Chapter 7
Les Pèlerins étaient descendus vers la _Madona del Orto_ et circulaient en badauds lorsqu'ils furent sollicités par un vieux sacristain d'entrer dans son église, délaissée par les visiteurs parce qu'elle était si loin. Quels grands joyaux elle renfermait pourtant! D'une part c'était la _Présentation_, où le Tintoret avait atteint un charme puissant. Le mystère assombri de presque tout le tableau, l'architecture ferme du temple, la majesté des allures féminines, et ces hommes accroupis dans la pénombre, le menton dans leurs mains et regardant l'Enfant qui monte, tout cela donnait un éclat et une délicatesse surnaturels à la petite Vierge Marie qui, en haut des degrés, s'auréolait déjà sur le ciel bleu, sur l'immensité et l'inconnu de la Vie.
À voir une oeuvre si magnifique dans la modeste chapelle d'une église oubliée, Avertie la trouva mieux à sa place pour en goûter la grandeur et toucher presque au mystère de cette sérieuse petite madone.
D'autre part, au choeur, pour dix sous, le sacristain retira le voile du _Veau d'or_. Par un habile jeu de rideaux, le jour donna au tableau un air de fête olympique. C'était aussi bien l'enlèvement d'Europe qu'une scène de la Bible.
Avertie commençait à trouver que se choquer serait peut-être séant; tous les lieux saints étaient donc transformés en théâtre de plaisir? Mais sa pudicité resta sans conviction. Avec son face-à-main, elle lorgna les dalles qu'une masse rouge éclaboussait. Au milieu du choeur, un bouquet de camélias étalait son sang frais, velouté, avivé par l'enveloppe sombre de son feuillage verni. Ces périssables fleurs, dans cette petite église, étaient, pensa-t-elle, le don d'une âme unique et aimante, au Sauveur abandonné dans son tombeau, ce soir de Samedi Saint, comme deux mille ans auparavant à la même heure tardive....
Puis les Pèlerins, par bon coeur, voulurent saluer aussi _Sainte Alvise_, autre petite église négligée. Ils crurent entrer dans un théâtre de Cour.
--Tiens! mais voilà la _Résidence_, de Munich! s'écria Floche.
C'étaient des plafonds voussurés, en trompe-l'oeil, prétextes à décors et des loges grillagées d'où les nonnes prenaient spectacle du pieux drame qui se jouait chaque jour sur l'autel.
--Oui! aussi rococo! convint le Peintre, mais avec les Tiépolo en plus.
Redescendus dans leur gondole, les Pèlerins retrouvèrent une fois encore cette béatitude du «laisser-vivre», qui chavire un peu le coeur comme le flux et reflux de la balançoire.
Le temps était doux, séduisant; tout prenait une saveur réelle que leurs âmes émotives ressentaient vivement.
Dans la _Calle del Tintoretto_, Carlo leur montra la maison du grand peintre. Tous les enfants du quartier, en haillons, affairés, grouillaient là sur le porche... Sans doute, ses arrière-petits-fils.
--Voilà beaucoup d'enfants et point de chiens! C'est étonnant! remarqua Floche. Personne n'en a!
--Où divagueraient-ils? demanda, sententieux, le Peintre. Il n'y a que de l'eau.
--Ici, dit Avertie, tout le monde a son poisson. On sort. _Psst! Psst!_... il vous suit, le poisson. Il a un anneau dans le nez et, le soir, quand on rentre, on l'attache au pilotis. Ils sont très fidèles et les plus gros sont bons de garde.
--Des requins, alors? demanda Floche, et qui finit de rire dans un bâillement. Elle passa sa main aristocratique sur sa figure fraîche, en se déclarant esquintée «comme au temps de la grande Exposition, où elle fournissait huit heures de marche par jour».
Elle se réjouissait déjà d'en finir bientôt avec ce «satané voyage» pour rentrer à Paris et y dormir quatre jours d'affilée, sans remords, pour se reposer. Puis, comme elle remettait ses gants:
--Si vous ne trouvez pas cela monstrueux, d'enfermer ses mains dans ces machines trop petites? Et quel bien cela peut-il faire à l'humanité, je vous le demande un peu!
Les Pèlerins s'esclaffèrent.
--Oh! c'est bien heureux encore que je sois bête pour vous faire rire et qu'Avertie puisse prendre mes mots en note!
À quoi Avertie s'empressa, en effet.
