Chapter 9
Quand Avertie jeta les yeux sur la coupole, une grande Sainte Vierge, d'une minceur de cierge, la regarda. («Toutes les Saintes Vierges me regardent aujourd'hui!») L'or des mosaïques qui sertissait la madone semblait sourdre de sa flamme intérieure. Ces ondes débordantes, en s'écartant, lui faisaient, malgré sa cagoule étroite, une abondante chevelure blonde, muée par le temps dans l'ombre du sanctuaire, du rouge assourdi au jaune vibrant. Ainsi le soleil dorait-il au dehors les tignasses des Vénitiennes.
Les yeux de la Vierge étaient pénétrants et étranges; ses sourcils rejoints accentuaient son type phénicien; un long nez courbé vers une bouche un peu niaise lui donnait quelque chose de dur dans l'expression et une tache sur la joue, près de l'oeil, posait un grain de beauté irrespectueux. Elle était raide et énergique d'aspect, tandis qu'autour d'elle tout n'était que courbes et douceurs. Le regard glissait de la coupole qui s'élargissait, en angles arrondis, jusqu'aux courbes du choeur, aux gradins des hémicycles, sans pouvoir se heurter ni s'accrocher à quelque ressaut de la ligne.
«Si suaves, ces Italiens! se disait Avertie. Voulaient-ils vraiment adoucir toutes choses, sachant combien la vie suffit à blesser par elle-même?»
Tout en marchant le nez en l'air, perdue dans les ors des coupoles, elle heurta du pied un pauvre évêque, allongé là, pour le restant de ses vieux os, dans son effigie de pierre rose. Derrière l'autel, dont elle fit le tour, tout était couvert du velours émeraude et ras de la moisissure rampante. D'autres Vierges de marbre allaitaient leurs enfants dans le secret des niches humides. Elles avaient les mêmes yeux de fièvre, tirés vers les tempes par des pensées trop sombres et les mêmes regards d'oiseau de proie. Ah! comme on saurait le leur prendre, malgré tout, leur Divin Enfant!
Puis quand les Pèlerins sortirent du mystère et de la décomposition de cette ineffable église, le soleil les inonda, chauffa leurs reins et leurs coeurs: on pouvait vivre et aimer.
Assis devant leurs maisons, sur des chapiteaux mutilés, des paysans nonchalants faisaient danser leurs mioches. La note rouge, qui toujours traîne dans leurs vêtements, montait le ton rosé des pierres.
Floche, en blouse de toile blanche, était gaie et s'agitait.
Elle déclara «follement jouir de cette délicieuse journée». Alors le Peintre se rapprocha d'elle et, ne croyant être vu de personne, l'embrassa sur la nuque: «Chauds, Chauds, les marrons, chauds!» murmura-t-il en lui passant vivement les deux mains sous les aisselles un peu moites... Elle se retourna surprise, rougissante, enchantée.
Une fois rentrée au bateau, Floche s'assit auprès de son séducteur et, les yeux noyés dans l'horizon:
--Cette lagune... c'est une chose qu'on ne peut pas rendre... on ne peut que la sentir... Dieu, que ça pue!
Et elle huma l'air, les narines dilatées, en regardant amoureusement le Peintre, puis le garçon qui circulait avec un plateau chargé de thé et de nombreux gâteaux.
Soudain inquiète, elle se retourna brusquement vers Maud.
--Vous avez perdu votre porte-monnaie? demanda celle-ci.
--Il s'agit bien de mon porte-monnaie!... Nous avons simplement manqué les vieux palais! ceux dont votre mari nous avait parlé! Sur le petit canal... j'en suis sûre! Tout ce qu'il y a de plus beau, une colonnade du temps où les Vénitiens avaient peur des Huns. Vous savez, j'en ai le feu au derrière rien que d'y penser! Il faut y retourner!
Mais le bateau piquait déjà droit sur Venise.
--Ah! toute ma journée est gâchée à présent! C'est bien ça, la vie!
Et elle retomba avec un geste mourant, mais bien calculé, le nez sur le thé et les gâteaux que le Peintre lui avait préparés.
L'horizon, sous les rayons obliques du soleil, se teintait de corail rose. Un léger vent du large s'était levé qui faisait s'incliner les voiles au loin et hâter l'allure des barques de pêche.
