Chapter 8
Il lui passa son bras autour de la taille, et prenant ses mains il en baisa longuement les paumes.
--_My darling_! je veux vous plaire, je veux être ce que vous attendez de moi. Je veux tout de vous, tout, vous entendez!
Sa voix était devenue un souffle rauque, sa figure soudain s'empourpra, une veine barra son front volontaire; il serra la taille de la jeune femme avec tant de force qu'elle soupira:
--Oh! vous me faites mal!
Aussitôt, il relâcha son étreinte et se rejeta vivement en arrière. Puis, les bras croisés, il la contempla sombrement.
--Êtes-vous donc si froide, ou si perverse que vous puissiez rester insensible à ce que vous me faites éprouver? Et quelle puissance a donc votre douce voix pour me dominer ainsi? Ah! petite sirène qui avez peuplé de votre image mes paradis imaginaires, qu'êtes-vous venue faire sur ma route si vous ne voulez pas me noyer avec vous dans l'amour infini! (Et il la regardait ardemment.) Vous avez écrit: «J'ai besoin de la chaleur de votre corps comme de celle du soleil... J'ai faim de vous... Le paradis entrevu sur votre bouche adorée...» Le paradis, _dearest_! (et sa voix était un souffle passionné) il est partout où vos adorables pieds--petits _cuttle fisches_ des plages de l'Adriatique--précèdent les miens, partout où je puis respirer votre haleine... Vous êtes ma rose blanche... Embrassez-moi!
Elle regarda le poète de ce regard où l'on cherche à voir dans une âme quelque chose d'extraordinaire. Ils se mesurèrent tous deux un instant et leurs lèvres se joignirent.
Mais la gondole débouchait sur la _Giudecca_. Dick se souvint du temps et des lieux. Il s'assit auprès de sa compagne, tenant encore une de ses mains frêles dans la sienne; et, leurs doigts enlacés étroitement, comme eussent désiré l'être leurs corps, ils goûtèrent, exaltés par l'amour, la beauté de Venise.
CHAPITRE X
Au débarcadère du Jardin Eaden, Avertie se leva et tendit la main à Dick.
--Adieu.
--Non, reprit-il, laissez-moi espérer. Je sais que nous nous reverrons.
Et il partit d'un pas ferme, sans se retourner.
Un laquais recevait les touristes et portait, leurs cartes à Mrs. Eaden qui tenait salon à larges portes, sous les tonnelles. Là, on la saluait simplement en passant.
Avertie, que hantait encore le souvenir de Dick, se trouva seule; elle regrettait de rentrer dans un monde qu'elle avait presque oublié.
Le soleil dardait ses rayons brûlants sur les parterres de fleurs éblouissantes. Le ciel d'orage, qui pesait sur cette terrasse immense, en intensifiait la floraison. Au milieu des carrés de tulipes, _de muguets et d'iris, échantillons de couleurs_ en masses éclatantes, des statues dérobées à d'autres lieux, quelques pierres à caractère, délabrées et belles, des margelles de puits étaient posées çà et là, sans hasard, avec recherche et symétrie. Ces grandes plates-bandes se reliaient entre elles par des berceaux de pampres dont les feuilles tendres gardaient encore le velours des pousses nouvelles. Seules, les glycines débordaient de sève, ployant sous le faix de leurs grappes mauves, si lourdes qu'on eût voulu les presser pour un vin inconnu. L'électricité de l'atmosphère faisait l'odeur des fleurs plus violente. Avertie en humait l'air parfumé avec délice.
Mais quoi? Le _Royal oeillet_ de Legrand et le _Zaoko_ de Guerlain que venaient-ils donc faire ici? Elle se retourna. Ah! le couple que ces deux odeurs mélangées lui précisèrent! Il débouchait sous les pampres du jardin. D'une élégance de _five o'clock_, couverts de fourrures, le collet relevé, mâchonnant des «Valda» par crainte des microbes et des rhumes, ce monsieur et cette dame étaient insolites au milieu de cette nature exubérante.
Dès qu'elle les eut abordés, Avertie devint l'amabilité et la convention mêmes. Le tour de ces jardins, enserrés par l'incomparable lagune, la mit nez à nez avec les autres pèlerins qui la cherchaient, sans hâte, crut-elle remarquer.
