Chapter 6
--Il dit simplement, répondit Avertie, qu'il a envie de me posséder dans Saint-Marc... Mais ça n'a aucune importance.
--De vous... quoi?... de vous posséder? Comme vous dites cela! Quelle nature avez-vous donc pour parler de possession avec autant de calme? C'est horrible, tout bonnement épouvantable... dans cette splendide mosquée! Un sacrilège, vous savez!--Et se tournant vers le Peintre:--Vous êtes bien jeune, mon ami, pour penser à de pareilles choses. Comment, vous un satyre? Vous, le satyre des Mosaïques! Ah! ce n'est pas comme moi. Je suis une ahurie dans la vie; je n'ai plus de désir, aucun.--(Elle se lève, distraite.) D'ailleurs, assez de s'asseoir ainsi sur la pierre froide. C'est très malsain... ça donne des boutons.
Comme ils s'en allaient, une dame en grand deuil, très élégante, reconnaissant des Français, s'approcha d'eux et s'adressant à Avertie:
--Madame, pourriez-vous me renseigner, puisque je vois que vous êtes Française? Quel maigre doit-on faire le Vendredi-Saint, à Venise?
--Ah! Madame, vous me prenez au dépourvu, je suis Israëlite!
Dès qu'ils se retrouvèrent sur la Piazzetta, Floche se retourna et, envoyant un baiser à Saint-Marc:
--Voyez-vous, mes amis, dit-elle, ce que j'adore dans cette église, c'est qu'elle a un désordre énorme!--Et, d'un ton docte, elle ajouta:--Car, après avoir vu le détail des choses, il faut toujours en embrasser l'ensemble.
--Et c'est pourquoi vous lui envoyez un baiser? et Avertie pirouetta dans la direction des arcades.
Un grand goûter avait été commandé au Café Florian par les soins de Maud. Elle voulait présenter ses amis à une dame italienne qui «adorait les Français» et se piquait de connaître les finesses de leur langue... Quinze ans auparavant, Avertie, petite fille, était venue s'asseoir à ce même café. Venise l'avait éblouie alors autant qu'aujourd'hui; mais, tout de même, son plus vieux souvenir restait du sirop de groseille à la glace qu'on lui avait servi dans un très grand verre avec une longue, longue cuiller. Rien de changé dans le café; mêmes banquettes, même stucage général et prétentieux. Seules, les consommations étaient devenues plus modernes et, quand elle demanda du sirop de groseille, on lui répondit, avec un peu de mépris, «qu'on n'en servait pas ici».
La dame Italienne arriva enfin, élégante, mince, agréable, avec une figure de chèvre ardente, des yeux fiévreux à la Ricard, une bouche tentaculaire, du rouge aux lèvres, un peu de noir aux dents, un pied cambré comme un embauchoir de buis et chaussé de daim blanc. Très aimable, sa tête seule se mouvait, et ses yeux surtout. Son corps restait raide au bord de la banquette de velours. Cette attitude s'adaptait mal avec l'ensemble, plutôt «chiffonné», de la personne. Et Avertie crut en déchiffrer l'énigme lorsqu'elle remarqua la préoccupation constante de l'Italienne à raidir une forte poitrine qui se tenait insuffisamment sur une taille sans corset. Ce geste rendait une jeunesse factice à des fruits penchants et trop lourds. Intelligente et spirituelle d'ailleurs, elle savait parler de la Venise connue et inconnue, visible et cachée.
Voulant lui faire plaisir, les Pèlerins la complimentaient sur sa manière de parler le français.
--Oh! répondit-elle, c'est une langue si facile pour nous autres Italiens: on n'a guère qu'à changer ou ajouter quelques petites syllabes et on se fait comprendre.
Comme ils avaient manifesté le désir de visiter certain palais, elle leur demanda s'il leur plairait de voir le sien. Il se trouvait à deux pas, et du bout de son ombrelle, elle pointa de hautes cheminées en calice. Subitement, son oeil énorme s'agrandit encore.
--Voyez, voyez le _caton_ qui se promène sur mes _tettons_[3]!
[Note 3: _Vedete i gatti che passeggiano sui miei tetti_.]
Ils virent le _caton_ et les _tettons_ et s'en amusèrent presque trop au gré de la dame intriguée.
