Chapter 5
--Oh! Chère, murmura-t-il, obstiné et insinuant. _Don't_... c'est seulement parce que, ce moment, je l'attendais depuis trop longtemps! Et puis, vous êtes... capiteuse, _darling_. Voyez, je serai docile. Là... revenez sur mon coeur...
Et il ferma les yeux.
Avertie le regarda: sa figure avait, dans ses lèvres entr'ouvertes et le pli de son front, une expression de bonheur et de souffrance. Mais comme elle s'inclinait pour lui donner un baiser d'oiseau, elle sentit la bouche puissante enserrer ses lèvres fraîches et minces.
La cloche du couvent sonna l'angélus. Ils se désunirent.
Sous le porche, cachés par la verdure du jardin, les deux jeunes gens virent défiler les novices arméniens assombris de longues soutanes de drap dur; elles clapotaient sur leurs rustiques et larges brodequins. Ces jeunes Orientaux avaient des têtes brunes, exotiques, inconfortables, presque simiesques. Leurs faces, très jeunes, étaient salies de poils follets. Les yeux baissés exagérément, les mains jointes, ils sortaient de la chapelle pour gravir, au fond du cloître, un large escalier de pierre. Quelques-uns s'appuyaient à la rampe de marbre rosé, toute luisante au soleil de la polissure des siècles. Avertie regarda ces mains calleuses, vouées, par la chasteté, à la seule caresse des rampes d'escalier! Elle les compara aussitôt aux mains de Dick, longues, exsangues, blanches, et qui gardaient un aspect de concupiscence et de volupté. Elle soupira. Comme ces contrastes étaient séduisants et dangereux!...
L'heure avançait. Il allait falloir se séparer. Elle se leva et toute son attitude fit comprendre à Dick qu'elle ne céderait pas, s'il tentait de la retenir. Mais elle regarda une fois encore cette bouche tentatrice; comme pour la sceller, elle y posa son doigt. Puis elle s'évada à travers les bosquets.
Sous le cloître, aux abords de la chapelle, un moine qui rangeait les livres de cantiques, dès qu'il l'aperçut, s'informa des désirs de la _signora_. Elle demanda à visiter la chapelle et les collections du couvent.
Un peu ivre encore, elle gravit le même escalier par où, tout à l'heure, étaient passés les novices. Elle posa sa belle main libre sur la rampe rose, douce au toucher comme une peau glacée et, sur le premier palier, par la baie ouverte vers le jardin, elle chercha le banc rustique. Dick, qui l'avait suivie des yeux à travers l'ajourage des pierres, se leva dès qu'il l'aperçut et, par un geste indéfinissable--menace ou baiser--, il eut l'air de lui envoyer son coeur.
Avertie quitta aussitôt l'embrasure pour suivre le moine dont le trousseau de clefs sonnait à la ceinture de cuir. Il s'occupait, raconta-t-il, de philologie et de littérature. Il parlait sept langues, avait lu Barrès, Byron et les Bibles hébraïques «dans le texte». Sa figure jeune était douce et pâle, un peu créole, encadrée d'une barbe rare et trop fine. Ils causèrent de France et d'Arménie, et des passionnantes études de son Ordre. Puis il la conduisit à la salle des collections. Il lui montra avec fierté, à côté de l'encrier de Lord Byron,--celui dont il s'était servi pour écrire _Don Juan_,--des oeufs d'autruche, des cheveux du comte de Chambord, des poupées indiennes en terre cuite et quelques autres échantillons de semblable valeur, où le moine goûtait évidemment du mystère, du merveilleux, du surnaturel. Avertie, fatiguée et distraite, décida d'arrêter là sa visite domiciliaire; elle s'en excusa auprès du prêtre qui, poliment, lui offrit de la reconduire à sa gondole. Et ainsi, près de la robe noire du saint homme, elle traversa le soleil et les odeurs capiteuses, qui montaient de toutes les plantes de ce jardin dont la dilection divine s'était muée pour elle en volupté.
Dick était parti; seul le chat blanc se chauffait encore au soleil, en rond, près de la vasque. Entendant les pas proches, il eut peur et se sauva. «Fini, pensa Avertie, tout est fini!»