Floche faisait la moue. Elle salua assez aigrement les Parisiens et pressa Avertie de prendre congé, «car il était une heure fort avancée déjà».
Le couple aussitôt s'évada. Quand ils le virent bien calfeutré sous le _felze_, les rideaux tirés alors que le soleil dardait toujours son insolence, Avertie pensa: «Et dire qu'eux aussi s'aiment peut-être et que, lui, va murmurer les éternelles paroles d'amour, et l'appeler, aussi, sa rose blanche! Ah! sa rose blanche!»
Floche, éleva la voix, grognon:
--Jardin de curé, avec chicards! Votre Maud est une sotte. Appeler ces jardins Eaden une merveille! Avec ça qu'on vient à Venise pour voir des jardins d'Anglaises! Mais c'est au _Papadopouli_ qu'il eût fallu aller! Voilà au moins un nom qui promet... Et puis, c'est dans tous les guides... pas pour des prunes, je suppose?
--Allons au Papadopouli!
Quand ils y débarquèrent, la grille en était close. Ils regardèrent à travers les barreaux; sur de hautes tiges, des fleurs étranges, fantastiques se mouvaient. C'étaient les perroquets, les beaux aras Papadopouli. Avec leurs plumes ébouriffées aux couleurs éclaboussantes et acides, ils avaient l'air, sur le fond triste du parc froid et pourri d'humidité, de tulipes échevelées et géantes.
La comtesse Floche voulut entrer. Elle sonna, fit du vacarme. Enfin, on vint ouvrir d'assez mauvaise grâce. Rien n'était plus banal que cet enclos, entouré d'arbres trop grands aux feuillages mornes. Avertie s'était bien rendu compte, dès l'abord, que les perroquets, seuls, en étaient la flore rare et que, malgré la gloire d'avoir assez de terre sur le grand canal pour y faire pousser des arbres immenses, ce jardin était, somme toute, fort médiocre.
Floche, elle-même, n'y prit qu'un agrément, celui de s'éclipser avec le Peintre derrière un massif de roses pompon.
* * *
Le dîner au _Vapore_ fut terne ce soir-là. Chacun était fatigué et retiré dans ses pensées.
Depuis le soir de la «Vache mode», où Avertie avait surpris les attentions du Peintre pour Floche, ils étaient, croyait-elle, moins simples tous deux et moins naturellement familiers. Avertie savait que c'était le prélude de tout drame lyrique et s'en amusa; mais elle eût désiré connaître la genèse de ce flirt, et quel avait été le mot, le geste, déclanchement du désir.
Après le dîner, ils allèrent à pied rejoindre leur bateau. Sur la _Piazzetta_, on faisait de la musique. L'éclairage, l'animation populaire, les flonflons qui rythmaient la nonchalante ballade, et dans la pénombre la grandeur fabuleuse de Saint-Marc et celle du palais des Doges découpé au bord de l'eau sur un ciel féerique, tout cela donnait l'illusion du merveilleux.
Avertie entendit le peintre dire à Floche:
--C'est tellement magique qu'on se croirait toujours au théâtre.
--Quant à moi, répondit celle-ci, tant de sublimité me tue. Je ne suis plus moi-même; il me semble que je sois nue, avec des ailes aux talons, dans le paradis d'un turc très riche!
--Je regrette qu'en réalité vous ne portiez pas ce costume. Vous me poseriez un tableau magnifique! Un tapis haute laine vous servirait de turc très riche, et moi, je serais l'artiste heureux et flatté d'un tel modèle!
--Vraiment? C'est curieux ce que vous dites là. Alors vous êtes comme tous les hommes, vous préférez la femme nue? Mais je ne pourrais pas poser ainsi, ce doit être esquintant.
--Quoi? Le nu? Qui vous empêcherait de vous reposer? Ce n'est pas moi, certes! Rien n'est délicieux comme les causeries après la pose, sur un moelleux divan, dans une douce et étroite intimité... et j'espère que vous n'auriez pas un coeur de pierre!
Elle se mit à rire convulsivement et d'une façon si «disproportionnée» qu'Avertie n'osa pas se retourner. Il avait dû la serrer de près!
Mais comme retentissait le canon de l'extinction des feux, Floche poussa un cri strident de femme de chambre qu'on pince et courut rejoindre Avertie.
