Part 5
Les femmes de la révolution, s'employèrent bien plus à élever encore l'homme au-dessus d'elles, en soutenant ses plus hardies prétentions, qu'elles ne se dévouèrent à procurer à leur sexe l'égalité avec le sexe masculin.
Des femmes cependant étaient puissantes, elles étaient écoutées de l'élite masculine qui se pressait dans leurs salons; mais, ni Germaine Neker (Mme de Staël)--que la politique absorbait et qui inspira à son père l'idée du suffrage universel. Ni Mme Roland (Manon Phlipon) qui poussa son mari dans la voie républicaine et fut autant que lui ministre de l'Intérieur--ne songèrent à tirer leur sexe de l'asservissement.
Pourtant, l'heure semblait si favorable, que les étrangères elles-mêmes luttaient pour l'affranchissement féminin.
En même temps que la Hollandaise Palm Aëlders envoyait à toutes les villes de France sa brochure revendiquant le droit des femmes qui lui fit décerner par la ville de Creil la médaille et le titre de membre honoraire de la garde nationale; l'Anglaise miss Wolstonecraft publiait son livre: _La défense des droits de la femme_ où il est dit: que la femme devient un obstacle au progrès, si elle n'est pas autant développée que l'homme».
L'acte originel de la république est dû à Mme Keralio-Robert[4]. Cette femme de lettres qui avait déjà appelé les femmes à l'action publique; et, avait été l'inspiratrice du parti républicain fondé par les sociétés des deux sexes, improvisa sur l'autel de la Patrie au Champ de Mars le 17 juillet 1791, la pétition républicaine pour ne reconnaître aucun roi.
[4] MICHELET.
* * *
Les femmes spoliées de leurs droits, eurent pour défenseurs Condorcet, Siéyès, l'abbé Fauchet, Saint-Just... Malheureusement, les protestations de ces hommes de principes furent étouffées par Mirabeau, Danton, Robespierre qui ne considéraient la femme que comme un instrument de plaisir charnel.
Condorcet secrétaire de l'Académie des sciences, demanda publiquement en 1788 que les femmes participent à l'élection des représentants[5].
[5] A. AULARD.
Cet illustre philosophe qui réclama l'abolition de la royauté, la proclamation de la république, posa le principe de l'égalité de la femme et de l'homme qu'il regardait comme la base de la question sociale. Condorcet fut donc en France un des précurseurs du féminisme; et, sa statue quai Conti recevra avant longtemps, les périodiques hommages des femmes reconnaissantes.
Le 3 juillet 1790, Condorcet publia son fameux article sur l'admission de la femme au droit de la cité dont voici un passage:
«Au nom de quel droit, au nom de quel principe écarte-t-on dans un état républicain les femmes du droit public? Je ne le sais pas. Le mot représentation nationale signifie représentation de la nation. Est-ce que les femmes ne font point partie de la nation? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Plus on interroge le bon sens et les principes républicains, moins on trouve un motif sérieux pour écarter les femmes de la politique. L'objection capitale elle-même, celle qui se trouve dans toutes les bouches, l'argument qui consiste à dire qu'ouvrir aux femmes la carrière politique c'est les arracher à la famille, cet argument n'a qu'une apparence de solidité; d'abord il ne s'applique pas au peuple nombreux des femmes qui ne sont pas épouses ou qui ne le sont plus; puis, s'il était décisif, il faudrait, au même titre, leur interdire tous les états manuels et tous les états de commerce, car ces états les arrachent par milliers aux devoirs de la famille.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les droits des hommes résultent uniquement de ce qu'ils sont des êtres sensibles susceptibles d'acquérir des idées morales et de raisonner sur ces idées. Les femmes ayant ces mêmes qualités ont nécessairement des droits égaux. Ou aucun individu de l'espèce humaine n'a de véritables droits, ou tous ont les mêmes; et celui qui vote contre le droit d'un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe a dès lors abjuré les siens.»