CHAPITRE IX
Comédie de tous les matins: 6 heures, Floche s'est levée, a ouvert la fenêtre, puis s'est accroupie. Mais elle sait faire deux choses à la fois. Elle parle aux Alpes, au Lido, au temps qu'elle trouve adorable. Hein, quoi! elle a touché de l'oeil le fond du ciel et alors elle déclare que «c'est pour se gâter». Elle le menace d'un doigt mutin. Puis elle se recouche et sans ménagement pour la pauvre Avertie dormant encore avec la grâce de sainte Ursule, elle l'invective, la force à se lever pour faire quelque commission, lui demande même, dès l'aurore, des conseils sur la marche de ses futures amours!
--Sonnez pour le déjeuner... Un seul déjeuner. C'est moins cher; d'ailleurs, vous mangez si peu! Et puis vous pourrez boire dans votre timbale ou dans votre verre à dents.
Elle réclame son crayon qu'elle suce, fait ses comptes à haute voix: «... 4.5.6.» en calculant sur ses doigts, s'exclame, déblatère contre le beurre du déjeuner, lave sa tasse, la cuillère, essuie le sucre, gratte son pain--le tout par crainte des microbes,--mais ne se décourage pas outre mesure du cheveu qui traîne dans le thé et qui «soulève» Avertie. Quand celle-ci est par trop agacée des manies de Floche, elle dit:
--Et si, maintenant, nous songions au bon pis, bien gras de bouse qui a fourni ce matin cet excellent lait de neige, sous la pression des doigts agiles et crasseux du bouvier?
--Bien sûr... Mais comment faire? J'ai si faim... et si on pensait à tout!!
Comme toujours, au moment de la toilette, les amies se disputent. Floche remplit alternativement sa bouche de gros mots et de gargarismes.
--Jamais plus je ne voyagerai! Et elle se regarde dans la glace, s'avance, se recule, s'avance à nouveau.--Mon cou est absolument perdu, mes rides se creusent... ce sale chicot... puis je vieillis... Ah! c'est odieux!
Puis elle s'élance vers la porte et, offrant au corridor sa toilette débraillée, elle crie à la bonne, une grande cavale italienne aux traits fins et aux yeux de fièvre:
--De l'eau chaude... de l'eau chaude! _Psst!_ Mademoiselle! très chaude!
Elle se retourne, fait claquer la porte d'un coup de talon, et perd une mule en ex-satin pompadour...
--Voyez-vous, je commence par vous dire que je vous aime beaucoup, chère amie; mais voyager dans ces conditions, je ne le puis plus, à mon âge... Ah! ce corset! Encore l'enfiler!... Voulez-vous avoir l'obligeance de me serrer... comme d'habitude... Si... Non... mais pas en haut surtout, mes seins sont si gros! Attendez plutôt que je sois coiffée... Cela me fatiguerait trop, avant... Bon... Très bien! La taille à présent. Est-ce au point? La crasse noire sur le rose du lacet a-t-elle dépassé? Bravo!
Et quand Avertie veut faire sa toilette à son tour, elle trouve, comme de coutume, tout inondé, souillé, dans un désordre inextricable. Elle ne peut s'habituer au sans-gêne de son amie ni à son égoïsme et, «à cette heure noire», ainsi que l'avait si bien nommée Floche, elle regrette toujours son association. Oui, mais, sans Floche, elle ne serait pas partie, elle n'aurait pas vu se profiler, au-dessus de Venise, par la fenêtre ouverte, comme une tête sur un paysage de Carpaccio, ce paquet d'iris sombres et de tulipes ardentes. Elle les avait achetés la veille, au coin d'un _campo_ quelconque; ce matin, ces fleurs s'affalent de soif dans le goulot trop étroit d'une carafe où seules quelques tiges rigides parviennent à atteindre le cristal de l'eau.
* * *
_Jour de Pâques_. Carlo les attend au Lido, dans sa barque, toutes voiles dehors, car il a mis sa blouse neuve en toile bleue qui se gonfle au vent et lui fait un buste d'homme en baudruche. C'est très «fête». Les campaniles frémissent depuis l'aube au son de leurs cloches endiablées. Floche «adore ce bruit»... «C'est si gai dans l'air!» Avertie, elle, le déteste! «Ça vous rappelle toujours qu'il faut mourir.»