* * *
Le lendemain, en se réveillant, Avertie pensa que, peut-être, elle ne reverrait jamais Dick, car elle ne voulait pas l'informer de son départ pour la Lombardie. Cela la rendit mélancolique. Quel piment avaient été pour elle ses entrevues avec le jeune poète! Partagée entre le désir de se l'attacher à jamais et celui de le «liquider» avant de souffrir, elle hésitait à lui écrire une lettre dont le ton, elle s'en rendait compte aujourd'hui, n'atteindrait pas le lyrisme de la première.
Les Pèlerins, cependant, avaient décidé, pour le dernier jour, d'aller à l'Arsenal et aux Îles Mortes.
Le matin, tandis qu'ils rangeaient dans la gondole les menus bagages dont ils avaient besoin pour la journée, Avertie se prit d'une grande affection pour leur singe de Carlo si soigneux, si attentif, si paternel pour leurs petits bibelots, au point qu'elle l'avait surpris, un jour, lavant les caoutchoucs de la comtesse Floche et brossant les paletots.
--Pour un bon gondolier, c'est un bon gondolier! répétait Floche. Et puis il a le buste court, les jambes longues, Carlo! le type classique! Et quel professeur d'italien! Comme il sait redresser votre prononciation franco-latine, Peintre!
Elles s'étaient embarquées avec du romanesque en provision. Elles allaient voir le Bucentaure!
Quand Floche se trouva devant le morceau de bois pourri où traînait un semblant de couleur pourpre, seul reste de cette inoubliable et glorieuse galère, elle laissa tomber ses bras, découragée:
--Ô mes ami! le Bu-cen-taure! Voilà bien la vie!
--Le rêve et la réalité! dit le Peintre.
Et Avertie:
--On a même fait des pièces là-dessus!
Dans une vitrine, au-dessus de l'épave, une galère joujou reconstituait le célèbre bâtiment. Ce fut une consolation pour Floche. Elle monologua sur l'emplacement et la pose que devait avoir le doge quand, jetant l'anneau, il se mariait à l'Adriatique.
Les Pèlerins s'amusèrent aux minuscules embarcations de toutes les époques. Leurs formes compliquées, esthétiques, ornées de grandes voiles latines, étaient presque toutes désuètes... Joujoux de tous les «Musées de la Marine» où fréquentent, plus souvent que les marins, les amants pusillanimes, combien d'amoureux n'avez-vous pas invités à l'embarquement pour Cythère?
À la porte de l'Arsenal, Avertie admira les lions du Pirée; géants, hiératiques, tranquilles et tristes, ils étaient venus de Grèce pour orner la gloire de Venise. Parce qu'un gamin, avec du goudron, s'était amusé à leur faire moustaches et barbiche ils avaient un masque d'empereur de carnaval. Mais leur prestige était encore assez grand pour défier toute vulgarité.
«Goethe a raison, se dit Avertie. Le lion de Saint-Marc n'est qu'un matou ailé à côté d'eux.»
Le Corso Garibaldi, que les Pèlerins traversèrent pour regagner le _Vapore_, fourmillait d'animation. Dans ce coin, trop peu pittoresque pour retenir les étrangers, pullulait tout un petit monde savoureux et affairé. Des familles, en groupes animés et nombreux, venaient s'abattre sur les provisions ménagères dont les petites voitures à bras charriaient les riches couleurs.
En arrivant au _Vapore_, les Pèlerins firent leur premier adieu à Venise en la personne de Carlo. Avertie mit sa main fraîche et nue dans la main calleuse du gondolier. Comme s'ils se fussent un peu possédés par ce contact, elle se sentit aussi frôleuse qu'un félin apprivoisé....
Les voilà tous installés sur le _Vaporetto_ qui cingle vers les Îles Mortes. Maud est des leurs. Le vent souffle violent et le voile de gaze des Pèlerines flotte dans l'air, horizontal comme la fumée du vapeur.
Sous un ciel dont se fût volontiers inspiré un vieux peintre flamand, gaiement ils voguent sur l'algue marine. De temps en temps, c'est un coup de soleil sous les nuages et aussitôt les bancs de sable, rosés davantage dans la transparence de l'eau, forment de grandes taches douces qui s'étendent sur le calme insouciant de la lagune.