En plaidant aussi bien pour les femmes ce grand esprit n'espérait point se les rendre sympathiques, au contraire:
Je parle de leurs droits à l'égalité disait-il et non de leur empire. On peut me soupçonner d'une envie secrète de le diminuer, et, depuis que Rousseau a mérité leurs suffrages, en disant qu'elles n'étaient faites que pour nous soigner et propres qu'à nous tourmenter, je ne dois pas espérer qu'elles se déclareront en ma faveur. Mais il est bon de dire la vérité dût-on s'exposer au ridicule.»
Les idées de Condorcet furent exprimées dans plusieurs cahiers de doléances; celui de Rennes notamment, demande d'admettre les procurateurs des veuves, dont les maris auraient le droit de vote, à être électeurs et éligibles. Mais, les requêtes de ces précurseurs du féminisme ne furent pas entendues.
Quand dans les réunions publiques quelqu'un parlait d'appeler les femmes à exercer leurs droits; aussitôt, des cris et des hurlements couvraient la voix de l'orateur et si l'on ne pouvait lui enlever la parole, la séance était levée.
La cabale des clubs contre les droits de la femme, fut bientôt répercutée au sein de l'assemblée législative: La loi du 20 mai 1793 fit exclure les femmes des tribunes de la Convention, et la loi du 26 mai 1793 leur défendit d'assister aux assemblées politiques.
Trois journaux: l'_Orateur du Peuple_, _Le Cercle Social_, _La Bouche de Fer_, soutenaient le droit des femmes, aidaient les femmes à organiser des réunions. Labenette dans son journal, _Les Droits de l'Homme_, demande l'admission des femmes dans les assemblées. «Pendant que vous vous tuez à délibérer, elles ont, dit-il, déjà saisi toutes les nuances qui vous échappent.»
Parmi les clubs de femmes _La Société Fraternelle des Patriotes des Deux Sexes_, défenseurs de la Constitution dont Mme Roland était membre, se fit surtout remarquer par ses protestations contre les décrets de l'Assemblée Constituante.
_La société des Femmes Républicaines et Révolutionnaires_ que présidait l'actrice Rose Lacombe et dont faisait partie Mme Colombe imprimeur de la feuille de Marat, dépassait les hommes en violence, quand il s'agissait de prendre une détermination[6].
[6] LAIRTULLIER, _Les femmes célèbres de la Révolution_.
Le 28 brumaire 1793, Rose Lacombe accompagnée d'une députation de femmes révolutionnaires coiffées comme elle de bonnets rouges, força l'entrée de la séance du conseil général de la commune--à ce moment, la pétition orale était admise--cependant, en voyant ces femmes, le procureur général Chaumette s'écria:
«Je requiers mention civique au procès-verbal, des murmures qui viennent d'éclater; c'est un hommage aux mœurs, c'est un affermissement de la République! Et quoi! des êtres dégradés qui veulent franchir et violer les lois de la nature, entreront dans les lieux commis à la garde des citoyens et cette sentinelle vigilante ne ferait pas son devoir! Citoyens, vous faites ici un grand acte de raison: l'enceinte où délibèrent les magistrats du peuple doit être interdite à tout individu qui outrage la nation! ... Et depuis quand est-il permis aux femmes d'abjurer leur sexe, de se faire hommes? Depuis quand est-il d'usage de voir les femmes abandonner les soins pieux de leur ménage, le berceau de leurs enfants, pour venir sur la place publique dans la tribune aux harangues, à la barre du Sénat, dans les rangs de nos armées, remplir les devoirs que la nature a répartis à l'homme seul? A qui donc cette mère commune a-t-elle confié les soins domestiques? Est-ce à nous? Nous a-t-elle donné des mamelles pour allaiter nos enfants? A-t-elle assez assoupli nos muscles pour nous rendre propres aux soins de la hutte, de la cabane ou du ménage? Non, elle a dit à l'homme: Sois homme! les courses, la chasse, le labourage, les soins politiques, les fatigues de toute espèce, voilà ton apanage. Elle a dit à la femme: Sois femme! les soins dus à l'enfance, les détails du ménage, les douces inquiétudes de la maternité, voilà tes travaux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Femmes imprudentes qui voulez devenir des hommes! n'êtes-vous pas assez bien partagées? Que vous faut-il de plus? Vous dominez sur tous nos sens; le législateur, le magistrat sont à vos pieds. Votre despotisme est le seul que nos forces ne puissent abattre, puisqu'il est celui de l'amour...
