Le voyage immobile, suivi d'autres histoires singulières

Part 7

Chapter 73,672 wordsPublic domain

Monsieur!! Au milieu de sa phrase, elle demeura court!... Oh! Cela fut extraordinaire!--Sa voix, depuis un moment, avait baissé, baissé. Elle était devenue grave, sourde et traînante. Pensez à un phonographe à bout de ressort et qui va s’arrêter, c’était cela, pénible et drôle. En même temps, une indifférence de pierre avait gelé son visage (l’air neutre des statues antiques, le zéro de l’expression). Ses paupières, après avoir battu douloureusement, avaient fini par s’immobiliser, par se pétrifier aussi; elles s’écartaient à outrance et découvraient des yeux trop fixes, au blanc démesuré, pareils à des yeux de verre... Et voilà qu’au milieu de sa phrase ralentie, soudain, Gilette s’était tue.--Je l’avais trop regardée. Elle dormait.

J’avais bien remarqué tout cela dès le début, voyez-vous. Quand ses mains touchèrent les miennes et que ses yeux commencèrent à se laisser prendre, je l’ai bien vu,--oh! avec effarement! et ce n’était pas de ma faute! Non, pas de ma faute! Ouvrez un manuel d’hypnotisme: qui aurait l’idée saugrenue d’endormir un sujet non consentant?--C’était un cas exceptionnel, presque miraculeux. J’en fus saisi. Mais j’avais aperçu tout le profit que je pouvais tirer de l’aventure. La grande nuit où s’enfonçait mon âme s’était illuminée d’une aurore brusque et diabolique; des trompettes nasillardes sonnaient dans mes oreilles. Et, au lieu de libérer les pauvres yeux battants, j’avais resserré sur eux l’étau magnétique de mon regard. Puis, en moi-même, avec insistance, j’avais commandé:

--Dormez!... Dormez!... Dormez!... Dormez!...

Et maintenant elle dormait, Monsieur, assise devant moi, froide et pâle, cataleptique, semblable à son propre marbre.

_Et tout son avenir était à ma discrétion._

Mais il fallait agir sans tarder: quelqu’un pouvait entrer à l’improviste, et alors quelle tragi-comédie!--Rapidement, je cherchai la formule des ordres que Gilette allait recevoir et qui devaient s’imposer nettement à son esprit. Je les voulais courts, précis et complets, prompts à donner, faciles à retenir, et d’abord exempts de toute ambiguïté, incapables de susciter un malentendu par fausse interprétation.

Au bout d’une minute, je crus avoir composé la teneur adéquate, et je m’empressai d’en opérer la suggestion, car la peur me talonnait,--la peur d’être surpris, et puis une autre peur... Je vous l’ai déjà dit: la compagnie des hypnotisés m’effraie. Je répugne à leurs entretiens. Ce sont de mystérieux interlocuteurs. Et l’isolement où je me trouvais, en plein péril, avec une patiente que l’opinion publique eût appelée «victime», redoublait encore mes alarmes.

Je débutai par l’interrogatoire de tradition:

--Gilette! Dormez-vous?

D’une voix blanche et mécanique, elle répondit:

--Oui.

--Êtes-vous disposée à m’obéir?

--...

--Il le faut. Je le veux. M’obéirez-vous?

--... Oui.

--Bien. Retenez ceci:--A partir de mardi prochain... inclusivement, tous les mardis, à cinq heures, vous viendrez chez moi, et--ajoutai-je d’un ton rauque, avec une espèce de sanglot--vous serez ma maîtresse, ardente et ravie entre les plus fougueuses et les plus émerveillées... A sept heures, vous me quitterez, et vous perdrez le souvenir de nos rendez-vous et de nos relations jusqu’au mardi suivant. De même, à votre réveil, vous oublierez que je vous ai endormie. Est-ce bien entendu?

--Oui.

--Répétez.

Mot à mot, sans inflexion, impassible et automatique, elle redit l’infernal règlement, à la façon d’une écolière qui débite sa fable, et elle articula ses promesses d’amour comme elle eût ânonné jadis «tenait en son bec un fromage». Scène odieuse. J’avais hâte d’y mettre un terme.