Elle longea des corridors sévères et passa devant le réfectoire. Une douceâtre odeur conventuelle se mêlait aux relents d'huile chaude. Et le dégoût la prit de cette vie close, étouffée et compressive. Elle eut pitié des moines. Puis, l'instant d'après, elle les envia. Ils ne souffraient pas, eux! Et elle allait souffrir, peut-être? Bah! Vivre! Vivre la vie, elle voulait vivre avidement,... et, s'il fallait payer... eh bien! elle paierait!
Troublée, cependant, fatiguée en son coeur, elle remonta à regret dans sa gondole. Sur les coussins, près de son châle, était piqué un petit papier; elle lut: «Vous êtes mon ibis rose... je vous reverrai.»
La certitude d'inspirer à cet étranger un amour subtil et assez singulier pour être comparée à un échassier la remonta et aussi l'orgueil d'avoir subjugué, jusqu'au respect, ce beau garçon. Une gaieté douce lui vint--«l'ibis, l'ibis rose»!--et elle se sentit moins troublée, dès que la gondole eut repris le chemin de Venise.
Le soleil «chauffait» derrière des buées d'orage; les petits îlots de sable et d'algues amoncelés issaient de la marée basse, s'efforçant à devenir des terres stables. Bientôt, Avertie s'intéressa tout à fait à la contemplation du paysage. C'était, dans la nacre rosée et répandue sur toutes choses, le mirage du désert.
En retrouvant ses amis, elle récupéra, au même moment, son équilibre. Vraiment, elle venait de rêver une belle aventure, et, quand Floche lui demanda si elle s'était bien confessée, ce fut avec certitude qu'elle répondit:--«Excellemment! J'ai eu affaire à un Père très agréable.»
Puis elle s'occupa de suite des projets de la journée; avaient-ils retenu Carlo pour la visite des petites églises?
--Oui, oui, tout est organisé, répondit la comtesse Floche. Carlo nous attend au ponton. Ah! ma chère! Il est sympathique en diable, notre Carlo! Je le regardais encore dans la gondole, ce matin, en vous attendant. Il avait l'air d'un grand singe, hideux, sale, dégoûtant! Je l'adore!
CHAPITRE VII
Les femmes commodément installées sur les gros coussins de la gondole, le Peintre assis par terre à leurs pieds (le derrière un peu mouillé), tous étaient heureux et retrouvaient l'impression de l'arrivée, la simple satisfaction, le bien-être de se laisser glisser sur l'eau, à travers la Ville Incomparable.
Avertie, le bras allongé, tenait une des petites mains de cuivre qui, de chaque côté du bateau, maintiennent la cordelière en laine noire à gros pompons.
--Floche, avez-vous regardé ces mains? dit-elle. Sont-elles assez vivantes et fermes d'expression? Et ce pouce aplati vers l'ongle, il a toute une physionomie! J'en ai connu un semblable: c'était celui de James Two. Il synthétisait plus sa personne que sa figure... il synthétisait sa nature d'âme. Comme il m'aimait, si je le lui avais demandé, James l'eût coupé pour me le donner...
--Vous donner son pouce! Quoi? Celui en viande, le vrai dont il se sert tout le temps? Vous croyez cela, vous, une femme supérieure, qu'un homme vous aime assez pour se couper un doigt? Ah! laissez-moi rire, Avertie. Vous en avez quelquefois de bonnes, ma pauvre amie! Quelle jeunesse! Et faut-il que vous ayez peu souffert!... Moi, je sais bien que c'est tout au plus les ongles que les hommes se coupent, par amour de vous!
Avertie sourit de la tirade et pria Carlo de lui vendre les mains de cuivre. Tout de suite, le Peintre voulut lui en faire hommage; elle s'en ferait monter un manche d'ombrelle.
Mais Carlo refusa; il aimait sa gondole. Pourquoi l'aurait-il dépouillée, lui qui la soignait comme une belle femme? Car ces objets étaient anciens et le modèle introuvable... Le Peintre insista, monta les prix, sortit une pièce d'or. Quel pauvre gondolier eût pu résister? Séance tenante, Carlo dévissa les mains et les remit au pèlerin. La cordelière pendit, les pompons noirs traînèrent sur les banquettes... quelque chose de désordonné, d'inharmonieux, entra dans la gondole; elle fut comme déflorée.