En regardant Venise prendre peu à peu une forme plus nette, Avertie songea à Dick. Cela lui sembla un présage étrange que chaque tour d'hélice la rapprochât inéluctablement de celui qui vivait là-bas dans cette masse lointaine et l'attendait sans doute. Son coeur se dilata à l'espoir de le voir encore. L'adieu qu'il lui avait fait avait été une menace, presque. Elle s'effraya soudain de la ténacité qu'elle devinait en lui. Anxieuse, elle se demandait maintenant ce qu'il ferait d'elle.
Puis elle réfléchit qu'il perdrait certainement sa trace dès qu'elle aurait quitté Venise pour des pays peu fréquentés. Mais le soupir, si spontané et si profond, qui monta de son coeur, lui révéla le sentiment vrai qu'elle avait pour lui.
Ah! comme elle eût voulu le retrouver à la fin de ce jour qui la laissait toute vibrante des beautés entrevues, toute secouée d'émotions!... Comme elle les lui eût fait partager, la tête sur son coeur, sous le ciel nocturne de l'enivrante Venise!
Il était sept heures quand la petite bande débarqua aux Esclavons. Le Peintre et Floche partirent ensemble pour quelques achats de photographies. Avertie, maintenant triste et abattue, préféra rester avec Maud. Celle-ci, voyant les portes de Saint-Marc encore ouvertes, proposa à sa compagne d'y rentrer.
Le salut du Lundi de Pâques s'achevait. Les chrétiens, silencieux et recueillis, groupés au milieu de cet immense temple, formaient une petite masse noire, sombre tache, sur un grand tapis. Les deux amies allèrent s'asseoir au fond de la nef, sous le lustre byzantin. Des lampions aux couleurs de Venise dessinaient en lueurs jaunes et rouges les formes de la Croix carrée; ces petites flammes dans les verres colorés faisaient chatoyer les ors et les nacres du lustre avec la douceur, le mystère, le «royal» des illuminations de féeries. Sur ses mains dégantées, sur la figure de son amie, Avertie voyait danser leurs tons veloutés; les lumières de l'autel devant la _Pala d'oro_ en projetaient les richesses de vermeil et de pierres précieuses jusque sur la coupole, où les idoles hiératiques, éblouies, élargissaient leurs pupilles énormes, sur leur fond d'or fondu, gras, assourdi par l'heure tardive.
Un vieux prêtre, près d'un baptistère, vendait pour deux sous l'image d'une Vierge miraculeuse que les amies échangèrent entre elles, en souvenir des petits cadeaux pieux d'autrefois. Avertie, à cette heure redevenue jeune fille, confondait ses souvenirs mystiques et ceux plus naïfs encore des rêves de son enfance où _les Mille et une Nuits_ et les _Contes merveilleux_ racontés par sa mère avaient tenu la place prépondérante. Ceux-ci avaient remplacé ceux-là, quand, une fois au couvent, elle n'avait plus vécu que dans la _Vie des Saintes_ ardentes jusqu'aux stigmates et préférées du Seigneur jusqu'aux miracles. L'heure présente lui plaisait parce qu'elle était à la fois mystique et fabuleuse.
Les chants liturgiques, la voix puissante et aiguë des enfants de choeur faisaient vibrer la poussière d'or de l'église. La solennité du moment, la magnificence de l'apparat vidèrent le coeur d'Avertie des joies faciles et insouciantes du voyage, des sensualités passagères. Il lui eût fallu, maintenant, pour le remplir, quelque chose de stable et d'éternel.
Dans ce petit coeur païen s'éleva une prière confuse à la Vierge miraculeuse, prière qui eût pu être celle-ci:
«Regarde-moi, petite Vierge grecque, toute droite, Vierge d'or et d'argent, Vierge toujours vêtue d'habits de fête, et dis-moi, je t'en supplie, dis-moi:--Calme-toi, Avertie. Pourquoi t'agiter? N'as-tu pas choisi ta part, toi-même? Elle doit être la meilleure puisque tu aimes...»
Ah! Si le B.-A. avait été là, seulement! Mais il était loin, très loin, et Avertie sanglota.
Et, tandis que les cierges et les vêpres chantées s'éteignaient et que les femmes en châle se glissaient vers les sorties, Avertie, de son pas ferme, reprit, avec son âme chancelante, le chemin de sa destinée.