«Autant nous vénérons la mère de famille qui met son bonheur à élever, à soigner ses enfants, à filer les habits de son mari et alléger ses fatigues par l'accomplissement des devoirs domestiques, autant nous devons mépriser, conspuer la femme sans vergogne qui endosse la tunique virile et fait le dégoûtant échange des charmes que lui, donne la nature contre une pique et un bonnet rouge.--Je requiers que le conseil ne reçoive plus de députation de femmes.»
La proposition de Chaumette fut adoptée.
En même temps que la femme était en la personne de l'actrice Rose Lacombe, traitée par Chaumette d'être dégradé; la femme était élevée au rang des dieux, en la personne de Mlle Maillard, actrice de l'Opéra, qui remplissait le rôle de déesse de la liberté, dans la fête de la raison célébrée dans l'église de Notre-Dame de Paris.
Rose Lacombe protesta contre la décision du Conseil général de la commune; et elle parvint à entraîner beaucoup de femmes à demander leurs droits.
Ces femmes étaient souvent battues par les très royalistes dames des halles. Un jour que les républicaines, vêtues en hommes, reprochaient aux marchandes de poissons de s'abstenir de porter la cocarde nationale. Celles-ci les assaillirent et les fouettèrent publiquement.
Les réunions des républicaines finirent par inquiéter le comité de sûreté générale, qui chargea un de ses membres de révéler le fait à la Convention.
Le Conventionnel Amar monta à la tribune et dit:
«Je vous dénonce un rassemblement de six mille femmes, soi-disant jacobines, et d'une prétendue société révolutionnaire... Plusieurs, sans doute, n'ont été égarées que par un excès de patriotisme; mais d'autres ne sont que les ennemies de la chose publique et n'ont pris le masque du patriotisme! que pour exciter une espèce de contre révolution.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Les droits politiques du citoyen sont de discerner, de faire prendre des résolutions relatives aux intérêts de l'Etat et de résister à l'oppression. Les femmes ont-elles la force morale et physique qu'exige l'exercice de l'un et de l'autre de ces droits? L'opinion universelle repousse cette idée...
Et puis la pudeur des femmes leur permet-elle de se montrer en public, de lutter avec les hommes et de discuter à la face du peuple sur des questions d'où dépend le salut de la République? Voulez-vous que dans la République française on les voie venir au barreau, à la tribune aux assemblées politiques comme l'homme, abandonnant la retenue, source des vertus de ce sexe?».
Il est curieux d'entendre ces révolutionnaires invoquer des lieux communs et des préjugés surannés, pour maintenir les privilèges de sexe, après que tous les privilèges de caste ont été abolis. C'est d'autant plus révoltant, que dans l'épopée révolutionnaire, des femmes se sont montrées à la hauteur des plus grands hommes et souvent les ont inspirés et dirigés quand elles n'ont pas agi elles-mêmes.
Après le discours d'Amar, un seul homme se leva des bancs de la convention, le député Charlier qui soutint énergiquement que les femmes avaient le droit de se réunir pour s'occuper des affaires publiques. «A moins, dit-il, que l'on constate comme dans un ancien concile que les femmes ne font pas partie du genre humain, on ne saurait leur ôter ce droit commun à tout être pensant.»
Mais la cause des femmes était perdue d'avance; la convention resta sourde aux objurgations de Charlier et décréta que toutes les sociétés de femmes, quelles que soient leurs dénominations, étaient supprimées et dissoutes.
Ceux qui dénient le droit commun aux autres, tiennent suspendue au-dessus de leur tête la menace d'être à leur tour exclus du droit commun. Les hommes, qui supprimèrent les clubs de femmes, eurent tous leurs clubs fermés par Bonaparte.