De gros chalands naviguent; ils rappellent les joujoux désuets de l'Arsenal; avec la placidité des bélandres de l'Escaut, ils font le service des marchandises, le ventre plein de légumes ou de bois, la proue réjouie par la ronde peinturlurée de leurs danseuses pompéïennes. Les grandes ailes jaunes et rouges des barques de pêche semblent posées sur un drap d'argent et, dans le fond, Burano giflé d'un coup de soleil....
Les Pèlerins sont heureux de sentir si pareillement ces choses; ils s'en aiment mutuellement davantage. Silencieux, respectueux, ils glissent dans l'écume du sillage, tandis que, de chaque côté du _Vaporetto_, la mousse blanche ouvre son compas et s'en va molle et rampante se perdre, en un court horizon.
Au moment d'atteindre Burano, le chenal et même le paysage se rétrécissent étrangement. De folles et désordonnées végétations herbeuses bordent la lagune--à Venise, l'herbe est inconnue--et, sur les rives, quelques maisons s'élèvent. L'une d'elles, pauvre, misérable, aux volets verts rongés de lichens, à l'attitude ventrue d'une femme enceinte, est flanquée d'un lourd balcon dont la balustrade marron s'écaille en vieux rose. Sur le seuil, deux femmes, l'une assise, l'autre debout, gardent des poses de tableaux vivants. Un fichu vert, posé à la juive, encadre leur type oriental. Tout autour de leur maison, le long du mur, court un cordon d'iris, raides et fleuris, dont le foisonnement est limité par une bordure de petites briques vernissées.
Dès que le bateau fut à quai derrière Burano, Avertie éprouva le sentiment très vif de l'Orient.
«Une Hollande orientale, se dit-elle; c'est cela exactement, et toute pourrie, comme si le soleil n'avait pas eu encore le temps de la sécher... Grands Dieux, que c'est beau, ces couleurs!»
Empoignée, elle n'osait même plus avancer, craignant d'amoindrir, en la déplaçant, sa béatitude et de dérober ainsi une parcelle d'extase à son enchantement.
Floche gloussait, toute différente dans son enthousiasme. Elle criait en vendeuse de sardines:
--Petites Venises! Couleurs vives! Petites Venises, couleurs toutes fraîches!
Tandis qu'ils avançaient le long du canal, le bruit de leurs talons et de leurs voix résonnait dans l'écho des quais déserts. Quelques gondoles étaient venues jusque-là et voisinaient avec d'autres barques plus modestes, dont la couleur criarde cachait mal l'effritement humide. Des ponts en dos d'âne rompaient parfois la perspective. L'un d'eux fit accéder les Pèlerins à la rue centrale, large, courte et dallée, rendez-vous d'une foule en récréation. Les hommes fumaient, appuyés au parapet du canal. D'aucuns, en bure marron, les pantalons serrés aux chevilles, les pieds nus, un grand chapeau mou sur leurs cheveux bouclés, réalisaient bien le type aimé des peintres romantiques. Les femmes, en robes claires sous leurs châles, deux par deux toujours, penchées l'une vers l'autre, nonchalantes, semblaient attendre le rappel d'une cloche.
Qu'avaient-elles besoin de se hâter, ces patientes et fines dentelières, puisqu'elles résumaient toute leur vie passionnée, joyeuse ou triste, dans quelques fleurs de lin blanc aux pistils délicats, minutieusement ouvrés par leurs doigts résignés?
Dans un coin de la place, le cercle bruyant des invités entourait une mariée en robe gris perle, couronnée d'oranger. En face, un tourniquet absorbait l'attention d'autres groupes, ainsi qu'un marchand de sorbets et de _dolci_, où Avertie reconnut les délicieux fruits glacés au sucre, grosses perles de Venise, soufflées, blondes, luisantes, embrochées sur de fines échardes de bois blanc: nèfles dorées, raisins noirs et vernis, noix croquantes... Et devant l'église, un petit carrousel italien, dont l'orgue râlait d'humidité, tournait avec des saccades de joujou mécanique. Tout cela mettait sur cette place de Burano une animation inattendue.
L'église, pourtant grande ouverte à tous, restait déserte. Nul n'avait l'idée d'y entrer. De la rue, on voyait briller doucement dans la pénombre le ver luisant des lanternes dorées. Elles étaient, ces lanternes de pacotille, juchées sur de hautes hampes et piquées en procession le long de la nef. Avertie franchit le seuil. La Vierge de l'entrée, si pâle et si éteinte dans sa fresque douce, sembla la saluer avec les yeux tristes de ceux que personne ne regarde.
