Chapter 2
--Mais que c'est cher! l'accueillit Floche. Et pour des endroits qu'on a si mal vus, en passant, dont on n'a même pas pu lire les noms: _Küsachak_! qu'est-ce que cela, _Küsachak_? Pour une station, c'est ridicule! Ces noms suisses m'ahurissent, et puis c'est trop coûteux les voyages... mon avarice me reprend... Oh! que je souffre!
Ces exagérations amusaient Avertie. Elle demanda:
--Irez-vous déjeuner?
--Moi? mais je n'ai pas faim du tout!
--Pardon... est-ce l'enchaînement de vos idées qui vous amène à ne pas déjeuner?
--Vous dites? Enchaînement de mes idées? Ah! je comprends! Mon avarice? Au reste, je n'ai pas honte de vous l'avouer, maigrir et tondre sur un oeuf sont deux préoccupations qui ne me quittent jamais.
--Enchantée de l'apprendre; vous ferez dorénavant les commissions.
--Vous n'y pensez pas! Et mon petit sac que je ne peux quitter!
--Quoi! un sac? quel sac? (elle cherche le Carlin de l'oeil).
--Oui, celui-ci, ce tout petit! Ne me grondez pas... j'y ai mis mon argent, et seulement les deux lettres que je possède d'Altmar.
--Vous m'agacez. Vous n'êtes qu'une folle!
--Pas tant que cela, pas tant que cela! Croyez-vous que je ne sais pas qu'Altmar est riche? Je le cultive surtout pour ses cadeaux, ses automobiles, ses loges, ses billets de théâtre et de courses. Car, pour ce qui est des «mélanges de salive»... voyez-vous, j'en ai soupé!
Et Floche regarda tristement le Seeligberg et le lac des Quatre-Cantons, comme quelqu'un qui n'aura plus jamais de soupe. Ensuite, elle finit par se pâmer avec l'exagération qu'elle apportait à tout, à propos de l'eau, des reflets, des tons, du monument de Schiller... et s'adressant au pseudo-Berlinois:
--Monsieur, savez-vous si c'est le tombeau de Schiller?
--Non, Madame, c'est seulement son coeur qui est là.
--Ah! son coeur qui est là! Le coeur d'un si grand homme, d'un tel poète!... Ils l'ont arraché, son coeur, de son corps mort, les cruels! Et ils l'ont fourré là, dans cette énorme pierre froide au bord du lac. Ce pauvre coeur! Quelle poétique invention, Monsieur! Il n'y a que les Allemands pour avoir une telle sensibilité. Ah! l'amour, l'amour! Certainement, Altmar me lâchera... je suis d'une nature si peu attachante. Je suis joliment malheureuse, allez.
--Ce pauvre Altmar, reprit Avertie, vous lui faites du tort puisqu'il n'a pas encore eu l'idée de vous aimer.
--Mais rien que ça, c'est affreux, et ça suffit pour empoisonner mon voyage!
Le lac était froid, gris et sec de ton à cette heure matinale, dans une petite brume commune.
Avertie attendait, comme au théâtre, l'apothéose finale, les beautés du Gothard qu'elle escomptait pour la remettre de bonne humeur; mais quand elle les eut, là, sous les yeux, dans leur sévérité verte, crue et pierreuse, étroites et profondes, telles les âmes de Port-Royal--sauf toutefois la couleur verte--elle ne put les aimer. Cela l'ennuyait, l'ennuyait prodigieusement, autant que de la mauvaise peinture.
--Etes-vous assez dénigrante, ma chère! disait Floche d'un ton de reproche. Ces neiges éternelles, ces pics grandioses, cette nature bouleversée, cette prodigieuse création de voie ferrée, ces «sept révolutions du tracé», cela ne vous chambarde donc pas?... Et quand on pense que c'est nous, les humains, qui avons trouvé le truc pour terrasser ces monstres, les rendre utiles... l'histoire de la souris qui creuse un fromage, quoi! C'est splendide! Et ces gorges...
--Oh! ces gorges... Quand on pense aux beaux seins des femmes et qu'on compare!
--Vous dites? Et ces cascades?
--Ouatt! les cascades? des «pissevaches» tout le temps.
--Des pisse... quoi?
--Je dis des pissevaches. En Suisse, vous savez bien, toutes les cascades sont des pissevaches.
--Non, je ne comprends pas bien, mais vous avez de l'esprit d'à propos... En effet, ce sont tout à fait des vaches vues par derrière, mes pauvres cascades... ces bonnes vaches qui donnent de si bon lait, du si bon beurre, du si bon miel!