Avertie eut le sentiment très net qu'elle agissait en bourgeoise, en barbare. Cette main de gondole! Avoir attendu quelques siècles pour devenir le manche d'ombrelle d'une Parisienne! Ainsi, elle déplaçait un point de beauté, elle déparait une belle chose! Elle compara son âme à celle d'une Américaine et pensa avec dégoût que l'amie de Dick eût agi pareillement. Pourquoi ne pas renoncer à cet enfantillage, remettre le cuivre en place, pour l'harmonie des choses universelles?
Un vieux hanneton en souquenille tête de nègre, qui happa la gondole de son crochet, à _San Giovanni e Paolo_, coupa court à ces réflexions.
--L'Église des tombeaux des Doges, annonça le Peintre d'une voix sentencieuse.
--Dieu! qu'ils m'ennuient, ces Doges! s'écria Avertie, et elle regarda le porche d'un oeil maussade.
Pourtant, de délicates, colonnes de marbre rose, torcinées en gros câble de navire, encadraient les sculptures des montants. Avertie releva ses jupes et regarda ses jambes pour voir si,--torcinage à part,--elles n'étaient point de la même sveltesse. Puis, toujours hostile à l'Église, elle s'en fut vers deux lions, en bas-relief contre les murs de l'hôpital voisin. Là, elle était à son affaire; leurs regards tristes et dédaigneux l'attiraient invinciblement.
--Floche, venez voir avec moi ces beaux lions de Lombardo.... Ils valent tous les doges et leurs tombeaux tarabiscotés. Voyez-moi cette queue qu'ils ramènent devant eux en traîne d'impératrice!
Floche, gouailleuse un peu:--Eh, chère amie, vous n'avez pas vu cette touffe poilue du bout...? On dirait une main de singe! C'est très curieux, en vérité!
--Mais c'est magistral, simplement. Quelles notes prenez-vous donc? Laissez-moi lire: «Noble attente de ces portiers de pierres..., yeux tristes à la vue des malades de l'hôpital... Fauves matés sous le ciseau du génie...»
--Mâtin! vous allez bien! Quant à moi je veux vous confier que depuis quelques jours je suis amoureuse, oui, amoureuse de tous les lions de Venise. Concevez-vous cela?
--Vous êtes une folle... Mais vous me fascinez. Je vous trouve très bête et très intelligente... Je ne peux pas vous suivre dans tout ce que vous dites. Vous me troublez, vous m'ahurissez... car, enfin, j'ai du sens commun, moi!
Il fallut pourtant entrer à l'église. Avertie laissa ses amis circuler. Elle s'assit à côté d'un autel en pierre jaune que le guide ne mentionnait pas et qu'elle n'aurait certes pas remarqué si elle ne s'était arrêtée auprès. Deux sphinges étranges le soutenaient. Elles avaient des têtes et des seins de femme, des griffes de lion et des queues de dauphin. Sur le marbre poli de leur poitrine et de leurs épaules, l'ocre doux s'éteignait dans du jaune plus pâle et crémeux; leurs têtes douloureuses semblaient excédées du poids de la table sacrée. Il y avait de l'obstination et de la douleur dans leurs regards, leurs bouches et leurs fronts têtus, dans leurs queues trop enroulées, et leurs ongles crispés de rage concentrée d'être là pour toujours!... Les passions aussi, ne vous écrasent-elles pas toute la vie? Elle l'avait entendu dire par des «gens à grands fracas», des passionnés, des agités,--mais était-ce bien vrai?--qu'on ne peut jamais «s'affranchir».
S'affranchir, la belle affaire! Même devant les Sphinges de San Giovanni, elle trouvait, au contraire, qu'il fallait une vie de lutte et d'énergie pour, seulement, «conserver».
Néanmoins, elle aima la douleur inquiète des marbres symboliques. Ces Sphinges étaient belles. Elle sympathisa avec leur impatience résignée et, finalement, guidée par son constant instinct de volupté, elle s'approcha de l'autel, ôta ses gants et passa le long de ces corps polis une main caressante et douce.
Mais Floche, déjà de retour, s'écria:
--Vous avez eu bien tort, chère amie, de ne pas nous avoir suivis. Nous avons vu, avec dix sous de pourboire seulement, une série de Véronèse en réparation, accrochés à des échafaudages de plâtriers, salis, tout troués, tout noircis, magnifiques! Et aussi, un immense chandelier, superbe! On aurait dit du vieux plomb au rebut, une belle patine!
Avertie s'amusait toujours de l'imprévu des discours de sa compagne. Son pied glissa avec indulgence sur les dalles roses en marbre de Vérone et son coup d'oeil essuya au passage la poussière des stalles chapitrales, en buis lisse, aux teintes luisantes de caramel.