Je la réveillai. Par bonheur, tout marcha normalement. Sous mes passes transversales, je vis les couleurs et l’animation refluer à ses joues; les paupières tressaillirent, les yeux cillèrent, et la pose de Gilette s’assouplit, tandis qu’un murmure grave, échappé de ses lèvres, s’accélérait, montait, se cadençait, et devenait la fraîche voix habituelle reprenant au milieu la phrase interrompue:

--... de ne jamais rien dire à Guillaume. Sinon, je serais bien forcée de lui apprendre la vérité. Oh! dites-moi que c’est promis, voyons!

--Eh oui, c’est promis!--répondis-je gaiement, avec des rires nerveux plein la gorge.--Tenez, vous aviez raison: j’étais fou! Mais il suffit, pour ne l’être plus, de savoir qu’on l’est. Et vous m’avez, de si péremptoire façon, démontré que je l’étais, madame, que, morbleu! j’ai cessé de l’être, à la minute exacte où vous m’en persuadiez! Ouf! Cela fait du bien de plaisanter un peu! Ah! Ah! Ah! Ah!... Me voilà guéri pour longtemps. Oublions, fichtre! Oublions, je vous crois! Fi! la vilaine histoire! N’en parlons plus jamais!...

--Ah!--s’écria Gilette avec un accent de triomphe.--Ah! Enfin! Vous êtes donc resté l’honnête homme que je pleurais déjà! Quel cauchemar vous m’avez donné, mon pauvre ami! Et quel soulagement aussi!... Mais,--fit-elle en se prenant la tête dans les mains,--pardonnez-moi...; tant de secousses... Je vous demande la permission de vous congédier, mon cher; je souffre tout à coup d’une migraine atroce...

✱

Je vécus, la semaine qui suivit, dans un état de surexcitation déplorable. Je ne sais quelles terreurs me saisissaient au cou, parfois, et m’étranglaient; puis c’étaient de folles allégresses et des espérances morbides, qui me secouaient d’une mauvaise hilarité. Viendrait-elle? Voilà, huit jours durant, la seule question que je me sois posée.--Viendrait-elle? Scientifiquement, je n’en pouvais douter; mais les hôtes de l’isba menaient une existence si paisible et si joyeuse, qu’elle eût ébranlé Dieu dans sa conviction. La mienne était presque anéantie, par moments. Hypnotiseur d’occasion, manière d’apprenti-sorcier, j’avais joué comme un enfant vicieux avec quelque chose de trop immense, de trop sacré, de trop mystérieux... Et maintenant je restais confondu par mon œuvre épouvantable, au point d’en méconnaître les effets les plus naturels. L’insouciance de Gilette constituait cependant une preuve de ma réussite; mais je n’y voyais qu’un témoignage du contraire, et je m’acharnais vainement à découvrir, au fond de ses yeux purs, l’arrière-pensée que j’y avais insinuée. Je n’y surprenais rien,--rien de plus que Guillaume, avec ses yeux de mari derrière ses lunettes de myope.--Le besoin d’être fixé me hantait. J’établis, pour cette semaine critique, un calendrier analogue à ceux que les soldats confectionnent pour la durée de leur service, et, de même qu’ils effacent les jours un par un, une par une je biffai les heures.

Au bout de leur kyrielle, le mardi se présenta. C’était le premier d’octobre.

A tout hasard, je fis de ma chambre une véritable serre chaude, remplie de floraisons précieuses et de feuillages recherchés. Et quand l’instant fut arrivé, je descendis me poster sous la voûte, afin de guider Gilette, si elle venait, et de la conduire à mon deuxième étage sans qu’elle eût à se tromper.

Je croyais de moins en moins à sa venue; et je m’en consolais tant bien que mal, en évoquant toute l’humiliation d’un tel succès. Du reste, à supposer qu’elle fût là tout à l’heure, que serait-elle? Une simulatrice, un mannequin remonté par moi... Quel plaisir pouvait dispenser un automate de ce genre?...

Mais quand je l’aperçus de loin, tapotant le pavé de ses petits talons mutins et décidés, drapant avec un art coquet le retroussis de sa jupe, si blanche et rose et blonde, si légère malgré ses fourrures et si gracieuse en dépit de sa hâte, si vivante enfin! allez! je ne pensais plus guère à un automate! Son allure désinvolte n’avait rien de saccadé, je vous en réponds!--Elle approcha.--Ses yeux riaient de l’escapade. Ce n’étaient pas des yeux de somnambule.--En passant près de moi, elle mit son manchon devant sa bouche et murmura: «Rentrez vite! quelle imprudence!» Et elle courut gaiement vers l’escalier.