La ville est pavoisée; cet air endimanché lui va mieux qu'on ne le pourrait croire et l'animation extraordinaire de l'éblouissante matinée lui est singulièrement adéquate. D'ailleurs Venise est universelle, généreuse. Elle se donne dans la mission où on la désire, au delà même de ce qu'on la désire....
Les filles, par groupes, enroulées dans leurs châles neutres, comme une fleur dans un cornet de papier, circulent sur les quais, dans les _Calle_, gravissent les petits ponts. Leur marche scandée fait onduler et ouvrir leurs jupes, en de grands liserons. Un bout de ruban vif au col épingle le regard; leurs cheveux, en masse lâche et relevée mollement, s'étalent avec recherche.
_Ding, Dong! Ding, Dong,_ Dieu! ces cloches! Avertie voudrait fuir:
--Entrons à Saint-Marc, proposa-t-elle. Nous y entendrons la messe.
Une nappe de têtes humaines couvrait le sol de la basilique. Elles issaient aussi des galeries supérieures, grappes d'insectes noirs et inconfortables à l'oeil.
Les Pèlerins grimpèrent dans les arcades et, bousculant, poussant, se perdant dans les dédales, ils arrivèrent enfin, malgré la foule, à dominer l'office. Des ponts minces, étroits, ajourés de colonnettes légères et hardies, ils plongeaient sur l'abîme, le peuple, le choeur, les lumières, l'encens qui montait par bouffées en volutes laiteuses.
--Nous touchons les mosaïques, mes amis, voyez! dit Floche, aussi heureuse que s'il se fût agi du dos d'un bossu. Ce sont les belles, les byzantines! Est-ce curieux la genèse de ces petits carreaux de marbre et de verroterie qui finissent par faire de la si belle «peinture»...
--Travail de pygmées! lança le Peintre, par jalousie.
--La fuite en Égypte! Voyez donc l'âne naïf... C'est de l'impressionnisme!
--Et ces Saints qui ont l'air mal à leur aise, assis sur une fesse, au bord de leur trône... n'avaient pas l'habitude... intimidés! Et cette pose gênée des deux doigts ouverts en fourchette à découper le rôti!
Sur ces effrayants et minces viaducs aux hautes échasses de marbres, la foule circulait avec peine, étirée en long ver rampant vers la sortie. C'étaient des voyageurs de tous pays, de toutes couleurs, une vraie foire.
Avertie ne se sentit pas un instant un morceau de cette mosaïque humaine et mouvante. Elle se croyait seule au monde spectatrice de la fête donnée uniquement pour elle.
Ralenti par le plain-chant qui enveloppait toutes ces choses, l'office continuait avec sa pompe des grands jours. Tout à coup, en une rafale aiguë de voix complexes et sixtines, jaillit un _Amen_, accéléré, ardent, emporté. Il progressait, s'enflait, se compliquait en fugue et son développement ultime éclatait dans la basilique comme un bouquet de fusées! La nef vibra jusqu'aux voûtes.
Avertie se sentit à l'instant atteinte en plein coeur. Elle pensa se trouver mal. Quoi! En ce voyage, avait-elle donc si totalement oublié la musique et le B.-A., liés ensemble dans son âme par la même passion, forte, inexorable où s'abîmaient vraiment son coeur et ses sens? Ils se rappelaient brusquement à elle dans cette église, avec la force d'un torrent, torrent qui grondait, s'imposait victorieux dans l'explosion triomphale de la musique.
Puis les chants s'assoupirent et l'émoi d'Avertie s'apaisa; sous les sons adoucis des orgues qui doucement versaient sur son âme la quiétude et la paix, elle ne ressentit plus qu'une grande mélancolie.
L'office s'achevait dans la majesté de sa pompe païenne. Les Pèlerins se levèrent et, suggestionnés par la marche rythmée du clergé, ils s'avancèrent, eux aussi, vers la sortie, d'un pas cadencé et bénisseur.
Quelles pensées avaient pu absorber la comtesse Floche? Elle, si causante d'ordinaire, regardait devant elle d'un air préoccupé. Elle songeait à ses malles, à son linge, à son blanchissage, sans doute, car son premier mot, en sortant, fut:
--Mon pauvre pantalon! Je le sens chiffonné, poussiéreux... Pourtant, je n'ai pas à me plaindre. Il faut vraiment venir à Venise pour ses dessous. Imaginez qu'ici mon pantalon de huit jours est propre! À Paris, je suis obligée d'en changer deux fois par semaine pour le moins, car, vous savez, je les porte fermés et je suis cagneuse, alors c'est tout noir entre les genoux.