--En voilà assez, pour les petites églises! proposa Floche. Allons voir _Santa Barbara!_
Le vieux hanneton en haillons, pour ranger à quai la gondole, la happa de nouveau comme un beau chiffon saisi au fil de l'eau. Ils embarquèrent et bientôt Carlo les accosta à _Maria Formosa_.
Mais, la _Santa Barbara_, la perle de Venise, était, sous son voile violet, invisible aux visiteurs. Le peintre et Floche, déçus, s'en rongeaient les poings.
--C'est un peu fort, disait-elle! Cette _Barbara_, à qui la montrerait-on, donc, si ce n'est à nous? À tous ces vieux derrières qui trament dans l'Église, peut-être? (Et elle désignait du doigt quelques dévotes prosternées sur les dalles.) C'est stupide de voyager dans ces conditions! Misérable Peintre! C'est vous qui nous avez conduites ici. Vous êtes un nigaud, un maladroit.... Vous ne savez jamais vous débrouiller. Vous n'êtes bon à rien!
Le flegmatique Peintre devint audacieux sous l'insulte. Il leva sa canne et, hardiment, fit glisser le voile violet sur sa tringle de cuivre: _Barbara_ apparut les mains jointes, levant des yeux bruns au ciel, froide, poncive, lamentablement banale. Mais ce ne fut qu'un clin d'oeil.
Un chat-tigre, le sacristain, avait bondi.... Voilant Barbara d'un geste brutal, au risque de déchirer le rideau sacré, il saisit le Peintre par les poignets, lui arracha la canne sacrilège et la brandit au-dessus de sa tête avec un beau mouvement d'Italien de comédie. Puis il se mit à vitupérer en termes beaucoup moins nobles que son geste, certainement. Pour le calmer, le Peintre dégagea une de ses mains et saisit dans son gilet une pièce d'argent que le forcené, du bout de son coude, envoya rouler au fond de l'Église, en roulant, lui aussi des yeux blancs et ronds. Puis il lâcha tout, remit poliment la canne dans la main du Peintre et, à pas comptés et sûrs, il alla rejoindre la pièce d'argent qu'il empocha.
--Ah! _Santa Barbara!_ Quelle aventure! clamait Floche. Manquer d'être assassinée, et par un bedeau, encore! Pour une toile de quatre sous! Nous l'avons échappé belle!... Comment l'avez-vous trouvée cette Barbe, patronne des artilleurs? Moi, pour vous mettre à l'aise, je vous dirai que je ne la «trouve» pas. Ça a beau s'intituler «la Perle de Venise», ce que je ne goûte pas, je le dis sans honte!
--Il paraît qu'il faut la contempler des heures pour en être pénétré....
--Oh! bien, alors, sauvons-nous! ajouta Floche.
Ils firent le tour de l'Église; il y traînait une odeur d'encens, tiède encore; quelques vieux dos voûtés par la prière se tassaient derrière les piliers; des châles typiques et gracieux circulaient dans la nef.
Près de la sortie, les visiteurs aperçurent un groupe qui tenait conversation, hommes et femmes assis en rond avec le sans-gêne de buveurs autour d'une table d'auberge. Une mère, dans un mouvement de tendresse charmante, avait appuyé sa figure contre celle de son petit posé sur l'accoudoir d'un prie-Dieu et qu'elle protégeait de son châle à la façon du Carpaccio. Tout ce monde était à son aise, naturel et harmonieux. L'âme de Venise flottait autour de ce vivant tableau, qu'Avertie pressentit être un bien plus grand trésor pour la Cité que cette «Perle» à peine entrevue derrière ses voiles de damas.
Ensuite, tandis qu'on voguait sur les canaux, la comtesse Floche se lamenta:--Aller en fiacre, une fois rentrés à Paris, ce sera affreux après Venise et le gondolage! Toujours un gros derrière devant votre nez; quand ce n'est pas celui du cocher, c'est celui du cheval! Au moins, en gondole, on respire à plein poumons l'odeur des immondices de la seule lagune!
--Soyez patiente, Floche. Carpaccio, à _St Giovanni degli Schiavoni_, nous dédommagera.
