Le Voluptueux Voyage

Chapter 3

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--Avez-vous bien dormi? Moi, excellemment. Je vous aime, chère amie--et elle déploya son mouchoir--parce que vous êtes décidément ado... Oh! là là! une puce! Avertie, une puce! (Floche sauta à bas du lit)... une grosse, une énorme, marron avec des cuisses longues! Quand je vous le disais! La sale Italie! Etre venue ici pour se faire mordre par des puces, vraiment ça n'a pas le sens commun! Je suis dégoûtée de tout, à présent... Je m'étais réveillée si heureuse près de vous, dans cette chambre d'hôtel! Et n'est-ce pas, quand on pense que ces sales bêtes vous sucent l'un après l'autre, ce n'est pas réjouissant. Si encore chacun avait sa puce qui vous pique et meure! Et vigoureuse, cette grosse fauve! D'ailleurs, c'est ainsi qu'on attrape toutes les maladies, c'est bien connu. Pour comble, ces Italiens, ça a le pompon pour vous les donner, jamais ils ne se lavent!

--Calmez-vous, dit Avertie, les seules puces dangereuses sont celles qui nous mordent à l'oreille.

--C'est vrai, ça? Vous êtes charmante! ma chère, vous m'épatez... Ce que vous savez de choses!

Avertie rit:--J'observe, simplement.

--Oh! ce n'est pas votre intelligence seule que j'admire. Ce qui, aussi, est charmant en vous, c'est que vous avez mes idées, mes manies, comme d'ouvrir les fenêtres le matin pour avoir de l'air, se désinfecter. (Elle jette un regard circulaire.) Moi aussi, j'observe avec mon petit cerveau. Ainsi, voyez-vous, ça, c'est un fronton du temps de Napoléon. J'imagine qu'il a dû descendre dans cette chambre.

--Sans doute, et le numéro 13 lui aura porté bonheur! 12 fr. par jour, sûrement, il y est descendu.

Et ainsi, elles devisèrent jusqu'au petit déjeuner, qu'elles dévorèrent au lit, en même temps que leur correspondance.

À dix heures, fraîches comme deux sources, elles retrouvèrent le Peintre au musée du _Bréra_.

Devant les fresques importantes, Avertie fut empoignée tout de suite. Concentrée et silencieuse, elle s'écarta de ses compagnons et s'en fut, seule, à travers les galeries, essayant de croquer sur son calepin un mouvement souple, une expression suggestive. À quoi son inhabileté d'artiste amateur pouvait-elle donc prétendre en face de ces beaux visages du XVe, où les paupières alourdies et les bouches aux coins dubitatifs annonçaient déjà, la venue du Vinci? Le _Saint Roch_ du Borgognone, à la bouche rassemblée et si pure, n'avait-il pas des lèvres d'amante délaissée, lèvres encore gonflées du dernier baiser?

Ah! pauvre Avertie! Devant _Apollon et Daphné_, obsédée par le souvenir, ne fut-ce pas le corps de Dick qu'elle se figura dans celui du jeune Dieu? L'Apollon, allongé, ses belles jambes nues sous une courte tunique, le cou découvert, appuyait, au creux de sa main languide, une tête charmante. Avertie regarda avidement cette bouche, dont les coins ironiques, légèrement remontés, corrigeaient la tristesse du regard fixé sur le corps de Daphné. La déesse, tandis que ses jambes déjà se nouaient en ormeau, offrait ses seins tendus aux lèvres de son amant, et Avertie l'entendait murmurer, l'amant:--«Je sais encore d'autres baisers!»

Eh! oui, pauvre, pauvre Avertie, de par le monde naissent «d'autres» baisers, trop tard pour pouvoir y goûter. Et Dick ne lui dirait-il pas aussi: «Je sais d'autres baisers?»

