Chapter 4
Cette dernière était encore à sa toilette--quand Maud entra. Joie d'Avertie malgré l'encombrement dès patron-minette d'une chambre trop petite. Après les premières effusions, l'idée d'une exploration en groupe nombreux la navra. À l'avance, elle sentit son âme indépendante comprimée en cette mésaventure comme un pied en des bottines neuves et vernies. Elle se fit belle pourtant afin de plaire à Maud qui, en Américaine de race, aimait «les élégances». Grands dieux de l'Italie! une robe à traîne et un toquet à plumes pour tournailler dans Venise par une journée de sirocco! Aussi, dès la sortie de l'hôtel, Avertie fut la proie de ses nerfs exaspérés par la processionnelle ballade.
Il fallut se rendre sans perdre un instant à la _Piazzetta_, où les attendait le mari de Maud... et aussi Saint-Marc, heureusement. Par des ruelles amusantes, si étroites qu'une ombrelle ouverte en frôlait les murs, ils arrivèrent à _San Moïse_, la petite église paroissiale du quartier.
Avertie, qui n'allait pas à un rendez-vous d'amour, regardait curieusement les alentours, quand, en levant le nez, elle se crut démente.... Quoi! de la neige sur cette église? Elle se tâta, vit le ciel bleu, le soleil éclatant, et ajustant son face-à-main, elle constata avec dédain que ce qu'elle avait pris pour de la neige était l'amas des fientes de pigeon, agglomérées sur les corniches et les toits. Tout de suite, elle fut mieux disposée et trouva la ville d'une grande séduction. En passant devant la poste, pourvoyeuse des chères lettres du B.-A. (car le B.-A. restait encore le Bien-Aimé), elle fredonna, avec son dégoût particulier des choses communes, les vers du bourgeois et subtil Nadaud:
Celle qui frappe à ma porte Et dont je suis tant épris, C'est la duègne qui m'apporte Les billets que tu m'écris....
Mais sous le sirocco soufflant par les arceaux de la _Piazzetta_, il lui fallut maintenir ses jupes et son toquet branlant, et marcher ainsi sur les dalles de la place admirable, sans rien voir, au milieu des pigeons et du soleil, pour rejoindre Sténo, le mari de Maud.
Sténo proposa de suite de «faire un tour». Avertie, sans désir, souple et prête à tout, résignée à ne rien voir, à ne ressentir aucune émotion, suivit, docile, le troupeau qui, bientôt, s'augmenta du Peintre. Ils s'en furent donc, en bande Cook, au pont des Soupirs où Maud les photographia gravissant les marches, «en souvenir de cette charmante matinée».
Avertie caressa de la main le marbre blanc et poli des pommes de pin échelonnées sur la balustrade. Elle les aima d'avoir une forme sobre, un dessin ingénieux, divers et charmant.
Plus tard, elle se rappela qu'on l'avait traînée dans la cour des Doges, au bord d'un puits, au fond duquel elle avait machinalement regardé, sans y voir la Vérité dont, naturellement, chacun avait parlé; qu'on s'était extasié aussi devant l'Ève nue de _Rizzio_, ronde, faussement pudique en son geste gauche, le ventre déformé par la gestation de Caïn et d'Abel, les seins flasques, mais femme de grande noblesse et d'une dignité Louis XIV! Et qu'enfin, comme on se quittait, elle était tombée en arrêt devant le _Lion della Carta_.
Campé en fronton au-dessus de la porte du palais ducal, une patte sur l'Évangile, les ailes déployées, la queue fière (pas jusqu'à la trompette cependant!), la gueule entr'ouverte, amère, il surveillait les entrées. Son oeil était sombre, tragique, presque dur et mortellement triste. Et c'était encore le regard de Dick! Avertie défaillit presque, comme si elle se fût trouvée en réel face à face avec le jeune Anglais. Clouée devant cette image, oubliant l'ambiance Cook, elle lui vouait, inconsciente, ses désirs accumulés. Cette fourrure de pierre, elle la sentait contre sa poitrine; ces flancs, elle en comptait les battements sur sa peau, et ses seins à elle s'embrouillaient dans la toison fauve; ses bras frêles et ronds, colonnes rosées de Venise, encadraient le mufle bysantin, ses mains s'enfonçaient dans la gueule baveuse.... Et elle eût presque été reconnaissante d'une morsure.