--Comme vous êtes gais, vous autres Français, leur dit-elle. Allons, venez voir mon palais.
Il ne resta aux Pèlerins qu'un souvenir agréable de cette visite à travers de grandes pièces nues, d'où les objets d'art avaient été depuis longtemps enlevés, ce fut celui de la phrase avec laquelle l'aimable Italienne remercia le Peintre de lui avoir offert son bras pour monter les escaliers:--«Mille grâces, Monsieur, de votre assistance. Mon escalier est si pénible que j'ai beaucoup souffert en le salissant avec vous[4]; mais je me suis bien soulagée contre votre bras.»
[Note 4: _Ho molto sofferto salendo le scale con voi_.]
L'idée leur vint ensuite de circuler à pied par la ville. Accompagnés de la fin du jour doux et beau, ils parcoururent la _Merceria_ et les _Calle_ animées qui entourent la Piazzetta.
Les boutiques regorgeaient de verroteries, de pierres fausses, de coraux, de broches en mosaïque, et autres camelotes, cadres, gondoles lilliputiennes, couvertures et châles aux couleurs heurtées. Avertie, badaude, entrait dans les boutiques pour marchander, toucher le clinquant, se parer de colliers de perles et de corail. Ensuite, elle sortait, dégoûtée, obligée, tout de même, d'acheter un peu de ce qui venait de lui faire tant de plaisir. Puis, par les ruelles, ils tombèrent sur les étalages de fruitières où foisonnaient le frais corail des tomates, l'améthyste sombre des aubergines, la chrysoprase et l'opale des concombres équivoques, le grenat des gros raisins et le rubis sanglant des cerises. Ah! l'odeur des premières rosés pourpres et des jasmins qui se mêlait, là encore et toujours, aux fritures des échoppes voisines!
Ils escaladèrent les ponts de pierre, gravirent le _Rialto_ au milieu de l'animation des boutiques, fouillant d'un oeil de homard, d'un oeil presque tactile, tous les recoins, dans l'espoir d'y découvrir quelque indienne criarde ou quelque motif d'émotion neuve. Ils descendirent jusqu'aux quartiers plus communs, plus perdus, où la population circulait tranquille, vaquant à ses petites affaires, achetant ses provisions, prenant l'air...
Les femmes, souvent deux par deux, se penchaient tendrement l'une sur l'autre, étroitement unies dans leurs châles drapés dont les franges s'alourdissaient des crasses ramassées. Souvent les Pèlerins stoppaient sur les petits _Campo_ nus et clairs, comme blanchis à la chaux. Encombrés de marchands en plein vent, bouquinistes et potiers, chez qui les chefs-d'oeuvre de Venise en photos jaunies et de rebut côtoyaient les poêles à frire. Quelquefois, un coup de vent arrivait, preste, par les toits, des ciels roses de l'Adriatique; il tourbillonnait en spirale sur la petite place, entraînant avec lui les jupes et les châles et aussi les feuillets d'images qui, malgré leurs cales de grosses terres, s'échappaient, telle une envolée de pigeons blancs.
La bande des gosses, sérieuse à cette heure, entourait les échoppes des marchands de sorbet et de _polenta_; dans un gros poêlon, cette pâte se coupait en tranches fines ou épaisses selon la fortune du jeune client, qui, à coups de dents, s'amusait à faire des dessins dans le noir brûlé de la croûte. Les sorbets au citron ou à l'orange circulaient pour un sou, dans de petits verres de poupées. Avertie eût bien volontiers acheté les jolis et minuscules établis de couleur verte ou bleue, ornés de grosses fleurs paysannes et flanqués de deux sorbetières. Elle s'amusait à jouer au bon riche et distribuait les petits verres, remplis d'un coup de batte. Les gamins devenaient terribles, leurs yeux lançaient du feu et leurs mains tendues semblaient se multiplier comme par enchantement. Puis elle les voyait, servis, avancer leurs lèvres savoureuses, les retirer brûlées par le froid de la glace... et laisser partir leur bienfaitrice sans même la regarder, sauf pour se moquer de son chapeau.
Les Pèlerins goûtaient abondamment ces choses, heureux de l'indifférence de tout ce peuple à l'égard de l'étranger, de l'espion, venu là pour se mêler à leur intimité, et se donner la fugitive et illusoire émotion d'être une parcelle de l'âme de Venise...