Avertie soupira.--«Le tout, se dit-elle enfin, est de conserver de jolies guibolles. Ah! Dieux de l'Olympe! Ne me jouez pas au bon moment le même tour qu'à Daphne. Ça doit être très dur d'être plantée là--comme un chou--par un Dieu et même par un homme.»

Néanmoins, ces pensées alanguissantes attristèrent la Pèlerine. Le coeur lourd, elle continua à parcourir le musée, attirée davantage encore par la volupté des regards et des corps.

Devant la _Sposalizio_ de la Vierge et de Saint-Joseph, par Luini, elle retrouva ses compagnons. Ils s'égayaient bassement devant ce chef-d'oeuvre si vif et si moderne. Saint Joseph, disaient-ils, prenait la Vierge par la main, comme un bon charpentier qui aurait oublié de se faire couper les cheveux. Il semblait lui dire en douceur: «Viens-tu à la campagne?» en lui coulant un oeil de biais. Et les Saints Anges, derrière, y allaient d'un pas gaillard, à la campagne! Avertie trouva cette fresque particulièrement douce et attrayante. Comme Luini eût été étonné de les revoir si blanches et si diaphanes, ces créatures sorties robustes de sa palette, mais pâlies par les siècles au point qu'Avertie croyait leurs tons dérobés aux chairs nacrées et laiteuses d'Anglaises, ou encore aux délicatesses des pétales d'azalées.

Floche, en bonne humeur par «les oeuvres d'art qu'elle avait pénétrées jusqu'en leurs moëlles d'huile»--du moins l'affirmait-elle ainsi, voulut finir la matinée chez un brocanteur.

--C'est, parfois, des imbéciles comme nous qui ont trouvé la «perle», vous savez, un Luini, un Vinci, un Bellini inconnus! Qui vous dit que, dans un coin de boutique, il ne traîne pas une «Piéta» ou un «Ex-homme»! (elle voulait dire _Piéta_ et _Ecce homo_). Et pourquoi ne mettrais-je pas le doigt dessus?... On a bien vu des cantinières gagner le gros lot!

Ils entrèrent au bric-à-brac le plus proche. Le combat entre l'avarice et l'amour du lucre se reflétait dans l'oeil indécis ou avide de Floche. La passion d'acquérir n'importe quoi, mais à marchand-volé, prévalut. D'une main crochue et fiévreuse, elle touchait à tout, jetant pêle-mêle les dentelles sur les poteries, les cadres, les brimborions dans les étoffes et les franges. En un instant, la boutique fut à sac. Avertie et le Peintre, gênés, regardaient d'un air inquiet la tête du marchand, qui, lui, dans l'espoir de la forte journée, offrait obséquieusement sa marchandise à pleines mains. Après de longues et infructueuses recherches, Floche, découragée, brandit un objet informe, quelque chose comme un tambour à dentelle, recouvert de soie verte, cerclé de marqueterie, et que l'homme appelait sa «Majoline».

Il en voulait quinze francs.

--Quinze francs! s'écria Floche, mais vous êtes fou, mon brave homme! Croyez-vous que j'aurais dérangé votre boutique, perdu une heure précieuse, au lieu de voir les chefs-d'oeuvre de Milan, pour payer cette saleté quinze francs? Je vous en offre cent sous.

--Mais, Madame, je ne peux pas; il faut que je mange. J'ai cinq petits enfants. Vous ne savez pas le mal que j'ai moi-même à trouver du bibelot... Et «ma Majoline» est très belle...

--Non, non! Cent sous, vous dis-je! Ça fait dix-huit sous à donner à chacun de vos chérubins, dix-huit sous, vous m'entendez? Quant aux bibelots, il ne faut pas me coller de blagues. En Italie, ils sont pour rien, comme les marrons! Tout le monde sait ça.

Et mettant la majoline sous son bras, elle fit le geste de sortir.

--Pardon, Madame, excusez-moi. Je ne puis vous laisser ma boîte si bon marché. Donnez-moi, au moins, quelques sous de plus... pour m'acheter du tabac!