--Oh! du miel surtout, Floche!
CHAPITRE III
Le déjeuner que Floche avait, par économie, refusé de manger se servait pendant la montée serpentine du Gothard, tandis que, béats, les touristes épataient leurs nez contre les vitres sales.
Seuls, Avertie et un couple amoureux se désintéressaient du paysage. Le couple, comme tous ceux du même genre, s'entre-mangeait des yeux au-dessus de l'omelette aux fines herbes et du veau marengo. La femme, américaine, très fraîche sans être très jeune, avait la poitrine libre sous une étoffe légère. Quand elle faisait effort pour rompre son pain trop cuit, ses seins en cloches remuaient.
«Voilà bien _ce_ qu'ils préfèrent, les hommes!» soupira Avertie en caressant du plat de la main sa petite poitrine de Fellah. Dieu! que tout ce monde-là mange de façon commune et même ce gentil gosse de 13 ans!» pensa-t-elle encore!
Elle eût souhaité à l'enfant une vilaine figure, tant ses vilaines manières offensaient sa beauté. Quand elle se leva, tandis qu'il s'empressait poliment pour l'aider à remettre son manteau, elle dit à demi voix:--Merci beaucoup, mon petit monsieur, et, puisque vous êtes si poli, écoutez une vieille dame: lorsqu'on a, comme vous, une jolie figure, il faut avoir les ongles propres et ne pas manger avec ses doigts.» Et elle partit.
Dans le compartiment, Floche attendait _Göschenen_, la station du tunnel. On y arrivait.
--Quoi! s'écria-t-elle _Göschenen_! Le tunnel déjà! Et même pas cinq minutes d'arrêt pour se préparer à passer sous ce terrible amas de rochers et de glace!... Mes sels! où sont mes sels de lavande?
Elle fouilla nerveusement le sac jaune.--Aurai-je le temps seulement de les sortir?... J'ai peut-être le coeur malade, qu'est-ce qu'on sait, après tous les malheurs que j'ai eus! J'ai lu dans un journal que l'air de ce tunnel était si lourd, si oppressant, si méphitique... Ah! mon Dieu! nous voilà déjà dans le trou et je ne trouve pas mes sels, quelle fatalité! Ah si... enfin!
Et au moment où elle les portait à son nez, le jour réapparaissait.
Un soleil printanier éclatait, enflammant les glaciers du versant italien; il répandait de l'argent liquide sur les pics froids, assis en rond comme des juges.
Ils étaient beaux et peu sympathiques. Avertie, intimidée, détourna les yeux; elle finissait par se croire coupable.
Mais le train, à toute vitesse, l'emporta loin de ces monstres. Lointains, couronnés de légers nuages, ils lui parurent plus accessibles. Floche, elle, prenait activement des notes:--«Je dis: Versant français--côté ingénieurs. Versant italien: nature et poésie!!»
Et quand, par-dessus son épaule, Avertie lut ces lignes: «Nature et poésie», elle se trouva une toute petite chose à côté de la simple Floche. Ces mots roulèrent plusieurs fois dans sa bouche avec la saveur d'un bonbon acidulé. «Nature et poésie!» que dire de plus? Rien que ce nom _Bellinzona_, n'est-ce pas déjà une romance? Et cette langue si sensuelle, faite surtout de consonnes pour être plus douce dans la bouche et aux oreilles! Et ce temps de printemps étourdissant, quelle bénédiction! C'était donc tout cela l'Italie?
Déjà des rosés aux murs des villages. Avertie ajusta son face-à-main. De quelle espèce? _Multiflora_! Maniaque, elle ne pouvait voir une plante sans l'affubler d'une désignation classique de catalogue. Sa passion pour la nature et la botanique l'obsédait; elle écrasait ses amies de son savoir en citant les titres ronflants, colorés, barbares, latins, dont elle affublait les plantes. Elle plaignait tout le monde, et Floche aujourd'hui, de ne pas goûter l'intimité des herbes qu'on appelle par leurs noms.
À _Chiasso_, le bruit se répandit que le train allait stopper. C'était la frontière, la douane italienne et la grève des _Ferrovieri_. Quelques militaires traînaient déjà dans la gare pour en témoigner. Floche se lamentait. Les douaniers, moustachus, clamèrent en sonores paroles la visite des bagages. Clefs en mains, Avertie descendait, lorsqu'elle s'entendit appeler doucement par son nom de jeune fille... Étrange sensation qui lui donna, en un instant, dix ans de moins. Elle se retourna et se trouva en présence de deux jeunes femmes à l'air affable et étranger.