* * *
Avertie avait quitté ses compagnons pour s'en aller déjeuner chez ses amis Stampford.
La porte du palais du _Ponte dei Pugni_, où ils habitaient, se paraît d'un lourd battant de bronze. C'était une tête de fou grimaçant et sournois. Avertie le souleva avec répugnance. Ne se fichait-il pas d'elle, de ses amours, de ses «sensations» de rencontre?
Elle monta l'escalier, le coeur gros, et fut toute heureuse de trouver chez les Stampford un chaud accueil, un local habité par des gens qui «demeurent», un joli salon confortable avec de larges et bons sièges, une table à écrire solide et reluisante comme de la cire à cacheter.
Dans le fond, une vérandah s'ouvrait toute fraîche de fleurs et de verdures légères, donnant l'illusion d'un jardinet à la Sémiramis, accroché en console aux murs du palais. Des larges baies vitrées, Avertie aperçut les «dessus» de Venise, ses toits roses, ses belles cheminées en calice d'arum, les clochers d'une vingtaine d'églises et le campanile de _San Sebastiano_ au _Zattere_, là où elle s'était reposée la veille.
Le déjeuner fut agréable et le café excellent. Tandis qu'elle se reposait et «flemmardait» auprès de ses amis, heureuse de ces heures dérobées à l'affolement d'un voyage, on annonça les deux autres Pèlerins. Ils congratulèrent leurs hôtes, puis, un peu comédiens, se jetèrent aux genoux d'Avertie, lui demandant pardon d'un crime qu'ils n'osaient avouer. Elle les trouva puérils, mais elle se laissa conduire sur le palier.
Là, un monceau de poteries bigarrées s'étalait. On eût dit un déballage sur un champ de foire campagnard. Cuvettes grossières, pots à eau et de chambre, bols, assiettes, s'entassaient dans leurs formes bizarres, leurs couleurs fortes, leurs fleurs naïves de marguerites aux pétales en larmes, leurs paysages à saules pleureurs, leurs bordures fantaisistes violemment coloriées, mais toujours harmonieuses et décoratives. Cela représentait évidemment un assortiment de «couleur locale»... C'était bien ce que Floche allait chercher à Venise. Un peu anxieuse, elle regardait Avertie.
--Et ensuite?... demanda celle-ci, avec sa superbe.
--Ensuite? mais nous faisons emballer et nous emportons....
--Ces saletés? Quelle folie! Vous les trouverez partout, à Asnières, place du Trône, aux tourniquets de la foire!
--Que vous êtes bête, Avertie, et que vous m'agacez! À Asnières? Comme si on allait à Asnières acheter des pots! Voilà une idée qui ne viendrait à personne!... Et votre dédain, c'est de la pure jalousie! Ces saletés, ces horreurs, ce fumier, nous avons eu tout cela pour 3 francs! Oui, trois francs! (et elle secoua trois doigts en menace sous le nez de son amie). Mais c'est à ne jamais se fournir autre part qu'au _Ponte dei Pugni_, dans cette délicieuse petite boutique à quatre sous... ici, sous le palais des Stampford; là, voyez-vous? Non, ce que votre froideur m'exaspère! Il n'y a que la jaunisse pour rendre les femmes aussi injustes et exagérées. Du reste, comme je le disais justement au Peintre, nous avons eu joliment de chance de ce que votre oeil de poule n'ait pas vu ces trésors avant nous, pour nous les souffler. Votre attitude me confirme dans mon opinion!
--Oh chère! gardez vos trésors. Moi, je me refuse simplement à reconnaître ce colis parmi nos bagages. Faites donc faire la caisse, prenez le transport à vos frais et nous verrons ensuite ce que le pot de chambre _dei Pugni_ vous coûtera une fois rendu 1, rue Gauthier-Villars! Et, d'un air ravissant et séducteur, elle ajouta.--Ils sont adorables, vos pots!
Floche resta «baba», déconcertée, devant le sérieux d'Avertie; elle baissa l'oreille, car elle savait son amie très pratique et sa figure exprima l'anxiété la plus grande.
Avertie la laissa au milieu de ses faïences, et, au moment où, dérangée de son doux repos, elle allait prendre congé des Stampford, elle aperçut le Peintre et Sténo au milieu du salon en train de comploter un tour de fantaisie en Lombardie.