--Hum! (et Floche se tourna vers Avertie). Qu'en pensez-vous, chère amie? Cette affaire crasseuse vaut-elle un supplément? Le tiroir est-il intact? Regardez, vous qui avez l'oeil... et le bouton? de l'époque?

--Le bouton? Il est charmant, tout ciselé, il vaut bien à lui seul les cinq francs.

--Bravo, bravo!

Alors, s'adressant au marchand:--Eh! bien, mon ami, votre boîte me plaît, je consens au supplément de tabac; emballez-la-moi et vous, Peintre... donnez quelques cigarettes à Môssieu.

Le peintre offrit un paquet et Floche, pendant que tous lui tournaient le dos, s'adjugea subrepticement un bout de galon qu'elle dissimula dans l'ouverture de son gant.

Rentrés à l'hôtel, il leur fallut refaire paquets et valises.

--Jamais, jamais, pleurnichait Floche, je ne viendrai à bout de ma pharmacie. Je vous le disais bien, on ne peut pas se passer de femme de chambre en voyage. Baptistine m'avait arrangé tout cela trop bien... une vraie mosaïque. Que voulez-vous que je devienne à présent? Je suis tellement empotée. Si, au moins, vous vouliez m'aider. Mais vous êtes une pure égoïste; comme toutes les femmes heureuses, vous ne pensez qu'à vous-même! Si vous ne m'aidez pas, je serai obligée d'emporter tout ça dans les mains.

--Dans les mains! Vous en avez donc une au bout de chaque doigt? Allons, un peu d'énergie. Faites appel à votre vieux sang de Louis le Gros, et recommencez-moi votre valise.

--Oh, ma chérie, ne me bousculez pas! Ne prenez pas ce genre. Quand on me choque, je fais comme le hérisson, je me mets en boule, la tête entre les jambes et on ne peut plus rien tirer de moi.

--Alors, sonnez le garçon.

--Ah! Quelle trouvaille!... Garçon!

Un grand dadais se présenta, les mains flasques. Il empila, bourra et ferma magistralement la valise... un chef-d'oeuvre.

--Ma chère, ce blanc de poulet a fort bien travaillé. C'est comme pour les accouchements: un coup de pouce intelligent et «Pouf!» l'enfant sort... Sauf qu'ici, il fallait le faire rentrer.

Prêtes avant l'heure, désoeuvrées, elles attendaient toutes deux dans le hall. Avertie demanda à Floche:

--Maintenant, expliquez-moi pourquoi vous emportez toute cette pharmacie pour dix jours? C'est un peu niquedouille.

--Vous parlez toujours sans savoir. D'abord, j'ai dû emporter des bouteilles de désinfectant, et le bain de bouche, l'Eau-mère, le pétrole Rinaldo, l'alcool à brûler...

--Qu'est-ce que c'est que ça, le bain de bouche et l'Eau-mère?

--Le bain de bouche? Mais c'est pour mon chicot. Tenez, cette dent-là, elle est superbe, n'est-ce pas? Eh bien, elle descend tous les jours... Là, sur le devant. Je dois lui donner continuellement des lotions astringentes; sans cela, elle tomberait dans mon potage, dans le téléphone, ou dans mon estomac, et de là dans l'intestin, qu'elle perforerait. Et je n'ai pas de quoi me payer Berger, moi.

--Et l'Eau-mère?

--Ça, ma chérie, c'est un coup de génie que j'ai eu à Biarritz cet été. J'ai soustrait dans les baignoires des Salins, petit à petit, 25 litres d'eau du Briscous. Vous riez? vous n'êtes qu'une bête. C'est merveilleux pour la peau et les rides... on en met une cuiller à café dans sa cuvette et on se lotionne les chairs. Mistress Tüff, cette splendeur américaine, ne se lave jamais autrement depuis vingt ans. Et, moi-même, depuis un mois, je me trouve tellement plus raffermie. (Elle tape sur ses seins qui tremblent.) Vous ne remarquez pas?