* * *
Le soir de cette belle journée, Floche conclut:
--Mes amis, je vous avouerai franchement que ce que j'ai préféré dans Venise, ç'a été nos stations le soir chez le petit marchand de cartes postales. Oh! vous n'avez pas besoin de vous esclaffer de rire! Je ne suis pas si bête... les cartes postales, c'est un peu le mannequin du chef-d'oeuvre que nous pouvons nous approprier!...
Ensuite ce furent les adieux au _Vapore_. Avertie, bonne et simple, tenait à remercier le propriétaire des soins particuliers qu'il avait eus pour eux. Mais il n'était pas là; alors elle avisa son fils, lui serra la main et:
--Au revoir, Monsieur, dit-elle aimablement, nous partons demain pour la France. Merci de votre excellente hospitalité. Vous nous avez admirablement soignés et vous voudrez bien faire tous nos compliments à votre papa.
Puis elle le salua de son air de reine. Derrière elle, ses compagnons riaient. Avertie ne comprit pas pourquoi. Elle comprit moins encore, quand, une fois dans la rue, Floche se mit à l'invectiver:
--Folle, triple folle! «à votre papa»! bien des choses à «votre papa»! Pourquoi pas à «votre dame»! Voyons! Est-ce qu'on parle de son papa à un fils de gargotier? Est-ce qu'on lui serre la main? Pour les trois plats qu'il nous a servis, qui nous ont flanqué la colique, et pas gratis encore!
--Ah! bien... Qu'auriez-vous dit, vous?
--J'aurais dit: «Au revoir, Môssieu, très contente de vos services. Je parlerai de vous à Paris à mes amis et connaissances et je vous enverrai du monde.» Voilà qui aurait eu le sens commun!
Mais la même femme au sens commun, ce soir-là, dans une boutique, faillit sauter au cou d'un commis qui avait mis quelque complaisance à chercher dans un énorme tas la photographie du _Cygne et Léda_.
--Oh! cher Monsieur, lui dit Floche, je suis si heureuse de votre trouvaille! Vous êtes positivement un grand homme tout à fait sympathique.
Et sur le _Vaporetto_, après dîner, un coup de vent ayant dispersé ses cartes postales:
--Ah! s'écria-t-elle en détresse. Mes _cartolinas_, mes _cartolinas_! Peintre! _Avente presto! Malorino terriblo!_ Sortez vite deux sous, promettez-les à tout l'équipage, si on me rattrape mes cartes!
Et elle serra avec effusion les mains d'un gaillard malpropre qui les lui rapporta.
CHAPITRE XI
Le jour du départ, dès le matin, Avertie avait déjà son humeur de retour, c'est-à-dire la petite joie de retrouver ses habitudes et la très grande de revoir bientôt le B.-A. Lui seul la «complétait» absolument, parce qu'il la comprenait.
Elle jeta un oeil mélancolique et attendri par la fenêtre, tandis que Floche, en pet-en-l'air, se montrait sans pudeur à la nature et déclarait:
--Oh! lagune rose, adieu! Oh! Reine de l'Adriatique, salut! On n'a pas tort de te dénommer ainsi, ville inoubliable! etc....
La figure couverte de son masque de pommade, elle repassait à haute voix ses sensations de voyage, devant Venise qui s'étalait sur l'eau glauque de sa toilette matinale; et elle nomma _San Giorgio_, la _Salute_, les _Arméniens_.
--Les Arméniens, répéta sourdement Avertie.
En bouffée soudaine, l'odeur des fleurs du cloître et l'enivrement de cette matinée d'avril lui revinrent à la tête, ainsi que sa folle lettre à Dick, son propre abattement quand il l'avait menée en gondole aux jardins Eaden et sa désespérance à Saint-Marc. Ne saurait-elle donc jamais «la vanité de tous désirs profanes»? Et se reposerait-elle un jour dans la paix sous des ombrages semblables à ceux chantés par Virgile? Oui, ce jour-là viendrait, elle le savait, mais dans la vieillesse et si près de la mort, peut-être? Ah! elle ne les désirait certes pas, ni la vieillesse, ni la mort: elle voulait vivre la vie le plus possible et elle s'enorgueillit d'être aimée.