Midi sonna. L'habitude de se ployer aux usages journaliers, aux petites choses de la vie, la tira de ses divagations. Elle s'achemina vers les arcades et, avisant un marchand de photographies, elle acheta l'image de ce lion, si suggestif de l'être désiré. Puis, la cachant sur sa poitrine à côté du petit sachet de soie bleue, elle s'en fut au _Vapore_ rejoindre ses amis.
* * *
La _Vapore_ est un restaurant indigène, assez vulgaire, mais typique, où gens du pays et Allemands de classe moyenne ont leurs habitudes. Pendant les repas, un vieux chasseur gras, à terribles moustaches, naïf sosie de Garibaldi, sanglé dans un multi-boutonné spencer de groom, leur offre d'un air paternel et farceur des hors-d'oeuvre bizarres et compliqués. Silencieux et engageant, il fourre tout à coup sous le nez des convives son plateau garni de crabes farcis, de moules, de homards, d'huîtres, de crevettes, de _canocci_, tous fruits de la lagune.
Ah! ces répugnants _canocci_, ils fascinaient Avertie comme les noyés à la Morgue hypnotisent les femmes du peuple. La méchanceté de leurs petits yeux noirs et durs subsistait malgré le gonflement de leurs corps de gras scorpions et rose mal cuit. Que ne vendait-on leur photographie, Avertie l'eût achetée sur-le-champ.
Le déjeuner propre, confortable, le café excellent, l'humoristique du lieu, l'amabilité du patron reposèrent les trois amis et c'est fort bien disposés qu'ils repartirent pour l'Académie des Beaux-Arts.
Tous trois, certes, avaient la passion, la religion de la peinture; ils s'entendaient à merveille sur ce sujet et comptaient parmi les meilleures les heures passées aux Musées. Consciencieux, ils regardaient, notaient, appréciaient les Italiens jouisseurs, jongleurs d'art, aux âmes un peu superficielles. Mais la beauté ils l'avaient sentie aussi et rendue d'une façon si instructive, si intense et joyeuse que le critique sans peine pouvait donner _quitus_ à leur génie de tout ce qui lui avait manqué.
Les tableaux du Carpaccio, surtout, ravirent les pèlerins. C'est dans leur vrai pays qu'il faut voir ses personnages séparés par un mur seulement de ce grand Canal dont ils étaient, quelques siècles auparavant, l'âme et la vie.
L'histoire de sainte Ursule parut à Avertie vivante, gaie; elle en fut si pénétrée qu'elle s'identifia à la Sainte. C'était elle qui circulait à la cour d'un Roy de la Grande-Bretagne, accueillait son fiancé avec aménité et tristesse à cause de son voeu, puis s'enfuyait en barque. Elle dormait dans un grand lit à colonnes, recevait la visite de l'Ange du Seigneur et enfin se laissait massacrer, sans regrets, sans frayeur, tout naturellement, au milieu de la chaude coloration du tableau et des jambes adorablement minces des personnages.
Aussi fut-elle un peu étonnée quand elle entendit Floche ainsi interpeller le Peintre:
--Vous voyez sainte Ursule dans son lit? Eh bien, Peintre, c'est tout à fait Avertie le matin quand elle se réveille au milieu de ses cheveux roses... toujours fraîche, elle. Et l'Ange qui touche deux mots à la Sainte, c'est moi, sauf que je suis fanée comme une patte de tortue ou une cuisse d'éléphant adulte, très adulte même!
--Pardon, Floche! Vous êtes bien l'ange qui touche deux mots le matin à sainte Ursule, mais c'est pour lui faire et sonner la femme de chambre et veiller à l'eau chaude et ouvrir la fenêtre et travailler au petit fourbi! riposta sainte Ursule en riant.
Il fallut partir, le musée fermait. Avertie eut le soupir de regret avec lequel on quitte ceux qu'on aime. À la sortie, ils retrouvèrent Maud et le sirocco.
Ah! l'oeil que fit Avertie, harassée, lorsque Floche demanda à faire un tour à pied dans quelque quartier peu fréquenté! Maud les conduisit à _San Trovaso_, où la célèbre échoppe d'Opéra-Comique étalait sa gloire printanière en un balcon rutilant de glycines trop lourdes.
--_Oh! bella, bella glycina della Punta lungo!_ s'écria Floche. Et puis, ce qu'on est heureux de retrouver en «chair et en os» ce qui vous bassine aux vitrines, sur les cartes postales et les poncives aquarelles! Au moins, ici, on est sûr de ne pas être volé! Voilà qui n'est pas du chiqué!