Avertie examina sincèrement.--N...on..., avoua-t-elle.

À ce moment, le Peintre fit irruption. L'omnibus était là, tout chargé.

--La note! cria Floche. Avez-vous vérifié la note? Vous savez, c'est tous des filous en Italie. Regardez de près et sacquez-moi tous ces voleurs.

De nouveau, après la bousculade de la gare, ils se trouvèrent assis dans un compartiment bondé.

Tout à coup, Floche cria au Peintre:

--Espèce d'étourneau, je suis sûre que vous avez oublié mon argent au bureau de l'hôtel! Et vous prétendez avoir du bon sens! Ça n'a pas de nom! Et c'est le «magot»! Qu'allons-nous devenir sans argent jusqu'à Venise? J'ai juste vingt centimes pour descendre dans une gare. Allez, ouste! Allez chercher l'argent et vous nous rejoindrez par un train de nuit.

Mais Avertie lui fit signe de n'en rien faire; elle déboutonna sa veste, et plongea la main dans son corset, qui laissa échapper deux petits rubans roses.

--Mes amis, leur dit-elle, j'ai, moi aussi, un petit magot; il est épinglé à mon corset... Grâce à moi, tout s'arrange, voyez-vous. C'est ma nourrice qui m'a donné cette habitude. Elle mettait ses économies dans un petit, sac en taffetas gommé recouvert d'une perse à rideaux. Et Avertie sortit une enveloppe minuscule à rayures bleu de ciel, bordée d'un ruban amarante. On eût dit d'un petit sachet XVIIIe siècle. Seulement, le gros bouton de corozo venait du Bon Marché.--Si vous voulez mes subsides? Ses doigts étaient encore dans son corset.

--Oh! la chérie, cria Floche, voyez-la toute prête à nous donner à téter.

Dans leur compartiment, on les prit pour des comédiens en tournée. Aussi fut-on plutôt familier, à la grande joie d'Avertie, qui fit parler son voisin. En passant devant une ville, cet homme prononça _Brescia_ comme s'il eût baisé ce nom. À cette caresse inattendue, Avertie sentit des petites fourmis de plaisir lui grimper sur la nuque. Par une ingéniosité très féminine, elle arriva à lui faire répéter plusieurs fois ce nom magique, pour en éprouver de la jouissance. Les fourmis gagnèrent son cerveau. Elle ferma les yeux. Les fresques du _Bréra_ dansèrent devant elle: Saint Roch avec sa plaie chaude et sa bouche mûre, Apollon avec la nudité de ses épaules et Dick se détachant sur le ciel rose, à côté du Dôme... Le reverrait-elle jamais, ce Dick? Se parleraient-ils un jour? Dans quel Olympe, si ce n'était ici-bas, l'entretiendrait-elle du goût extraordinaire qu'elle avait pour lui? Un goût! Faut-il qu'il se perde à jamais et que l'autre en ignore jusqu'à l'existence?

Devant son impuissance à forcer l'avenir, Avertie se découragea vite et devint nerveuse. Les fourmis descendirent dans ses jambes, où elles sont suprêmement agaçantes, comme chacun sait.

--Il faut aller au wagon-restaurant «prendre nourriture», décida Floche.

Là, monde fou, fumée épaisse et stagnante au-dessus des bouteilles.

Avertie s'énervait à ces repas en aquarium desséché, où les convives, collés les uns aux autres, ne pouvaient porter la main à leur bouche sans sentir le contact chaud d'un voisin. Le garçon, de sa grâce équivoque d'équilibriste aux ongles noirs, jetait distraitement sur les assiettes la nourriture éclaboussante et flasque. Puis il s'évadait, la serviette voltigeante au bras, dans sa livrée répugnante de maculatures, mais si ajustée qu'elle avait l'air d'être cousue sur sa peau.