Soudain elle aperçut le bouquet qu'elle avait trouvé la veille sur la cheminée de sa chambre, dans un vase d'aventurine, d'une forme simple et antique; c'était un narcisse, une rose blanche, une tulipe et quelques cinéraires--les fleurs des Arméniens.
Elle découvrit au pied du vase une carte sur laquelle Dick avait transcrit en vers:
And you came, my love, so stealthily That I saw you not Till I felt that your arms were hot Round my neck, and my lips were wet With your lips; I had forget How sweet you were. And lo! the sun has set And the pale moon came up silently[6].
[Note 6: Et tu vins, mon amour, si furtivement que je ne te vis point avant de sentir que tes bras étaient chauds autour de mon cou, et mes lèvres humides sur tes lèvres. J'avais oublié combien tu étais douce. Et voilà que le soleil s'est couché et que la lune pâle monte silencieusement.--Lord Douglas, _In Summer_. (Dans le texte original, ces vers s'adressent à un homme.)]
Et, subitement, elle eut envie de lui donner rendez-vous dans le village d'Asolo, où ils devaient s'arrêter au retour. Presque aussitôt elle repoussa violemment cette idée.
Floche, qui procédait à sa toilette, l'interpella comme tous les matins.
--Pouvez-vous me sangler?
Elle avait positivement maigri en ces dix jours; le cran était gagné: la marque noire du lacet se voyait à quelques centimètres au delà de son oeillet habituel. Avertie le lui annonça avec autant de joie que pour la naissance d'un fils. Floche poussa des hourra!
--Au moins, comme cela, ça m'aura servi à quelque chose de voir Venise!
* * *
À l'heure dite, ils montèrent tous trois dans le petit canot automobile qui fait le service de la gare.
La lagune les laissa partir sans un tressaillement de sa belle peau liquide; pas un souffle, même pour accrocher les voiles des voyageuses...
--Ce calme, dit Floche, ça sent mauvais l'orage. Cela s'appelle la _Bonace_ (elle semblait parler d'un plat sucré). Tout cela c'est très joli, mais quand on a un peu souci du voyage, cette perspective de typhon vous gâte non seulement le moment présent, mais le reste de la journée.
Avertie, ayant répliqué à Floche d'un air assez maussade qu'elle gâtait aussi par ses réflexions saugrenues le plaisir des autres, celle-ci l'appela avec dédain: «Sophie!»
La fumée s'élevait lourdement et stagnait dans l'air. Venise à cette heure, trop nette et limpide, ressemblait, avec les fenêtres bien découpées de ses édifices, à un jeu de dominos dont le Palais des Doges aurait été le double-six.
Floche qui regardait les mouettes effleurer en Saint-Esprit le calme de l'eau, dit dans un soupir:
--Ça rappelle _Parsifal_ et ce bon Wagner, mort ici. Ce sont peut-être ses mânes qui traînent un peu dans le corps de ces bêtes?
Puis, comme un nuage passait sur _San Giorgio_, du même ton pénétré:
--Tiens! le campanile qui fume sa pipe!
Et plus loin, après avoir dépassé les gros pilotis en botte d'asperges qui jalonnent le canal:
--Oh! le malheur affreux! Un bateau qui a fait faillite!
C'était un _cargo-boat_ sombré.
* * *
À la gare, Maud et son mari étaient venus dire adieu aux Pèlerins. Tous se promenaient, bras dessus, bras dessous, à la Buranienne, tandis que Floche choisissait soigneusement des cartes postales et que le Peintre prenait son temps et les billets.
Tout à coup, il y eut un effarement. Le train partait dans trois minutes. Le courrier musard ne s'était pas soucié de débarquer les bagages:
--Il y a toujours, marmonnait-il, le train suivant qu'on peut prendre!
On lui arracha les colis des mains, à grand'peine, car il avait peur de ne pas être payé. On donna à Maud de véhémentes explications pour le «faire suivre» des malles, et, traînant les valises énormes et lourdes, on s'échappe vers les wagons.
--_Padova! Padova!_ hurlait Floche d'une voix glapissante, agitant en sémaphore des bras de toile blanche vers le chauffeur qui riait.