Les femmes qui voulaient que la révolution s'accomplisse au profit des deux sexes, faisaient preuve de bien plus de sens pratique que les Jacobins, qui en leur fermant les portes de la révolution, rejetèrent les femmes dans la réaction.
Cependant, la liberté eut encore des militantes: En 1799, sous le Consulat, des femmes qui s'honorent du titre de «citoyenne» refusent d'être appelées de nouveau «madame» et font acte d'indépendance en s'assemblant rue de Thionville pour discourir sur leurs droits méconnus[7].
[7] Gilbert STENGER, _La Société Française pendant le Consulat_.
APRÈS LA RÉVOLUTION
Les femmes, qui en donnant dans les salons l'essor aux idées philosophiques avaient préparé la révolution et tant aidé à la faire, furent indignées en se voyant exclues du droit commun et condamnées par les révolutionnaires autocrates à rester dans la société nouvelle des parias.
Puisqu'il n'y avait pas de justice pour elles, il ne devait y en avoir pour personne!... Et ces dupes de la révolution, ne songèrent plus qu'à devenir des femmes de plaisir ayant pour unique souci de paraître belles; à leur dissolvant contact, les hommes se déprimèrent, rentrèrent vite sous le joug en se donnant pour maître Bonaparte.
Napoléon sanctionna la servitude féminine que la révolution avait conservée. Lors de la promulgation du Code, les femmes ne furent comprises dans la législation nouvelle, sous le titre générique de français, que dans les chapitres ayant trait à la compression, aux charges; pour tout ce qui avait trait au droit et à la liberté, le mot français ne s'appliquait pas à elles.
Bonaparte, avait pour idéal la polygamie et déclarait que la femme puisqu'elle donne des enfants, est la propriété de l'homme comme l'arbre à fruit est celle du jardinier. «Il y a, disait-il, une chose qui n'est pas française, c'est qu'une femme puisse faire ce qui lui plaît.»
Les femmes, cependant, manifestaient un fol enthousiasme pour le tyran. A son retour après ses victoires, toutes voulaient le contempler et jeter des fleurs sous ses pas.
Mme de Staël (Germaine Neker) elle-même avait été son admiratrice avant de devenir l'ennemie qu'il exila, en même temps qu'il condamna au séjour forcé de Lyon, les duchesses de Chevreuse et de Luynes qui avaient refusé de faire partie du cortège de l'impératrice.
Napoléon si hostile à l'égalité de l'homme et de la femme, autorisa pourtant la publication d'un journal féministe qui parut en 1808 sous ce titre: l'_Athené des Dames_, il était exclusivement rédigé par des femmes et avait pour directrice: Mme Sophie Senneterre de Renneville.
Après la restauration, les femmes publièrent un manifeste, formulèrent un plan d'émancipation où elles revendiquaient les droits politiques.
Les Saint-Simoniens firent espérer qu'ils allaient aider à l'affranchissement féminin; mais, en exaltant l'amour libre, en faisant découler l'égalité des sexes de la liberté de l'amour, ils prouvèrent que ce n'était que la liberté illimitée de l'égoïsme et de l'immoralité de l'homme, qu'ils réclamaient.
Le sociologue Fourier, avait lui, très nettement posé le principe de l'égalité de l'homme et de la femme, en faisant dépendre les progrès sociaux du progrès des femmes vers la liberté.
Dans la «théorie des quatre mouvements», il explique que «si les philosophes de la Grèce et de Rome dédaignaient les intérêts des femmes et croyaient se déshonorer en les fréquentant, c'est que depuis le vertueux Socrate jusqu'au délicat Anacréon, ils n'affichaient que l'amour sodomite et le mépris des femmes».
Ces goûts bizarres n'ayant pas pris chez les modernes, Fourier ajoute qu'il y a lieu de s'étonner que nos philosophes aient hérité de la haine que nos anciens savants portaient aux femmes et qu'ils aient continué à ravaler le sexe féminin, alors que les femmes se montrent supérieures aux hommes, quand elles peuvent déployer leurs moyens naturels».