Quand Floche eut bien frotté son couvert et son verre, elle montra triomphalement sa serviette noircie et déclara qu'elle serait bien heureuse tout à l'heure de ne pas avoir tout cela dans le ventre.

--Garçon! de l'eau minérale, je vous prie! merci. _Cicina_, eau gazeuse... éventée! affirma-t-elle encore. Puis elle lut à haute voix: «Une bouteille par jour... Catarrhe de la vessie, reins flottants, retour d'âge!...» C'est excellent, pour moi, tout cela. Versez, Peintre, versez-m'en tant que vous pourrez!

CHAPITRE V

--_Verona! Verona!_ Le chef de train s'égosille. Dix heures du soir. Nuit profonde. Floche se lève, regarde à travers les vitres.

--Ô Poésie! Ô tombeau de _Roméo et Julietta!_ Voyons un peu. Elle ouvre la fenêtre.--Quoi? Vérone, cela? Mais, Seigneur! Que c'est laid! C'est tout noir, c'est tout plat; on ne voit rien, pas une église... c'est infect!

Elle dit et se rasseoit.

Onze heures; même nuit noire.--«_Venezia! Vene-zia!»_

--Ah! mes chers amis, nous y voilà donc, dans le Paradis!

Et Floche se pencha à la portière.

--Je m'y reconnais, je m'y reconnais!!! Elle rassembla les Pèlerins et d'une voix de guide qui explique:

--Ça, voyez-vous, c'est la digue; là, par terre, la lagune, à gauche, la mer; en haut, le ciel... et en bas, la lune qui se reflète dans l'eau. «Ah! Venezia! Venezia!» chantonna-t-elle, les bras en l'air.

Le calme inhérent à la ville qui les entoura sur le quai dès la sortie de la gare, cette absence de tout bruit urbain, cette sorte de subite intimité, après le vacarme du train et la bousculade vers les issues trop rares, envahirent Avertie agréablement. Aussitôt qu'elle eut mis le pied dans une gondole et qu'elle se fut assise sur les excellents et profonds coussins de cuir noir, elle se sentit tout à fait heureuse.

Où était l'impatience fébrile qu'on met généralement à retirer ses bagages pour rentrer au plus vite chez soi? Ici on jouait déjà la «Romance», on se laissait vivre et on n'avait, à dire vrai, que cela à faire. La féerie commençait.

Tout alentour, dans les gondoles voisines, d'autres couples attendaient, eux aussi. Subitement silencieux, calmés, pénétrés par le charme de la cité, des eaux douces qui clapotaient le long du bordage, ils semblaient tous des amoureux en bonne fortune: Venise voulait cela.

Le Peintre et Floche, causant à demi voix, s'étaient mis à fumer.

--Que c'est donc bon d'en griller une en gondole! disait Floche.

Avertie se retourna, dégoûtée; fumer à Venise, la nuit, en gondole, comme au café! Ah! qu'ils avaient bien un cerveau-Arménonville! Elle les entendait débiter mille lieux communs sur les arrivées classiques, la nuit, sous la lune et les étoiles. Elle se rappela que, lors d'une exposition de peinture à Bruges, plusieurs de ses petites amies, se piquant de bas-bleuisme, lui avaient, à son retour, posé cette seule question: «Tu as été à Bruges? As-tu vu la lune?» Non, elle n'avait même pas pensé à regarder la lune, elle y allait pour voir des tableaux. Mais l'insistance spécialisée de ses amies l'avait intriguée; elle s'accusait d'avoir, peut-être, manqué une éclipse. Un jour qu'elle parcourait le «trottoir roulant» d'un journal quelconque, elle retrouvait, dans une tartine sur Bruges (_la morte_, naturellement), toute la lune de ses petites amies. Ah! mon Dieu! Elle l'avait manquée, elle, Avertie, dans le ciel de Bruges, sans doute point sur l'I au clocher du Saint-Sang. Que «l'imprimé» jouait donc un fort rôle dans la vie artistique de ses petites amies et des grandes!

