les indigènes pendant une épidémie de choléra. Ces saintes filles mettent un rayon du soleil de Dieu dans cette histoire fort sombre. Aussi, on a plaisir à féliciter M. Maugham--qui est sans doute protestant--d’avoir si bien compris la charité catholique.

D’un tout autre genre, _Lewis et Irène_. L’intérêt de ce roman provient de ceci qu’il peint, avec une précision brillante et sèche à la fois, ce que devient l’amour entre deux cosmopolites voués à la finance sous les espèces de la Banque. A ce titre, c’est un document significatif sur notre époque où prédominent la luxure païenne et, jusqu’à la fureur, le goût de l’argent. Analysant l’un et l’autre, M. Paul Morand se révèle un psychologue perspicace quoique limité. De plus, son style, très fourni d’images, parfois un peu trop cherchées, souvent ingénieuses, a de la concision et de la vigueur. Mais quelle amoralité est la sienne! C’est qu’il appartient à une génération littéraire où les âmes vides de Dieu, n’apercevant _rien que la terre_, constatent qu’elle est petite et fort gâtée par la sottise et la méchanceté humaines. Comme la Lumière unique leur fait défaut, elles tâtonnent dans la nuit du matérialisme sensuel. De là, leur nervosité et la tristesse qui imprègne leurs écrits. On les plaint; on comprend qu’elles soient en désarroi; on aimerait à les soulager. Or, cette inquiétude, avec les tares qu’elle implique, je la trouve, à l’état aigu, dans l’œuvre de M. Paul Morand. C’est pourquoi, sans doute, celle-ci me frappa et aussi parce qu’elle est pleine de talent[2].

[2] Il va sans dire que ni _la Passe dangereuse_ ni _Lewis et Irène_ ne doivent être mis entre toutes les mains.

* * * * *

Et les vers?--Eh bien, parmi ceux que j’ai lus de poètes récents, il n’y en a pas non plus un grand nombre qui m’aient produit une impression durable.

Quelques noms pourtant surnagent dans ma mémoire. Celui de Louis Pize qui, dans une forme élégante et louablement classique, a su nous évoquer de beaux paysages de Provence et des Cévennes et a chanté, avec une émotion communicative, la gloire de la Sainte Vierge et celle de saint François Régis. Combien je garde aussi un bon souvenir du recueil de Jean-Marc Bernard: _Sub tegmine fagi_! Ce jeune poète fut tué au front, pendant la guerre abominable dont nous n’avons pas fini de panser les blessures. C’est grand dommage car il y avait en lui une magnifique promesse.

Mais les poèmes que je lis avec le plus de plaisir toutes les fois que je les rencontre dans un journal ou une revue, ce sont ceux de M. Tristan Derème. Cadences et rythmes conformes aux meilleures traditions s’y allient en des strophes d’une habile et charmante souplesse pour exprimer, avec une clarté toute française, des sentiments propres à toucher quiconque ne prise ni la déclamation romantique ni l’incohérence à prétentions géniales. M. Derème montre des qualités de mesure, de finesse, de lyrisme tempéré, de bonne humeur qui l’apparentent à Lafontaine. Je ne crois pas outrer l’éloge en émettant cette opinion.

Vous parlerai-je maintenant des controverses où, sous couleur de «poésie pure», les héritiers littéraires du déplorable Mallarmé et divers théoriciens occasionnels dépensent des tonnes d’encre?

Certes non!... Comme elles sont infiniment nébuleuses, comme elles n’ont pour but que de nous signifier qu’il existe un art transcendant dont, seuls, une poignée de rhapsodes abscons possèdent le privilège, nous laisserons ces messieurs échanger leurs arguments, leurs prétendus «éclaircissements» et leurs apologies inconsistantes dans les cénacles minuscules où ils se retranchent.

Quant aux poètes innombrables qu’une stricte justice obligerait de traiter comme Apollon traita Marsyas, il est bien inutile de les morigéner. A toute critique, chacun d’eux répondrait à l’exemple d’Oronte:

Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons!...