À la sortie, un vieux pauvre, qui les suivait depuis quelque temps, lui demanda l'aumône. Il avait un bonnet phrygien de doge, un grand manteau jaune rapiécé, des lunettes et le teint safran. Ce vieil homme était répugnant. Il rappelait à Avertie les _canocci_, ces hors-d'oeuvre du _Vapore_, surtout à cause de ses petits yeux vifs et cruels derrière les lunettes. Le Peintre le photographia, lui donna deux sous, et le vieux, par remerciement, dansa et lui envoya un baiser. Ce fut si ignoble qu'Avertie eut envie de pleurer.
Maud, américaine précise, regarda sa montre. Il fallait rentrer. Elle rappela les retardataires.
Ils voulurent, pour regagner leur gondole, passer par les mêmes chemins afin de retrouver les mêmes impressions et, au hasard de la percée des rues, revoir l'étendue de la chère lagune et le ciel de l'Adriatique.
Même là, dans ce Burano perdu, Avertie retrouva un lion pour l'émouvoir. Celui-là n'était qu'en fer blanc découpé et servait d'enseigne à l'échoppe _d'all Leone d'oro_. Mais dans sa vile et plate matière, il s'efforçait au geste altier des lions de Venise.
Qu'elle était jolie, au seuil de sa porte, la petite Buranienne aperçue plus loin, la tête appuyée sur l'avant-bras et qui leur souriait avec toutes ses dents de petite fauve engageante.
Plus loin, des filles sans pudeur s'acharnaient aux basques du Peintre nonchalant et attardé. Toutes prêtes à lui indiquer leur nid de colombe, elles le dévisageaient en riant avec effronterie. Les narines mouvantes, le geste prompt, elles repoussaient du coude un vieux lubrique, en l'insultant grossièrement; et leur accent était si doux qu'elles avaient l'air de le caresser encore.
Floche, gênée, entraîna vivement Avertie que ce manège amusait.
--Ne faites pas attention, disait-elle pour les excuser, c'est le soleil qui veut ça!
Au loin, dans un cabaret, des hommes chantaient en choeur. Avertie, qui attendait le Peintre en train de liquider, sans ennuis, ses faciles conquêtes, s'accouda un instant sur le pont pour embrasser une dernière fois l'ensemble de toutes ces choses.
Quelques maisons, par leurs couleurs diverses et accolées, figuraient les lais d'un immense drapeau, pâli, apaisé par l'ardeur du soleil, tandis que d'autres, au contraire, s'enveloppaient d'une pourriture insinuante. Cette mousse rase et verte montait du fond du canal, puis, grimpante, s'étendait légère sur les maisons proches pour se mêler au rose, au bleu, au jaune de leurs murs, masquer leurs fentes et parer leur décrépitude.... «Ah! emporter un peu de ces choses, pour se chauffer en hiver derrière les vitres maussades», pensait Avertie.
--De ma vie, dit Floche, je n'ai vu une chose plus belle! Venise n'est rien à côté! Aussi, viens-je d'acheter un petit pot en faux marbre qui m'a coûté quatre sous. Vous voyez, je me suis fendue! Mais c'est tout l'image de Burano avec ses tons chocolat, vert pisseux, cuisse de nymphe, gorge de pigeon, cheveux de la Reine et caca-dauphin...
--Assez! Assez! lui cria Avertie, qui venait de parer Burano de couleurs plus lyriques. Mais c'est vrai, tout cela est sur votre pot de quatre sous. Il ne vaut pas plus d'ailleurs....
--Vous êtes jalouse, Avertie! Je vous ai vue et si je n'avais pas crié, en entrant dans la boutique: «Je prends le marbre!» c'est vous qui me le souffliez! N'importe, il est à moi! J'en ai plus de plaisir que d'un Cellini! Ce petit pot, mais, c'est simplement l'âme de Burano que je vais avoir tout l'hiver sur ma table de nuit...
La sirène du bateau les rappela pour Torcello; sur l'eau frémissante juste assez pour montrer qu'elle n'était pas morte, se baignait un horizon d'Orient avec un ciel plus accessible et mélancolique. Sa pureté était tachetée de petits nuages moutonneux et compacts.