Quand, enfin, ils se retrouvèrent établis sur les banquettes de velours rouge d'un confortable wagon et qu'ils se comptèrent, le Peintre seul fut constaté privé de son bagage. Son précieux sac était resté sur le quai, oublié dans la bagarre. Il contenait, naturellement, les objets les plus utiles à leur «tour de fantaisie»: provisions de bouche, Bædeker, kodack, indicateurs et lettres de recommandations.
Mais ils étaient jeunes et dans le bon train. Cela ne suffisait-il pas? Floche, cependant, ne pouvait se consoler de ses efforts infructueux.
--Et ce qui m'aurait fait mordre cet homme, dit-elle en parlant du courrier, c'est que, moi, Floche, archi-prête à neuf heures du matin, j'aurais pu manquer le train par la faute de son imbécillité! (Et les deux autres gardant le silence.) Cela n'empêche pas, reprit-elle un peu choquée, que si je ne vous avais pas entraînés, les bras au ciel, en criant _Padova! Padova!_ comme un certain général de l'Empire dont j'ai oublié le nom, nous serions tous encore, sur le quai, à faire les zozos!
Avant midi, ils atteignirent Padoue. Ils débarquèrent sans plan, ni guide, mais avec le soleil, de la bonne humeur et un brave cocher qui les mena droit _à Santa Maria de l'Arena_, où ils tombèrent sur «la pièce importante» de Padoue, l'église aux fresques de Giotto.
Le jardin qui la précédait était encore tout frais du printemps de la veille. Dans une sorte d'arène, petite cuvette de verdure, où les vieilles pierres se laissaient ronger par les lierres voraces, les gradins avaient disparu sous la verdure, la brique écrasée rosissait les sentiers tandis que des bambous, sous la brise, inclinaient leur feuillage vert tendre.
Les fresques de Giotto leur firent une impression forte. Ce n'était plus la grâce et la volupté de cette trop suave Italie, mais quelque chose de douloureux, de primitif, de rudimentaire, de sincèrement profond et souffrant dans la naïveté de l'expression. Ainsi eussent peint les premiers chrétiens et les Martyrs.
Les tons effacés des fresques ajoutaient au charme de l'ensemble. Et les personnages nobles et sérieux de la vie du Christ, de la mort de la Vierge, pensaient bien à leur terrible mission.
Les Pèlerins s'en furent ensuite aux _Erimitanis_, église gaie et moins ancienne, avec ses Mantegna plus académiques, plus conventionnels, mais plus vigoureux, plus humains aussi, et d'une superbe majesté, conçus par un cerveau sain, noble, fervent et audacieux.
Devant le martyre de saint Christophe, Floche s'écria:
--Alors cette grosse jambe, c'est le saint qu'on étrille? Et cette grosse masse de viande, le géant, c'est celui-là, mon ami, dont je porte la médaille? Ah! je ne suis qu'une pauvre imbécile!
Le «tour de ville» fut charmant, car, à cette heure de midi, chacun quitte ses affaires pour le repas du jour. Les rues étaient sillonnées d'étranges voitures à l'ancienne mode, cannées comme de vieux paniers d'osier, posées sur des roues trop hautes et trop écartées. Ces singuliers véhicules de gala, peints en jaune, étaient devenus l'ordinaire cabriolet des marchands et des petits bourgeois.
Le cocher les conduisit ensuite fièrement à Saint-Antoine.
--Saint Antoine de Padoue, celui dont on parle tant depuis quelque temps? demanda Floche. Le vrai, en chair et en os? Nous allons le voir?
--En os surtout, et encore! ajouta Avertie. C'est bien son église, en effet, et voilà déjà son marchand de fétiches.
Avant même d'entrer, Floche se jeta sur la petite boutique et acheta bon nombre de médailles en aluminium («parce que c'était la même chose que l'argent et bien moins cher»), des chapelets, des images et de petites effigies du Saint, de la taille d'un dé à coudre, en os teinté de bleu et de rouge et qui rappelaient étrangement les idoles hindoues ou chinoises.
Derrière les Pèlerins, sur la place, attendant qu'ils voulussent bien le regarder, _Gattamelata_ posait. Donatello l'avait mal perché, mais très noblement, sur un cheval calme, de bon mouvement et aujourd'hui atteint de vert de gris.
--Il est magnifique! s'écria Floche. Il est tout pourri!