Seigneur! On eût dit le printemps déguisé en hiver!

Je l’avais rejointe d’un bond, et je la précédai en lui tenant la main. Son parfum montait devant nous, en effluves de vergers fleuris et de jardins renaissants, qui remplissaient la vieille cage de l’escalier.

Sur le seuil, Gilette m’enveloppa de toute sa souplesse affolante, elle plongea passionnément son regard dans mes yeux, puis, à travers un baiser dont je crus défaillir, elle chuchota en balbutiant d’émoi:

--Enfin, mon amour! Enfin! Enfin!...

Et le désir faisait un peu loucher ses prunelles lascives.

Nous glissâmes vers la chambre, enlacés.

Ici, je m’arrête. Quand j’accumulerais tous les superlatifs pour décrire tous les maxima et tous les apogées, en sauriez-vous davantage?... Le temps passa comme un souffle édénique. C’est à peine si quelques velléités de réflexion, quelques essais d’analyse, troublèrent ma bienheureuse félicité. Mais, à chaque fois que je m’interrogeais à propos de Gilette, il me fallait reconnaître le naturel dont témoignaient ses actions et son langage. Il est des choses qu’on ne saurait contrefaire. Au surplus, elle manifesta des impressions que je ne lui avais pas ordonné de ressentir. Ce jour-là seulement, son jeune corps lumineux s’éveillait aux premières délices. Il en prenait des airs surpris et désordonnés; et, charmante, elle admirait qu’il s’étonnât si profondément, et qu’il s’agitât au mépris d’elle-même, d’une façon peu modeste, qui la faisait tout ensemble rougir et se pâmer.

Mais--que l’esprit de l’homme est donc contrariant!--ne m’avisai-je pas, brusquement, de croire à _trop_ de naturel! La comédie, parbleu! c’est en _feignant_ de s’endormir qu’elle l’avait jouée! Ah, petite poison! petite masque! Elle avait voulu se réserver la meilleure part et le plus beau rôle; se garder, pour le cas d’un scandale possible, l’excuse absolutoire de la suggestion!--Oui, Monsieur, voilà mon idée. Est-ce curieux, hein? Devant l’énormité de mon crime, je refusais d’y ajouter foi, et je ne voulais pas admettre ma victoire en présence de son caractère magique et de sa taille colossale!

Gilette se chargea de me rappeler à la réalité. Tout à coup, elle tressauta et dit d’une voix brève:

--C’est l’heure. Je le sens. Il faut partir.

Puis elle se leva. J’essayai de la retenir par un bout de ruban; mais elle fit, pour se dégager, un mouvement si raide, que le ruban me resta dans la main avec un lambeau de dentelle. Et j’observai dans cette retraite une fatalité impulsive, qui força mon respect et ma crédulité.

Je l’aidai à se vêtir.

Ses adieux furent tendres et désolés. Elle répétait en pleurant:

--Huit jours! Huit jours sans se voir! Comment pourrai-je attendre si longtemps!... Mais que faire? Nous n’y pouvons rien! Au revoir! A mardi... Au revoir...

Sa plainte amollissait ma fermeté. Cette semaine de solitude, qu’il fallait traverser, me parut un désert à franchir, interminable et ténébreux. En regardant Gilette descendre l’escalier, j’éprouvais une angoisse mortelle, comme s’il eût été celui même de l’Enfer.

Elle se retourna sur la dernière marche et me lança dans un sourire navré:

--Mardi! A mardi, surtout!...

Puis, ayant longuement contemplé ma douleur penchée vers son départ:

--Pauvre chéri!... C’est l’heure! C’est l’heure!--fit-elle.--Adieu!

Elle s’échappa.

Je respirai, jusqu’au dernier soupçon, les haleines d’avril où sa présence s’attardait. Et son absence commença... Une absence terrible et singulière, où Gilette s’exilait de Mme Dupont-Lardin; où celle qui m’aimait sortait de l’autre, et s’en allait dans l’inconnu, plus loin que tout: nulle part!

Pourtant, je n’étais pas sans inquiétude au sujet des suites de notre rendez-vous. Je redoutais qu’il n’eût laissé quelque vestige confus dans la mémoire de Gilette; et, le lendemain, je sonnai à la porte de l’isba.