--On en mangerait! déclara Avertie.
--De quoi? de quoi?
--De ces nuages à la crème écrasés contre le firmament....
Torcello contrastait entièrement avec Burano. Dans maints pays, Avertie avait débarqué en des endroits plus pittoresques. Ces champs, ces terres cultivées, ces haies négligées, c'était simplement le printemps «à la campagne». Il faisait déjà trop chaud pour l'insuffisance des feuilles; un canal étroit, aux eaux sales sorties de la lagune, longeait le sentier où ils marchaient; les oiseaux chantaient, les boutons d'or et les pâquerettes, les fleurs de toutes les banlieues fleurissaient, et il fallait éviter les ordures qu'elles cachaient.
La route parut longue à leurs pieds chauds, pour arriver jusqu'aux trois ou quatre masures, restes de l'antique bourgade. Le canal se terminait tout à coup en vivier fangeux; une péniche y dormait sur l'eau morte, encadrée du reflet des grands arbres touffus et des chaumières badigeonnées de rouge... Où Avertie avait-elle déjà eu cette impression reposante? C'était la seconde fois, en quelques heures, que la Hollande se présentait à son souvenir en ces coins italiens baignés par les eaux mortes. Quels rapports pouvait-il y avoir entre ces îles vénitiennes et cette Hollande, autrefois tant goûtée? Sans doute, une vision d'intimité si rare en Italie où le ciel, la nature, la vie vous comblent toujours de leurs dons, avant même que vous ayez eu le temps de les désirer. Il en est ainsi de certains baisers.
Le bleu céleste sur lequel l'église et la tour immense de Torcello se profilaient n'était pas du Nord, cependant, ni cette femme gracieuse au pas de biche, qui, un foulard blanc posé en triangle sur la tête, rapportait dans une cruche ventrue l'eau d'un puits roux, ni les débris d'architecture réunis sur l'herbe en petit musée de plein vent, ni, enfin, la Rotonde de _San Fosca_ avec sa collerette blanche, propre, nette, lessivée par le soleil.
Ils entrèrent dans l'église abandonnée. Elle était vieille et si noble avec son décor de moisissure vert de gris, cette princesse des solitudes!
--Oh, ma chère petite amie! s'écria Floche devant d'anciennes mosaïques. Venez vite me raconter leur histoire, vous qui savez tout! Vous m'avez tant intéressée à Saint-Marc! Peut-être est-ce encore de la Bible?
--Non, c'est du Nouveau Testament, fit Avertie.
--Quoi! vous avez reconnu tout de suite!
--Ce sont des allégories; voyez: d'abord tous des crânes qui crachent par les yeux et la bouche de gros vers blancs....
--Ah! oui, quelle horreur!
--C'est le jugement dernier, la pourriture des corps, à ce moment désagréable. Puis, vous voyez, les uns sont en enfer et les flammes les dévorent jusqu'aux sourcils... Les autres sortent du feu, libérés; ils lèchent leurs brûlures, s'ôtant des lambeaux de peau sèche dans le creux des mains: c'est le purgatoire. Enfin, d'autres s'embarquent pour le ciel dans la barque à Caron--à saint Pierre plutôt--ceux-là sont tout à fait purs.
--Oui, le feu purifie tout. Les cuisinières disent toutes ça!
--Jésus, au centre, là, assis sur un oeuf--je ne saisis pas ce symbole--les attend avec patience, les mains ouvertes. Puis tout le monde va s'asseoir à sa droite et à sa gauche pour l'Éternité.
--Ah! ma foi! je les comprends! Après cette chienne de vie de fatigue que nous menons sur la terre!
Cependant le Peintre s'était mis à dessiner la table de communion. Il ne pouvait rendre l'expression byzantine des lions de marbre et des paons qui se faisaient vis-à-vis dans l'ingénieuse souplesse de leurs corps, tout verdis par la lèpre d'humidité fine.
--C'est pour moi que vous travaillez, mon ami? demanda Floche en s'approchant. Vous avez donc deviné mes désirs? Ils sont adorables ces paons, du vrai fromage de Roquefort... C'est même curieux qu'ils n'infectent pas l'église! Une pure merveille, en tous cas, et qui fera un motif épatant pour me broder un sac à ouvrage.