--Tiens, une église! dit soudain Floche, dont les yeux s'habituaient à l'obscurité. Savez-vous son nom, Avertie?

--L'Église de la Gare, répondit celle-ci sur un son détaché, comme si elle eût parlé d'une auberge.

--Oh! très joli, très joli! Madame est maussade. Sans doute parce que nous attendons encore nos bagages. Tra là là là! Mon cher, cette femme n'a aucune poésie dans l'âme. C'est dommage. Tirez-moi donc les «Petits beurres» du sac jaune. J'ai une faim de loup; c'est déjà l'air de l'Adriatique qui m'appète.

--Quel français, par-dessus le marché! murmura Avertie.

Quand les bagages furent proprement arrangés à l'arrière, le gondolier demanda:

_Due o solo gondoliere, Signora_[1]?

[Note 1: Deux ou un seul gondolier, Madame?]

La voix caressait; elle passa sur la peau d'Avertie avec un frôlement de grosse mouche en velours.

«Ce pays est doux; ce pays arrondit les angles des mots, il n'est que volupté!» et Avertie se retourna pour regarder la tête d'où cette voix d'or était sortie! un Bellini à cheveux longs et soyeux, au masque sévère, à la bouche jeune et joyeuse; il poussa le cri rauque déjà oriental, avec lequel les gondoliers se croisent: «_A-o-é!_» et son grand corps s'inclina sur la rame dont l'effort silencieux ébranla la gondole.

Le long des petits canaux, la voix d'amour retentissait encore avec son cri sauvage, ou bien, joyeusement, elle saluait la gondole rencontrée, souhaitant la _buona notte_.

--_Addio, addio, Carlo!_ répondait-on.

Puis, Carlo s'essaya à chanter, mais sa voix était sourde. Il toussa, racla sa gorge et cracha épais dans la lagune.

--Ah! tant pis! dit Avertie tout haut.

--Vous dites? demanda Floche.

--Je dis, tant pis, parce qu'il a craché.

--Qui a craché? Carlo? Qu'est-ce que cela vous fait? D'abord, c'est plus sain pour lui, et puis il y a déjà tant de cochonneries dans la lagune!

Avertie le savait bien, mais son Bellini s'était dépoétisé par trop subitement.

Bientôt, l'eau sur laquelle voguait la gondole parut lourde et plus grasse. Les palais et les maisons se dressaient, vastes ossuaires sous cette lune froide, évadée par instant des nuages. Mais Carlo, de sa belle voix maintenant harmonieuse et qui s'éparpillait le long des hauts murs en ondes décroissantes, expliquait le chemin parcouru, le petit canal, le raccourci, le théâtre qu'ils dépassaient en faisant monter l'eau clapotante, sur ses marches de marbre.

Dans les canaux plus intimes, tout devint sonore; les gouttes d'eau, elles-mêmes, qui tombaient de la rame, trouvaient leur écho; la gondole rasait les murs; jouant au voleur ou au Borgia, les Pèlerins parlaient à voix basse.

Ils débouchèrent enfin sur le grand Canal. «La lune y épousait la lagune», tandis que la perspective s'offrait aux voyageurs théâtrale, ornée de la parure de tous ses palais, d'une beauté d'Orient dans la nuit. Au fond, vers la haute mer, semblables à des fûts de forêt brûlée, se dressaient les mâts de la _Giudecca_. Enfin, derrière eux, devant les vulgaires becs de gaz, émergea l'_Hôtel Britannia_.

Dans le hall, sur les fauteuils et les banquettes, des voyageurs somnolaient, châle au bras, sacs en main.