J’y reçus l’accueil habituel: cordial et sans façons. Guillaume, toutefois, se montra soucieux. «Sa femme, disait-il, avait des yeux battus et des traits tirés qui ne présageaient rien de bon. Il l’avait trouvée ainsi en revenant du cours, la veille au soir.» Et Mme Dupont-Lardin daigna me confier qu’elle se sentait lasse et languissante, et n’en pouvait découvrir la raison.

Resté seul un moment avec elle, je saisis le hasard pour lui demander, avec un air de magistrat bouffon:

--Qu’avez-vous fait hier, de cinq à sept?

--Hier?

--Eh oui!--continuai-je sur le ton badin.--Je suis venu vous offrir mes hommages, et vous n’étiez pas là. Qui donc m’a privé du spectacle de vos grâces? Le couturier? la modiste? ou l’adultère?

Mme Dupont-Lardin se mit à rire.

--Insolent! Vous êtes trop curieux,--me répondit-elle.--Pour votre punition, vous ne saurez rien!

Elle avait dit ces mots d’un ton fort enjoué. Mais aussitôt, son front devint pensif, et elle tomba dans une rêverie obstinée dont je ne pus la divertir. Je compris qu’elle cherchait à se remémorer l’emploi de son temps, de cinq à sept, et qu’elle n’y parvenait pas.

Là-dessus, je rentrai chez moi, tranquillisé et sans avoir prolongé ma visite, car il m’était particulièrement désagréable de tenir salon avec une Gilette indifférente, l’étrangère qui, la semaine d’avant, m’avait rabroué, tancé, humilié, et qui ne considérait en ma personne qu’un goujat remis à sa place.

Le mardi suivant, mon amoureuse, fidèle à sa consigne, resurgit du néant, et m’apporta ce paradis hebdomadaire que je m’étais assuré délicieux et ponctuel.

* * * * *

_Je viens de consulter la pendule... Quatre heures moins cinq... Plus que trente-cinq minutes à vivre!... Ah! pourquoi n’ai-je pas écrit cette lettre plus tôt! Je voudrais tant me recueillir un peu!..._

* * * * *

Donc...--_Ah! je ne sais plus... je ne sais plus..._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Donc, ceci se passait au début d’octobre. Et les semaines de ténèbres suivirent les mardis éblouissants.

Les gens de l’isba m’y voyaient de moins en moins. On me reprocha cette froideur. Mme Dupont-Lardin me fit comprendre gentiment que ma délicatesse était trop réservée. «Depuis des jours elle avait oublié mon incartade, et elle prendrait plaisir à jaser, comme par le passé, avec Guillaume et son vieil ami.» Oui-da! Moi aussi, j’aurais voulu la fréquenter davantage, mais éprise, mais voluptueuse, et non pas négligente! Et je déplorais maintenant les scrupules qui m’avaient interdit de lui suggérer l’amour pur et simple, sans intermittence, et la résolution de fuir avec moi... Et je maudissais la peur dont me faisait trembler le sommeil de l’hypnose et qui m’empêchait de rendormir Gilette afin de pouvoir lui dicter une loi nouvelle.

Ah! cet effroi du médium en catalepsie! La fréquentation périodique d’une magnétisée ne parvenait pas à le vaincre. Je frémissais à l’idée qu’un jour, quelque événement surviendrait fatalement qui me forcerait à replonger cette femme dans les transes et à lui intimer tel ou tel contre-ordre. Et s’il m’arrivait de sonder le mystère psychique, oh, alors! dans cette ombre redoutable où la pensée chemine à tâtons, parmi ces rouages incertains et formidables que j’avais eu l’audace de mettre en action, tout m’épouvantait! Pour en obtenir des résultats connus, j’avais donné le branle aux machineries les plus énigmatiques; et maintenant j’appréhendais que le jeu secret de ces engrenages ne provoquât des aboutissements imprévus, et n’engendrât d’irréparables conséquences.

Or, la bizarrerie des effets que j’avais suscités n’était pas pour me rassurer à l’égard de ceux qui pourraient se produire. Une face terrible de l’hypnotisme, c’est la fatalité inexorable de ses phénomènes. L’obéissance du sujet aux commandements du magnétiseur a quelque chose de mathématique, d’aveugle, qui vous impressionne au delà de toute expression.--Plusieurs fois, poussé par le génie des frissons pervers, je me donnai l’infâme spectacle de Gilette réduite à l’état de chose aimantée:

Un mardi, à l’instant des adieux, je lui dis:

--Reste avec moi. Ne t’en va plus.