* * *
Le restaurant du _Vapore_ servait aux Pèlerins de _home_, en quelque sorte. Le patron, pour le rendre agréable, leur avait réservé une grande pièce où ils mangeaient, fumaient, écrivaient. Cette salle rappelait les _house boats_ des bords de la Tamise, avec ses bons fauteuils, ses rocking-chairs, ses tables, divans, et vases de fleurs. Ils y tenaient salon après les repas, s'y reposaient, préparaient les itinéraires du lendemain, tandis qu'ils inventoriaient et emballaient leurs achats.
Floche, surtout, était sensible au charme de ces heures de _farniente_ où elle retrouvait les délices du divan de la rue Gauthier-Villars. Elle pouvait à son aise en «griller une».
Ce soir-là ils mangèrent un très bon dîner dont un succulent «boeuf-mode» et un «sambayou» moussé par le patron lui-même et qui, sous ses doigts, avait atteint une légèreté extraordinaire. On lui en fit les plus grands compliments; dans son trouble, il oublia, en desservant, la terrine de boeuf sur le divan.
--Quelle négligence, c'est assommant! dit Floche peu après, d'un air langoureux, en se dirigeant vers ce meuble, où elle voulut s'étendre.
--Allons, Peintre, à quoi pensez-vous? lui cria Avertie. Ôtez donc ce boeuf! Ne voyez-vous pas que Floche veut aussi faire la Vache-mode!
Floche s'étala, amollie, voluptueuse au milieu des bures de sa robe et de la fumée de sa cigarette. Il fallut la réveiller pour partir. Le Peintre mit à ce soin des délicatesses de cadmium, et Avertie, qui, jusque-là, se croyait l'élue, reconnut son erreur.
--Ah! pensa-t-elle, je me suis mis le pinceau dans l'oeil!
Mais l'heure qu'affectionnait le plus Avertie était celle où, regagnant le Lido en _vaporetto_, elle voyait Venise, sans parade, s'assoupir pour la nuit sur sa lagune amoureuse. Les feux de la _Giudecca_ s'allumaient doucement et la forêt brûlée des mâts s'allongeait comme aspirée par le ciel clair.
Les deux femmes aimaient leur hôtel solitaire, neuf, sympathique. Elles lui pardonnaient ses lits froids et humides. Tandis qu'Avertie s'enveloppait la nuit de son tartan d'Écosse, la comtesse Floche, dès le premier jour, avait déclaré:
--Avec mon pet en l'air des Pyrénées, moi, je me fiche de tout!
L'électricité éteinte, la sérénité de sainte Ursule entrait dans leurs coeurs et elles dormaient comme des Bienheureuses jusqu'au lendemain matin.
CHAPITRE VIII
Le petit campanile de _San Giorgio_, dressé dans l'azur de l'aube, sonna six heures. À l'hôtel, le calme était si profond que les voyageurs eussent pu se croire à bord.
Avertie sauta du lit et alla s'accouder à la fenêtre ouverte. L'air pur et vierge de la brise de mer emplit sa poitrine, que le bonheur de vivre dilata soudain.
Venise s'éveillait, heureuse, elle aussi, du temps radieux dont elle allait se parer. Elle s'offrait au matin, voilée de ses buées, chaste à cette heure et coiffée du turban doux de ses Alpes.
Avertie ne put retenir son enthousiasme:
--Ô chère ville, ma chère Venise! murmurait-elle, et elle serrait ses bras contre sa poitrine comme si elle eût étreint la Cité sur son coeur.
Soudain, dans le brouillard matinal, apparut la tache en grisaille du couvent des Arméniens... Dick! En ces deux jours de courses folles et vagabondes, avait-elle seulement songé à Dick? Oui, certes, mais pour en écarter le souvenir, le chasser avec rage, presque, ne trouvant jamais l'heure assez propice, le moment assez recueilli, pour permettre l'évocation et laisser les souvenirs, si douloureusement âpres encore, prendre une forme plus nette. Dick! Elle ne l'avait aperçu nulle part, pendant ces deux jours; et pourtant, il était à Venise, l'épiant peut-être... il l'avait dit. Ou bien, rebuté, était-il parti à la suite de son Américaine? Elle sentit à son coeur une petite piqûre.