Pendant que les derniers Saint-Simoniens annonçaient le règne de la femme, chantaient le compagnonnage de la femme, Mmes Laure Bernard et Fouqueau de Pussy écrivaient dans _Le Journal des Femmes_ des articles offensants pour les Saint-Simoniens.
Mme Poutret de Mauchamps fondatrice de la _Gazette des Femmes_ (1836-1839) réclama l'électorat pour les femmes qui payaient 200 francs d'impôts; et, elle pria Louis-Philippe de se déclarer roi des Françaises comme il se déclarait roi des Français.
En 1846, M. Emile Deschanel proposa que les veuves et les filles majeures, inscrites sur les rôles des contributions comme propriétaires foncières, fussent électrices. On était à ce moment-là, sous le régime censitaire, pour pouvoir voter, il fallait payer 200 francs d'impôts. M. Emile Deschanel ne faisait donc que revendiquer le droit commun pour les femmes, lorsqu'il proposait de faire les propriétaires électeurs.
LES SUFFRAGISTES EN 1848
Quand en 1848 l'électorat fut accordé à tous les hommes, aux pauvres comme aux riches, aux ignorants comme aux instruits; les femmes demandèrent à être englobées dans le suffrage universel.
Victor Considérant fut le seul des neuf cents membres de l'Assemblée Constituante qui soutint leurs prétentions, en proposant d'admettre les femmes à exercer leurs droits politiques.
Pierre Leroux présenta un amendement en faveur de l'électorat municipal des femmes.
Le pasteur Athanase Coquerel réclama lui, la loi d'exclusion, retranchant de la politique le sexe féminin.
La République avait été proclamée le 24 février, un mois après, le 23 mars, quatre déléguées des «Droits de la Femme» se présentèrent à l'Hôtel-de-Ville pour solliciter: la liberté de participer au gouvernement du pays. L'universalisation du suffrage. L'égalité de la femme et de l'homme devant la loi.
Ce fut Marrast membre du gouvernement provisoire, qui reçut cette délégation féministe; il répondit à sa requête en encourageant ses espérances.
Mme Alix Bourgeois professeur d'histoire naturelle et beaucoup d'autres dames, demandèrent individuellement au gouvernement, le droit électoral pour le sexe féminin.
A ce moment l'influence féminine était grande: George Sand rédigeait avec Jules Favre le Bulletin de la République; et, il y avait dans la masse populaire un tel sens de l'égalité, que quant à la prière d'une revendicatrice, Cabet[8] posait dans un club qu'il présidait cette question:--La femme est-elle l'égale de l'homme devant le droit social et politique?
[8] Jeanne DEROIN, _Almanach des Femmes_.
Le communiste Cabet était déconcerté (_sic_) de voir presque toutes les mains se lever pour l'affirmative.
Proud'hon disait: «La République tombe en quenouille.»
Pauline Roland, que Victor Hugo a qualifiée l'apôtre; Jeanne Deroin, Anaïs Ségalas, Henriette Wild créèrent successivement trois journaux. _La Politique des Femmes._ _La République des Femmes._ _L'opinion des Femmes._ Les rédactrices de ces journaux s'entendirent avec Mmes Eugénie Niboyet, E. Foa, Louise Collet, Adèle Esquiros qui avaient fondé _La Voix des Femmes_, pour offrir à George Sand de porter sa candidature.
La grande romancière, répondit dans _La Réforme_: qu'elle ne partageait point les idées des revendicatrices et ne connaissait pas les dames qui formaient des clubs et rédigeaient des journaux.»
Les femmes arrivées croient qu'elles n'appartiennent plus au sexe féminin.
Après George Sand refusant d'aider à l'affranchissement politique des Françaises, on a vu Clémence Royer, la commentatrice de L'origine des Espèces de Darwin, ne point vouloir que les droits politiques soient conférés aux femmes et disant à M. Adolphe Brisson, rédacteur au journal _Le Temps_: «Du jour où les femmes voteront nous sommes perdus.»