Et je me plaçai devant la porte ouverte, les bras en croix.

Sa figure se contracta douloureusement. Elle ne dit pas un mot pour tenter de me fléchir. Elle n’essaya même pas de se faufiler sous l’un de mes bras. Elle passa, simplement, impétueuse et farouche, en athlète herculéen, forte soudain d’une force irrésistible venue on ne sait d’où. Le choc me renversa.

Un autre mardi,--ayant prémédité cette deuxième épreuve,--je me rendis chez elle un peu avant cinq heures. Ce fut la visite classique du «vieil ami». Nous devisâmes de frivolités. Mais Gilette, sans plus de formes et tout à coup, rompit notre duo mesquin et sonna sa femme de chambre.

--Donnez-moi vite mon chapeau et ma jaquette,--lui dit-elle. Puis, se tournant vers moi:

--Vous me pardonnerez... Une course indispensable. Je suis absolument obligée de sortir... A bientôt, n’est-ce pas?... Non, ne m’accompagnez pas: je vais au diable!

Ne sachant pas si bien dire, c’est ainsi qu’elle m’abandonna pour aller me rejoindre.

Ah! l’étrange maîtresse que j’avais là! Parfois, Monsieur, songeant que c’était ma volonté, à moi, qui la régentait, j’éprouvais l’abominable sensation de me posséder moi-même!

Et pourtant, est-ce que l’amour est autre chose que cela? Dans chaque misérable paire d’amants, est-ce que l’un n’est pas toujours dominé, suggestionné par l’autre? Et quand, des deux, c’est l’homme qu’on fascine, est-ce que cela ne vous semble pas monstrueux, comme si alors la femme usurpait les prérogatives du mâle? Dites?... En somme, nos amours, à Gilette et à moi, n’étaient qu’une transposition, dans le domaine expérimental, de ce qui se passe dans la nature. Je n’ai rien fait de plus que reproduire artificiellement un phénomène de la nature, et mon crime se confond avec expérience de laboratoire. Peut-être même ne serait-il pas un crime, si je l’avais commis au nom de l’humanité! Qu’est-ce, à tout prendre? C’est de la sérothérapie psychologique, voilà tout. J’ai inoculé la passion, de même qu’on injecte un virus. Dieu fait les poitrinaires, comme il fait les amoureux; dans la première occupation, force _tuberculeurs_ de rats et de cobayes le remplacent au mieux; moi, je l’ai doublé dans la seconde.

Doublé? Allons donc! Je l’ai parodié comme un homme peut le faire. Je l’ai singé burlesquement! Et je ne tardai pas à reconnaître l’infériorité de mon travail au regard du sien.

La santé de Gilette s’affaiblit. De semaine en semaine, j’en suivis le déclin, très lent, mais indiscutable. Toujours fringante et radieuse quand elle venait à moi, j’appris de Guillaume, pendant une apparition que je fis à l’isba, les longues méditations injustifiées et les tristesses sans cause qui la tenaient, des heures, assise et ployée, dans un mutisme sauvage.--Ce jour-là, Guillaume m’avait supplié de revenir souvent, de les égayer...

Je n’en fis rien.--J’étais perplexe.

* * * * *

Un matin, vers Noël, Guillaume se présenta devant moi, me causant une vive appréhension. Ils avaient consulté le célèbre docteur B*** sur l’état de Mme Dupont-Lardin!...

Mais B*** s’était prononcé tout de go:--Mme Dupont-Lardin souffrait d’une neurasthénie aiguë.

A cette annonce, mes craintes se dissipèrent.

--Eh bien?--répliquai-je.--La neurasthénie, on la soigne! Et on la guérit!

--Je sais, je sais. Le docteur a prescrit des cachets, des vins, des piqûres, des douches. Ça, ça va tout seul. Mais la principale médication... Le croirais-tu? Gilette n’en veut pas! Elle refuse de s’y soumettre.

--En quoi consiste...?

--Ah! Ce n’est rien, pourtant! Cela consiste à séjourner deux mois au soleil, dans un pays de verdure et d’agrément, au bord de la mer. Promenades. Repos. Distractions...

--Oui. Et elle ne veut pas?