Carlo les débarqua à l'entrée d'une ruelle loqueteuse où séchait le linge plus soigneusement lessivé en vue des réjouissances pascales. Les draps pendaient en drapeaux de fête bourbonnienne; les chemises et les jupons, gonflés par le vent, jouaient les grotesques en baudruche....
_Tü-tü tü-tü!_ La corne joyeuse du marchand de journaux appela de la rue les clients haut-logés. Aussitôt, des fenêtres descendirent des petits paniers, maintenus par de longues ficelles, grosses araignées dégringolant par saccades; puis, le journal reçu, les araignées ravalaient leur fil, pour remonter avec leur proie. _Tü-tü, tü-tü_, le son aigrelet retentissait plus loin.
--Les corbillons! Les corbillons! Qu'y met-on? s'écria la comtesse Floche, qui avait du Grand Siècle. Mais voyez-moi ça! C'est inédit, divin, c'est à mettre dans tous les journaux... et puis, c'est gracieux, mystérieux, cette chute rapide et silencieuse d'osier blanc mû par d'invisibles mains! Je suis bien sûre que l'histoire de saint Georges ne nous plaira pas autant, tout à l'heure!
Mais, justement, le bedeau était à déjeuner et ne se pressait pas de venir ouvrir son église. Au bout de quelques minutes, Avertie proposa à ses amis de planter là saint Georges et son bedeau. Ils se jetèrent sur cette idée avec d'autant plus d'enthousiasme que sonnait déjà l'heure creuse du déjeuner.
Sur les canaux, tachetés de pelures d'oranges, une odeur nauséabonde traînait; un bateau chargé des boues de la ville les croisa.
--Floche? C'est le moment de respirer à pleins poumons! cria Avertie.
--Ah! Grands Dieux, ma pauvre amie, est-ce assez sale cette Venise! Et faut-il que ce soit tout de même beau pour qu'on supporte toutes ces cochonneries!
Enfin, ils arrivèrent au _Vapore_, heureux de humer des odeurs fraîches, fussent-elles de cuisine, et de pouvoir se reposer, assis autour d'une table sympathique.
* * *
Un gros nuage venait de rabattre les Pèlerins sous le péristyle de Saint-Marc. La masse des pigeons chassés par l'averse s'y était réfugiée aussi. Énervés, excités par l'électricité ambiante, hérissés, la queue en éventail, battant des ailes, ils se becquetaient sur les chapiteaux des colonnes, puis, satisfaits, lâchaient leurs petites ordures.
Avertie voyait l'ombre de leurs gestes se profiler sur les mosaïques d'or, à côté de l'histoire de Noé, histoire sans pudeur, elle aussi, et tracée avec la naïveté des âmes simples.
--Regardez donc, Floche! demanda-t-elle. Avez-vous jamais vu Noé nu? Le voilà étendu sur son lit, ivre, des poils partout... et en mosaïque encore! Sem et Cham en sont honteux.
--À quoi voyez-vous ça?
--Au bout de leur nez... Ils viennent recouvrir leur père. Voyez le grand manteau qu'ils apportent. Quant à Japhet, il est resté dans un coin, avec la «bombance», à dire des saletés.
--Et après... Cette histoire est passionnante. D'où la tenez-vous?
--D'où je la tiens? Elle est bien bonne! Et l'Histoire Sainte alors!
--Ah! ma chère, répliqua Floche offusquée, j'ai eu tous mes brevets--il y a bien longtemps, c'est vrai,--mais dans l'histoire Sainte, il n'est question ni de poils, ni d'hommes nus en mosaïque, ni de lits où ils sont couchés....
--Chère Floche, vous êtes un ange et je vous aime. J'ai dû lire, moi, des Bibles non expurgées, voyez-vous!
Et elle leva le nez vers la coupole:--Tiens, le déluge? Désirez-vous que je vous en raconte aussi l'histoire? Trois petits hommes dans une grande barque voulaient rentrer chez eux... Mais regardez donc les mosaïques, Floche, ou je ne raconte pas. Donc ils voguent sur de l'eau d'or et un gros pigeon vole sur leurs têtes...
--Allons, Mesdames, il faut entrer dans la basilique, vint dire le Peintre. Si nous nous attardons ainsi aux bagatelles de la porte....
--Ah! s'écria Floche découragée. Voilà maintenant que cet autre appelle le Déluge une bagatelle!
Et la figure désolée, poussant un soupir, elle rattrapa son amie qui déjà entrait à l'Église.