* * *
Les dames obtenant difficilement la parole dans les clubs d'hommes créèrent des clubs féminins. Le plus renommé, fut le Club des Femmes, ouvert le 11 mai 1848 à la salle de spectacle du boulevard Bonne-Nouvelle. La foule rendit les séances tumultueuses. Les femmes ne purent bientôt plus parler dans ce club transformé en ménagerie où les hommes aboyaient, miaulaient, beuglaient.
Eugénie Niboyet qui présidait, dit dans _Le Vrai Livre des Femmes_: «Une heure de pilori m'eût paru moins douloureuse que cinq minutes de cette violente lutte. Toutes les clubistes qui avaient promis de me seconder disparurent comme les feuilles sous le vent et laissèrent peser sur moi la responsabilité de notre tentative.»
Jeanne Deroin avait posé sa candidature à l'Assemblée Constituante pour consacrer le principe de l'égalité politique des deux sexes; mais, elle ne put parvenir à la faire admettre, partout les bureaux la rejetèrent comme étant inconstitutionnelle.
Les Françaises eurent de suite la preuve, que leur exclusion électorale faisait d'elles des parias dans la société. Aussitôt, en effet, après l'instauration de la République, les membres du gouvernement provisoire avaient créé des ateliers nationaux pour les ouvriers en chômage--électeurs--mais point pour les ouvrières en chômage non électrices.
Ces demi-réformateurs furent donc un peu gênés, quand de pauvres ouvrières en chômage vinrent à l'Hôtel-de-Ville demander si elles étaient comprises dans la proclamation du droit au travail; et, où était l'atelier national des femmes?
L'atelier national des femmes?... Mais... Il n'existait pas!... Les femmes ne comptaient point en France puisqu'elles ne votaient pas!
JEAN MACÉ FÉMINISTE SUFFRAGISTE
Jean Macé[9] écrivait en 1850:
«Du temps des 200 francs on avait fabriqué contre le suffrage du pauvre toutes sortes de raisonnements qui resteraient sans emploi, si cette question du droit électoral de la femme soulevée à son tour par les esprits logiques, n'était venue à point pour les remettre de service.
[9] _L'Opinion des Femmes._
«Indifférence, ignorance, dépendance, inaptitude, ce qui s'objectait hier, à propos du pauvre, s'objecte aujourd'hui à propos de la femme.
«Droit égal, intérêt égal.
«Comment faire pour laisser la femme en dehors de la cité, quand on a déclaré qu'on en ouvrait les portes à deux battants? Quand on a écrit dans la loi que l'infamie seule ferait exception et que toute âme humaine apportait au monde en naissant son droit de compter pour un, dans les délibérations de la société?
«Dénier l'égalité des droits à deux êtres égaux, en fait, en vérité c'est se faire rire au nez, si l'on voulait se donner la peine d'y réfléchir cinq minutes; et quand on pense que cette femme soi-disant inférieure de nature à l'homme, condamnée comme telle à l'infériorité de fonctions et de rôle social, quand on pense qu'elle peut, sans qu'on souffle mot, donner sa cuisine à faire et sa chambre à balayer, à tel domestique mâle si barbu qu'il soit et que c'est une question de 400 francs par an avec les étrennes, on se prend à douter de la raison humaine qui se permet une telle débauche d'inconséquence.
«Croyez-moi, ne parlez plus de votre loi de nature, ni du grand principe de l'infériorité de la femme, non plus que de sa destination culinaire, vous mettez le pied sur tout cela à chaque pas, et la femme qui dans cette société est inférieure à l'homme, est celle-là qui n'est pas assez riche pour être sa supérieure.
«Expliquez-moi, comment vous permettez à l'homme qui fait la cuisine que la femme devait faire, de laisser là à un jour donné sa marmite et ses légumes pour aller voter avec vous. Si les détails d'intérieur sont si absorbants qu'ils ne laissent place pour aucune autre idée, pourquoi celui-là vote-t-il? S'ils ne le sont pas, pourquoi celle-là ne vote-t-elle pas?»