--C'est le serpent! se dit-elle. Oh! un petit aspic, espérons! Ça cuit déjà assez fort.
Brusquement, elle tourna le dos au paysage merveilleux qui venait de tant l'émouvoir, et s'assit à sa table, en chemise, dépeignée, ses seins roses transparaissant sous sa chemise, ses pieds minces dans des mules de paille. Elle écrivit:
«Cher Dick,
«Vous me manquez étrangement. Vous avoir revu l'autre jour, dans ce beau petit jardin, me dégoûte du monde entier. (Elle mentait.)
«Comme je me croyais forte en vous quittant! Parce qu'il y avait du soleil et des fleurs, je m'étais imaginée que vous tiendriez la même place qu'eux dans ma vie... Mais voilà que, dans cette Venise, tout me porte vers vous. L'émotion qu'elle me donne, j'ai envie de la mettre dans vos bras.
«C'est un désir ardent de vous revoir, cher, de vous toucher. Plus les jours s'éloignent de celui où j'ai embrassé votre bouche, plus mon corps est en émoi; mes mains, mes bras sont lourds de langueur, mon coeur bat à tout ce qui est beau et qui vous rappelle à moi.
«J'ai besoin du rayonnement de votre présence comme du soleil, de la chaleur de votre regard comme d'un manteau. J'ai besoin de la résistance de vos dents...
«Et aussi, Dick, j'ai peur... J'ai peur, et pourtant je rêve malgré tout de vous donner une émotion si intense que vous ne la retrouveriez jamais.
«Je rêve à l'admirable paysage de votre figure extasiée; je rêve que, si vos yeux se fermaient de bonheur sur ma poitrine, ce serait comme le coucher du soleil qui, derrière votre ineffable regard, répandrait son ton rosé sur votre visage apaisé et triomphant.
«Mais peut-on dire: je réaliserai mes rêves? Et, en voudrez-vous, cher, à votre pauvre Darling qui, craignant mourir de joie, sera restée à la porte du paradis entrevu sur vos lèvres adorées...»
* * *
Ce matin-là, quand Floche, sur son trente et un, descendit en gondole, elle murmura, les sourcils froncés:
--Je suis d'une humeur de doge! de doge!! de doge!!!
--De dogue, vous vous trompez, Floche.
--Pourquoi de dogue, si je veux dire doge? répondit Floche en colère. Qui vous dit que c'est moi qui aie tort et vous qui ayez raison? J'ai toujours vu les dogues de très bonne humeur, ces bonnes bêtes, ces bons toutous... tandis que les doges, c'étaient des hommes et par conséquent des sales crapules, des pas grand'chose. Je maintiens mon dire...
--À votre service, ajouta le Peintre, qui lui baisa la main pour se faire pardonner de n'être pas «un bon toutou».
Avertie, campée sur l'avant de la gondole, son châle au bras, le poing sur la hanche, retroussa les ailes de son nez et, un peu pître:
--Allons, amis! Et maintenant au palais des dogues!
Avertie vivait «en» Dick. Elle pensait à la sincérité brutale de sa lettre. Aussi presque distraite, parcourut-elle les salles du palais ducal d'un pas aussi élastique que celui du jeune homme.
L'attention requise pour l'admiration du copieux Véronèse lui manqua. Elle n'eut de plaisir réel qu'à la vue des ors somptueux, des couleurs riches, très emphatiques, mais achevant bien la parure de ces pièces théâtrales. Certains plafonds tarabiscotés lui plurent autant que le beau tableau de la bataille de Lépante, tant la facilité des maîtres italiens commençait à l'agacer. Il entrait dans son sentiment de la jalousie et du mépris: les gens trop doués pensent-ils profondément? En ont-ils le temps? Et ne doit-on pas craindre d'être un peu mystifié par leur adresse?
Néanmoins, elle aima le Tintoret. Son âme de Parisienne lui trouva «quelque chose de chaud» et sa peau fine en ressentit le rayonnement devant _Ariane et Bacchus_. Les pampres et les chairs, les lèvres et les seins, les corps resplendissants, les doux fonds où le ciel et la mer s'unissent en des blancs de perle, tout cela était d'une insolente lascivité.