Ils continuèrent vers _San Sebastiano_. L'absence des touristes, la blancheur, la séduction de ce quartier, avec ses petites loqueteuses dans les haillons desquelles traînait toujours un bout de chiffon vif, charmèrent les visiteurs. Ils furent vite entourés d'un essaim d'enfants, familiers, collants comme des mouches d'orage.
Tout le long du quai de la _Maritima_, les maisons s'offraient à la rivière et les petits canaux se succédaient, étroits, mystérieux, pittoresques. En face, c'était la _Giudecca_, ses bateaux, ses navires, et ses barques... et partout, tout autour des pèlerins, l'horrible sirocco. Il tordait les plumes de leurs chapeaux, gonflait leurs jupes et leurs joues presque.
Fatiguée par la lutte, Avertie refusa d'entrer dans l'église de _San Sebastiano_. Elle s'abattit sur la borne du seuil. Les enfants qui l'avaient suivie, opiniâtres, les femmes en châles, aux regards hardis, dévisageaient cette élégante à plumes, assise sur une pierre.
Elle goûtait ces choses avec tranquillité, hantée par ses souvenirs. Elle pensait que, dans tant de pays déjà parcourus elle avait presque toujours trouvé un quartier analogue à celui-ci et des femmes de ce même type particulier à la race gitane. Ces femmes étaient encore plus intéressantes ici, à cette heure, dans le décor de ces ponts Renaissance, avec le désordre de leur chevelure, la nudité de leurs pieds traînant dans des socques, et le geste courbe de leurs bras pendus à la chaîne de ces puits inouïs de recherche d'art.
Mais bientôt elle entendit ses compagnons ouvrir brusquement la porte lourde de l'église.
--Ma chère, dit Floche en sortant, vous êtes une folle de ne pas être entrée. Vous n'avez donc aucune santé, aucune résistance? Venir jusqu'à la porte de l'Église de Véronèse et s'asseoir sur une borne quand on a derrière son dos pour plus de cent millions de peinture!... Ma parole, je ne vous comprends pas! Vous ne savez pas voyager.... Moi, j'ai vu tout cela de plus que vous--et elle fit couler sous son pouce les feuillets de son cahier de notes--j'en aurai, au moins, pour mon argent. Avez-vous seulement regardé cet amour de garçon en beurre frais, là juste au-dessus de votre tête? C'est saint Sébastien, ma chère! Je vois tous ses trous... ah! une merveille encore et quelles jambes!
À ces mots, Avertie retrouva sa vigueur pour se repaître de la vue des jambes longues, minces, musclées dans leur pose lasse, et des mains et des bras, langoureux de cette trop facile sensualité italienne. La patine éburnée, ce que Floche appelait le beurre frais, en faisait le plus grand charme. Énervée, elle bâilla.
Floche s'enquit:--Vous avez faim, ma chère? ou vous vous ennuyez?
--M'ennuyer, vous rêvez? Mais quelle heure est-il donc?
--L'heure du _tea_! dit le Peintre d'une voix de sacrificateur de petits enfants.
Alors Maud proposa d'aller se reposer au _tea room_, établissement _extra-dry_ et où «on s'amusait beaucoup avec tous ces Yankees».
On sauta sur l'idée, chacun, sans l'avouer, en ayant assez, pour ce jour-là, de «vibrations d'art».
Le _tea room_ était bondé; cela sentait un médiocre mélange de café, de thé et de cacao, tandis qu'un orchestre pauvre, piano et violon, feutrait le bruit des cuillers et des tasses.
Avertie s'assit près d'un bow-window, sous un bouquet de lilas énorme, de tulipes et d'anthuriums couleur sang et qui jetait une tache éblouissante dans la salle. Les fleurs, par la chaleur, s'étaient largement épanouies, perlées de sueur embaumée. Il y avait tout un frais poème dans ce paquet de printemps.
Alentour, ainsi que Maud l'avait dit, c'était l'Amérique _for ever_. Types réellement sains et beaux, mais si uniformes qu'il eût été difficile de choisir la plus jolie femme. Toutes étaient belles, aucune n'avait de séduction.