--Mais oui, Josepha, c'est elle! et les voix s'éteignirent dans des embrassades.
--Comment, Altesses! par quel curieux hasard nous retrouvons-nous à Chiasso?
Les princesses expliquèrent leur voyage vers un oncle mourant. Elles parlaient d'Edouard, de Guillaume, d'Humbert et de François-Joseph, tous têtes couronnées, comme Avertie eût parlé de ses frères et cousins; c'était étrange, cette familiarité dynastique et prénominale sur le quai de Chiasso.
Jamais ces trois jeunes femmes ne s'étaient revues depuis le couvent, où Avertie avait été leur respectueuse et assez flattée petite amie.
Elle se rappelait les dimanches passés chez la Reine exilée, à Passy, où les Princesses montraient avec orgueil, dans le pavillon isolé du roi leur père, les drapeaux nombreux jadis enlevés aux régiments de l'usurpateur, fanés, salis, troués de balles, tachés de sang, même. Avertie en avait la chair de poule tant elle se croyait dans le merveilleux épique. Puis c'était encore une suite de cadres où, sous verre, s'alignaient des pièces de monnaies de toutes grandeurs et percées également au milieu d'un coup de pistolet. Le Roi, tireur émérite, avait collectionné ces petites gloires à côté des grandes. Son immense portrait, qui centrait la salle, le représentait en uniforme de général, don Juan bellâtre, et un peu épais. Avertie, enfant, l'eût souhaité plus mince, plus théâtral encore, plus Prince de Légende. Mais l'uniforme brillant, les trophées ensanglantés, les damas somptueux tendus aux murs en faisaient, pour son imagination de neuf ans, un héros tout de même assez fabuleux.
Dans ces temps-là, les journées de congé, passées à Passy, commençaient toujours par des parties de cache-cache. Puis on allait dans la chambre des Princesses, grande pièce blanche et nue, dont l'odeur acre et fade de renfermé, si particulière aux chambres d'enfants, soulevait parfois le coeur d'Avertie. Trois petits lits en fer, laqués blanc, s'alignaient le long du mur et une grosse couronne royale aux fleurs de lys d'or leur servait de baldaquin.
Rien qu'en regardant ses anciennes compagnes, tous ses souvenirs se précisèrent nettement. Doña Josepha, dans l'amabilité du sourire, faisait renaître ses enfantines fossettes, tandis que Doña Alicia s'intéressait avec grâce à la vie d'Avertie. Leurs délicieuses manières étaient comparables à une oeuvre d'art; on y goûtait un plaisir de beauté et d'harmonie. Ces infantes, pourtant, étaient simples, gaies, un peu naïves comme presque toutes les Princesses; et Avertie pensa à ces beaux fruits qu'on empêche de mûrir librement dans les serres, en de petits sacs étroits et bien clos. C'est ainsi que l'étiquette avait dû contraindre ces femmes.
Cependant l'homme des douanes, fonctionnaire assagi par le protocole, s'approcha avec déférence du groupe princier, et, englobant Avertie dans la «suite», prit le numéro de ses bagages, de ceux de Floche et, après avoir baisé les mains de tout le monde, annonça qu'on n'ouvrirait point les colis.
Le temps pressait. Avertie s'inclina, respectueusement elle aussi, vers les mains supra-patriciennes couvertes de grosses pierres précieuses et rentra dans son wagon.
Floche, qui, derrière sa vitre, avait tout surveillé, ne revenait pas de cette aventure.
--Que vous avez de belles connaissances, ma chère! Moi qui les avais prises pour de bonnes Allemandes. Ah! on est honorée de voyager avec vous! D'ailleurs, de ces trois femmes, c'est vous seule qui sembliez l'Altesse!
Avertie méprisa un peu son amie pour cette flagornerie, mais... elle se regarda dans la glace.
Tout s'arrange, dit le sage. Le train partit, malgré la grève, et les deux amies, heureuses d'avoir échappé à un gros ennui, longèrent le bleu _lac de Côme_ bras dessus, bras dessous, le nez à la vitre du couloir.
--Il est vraiment italien, _mon Como_! affirmait Floche, dont quelques étés s'étaient passés jadis au bord de ce lac. Mais que l'ingéniosité utilitaire des hommes l'a donc dépoétisé! Voyez-moi ces bâtisses crayeuses, à l'infini... et pourquoi y fiche, je vous le demande? Y manger, y dormir, y faire des saletés! Comme si, au milieu d'une si belle nature, il ne vaudrait pas mille fois mieux être nus ainsi qu'Adam et Ève, pour vivre d'amour, de racines et d'oeufs à la coque!... (Avertie se mit à rire.)--Vous! vous n'êtes ni sérieuse ni poétique... et cela m'étonne beaucoup de votre part, car vous êtes très sympathique!