--Je répare la bévue des pots, lui cria le Peintre. Il paraît que nous pouvons «découvrir l'Italie» demain toute la journée.
--Bravo! j'en suis! lui dit Avertie et elle alla mettre son chapeau dans la chambre de Maud.
Avertie se bichonna, puisa dans les petits pots et les flacons, mit du rouge à ses lèvres, vola à son amie un peu de ses trucs de beauté et, satisfaite, déclara à la glace que, vraiment ceux qui préfèrent des femmes «nature» sont des imbéciles! On ratissait bien les jardins, il fallait aussi embellir les corps. Dick l'eût-il aimée autant sans aucun de ses artifices?
Pimpante et remontée pour de nouvelles tournées, elle reparut au salon et donna rendez-vous à ses amis aux _Jardins Eaden_. Car, bien que le devoir familial accompli n'eût jamais rien ajouté à la joie de son coeur, elle s'était promis d'aller visiter une parente. Celle-ci, Polonaise, mais duchesse vénitienne, demeurait en son palais sur le grand Canal.
Par un labyrinthe de _rios_ et d'étroites ruelles que le soleil ne visitait jamais, Avertie arriva au _Palazzo San Pietro_. On l'introduisit dans la cuisine. Comment! une cuisine pour antichambre? C'est qu'à Venise, sans gondole, on n'a pas les honneurs de la façade et du vestibule.
Ce jour-là, une consigne sévère et un portier à casquette russe empêchaient les visiteurs d'être reçus avant 4 heures. Avertie expliqua, à grand'peine, que, venant de Paris, voir sa tante la duchesse San Pietro, on pourrait, peut-être, faire une exception. Elle fut enfin, après avoir gravi un vaste escalier qui avait l'air d'un élégant égout, introduite dans le grand salon.
La duchesse était encore «retirée chez elle». Avertie eut le temps de regarder à loisir la vaste pièce. Le mobilier était élégant, confortable et très bas (pas un seul de ces sièges hauts, durs et raides qu'on est accoutumé de voir en de tels palais). Des livres traînaient sur des guéridons et, dans des cendriers, des cigarettes éteintes. Tout cela et de nombreuses photographies attestaient la demeure d'une dame étrangère et encore très vivante.
Elle parut entre les deux battants de la porte dorée, toute petite et grassouillette.
--Et bonjour, chère nièce! Et vraiment, comment, donc, allez-vous? Que c'est, donc déjà, charmant de vous être souvenue d'une vieille parente!
Et elle tendit, à la Polonaise, sa main à baiser. Avertie s'inclina dévotement. Elle connaissait cet usage qu'elle avait pratiqué toute sa jeunesse. Cet accent, ces mains, ce joli petit oiseau dodu qu'était devenu sa tante lui rappelaient son enfance luxueuse, alors qu'elle allait jouer et dîner chez ses parents slaves. Comme tout cela était loin de ce palais vénitien!
Elles s'assirent et Avertie sourit en pensant «qu'à p'tite tante p'tite chaise[5]». On parla de la France, de la famille dispersée; Avertie s'informait de sa cousine Edwige, lorsqu'une grande jeune femme entra, brune, mince, le front masqué d'un bonnet de fourrure fait de ses lourds cheveux lisses et luisants, élégante, et très joconde, dans son sourire un peu pincé. Avertie la savait pédante, mais elle ne l'en incriminait point de parti pris, au contraire; elle avait constaté que «ces femmes-là» étaient généralement remplies de ressources de tout genre et plus intéressantes surtout à l'étranger que ces petites pintades occupées seulement de leurs plumes à pois blancs.
[Note 5: Proverbe persan bien connu.]
On lui offrit des cigarettes qu'elle refusa. Ce fut un sujet d'étonnement pour la duchesse qui, voyant Avertie se lever, la retint.
--Restez donc encore, chère nièce, prenez le thé avec nous. Nous attendons justement un charmant jeune homme dont vous avez peut-être, donc déjà, entendu parler, car il est sur le point d'être célèbre. C'est lui qui vient de faire paraître en Angleterre un volume de vers retentissant: «_les Fleurs périssables_».