Tout à coup, sous le nez d'Avertie passa une bouffée de tabac blond mélangé d'arôme de vétiver. Elle se pencha vers le bouquet. Mais non, ce n'était pas cela. Où donc avait-elle déjà senti pareille effluve douce? Elle revit dans un éclair la Suisse, les petits volets verts, Lucerne, le wagon... son oeil dansa dans la pièce.
Au fond, du _tea-room_, sous les arcades qui, formant boudoir turc, cachaient à demi les consommateurs, Avertie remarqua une main paresseuse éventer d'un immense foulard indien un visage inaperçu.
Dick, attablé avec la plus somptueuse américaine du lieu, était assis nonchalant, presque étendu, dans sa pose affectionnée. Sa compagne avait une carnation trop riche, une poitrine trop forte, des cheveux trop luxuriants, des yeux trop gros, et une élégance provocatrice. Tous deux s'ennuyaient sans vergogne.
Avertie les fixa avec effronterie.
Le jeune homme avait repris sa pipe; par sa bouche entr'ouverte, il s'ingéniait à faire sortir des anneaux de fumée bleue. Il y apportait toute son attention. Ses lèvres, courtes et épaisses, se fermaient à intervalles réguliers et ses dents larges se posaient sur elles, comme des amandes fraîches sur des fruits rouges.... Avertie eut envie d'y goûter.
Quand la pipe fut finie, il la rangea dans son étui et posément la mit dans sa poche, puis il prit un crayon, griffonna quelque chose sur un programme qui traînait sur la table, plia le papier en quatre, en huit, en fit une cocotte, s'amusa à la faire sauter de l'ongle et finalement la garda dans la main.
La belle Américaine bâilla en montrant une gueule saine de jeune fauve et, se levant, donna le signal du départ. Pour sortir, Dick devait passer près d'Avertie. Il s'attarda un peu à payer, se leva enfin, fixa Avertie qui sentit son âme _lui tomber du corps_...[2].
[Note 2: Se le cayo el alma del cuerpo.]
Négligemment le jeune homme s'approcha d'elle, et sur la table glissa la cocotte en papier. Avec une dextérité qui la surprit elle-même, sans regarder si quelqu'un l'observait, Avertie l'escamota. Son entourage n'avait rien vu. D'ailleurs, tout ne s'était-il pas passé avec un naturel et un flegme admirables? Mais cette cocotte, que signifiait-elle après tout? Une allusion impertinente, peut-être?... Qu'en savait-elle?
Cependant son coeur continua de battre; elle eût voulu quitter le _tea-room_ et rentrer à l'hôtel pour déplier au plus vite le papier. Les autres, heureux de se reposer, s'éternisaient en oiseux et amusants propos. Alors Avertie, pour tromper le temps, s'intéressa à classer les gens qu'elle voyait, d'après les peintres qui les eussent le plus volontiers pris comme modèles.
Plus tard, enfin, rentrée dans sa chambre, elle sortit de son carnet de notes la petite cocotte en papier. Elle la déplia fiévreusement et, dans un de ses angles, elle lut:
_Demain, dix heures matin, aux Arméniens._
DICK STRATHMORE B^{RNT} GRAND HOTEL
* * *
Au matin, 6 heures, hôtel du Lido.
Les Pèlerins ont déménagé. Avertie, fatiguée, dort profondément. Floche s'est déjà levée, a ouvert la fenêtre et s'est recouchée. Bientôt, irrespectueuse du sommeil de sainte Ursule, elle réveille sa compagne.
--J'ai sonné la bonne. Pstt! Hé! Avertie! Vous avez le sommeil lourd, mon amie, comme une naïve paysanne! Et vous avez fermé la porte à clef hier soir! Quelle sotte manie! Pour les voleurs qu'il y a ici... Et après, le matin, il faut se lever pour aller ouvrir, c'est esquintant. Allons! Ouste! un peu de nerfs! Vous allez, n'est-ce pas? Très bien! Puisque vous êtes debout, passez-moi mon crayon, mes notes, mon pet-en-l'air... Pas celui-là! Quelle empotée vous faites... L'autre, le sale! Ah! que c'est fatigant tout cela! Et cette matinée, quand j'y pense, quel calvaire! Voyez-vous, pour voyager, vous aurez beau dire, il faut être jeune, car lorsqu'on a tous ces soins à donner à un vieux chicot, à un vieux corps, c'est infernal! (La bonne apporte l'eau chaude.) Hé! Mademoiselle, ne vous sauvez pas ainsi! Elles ont toutes le feu au derrière, ces Italiennes! Apportez de l'eau chaude, cinq ou six brocs, et un peu vite, s'il vous plaît!