Avertie fut heureuse de se savoir sympathique, mais surtout de rester si distante malgré une telle intimité!
Elles approchaient de Milan et leur impatience d'arriver rendait ces dernières heures monotones et pénibles. D'ailleurs, la Lombardie qu'elles traversaient, couverte de vignes uniformément vertes--et verts aussi les mûriers trapus--ajoutait au soporifisme. Pourtant l'enthousiasme classique de Floche força l'attention de son amie. Par complaisance, celle-ci regarda, se leva, se rassit, se releva pour regarder encore, tant de fois qu'elle en prit une mine fatiguée.
--Vous êtes malade, chère amie? Dieu! que je suis contente. Je vous aime tellement plus à vous voir des défaillances. «Ils» m'avaient tant dit que vous seriez un turc, que vous me feriez trotter en cercle, que vous seriez de fer, inexorable dès sept heures du matin! Et voilà que c'est moi le turc, moi la vaillante inexorable! Ah! vous m'êtes charmante et bien sympathique, décidément! Tenez, voici mon coussin, mon châle et mes sels de lavande...
Au rythme assourdissant du _tarara-bomn di-é-..._ des plates-formes, le train entra en gare.
Les Pèlerines étaient à _Milan_.
Comme elles donnaient leurs tickets, elles aperçurent un costume beige, un chapeau «Panama», un nez pointu sous l'ombre de la visière.
--Le Peintre! le Peintre à Milan, ma chérie, quelle joie!
Floche gloussait comme un naufragé qui aperçoit une bouée. C'était en effet le Peintre.
--Nous vous emmenons! lui dirent-elles... Mais quel hasard?...
--Je savais que vous partiez et je suis venu. Renvoyez-moi si vous n'avez pas de coeur.
--Vous renvoyer! Mais puisqu'on vous dit qu'on vous emmène au contraire! Prenez nos paquets, _bags, hold all_, couvertures!
Dès lors, elles aussi, voyagèrent les mains vides, en Altesses. Avertie trouva un repos délicieux à se sentir libérée de tout souci matériel et à se garder entière pour les joies qu'elle s'était promises. Le Peintre servirait de fourrier et de chasseur.
CHAPITRE IV
_Milan, Hôtel de la Ville._
--Mesdames, un bel appartement, à deux lits, 12 francs... nous n'avons que cela delibre... pas de «chambre communiquante» pour Monsieur... et le gérant indique le Peintre.
--Môssieu? mais qu'est-ce qu'il peut bien nous faire! reprend Avertie, indignée.
--Alors, montons, Mesdames.
Il est trois heures, un sommelier--les prenait-on pour des barriques?--les précède; il marche comme un prétentieux tragopan. Tout en circulant dans les longs couloirs, Avertie lit les numéros des chambres, puis sur des étiquettes: _Bains... Jardin..._
--Jardin? Comment, garçon, sont-ce les jardins de l'hôtel qui se trouvent là?
--Oh! que non, _Signora!_ Il y en a à tous les étages--et sa bouche voulait être spirituelle--ce sont tout simplement les lieux d'aisances.
--Ah! parfaitement.
Et elle aima davantage l'Italie d'appeler les cabinets «Jardins».
Arrivées dans leur chambre, Floche jette pèle-mêle ses paquets, gants et chapeau sur les lits. Puis sans même regarder:
--Ça! un bel appartement, pour 12 francs, avec vue sur les derrières! Être venue de Paris à Milan pour voir frire des soles dans la cour d'un hôtel.... J'en mourrai!
--Oh! Attendez quelques jours encore avant de vous détruire, voulez-vous? Et choisissez vite votre lit! lui répond Avertie.
--Hum, dans une étable pareille, que m'importe le choix d'une litière!
Et elle s'approprie le plus confortable.
Elles avaient déjà commencé à ranger leurs menus objets, lorsque Avertie jeta un regard circulaire, se demandant pourquoi la chambre lui paraissait si exiguë. Partout Floche avait marqué sa présence, éparpillant sur tous les meubles éponges, chapeaux, brosses et couvertures.
--Activez donc, chère amie, disait Floche dans sa hâte de sortir, tout cela c'est du temps perdu, du temps précieux, du temps qui nous coûte deux francs neuf centimes l'heure. J'en ai fait le calcul.