La séduction de l'ensemble, l'atmosphère générale de Saint-Marc subjuguèrent de suite Avertie. Elle ne se demanda pas si c'était une église, un temple, une synagogue, mais elle sentit qu'une magnificence, un merveilleux la transportaient dans un monde inconnu dont la magie l'étourdissait. Quand elle eut perçu que Saint-Marc avait gardé la saveur originelle de ses splendeurs anciennes, l'arôme puissant de sa païenne ambiance, Avertie se prélassa dans un sentiment de plaisir absolu. Elle eut une révélation de choses insoupçonnées, dans la vision reposante d'une harmonie féerique. Et ces vers chantèrent dans sa tête:
Là tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté...
Puis ses regards se posèrent sur les détails et s'y complurent; elle subjectiva son admiration. Elle eût voulu--Impératrice ou Dogaresse--se promener, s'asseoir, trôner au milieu des mosaïques... elle eût voulu être Celle pour qui toutes ces splendeurs eussent été faites et se sentir, surtout, le point culminant de beauté nécessaire à l'harmonie de l'ensemble.
Partout, dans la basilique, on nettoyait, on récurait pour les fêtes de Pâques.... Et soudain, par une lubie amusante, les détails de cette Église, Avertie les rabaissa à des «ouvrages de dames», points de Hongrie, crochet tunisien, tapisseries à l'aiguille et, même, pantoufles pour vieux messieurs. Par terre, c'étaient des carreaux qu'elle avait vus dans l'album D. M. C.... et son esprit, agacé, se débattait contre cette obsession nerveuse. Elle était navrée. Que s'était-il donc passé dans son cerveau? Une fatigue subite, sans doute, d'avoir trop admiré? N'importe, venir voir Saint-Marc, y entrer comme une folle, s'y croire une impératrice et tout à coup se constater l'âme de Jenny l'ouvrière, juger ces choses sublimes à travers un déballage de mercerie.... Ah! il n'y avait pas de quoi être fière!
Elle s'assit et s'efforça de ne plus penser. Peu à peu son cerveau se dégagea; les marbres aux murs devinrent de belles étoffes flammées, de glorieux tapis d'Orient revêtant les colonnes. La basilique entière lui parut tendue de couleurs chaudes.
Les paons de l'ambon adoucissaient leur marbre jusqu'au vieil ivoire; l'aigle de cuivre poli du lutrin resplendissait au milieu de ce choeur merveilleux de toutes les richesses des siècles. Les immenses candélabres des chapelles, à eux seuls, étaient un univers de recherche d'art; la diversité et la complexité de leurs détails se résumaient en une telle harmonie, une telle pureté de lignes, qu'on les eût crus, de loin, à peine modelés dans des formes larges et grasses. En marbre vert antique, ou en porphyre rosé, les mosaïques du sol attendaient les pieds crémeux des déesses. Avertie eut mal au coeur de les piétiner avec des souliers à fortes semelles... Parfois, sous l'usure, le vert se fonçait, devenait l'émeraude brute des profondeurs de la mer où, là seulement, les algues, et aussi les culs de bouteille, prennent une telle couleur.
Avertie rejoignit ses amis dans la sacristie. Une sorte d'intimité calmante l'y accueillit. Ainsi, sur les panneaux, au-dessus des stalles, d'étranges tableautins en marqueterie avaient pris au cours des siècles une telle chaleur de tons et présentaient dans leur composition un tel souci du détail qu'on eût juré y voir une oeuvre hollandaise. Avec leurs canaux et leurs antiques maisons, c'étaient bien plus des intimités de Peter de Hoog que des vues de l'orientale Venise.
Avertie, tout à fait dégrisée, s'assit près de la chaire. Soudain, elle vit le Peintre s'approcher d'elle, lui saisir le bras avec violence, et lui dire dans la figure:
--J'ai un désir fou de vous posséder, là, dans cette église!
L'intonation pouvait laisser croire à une plaisanterie. Avertie en fut cependant toute interloquée, car rien ne ressemblait moins à l'inconvenance de cette sortie que la réserve habituelle et la froideur du jeune homme.
--Encore un que le démon de la Basilique vient de posséder... Heureusement que ça n'a pas été en même temps que moi! pensa-t-elle, et elle se mit à rire.
Floche, qui avait vu le geste insolite, s'approcha.
--Quoi? Que dit-il? Il a les veux hors de la tête!