Dans la salle des bronzes, elle convoita, pour la longueur de ses jambes et ses proportions charmantes, un Mercure assis, de la taille d'un bibelot d'étagère. Le ventre plat, le dos doucement penché sur les hanches, les larges épaules de la statuette lui rappelèrent intensément le jeune Anglais. Elle l'imagina nu, ainsi; un frisson lui courut sur l'épine dorsale et sa peau devint sèche comme celle d'un lézard empaillé.
Un peu honteuse d'être ainsi l'esclave de ses désirs elle alla au hasard regarder, parmi les vitrines, deux petits taureaux en bronze. Ils n'avaient pour eux que leur facture noble, lisse et antique, une patine d'agathe polie et des cols démesurément longs. Aussitôt, Avertie, incorrigible, rêva de ces cous longs et musclés pour le vide de ses bras, si désireux d'enlacer...
Une sirène gémit, qui la fit tressaillir. Par la fenêtre, elle regarda. Était-ce un appel? La lagune scintillante sous le soleil était déserte, nue, décevante, d'un nacré insupportable.
Dieu! qu'elle avait soif, et chaud à la tête! Personne n'aurait donc pitié d'elle? Comme dans les contes de fées, pourquoi ne pouvait-elle pas faire un souhait, fermer les yeux et, par les soins de vingt esclaves tortillées de gaze, être emportée sur un gros nuage couleur de perle, dans un paradis où Dick, couronné de pampres, les lèvres et les mains tendues, la recevrait sur son coeur? Elle divaguait.
--Ah, bien! je n'ai jamais rien vu de pareil! C'est plus fort que tout... Avertie? Que faites-vous, Avertie!
Floche, dans un coin de la salle, fixait, les yeux hors de tête, un marbre antique: Léda debout, la jambe complaisante et relevée, se laissait assez tranquillement aimer par un cygne. Le groupe était, dans sa petite taille, d'une grande beauté et d'une grande liberté. Léda, la poitrine enfouie au chaud duvet de l'oiseau, repoussait doucement de son bras tendu le col sinueux dont le bec dur se jetait sur ses lèvres entr'ouvertes. Le manteau blanc des larges ailes enveloppait le groupe d'une ligne forte et délicieuse.
--Si nous nous en allions? proposa Avertie, un peu pâle.
--Nous en aller! Pourquoi donc, quand nous sommes, peut-être, devant le clou de Venise! Moi, je veux m'imprégner de ce spectacle. Regardez-le donc. Qu'avez-vous à vous détourner? C'est adorable Ce n'est même plus indécent, tellement c'est agréable. Et, vous savez, si je n'en trouve pas une photo, je suis capable d'avoir la jaunisse...
Puis, changeant de ton et à l'oreille de son amie, pour n'être point entendue du Peintre qui fiévreusement dessinait dans un coin:
--Entre nous, c'est plutôt invraisemblable! Croyez-vous que cela soit jamais arrivé? Un oiseau, ma chère, même un gros oiseau, c'est comme un poisson! C'est donc impossible. Enfin vous m'expliquerez cela ce soir...
La tête remplie de ces choses et de bien d'autres, ils descendirent aux prisons. En songeant à l'état mental des êtres qui avaient pourri dans ces cabanons exigus, noirs comme des trous à charbon, chacun sentit son petit froid mortel lui courir dans le dos; et comme des gens qu'une douche glacée désenivre, ils en sortirent rafraîchis et dispos.
Carlo et sa gondole les attendaient aux Esclavons, on devait finir la visite des Églises avant le soir.
À _Saint-Giorgio_, ils dédaignèrent l'église pour le cloître. En pénétrant dans la vieille petite maison rongée par les marées et que personne ne songeait à réparer, ils aperçurent le cloître délaissé et délabré, lui aussi, mais vivant et riche du chèvrefeuille fou qui couronnait ses fines colonnettes. De petits lauriers roses, en fleurs, se dressaient çà et là dans leurs pots de Vicence dont la noble forme antique eût embelli les plus beaux jardins; et le puits du milieu avait ce ton rosé de brique cuite qu'Avertie aimait tant, parce qu'il faisait, croyait-elle, la grande douceur de Venise. Par-dessus les toits, on apercevait le Dôme de la _Salute_; ce petit endroit magnifique et misérable ressemblait à un pauvre resté beau dans de vieux habits déchirés, avec une fleur à la boutonnière.