Mais un laquais apporta le samovar fumant. Edwige et Avertie causaient, la duchesse s'occupait à faire le thé, lorsqu'on annonça: «_Il signor Barone Strathmore._»
Avertie pâlit. Elle avait le dos tourné à la porte; dans une glace, elle vit la tête énergique de Dick se profiler. Le cadre doré du miroir, qui sur le fond de l'appartement le coupait à mi-corps, en faisait un magnifique Romney.
La jeune femme eut peur de se trahir; elle se leva et alla, par contenance, examiner quelque bibelot. On lui présenta Dick cérémonieusement. Comme elle n'avait aucun frais à faire et que les San Pietro entouraient de prévenances le nouveau venu, elle put goûter à loisir la joie inopinée qui s'offrait.
Dick, agréable et très correct, causa d'une façon charmante. Il venait de l'_Académie_, parla du Titien, et de ce beau portrait de femme du Musée de Madrid qui, étendue sur une couche molle, écoute un jeune homme jouer de l'orgue. Ce chef-d'oeuvre, il l'aimait entre tous.
--Ce qu'il y a de beau dans ce tableau, dit-il, ce sont les chairs admirables et aussi que le peintre ait mis auprès d'elles un petit chien, emblème de la fidélité... Et puis, au fond, sous les draperies, ce paysage qu'on aperçoit, c'est l'Italie, c'est Venise!... Avez-vous jamais été en Espagne, Madame?
Il se leva, et voyant ses hôtesses absorbées par la confection du thé, il murmura:
--_Darling_, je vous aime... _You madden me_!... Je vous ai suivie tous les jours... je vous ai vue vous balancer comme une fleur de narcisse, si jolie, si blanche, dans les rues de Venise... je suis votre esclave... Dites-moi que nous nous reverrons?
Avertie, pour toute réponse, consulta sa montre, poussa un léger cri de surprise et, se dirigeant vers sa tante, elle s'excusa: il était déjà tard... Ses amis l'attendaient aux Jardins Eaden.
--_Ach! Douchka!_ jamais je ne vous laisserai partir avant que vous ayez pris le thé avec nous. Edwige ne le permettra pas!
--Et si vous le voulez bien, Madame, ajouta Dick, ma gondole sera à vos ordres.
Quelques instants plus tard, ils descendaient tous deux le grand escalier de pierre; Edwige, appuyée contre la rampe du palier, appela sa mère:
--C'est curieux, maman! Venez donc voir... Avertie et M. Strathmore... ils sont trop beaux ensemble! N'ont-ils pas aussi la même démarche? Ils ressemblent aux chevaliers du Giorgione dont je cherche l'histoire! Vous me trouvez un peu folle, n'est-ce pas, de vous comparer à des hommes en armure?
* * *
Avertie n'avait su résister; elle s'était laissé conduire jusqu'à la gondole.
À cause du temps orageux, on avait disposé le _felze_ et sous ce capuchon noir, Dick l'installa comme un enfant qu'on aime ou une femme qu'on admire.
Il glissa sous ses pieds un coussin et lui mit aux épaules sa grande cape chaude, dont l'odeur de vétiver et de _gem of gem_ la firent tressaillir.
D'un grand doigt caressant et adroit, il releva quelques mèches blondes échappées de la nuque et qu'emprisonnait le col du manteau; puis, à genoux devant elle, il prit les deux mains de son idole:
--_Dearest_! Est-ce bien vous que j'ai là, si près de moi, et dont je tiens les blanches mains... (et il la déganta pour sentir cette chair près de la sienne). _My beloved_, vous m'avez écrit une lettre absurde, avec votre petite âme de fleur délicate et dangereuse... C'est du poison que j'y ai respiré... Je ne vis plus que par vous. Je vous cherche, je vous suis. Si je vous vois de loin, c'est l'âme de nos grands tigres des Indes qui s'empare de moi... alors, j'ai envie de vous atteindre d'un bond, de vous broyer et de vous dévorer toute. Je me sens la force brutale d'un géant! Puis, lorsque vous approchez et que je me cache pour ne pas être aperçu, alors, devant votre chère présence qui me paralyse, je ne suis plus rien et j'ai l'âme du pauvre qui n'aspire qu'à un penny... Et là, aujourd'hui, si près de mon étreinte--oh! ne craignez rien, _deary_! Quand j'ai vos mains dans les miennes, je vous contemple avec mon meilleur amour, celui qu'on n'a jamais éprouvé encore, celui qu'on sent éternel. Ô la plus délicate et fine chose de Venise!...