Elle se lève, lave la cuvette, le verre à dents, le bidet, fourbit, astique, en parlant de microbes, de la contagion et s'ablutionne ensuite à grande eau. Maladroite et cosaque, elle s'enduit d'une épaisse couche de savon qui mousse, mousse et gonfle et coule de ses membres tout autour d'elle comme de la pâte à frire. On dirait _Max und Moritz_ sortis du pétrin de M. Boeck! La mousse de savon gicle et crépite sur tous les objets de toilette. Par terre, ce sont des lagunes, des rigoles fines; les serviettes traînent çà et là sur les meubles, dans les flaques, partout, toutes «commencées»... Cependant la comtesse Floche ne s'est pas lavé les pieds depuis Paris! Quand Avertie s'en étonne, abasourdie:
--Oh! ma chère, qu'est-ce que cela signifie de se laver les pieds quand on a la peau sèche? Et je vous prie de croire que je l'ai sèche, moi! Cela donne des cors de se laver les pieds, ça «tendrit» la peau... Les fantassins ne se les lavent jamais, eux! c'est défendu.
Sa chemise passée, elle noue, en petite nonnette ronde, glacée de sucre rosé, les rubans de satin entre ses seins un peu mûrs. Puis, soigneusement, elle s'enduit la figure de pommade.
--Ma pauvre amie, pouvez-vous me passer votre glace? J'ai la tête si grosse qu'elle ne tient pas dans la mienne.
Elle se coiffe avec soin, se fait une auréole bouffante de cheveux d'or autour de son masque gouaché et commence à s'habiller.
--Pouvez-vous me sangler, Avertie? Savez-vous?... Vous êtes la complaisance même et la vie avec vous doit être adorable. Je sens que je ne pourrai plus me passer de vous après le voyage. Baptistine, à côté de vous, sera de la crotte de lapin! Ce que je souffrirai, n'y pensons pas! Sanglez! allez, encore! jusqu'à la petite marque de crasse sur le lacet rose; c'est le cran. Ouf! il me faut absolument maigrir, Altmar n'aime que les joncs!
Le masque blanc se retourne vers son arrière-train pour voir si tout est bien correct et s'échappe sans remercier Avertie.
Celle-ci consulte sa montre: 9 heures, et tant de choses à faire encore! Par quel miracle avait-elle pu finir sa toilette et s'habiller à son tour? Elle prend la glace, regarde sa nuque, y passe une main remplie de bergamotte, s'en inonde le cou et les épaules, endosse une blouse légère, un costume court, pose son canotier sur ses cheveux couleur d'ambre, prend ses gants, un châle, une ombrelle.
--Quoi! vous partez? lui demande Floche interloquée. Qu'allez-vous faire à cette heure? Un Vendredi Saint! Ah! oui, vous confesser...
La voix de Floche résonnait encore dans la chambre qu'Avertie descendait l'escalier.
Sur le mica scintillant de la lagune, fraîche comme une opale en son noir écrin, Avertie voguait dans sa gondole. Ses yeux, fixés sur le couvent des Arméniens, semblaient vouloir en percer les murs aveuglants de soleil. Elle souhaitait glisser, patiner, voler sur les eaux... Jamais elle n'arriverait assez vite. Et pourtant elle savourait l'attente délicieuse de la minute où elle retrouverait Dick. Elle ne regardait ni les jolies voiles latines inclinées là-bas sur l'horizon bombé, ni le geste pittoresque et monotone du gondolier penché sur le mouvement régulier de la longue rame...
Enfin les cyprès se détachèrent tout autour de l'îlot, semblables à ces minces chandelles de fête entourant les gâteaux de son enfance. Puis ce furent la petite maison blanche égayée par la floraison des arbres fruitiers et les pilotis d'un bleu criard, l'enceinte du couvent rouge pompéïen et l'image réfléchie de toutes ces choses dans l'eau huileuse.
Sous le porche désert la gondole accosta mystérieusement.
Avertie perçut encore le clapotement de l'eau sur les marches, puis tout disparut: Dick, flegmatique et beau, la reçut dans ses bras.