Le Peintre avait dit:--Aux _Frari_, il faut voir les Tiépolo et le triptyque de Bellini.
--Oui, oui, allons voir le «tri»! s'était écriée Floche. Quant à vos Tiépolo, j'en ai soupe de ce virtuose! On peut renverser ses tableaux dans tous les sens sans leur faire du tort, et comme, la plupart du temps, ses femmes ont les jambes en l'air, c'est sûrement dans l'espoir de mieux faire voir ce qu'il y a dessous... D'ailleurs, je me suis toujours demandé pourquoi on fait tant de manières pour une chose si naturelle, les jambes et leurs environs... Il n'y en aura pas moins de filles-mères, allons!
À la _Scuola San Rocco_, Floche demanda:
--Qu'est-ce qu'on faisait au juste dans cette _scuola_?
Et le Peintre entre ses dents:
--On s'cuolait.
--On s'collait! Qu'est-ce que ça signifie en français?
--Ça signifie... qu'on a du plaisir à être ensemble!
--Ah! oui, je comprends, c'est comme nous, nous s'collons, nous s'collons! Mais c'est pas tout de s'coller, il y a encore des Tintoret... le Crucifiement. Où donc est-il?
Dans une salle du fond, ils virent l'immense toile. Elle leur parut, d'abord, sombre et brouillée. «Qu'un seul cerveau ait pu contenir tant de personnages furieux de vie» les étourdissait. Mais bientôt la splendeur extraordinaire du tableau les pénétra. Ce n'était point la douleur, l'horreur, le titanesque des personnages, mais bien la beauté des groupes et des mouvements, l'ordonnance admirable de la composition, les tons chantants de l'atmosphère qui grandissaient jusqu'au paroxysme l'émotion des Pèlerins. Ah! la pauvre Mère haletante qui, de ses mains crispées, debout encore, malgré l'affaissement de son corps, se retenait à la croix... Et dans le groupe des Saintes Femmes endormies, l'inoubliable violet d'une robe, comme il préparait l'admiration à subir l'impérieuse beauté de l'ensemble.
Le Peintre, découvert, les mains derrière le dos, dans l'attitude de ceux qui suivent les enterrements, pleurait d'émotion presque. Avertie l'entendit avaler un sanglot; elle en fut affectée. Quelles pensées avaient déjà passé sur cette âme depuis le premier jour de ce voyage pour aboutir à une éclosion si violente de sensibilité!
Les sensations de Floche étaient toutes différentes. Son cahier à la main, elle écrivait un «tabac» renforcé du plus grand nombre possible de détails techniques: hauteur des personnages, longueur de la croix, noms des tissus, des couleurs--bleu cobalt, jaune indien, prunes de Monsieur, fraises de Madame--puis elle concluait en gros caractères: «Pièce immense!»... Elle était fixée!
Fatigués de ces efforts successifs, les voyageurs demandèrent à Carlo de les promener sur les lagunes, à travers les quartiers pauvres et isolés. Le gondolier aimait sa ville, savait ses beautés et ses saveurs secrètes. C'est ainsi qu'à la fin du jour ils passèrent devant le _Palazzo di camelo_, dont un chameau héraldique blasonnait la façade.
Tout rosé dans sa pierre vétuste, Avertie l'eût volontiers pris dans ses bras, ce _Camelo_, pour le caresser et l'embrasser. Il était enfantin, pauvre et si ravalé, si avarié par l'embrun qu'il avait l'air en biscuit de Reims rose et rongé par de sournoises souris. De grands filets de pêche, accrochés aux colonnades patriciennes, l'emprisonnaient d'une résille vulgaire et rude. Le peuple affirmait, ici, brutalement son triomphe sur les anciennes aristocraties. Et le Peintre énonça sententieusement:
--Si la noblesse, socialement inutile aujourd'hui, n'est plus qu'un souvenir, c'est surtout à Venise que les artistes peuvent constater quelles furent la force active, la grandeur de cette élite sélectionnée, car la vie intense et belle de la Cité s'éteignit quand s'imposa la démocratie que...
--Moi, je ne suis pas démocrate! interrompit heureusement Floche. Et vous, Avertie?
Avertie haussa les épaules.