Avertie resta indifférente à Gattamelata et, quand ils entrèrent à l'église, elle eut beaucoup de peine à retenir un éclat de rire. Un prêtre, en chaire, objurguait ses ouailles. Ses gestes véhéments semblaient leur jeter des pommes à la tête; marionnette de bazar, il se démenait dans un trop vaste théâtre et déployait une force vaine de vermisseau.
À gauche, sur le sombre bas-côté, les lumières amoncelées irradiaient d'une chapelle. C'était, au milieu d'elles, le tombeau de saint Antoine, majestueux et entouré de son histoire en beaux bas-reliefs de marbre si patinés qu'on les eût dit taillés en des blocs d'ivoire. Floche suivait attentivement les épisodes de l'iconographie du Saint et cherchait vainement le trait caractéristique qui l'avait consacré «retrouveur d'objets perdus».
--Car, enfin, dit-elle à Avertie, c'est bien le patron des choses égarées? Je ne trouve aucun attribut de cette vertu. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée? Et n'est-ce pas plutôt le saint Antoine au cochon qui serait offert, ici, à notre vénération?
Avertie éclata de rire.
--Non, non! c'est le célèbre, le révolutionnaire, le sectaire, l'homme énergique, violent, magnifique pour son temps... l'homme aux objets perdus, en effet!
--Oh! que je le plains, alors! Comme il doit avoir à faire!
Des femmes nombreuses cernaient le sarcophage; prosternées, les deux bras tendus, les mains appuyées à la pierre tombale, elles étaient plongées dans l'extase d'une foi ardente qu'elles dépensaient ainsi pour une broche, un écu, ou le coeur volage d'un amant.
Avertie s'agenouilla, elle aussi, beaucoup plus par respect pour le grand saint et le caractère de ce qu'il représentait que par conviction dévote. À tout hasard, elle lui confia tous ceux qu'elle aimait et demanda de leur faire retrouver la force et le courage quand ils les auraient perdus.
À la gare, le déjeuner des Pèlerins était prêt. Ils s'abattirent avec la même fringale sur l'omelette aux fines herbes et les cartes postales qu'on sert toujours en Italie en hors-d'oeuvre. Les côtelettes de veau ressemblaient à des casquettes aplaties de cyclistes. Elles étaient graillonnées et graisseuses.
--N'aimez-vous pas? demanda Floche.
Avertie fit la moue.
--Mais que leur reprochez-vous? continua Floche.
Avertie, avec un ton bourru:--Le graillon.
Ton clair de Floche:--Moi... j'ai toujours adoré le graillon...
Et, comme elles se disputaient avec le garçon pour le dessert où ne figurait qu'un seul mendiant:
--J'ai remarqué, fit Floche confidentielle, qu'il ne fallait jamais contrarier les indigènes, surtout en Italie... la _jettatura_!
Sur le quai de la gare, par lunatisme, les Pèlerins faillirent encore manquer le train de Castel-franco.
Ils se précipitèrent dans le premier wagon ouvert et il se trouva, quand la porte fut refermée et le train parti, qu'on était neuf, avec enfants, valises et paniers de victuailles.
Floche, mécontente, murmura:
--Faudrait toujours être mince en voyage... _Le boeuf qui s'asseoit sur la puce_, fable... ajouta-t-elle en écrasant résolument une petite fille, à la fureur piaillante de la mère.
Mais ils arrivèrent vite à Castel-franco où, grâce à Maud, une voiture les attendait pour leur expédition extra-bædekeriste.
La glycine violette dont les murs de la gare étaient couverts, les bouquets de roses jaunes grimpantes, le soleil éblouissant, tout cela leur donna de la bonne humeur.
--Faut que nous ayons marché dans quelque chose, dit Floche, pour que tout arrive ainsi à souhait. Et moi qui avais senti la _Bonace_, ce matin!
Un jeune homme comme il faut, au nez pointu surmonté d'un binocle, chapeau à la main, les attendait à la portière d'une confortable calèche tendue de damas nankin. Il se nomma: Comte Rampoli. Prévenu par Maud, il était venu à leur rencontre pour les mener chez son oncle voir les Arènes de _Cornaro_.
Le parc des Rampoli leur causa une impression de fraîcheur, de désordre, tout à fait inattendue. La calèche les emportait vite, au travers des magnolias et des néfliers du Japon; les branches fleuries balayaient parfois leur visage.