--Elle dit qu’elle ne peut pas; qu’il lui est impossible de quitter Paris. Et quand je lui demande pourquoi: «Je ne sais pas, répond-elle, mais c’est impossible.» Et la voilà qui se reprend à méditer, l’œil allumé, la joue en feu, la tête sur les poings, avec l’air de poursuivre la solution d’un problème indéchiffrable!... Le docteur prétend voir dans cette obstination une preuve même de la neurasthénie... Écoute, mon vieux,--reprit Guillaume,--aide-moi, je t’en conjure! Tâchons de la décider, à nous deux. Elle a suivi tes conseils tant de fois!... Sa mère possède une villa près de Saint-Raphaël; que Gilette y passe deux mois, et c’est la guérison, la vie... Autrement...

Il eut un grand geste enfantin, découragé; il renifla, toussa, et finit par éclater en sanglots.

--Quoi?--m’écriai-je.

--Le docteur... ne garantit rien...

L’émotion fit trembler ma réponse:

--Tu peux compter sur moi, Guillaume! Nous la déciderons, je te le promets. Tu as bien fait de venir. Mais il ne faut pas la laisser seule. A tout à l’heure, mon bon vieux! Va! Je te suis. J’y vais.

Quand le brave garçon fut parti, en essuyant tour à tour ses yeux et ses lunettes, je tâchai de rassembler mes idées en déroute:

Sans la permission de son «directeur d’âme», Gilette ne voudrait pas s’embarquer pour le Midi. Or, son existence étant à ce prix, coûte que coûte elle partirait. Donc, le devoir m’incombait de l’endormir et de lui accorder, sinon la liberté, du moins quelques semaines de répit. L’opération s’effectuerait chez moi, commodément, le prochain mardi. Trois jours me restaient pour simuler, en présence du mari, les objurgations pressantes qui légitimeraient à ses yeux une pareille saute d’humeur.

Mon programme fut rempli de point en point.

Le trente et un décembre, ayant pris mon courage à deux yeux, j’appelai sur Gilette la hideuse torpeur.

Une belle tentation s’offrait à ma conscience: lui dire: «C’est fini. Tu ne viendras plus jamais. Reprends ton indépendance.»

C’était cela, le remède infaillible, les vocables magiciens! Je ne les ai pas prononcés. Je l’aimais trop. Je préférais mon plaisir à son bonheur. Et voici, dans sa forme concise, mûrement réfléchie, la décision que je lui notifiai, et qui, par la même occasion, corrigeait les défauts de l’ordonnance antérieure:

--Tu laisseras passer neuf mardis sans venir. Le dixième, à cinq heures, tu seras ici. Dès lors, tous les mardis, rendez-vous dans les anciennes conditions. Seulement, s’il m’arrive d’être près de toi, ne va pas me chercher ailleurs, et viens me trouver n’importe où que je sois.

Le soir même, elle annonçait à Guillaume sa détermination d’aller, deux mois, tenir compagnie à sa mère, puisqu’il désirait si ardemment cette villégiature.

Guillaume exulta. Il ne savait comment remercier l’avocat de sa cause... Un point, toutefois, le chagrinait. Retenu par l’exposition annuelle de ses œuvres, il ne pouvait quitter Paris avant le quinze...

Mais on eut le bon esprit de ne point tergiverser. Les décisions furent prises: Gilette partirait sans retard; et lui, la rejoindrait à Saint-Raphaël.

✱

Le premier janvier, à neuf heures, le _Côte d’Azur Rapide_ emporta Mme Dupont-Lardin.

C’était la première fois que Guillaume se séparait de sa femme. Il en conçut beaucoup de mélancolie, et, redoutant la désolation des soirées solitaires, il me pressa de dîner chaque jour à l’isba. Plus attristé que lui d’une plus longue séparation, j’acceptai son offre volontiers. Au moins, de cette façon, j’aurais des nouvelles de Gilette, et quelqu’un m’en parlerait. Cela m’aiderait à supporter les journées éternelles,--et les mardis surtout, ces neuf mardis qui s’avançaient tout doucement du fond de l’avenir, mardis de jeûne et d’abstinence, vides et noirs maintenant comme les autres jours, comme toutes ces nuits que tous les jours me paraissaient former...

Le premier d’entre eux tombait le sept janvier.

Le mardi sept janvier mil neuf cent huit!... J’aurais pensé qu’il fût de ces dates quelconques et sans intérêt, lugubres sans doute, mais dont l’anniversaire ne vous rappelle rien qui vous fasse pleurer... Ce fut un jour terrible, Monsieur! Et j’en sais plus d’un qui sangloteront, le sept janvier, tous les ans de leur pauvre vie!...