--Nous n'avons plus un lit de disponible. Ces dames ont-elles retenu leurs chambres? s'informa le gérant, debout sur le ponton et prêt à en barrer l'accès.

--Oui, dirent ces dames.

--Non, avoua le Peintre.

Le gérant le renvoya avec un geste d'homme repu.

--Monsieur, intervint Floche, il est impossible que vous expulsiez ce jeune homme. Un lit, un simple matelas, et voilà de quoi le coucher! Où voulez-vous qu'il aille, ce pauvre garçon? Faites-lui mettre n'importe quoi par terre. Ma chère Avertie, nous ne pouvons l'abandonner ainsi. Nous le prendrons plutôt dans notre chambre.

Elle gesticulait, excitée, parlant très fort. Quelques endormis du hall soulevèrent des paupières vindicatives. L'un d'eux jura. Avertie détestait l'esclandre. Elle se sentit subitement un coeur très dur.

--Taisez-vous donc. Vous faites scandale, vous dites des choses absurdes. Que le Peintre se débrouille.

Le pauvre Peintre, poussé au derrière par la décision d'Avertie, regagna sa gondole et, «_A-o-é!_», disparut dans la nuit.

Avertie eut un sursaut de répulsion en entrant dans les chambres, offensantes par leur papier sombre, leur plafond de guinguette à liserons peints, leurs meubles chocolat et leurs marbres poisseux de crasse humide.

--Heureusement, dit Floche en soupirant, nous aurons toujours la vue du Canal! et elle s'approcha de la fenêtre qu'elle ouvrit: horreur! Relents de cuisine, de friture froide, de marc de café! Sur le toit voisin, à hauteur de l'oeil, pelures d'oranges et vieux citrons. Et en face, à le toucher, un mur écru barrant l'horizon.

--Pouah! fit-elle, pour le coup, c'est trop fort! Mais où est donc le Canal?

Elle se dirigeait déjà vers la chambre d'Avertie pour proposer l'échange. Le gérant l'arrêta et, d'une voix plutôt hostile:

--Pour le prix des chambres, Madame, il n'y a pas de vue sur le Canal.

--Eh bien, je vous en fais mon compliment, Môssieu! C'est complet! Dans votre hôtel Britannia (et elle fit vibrer les n avec impertinence), on se croirait vraiment chez des pauvres, à Grenelle!

Le gérant se retira... à reculons.

--Vos amis américains sont des brutes. N'auraient-ils pas dû surveiller votre commande et se mettre en quatre pour vous, puisqu'ils _vous aiment tant!_ Vous ne me ferez jamais croire qu'il n'y ait pas d'autres chambres, à Venise!

--Ah! que vous êtes fatigante, ma pauvre Floche! Ne pourriez-vous vous taire? Quand je pense à tous ces gens qui sont en bas, sans lit, au peintre qui vogue encore peut-être, je crois que nous devrions nous estimer bien heureuses que ces _brutes d'Américains_ nous aient trouvé ces deux turnes!

--Turnes, vous l'avez dit. Vous êtes intelligente, au moins, si vous avez un sale caractère. Des turnes, oui! On ne vient pas à Venise tout de même pour s'enfermer dans des «gogues» et respirer les eaux grasses!

--Oui, bien sûr! Vous voudriez, pour cinq francs par jour, un premier étage avec salon, billard, bain préparé au lait d'iris... et la vue sur «tout Venise» illuminé, par-dessus le marché, hein?

--Adorable! fichez-vous tant que vous voudrez, nous n'en sommes pas moins des dupes.... Tiens, le lit est propre... oh! mais il a l'air parfait. Nous allons dormir comme des plombs!

Au petit réveil, devant le mur écru, les toits, les pelures d'orange et de citron, elles se réveillèrent reposées et d'humeur charmante. Une lettre de Maud, impatiente de revoir une amie après dix ans de séparation et son mariage avec un Italien, annonçait à Avertie sa visite à l'heure la plus proche.