CHAPITRE VI
Silencieux, côte à côte, ils entrèrent dans le couvent. Des arceaux légers formaient un cloître arrondi autour d'un jardin. Alourdies de maturité, des roses pendaient parmi les boutons présomptueux, mêlés aux jasmins jaunes et aux chèvrefeuilles désordonnés qui s'accrochaient aux arabesques des frontons; une odeur suave s'en exhalait, rafraîchie par le jet d'eau d'une vasque rose. Sur le gazon fauché, des tulipes et des anémones, par paquets disposés çà et là, semblaient les bouquets peints d'une délicate étoffe indienne. Au fond un vieux cèdre éclatait de sève au bout de ses branches molles; et un magnolia à feuilles claires et vernissées marquait d'une grande tache d'ombre le petit enclos. Près du jet d'eau, un chat blanc se chauffait au soleil. Derrière de grands arbres, un banc rustique invitait.
Dick et Avertie, sous le cloître, regardaient ensemble ces choses charmantes et quiètes. Le jeune homme, avec un geste grave, toucha doucement la manche d'Avertie pour l'écarter du puits dont la chaîne était encore humide. À leurs pieds, de chaque côté de ce puits, sur deux étagères de bois symétriques, des cinéraires variés éclosaient au soleil. Depuis les roses tendres jusqu'au pourpre violent, depuis les bleus tristes et pâles jusqu'à l'azur délicat et moucheté, jusqu'aux indigos crus, les couleurs de ces fleurs de cimetière et de serre étaient éclatantes de beauté saine.
Comme Avertie baissait la tête, éblouie par trop de lumière, Dick la prit par la main et l'entraîna doucement vers le banc rustique où ils s'assirent. Alors, il lui saisit l'autre main et les réunit toutes deux contre sa poitrine. Puis, il contempla longuement la jeune femme. Son ineffable et grave regard la pénétrait. Elle sentit ce regard descendre jusqu'à son coeur et s'y reposer.
--Nous nous aimons, n'est-ce pas? lui dit-il... (les paupières d'Avertie battirent légèrement). Et puis vous êtes si jolie, _darling_... Comment vous oublier quand une fois on vous a regardée? Vos yeux ressemblent à des oiseaux bleus, ou à ces fleurs que nous venons de voir. Et vos cheveux! On dirait du sucre d'orge... du sucre filé, comme j'en ai vu de semblable dans vos foires en France... Et votre bouche! Nous disons en Angleterre _«A rose bud»_, oui, un bouton de rose rouge... Seriez-vous très fâchée, vraiment, si je vous embrassais?
Il parlait d'une voix basse, confidentielle, ardente, à laquelle donnait plus de poids son accent étranger.
Avertie ne le quittait pas des yeux; elle avait un plaisir extraordinaire à se sentir si près de lui, si près que lorsqu'elle le voudrait elle serait dans ses bras, contre sa poitrine. Quelquefois, dans ses promenades d'art, aux musées, sous les vitrines, elle avait eu la même convoitise de vouloir saisir, palper dans ses paumes les objets admirés. Les cheveux de Dick, fins et bien peignés, faisaient ressortir la petitesse de sa tête. Ses vêtements étaient tout à fait dans le goût britannique, de teintes mélangées comme les landes d'Écosse et les champs maraîchers (en tout autre moment Avertie les eût notés, chinés, jaune et rose sur fond verdâtre). La recherche de son linge, l'odeur même de tout son être (vétiver et _gem of gem_), se mêlait à celle du jardin, tout cela concourait à faire ressortir la légèreté harmonieuse de son corps, sa grâce souple de Mars botticellien et l'intense expression qui lui était si particulière... Avertie perçut soudain qu'elle l'aimait!
L'âme flottante, elle fut sans résistance. D'un geste doux et impérieux, Dick l'attira contre lui et l'embrassa longuement. Puis il s'en détacha un peu, pour la regarder...
--Que vous me plaisez, _darling_! Je n'ai jamais rencontré quelque chose d'aussi séduisant que vous, si ce n'est parmi les fleurs... Depuis Lucerne--dans le wagon, vous vous souvenez?--j'ai toujours pensé à vous. Je vous ai suivie; je vous ai trouvée. _Dearest_ (et sa voix se fit douce comme un souffle qui expire), embrassez-moi...
Avertie hésita, puis avança les lèvres; et lui, violent, convulsé tout à coup, se jeta sur sa bouche comme sur une proie. Sa figure crispée devint presque brutale. La jeune femme, surprise, se dégagea brusquement.