Vite, elles se donnèrent le petit retapage, grain de poudre, rouge aux lèvres, coup de brosse; et, dans leur crasse de voyage, pimpantes comme aux Champs-Elysées, elles descendirent le grand escalier du sympathique _Hôtel de la Ville_.
Le Peintre les attendait déjà; il leur avait retenu un fiacre et improvisé un «circulaire» de la première heure.
Dès la sortie de l'étroit et populeux _Corso Emmanuel_, le _Dôme_ se dressa devant elles.
--Cachez-moi ça! Cachez-moi ça! hurla Floche en agitant--classique geste de l'horreur--les mains devant ses yeux.
Elle savait qu'il était de bon ton de dénigrer l'oeuvre moderne. Avertie, au contraire, sans parti pris, regarda; l'ensemble lui parut beau, malgré quelques détails choquants, et la place, un joli plateau pour ce gâteau de noces.
Par les rues dédaignées, ils allèrent voir quelques vieilles maisons aux loggias de pierres dentelées et découpées en guipure, puis quelques églises où, pour les prochaines fêtes, pendaient aux piliers de grandes draperies de damas rouge. Les nefs en prenaient des allures intimes d'alcôve dans une lueur pourprée douce et tiède.
--J'ai faim, dit Floche tout à coup.
--Parfait, dit le Peintre.--Cocher, _Café Baldi!_
Avertie s'y crut à Vienne (Autriche): mêmes élégances un peu tapageuses de province riche; aucun de ces raffinements des _Colombins_ et autres _tea-rooms_ parisiens. Sur les tables de marbre sombre s'accoudaient des femmes empanachées d'autruche et de paradis.
Floche, aux yeux d'enfant plus grands que le ventre, commanda une orgie de thé, de glaces, de gâteaux.... Mais, une fois repue, elle trembla, puis pâlit. N'avait-elle pas oublié ses deux principes: économie et sobriété?
Ce fut le Peintre qui paya: deux francs vingt.
--Vous dites 2 fr. 20 pour nous tous! 2 fr. 20? Il s'est trompé, le brave homme! C'est impossible... c'est de la folie! On n'a jamais mangé 12 gâteaux, 3 glaces, 2 thés, de la bière pour 2 fr. 20! Mes amis, je suis parfaitement heureuse! Notre voyage ne nous coûtera pas un sou!
Ils se levèrent sur un «Allons, en route!» d'Avertie.
--Oui, oui, en route et un peu vite, reprit Floche. Il faut digérer tout cela, maintenant.
Et le Peintre dit au cocher:--«Hôtel _Modrone_.»
Le long du _naviglio_ sordide, où baignait le derrière des maisons, les pampres d'avril pénétraient le désordre des arrière-offices et balançaient leurs longs serpents verts sur les oripeaux éclatants des lessives suspendues. Plus loin, Avertie, dépassant ces choses du regard, s'écria saisie:
--Ah! que c'est beau, Peintre! Qu'est-ce donc que ce balcon? Serait-ce déjà l'hôtel _Modrone_?
Sur le petit canal, une rampe de forte pierre avançait en rinceaux compliqués et un peu lourds. Entre de gros arbres pleureurs, les têtes renaissance et les arabesques sculptées se couronnaient de pousses tendres. Deux amours siégaient, en motif médian, sur des coussins de marbre. Ils embrassaient des cornes d'abondance aux fruits croûlants et dont ils inclinaient légèrement la chute au-dessus de leurs têtes bouclées. Sur la terrasse, un jet d'eau oublié animait la solitude. Le fond se perdait dans un décor à doubles rangées de colonnes sveltes et claires, où les plantes folles et les rosiers exaspérés s'écrasaient contre la pierre. Les volets mi-fermés emprisonnaient des vitraux jaunes et bleus que le soleil piquait ardemment.
La vie s'était arrêtée à l'hôtel _Modrone_ depuis l'époque luxueuse. Et les deux vieux arbres qui assombrissaient la terrasse de leur masse pleureuse témoignaient seuls de la fidélité du printemps aux deux amours assis sur leur coussin de marbre.
Les Pèlerines étaient pénétrées. Elles refusèrent de «s'éparpiller» en d'autres plaisirs--même d'art--et rentrèrent à l'hôtel.
Le soir on s'en fut dîner au _Gambrinus_. Là, les trois amis retombèrent dans le brouhaha bourdonnant du restaurant universel: dames viennoises sur estrade dominant les consommés et les macaronis. Ceinturées de rose fané, l'air absent, fardées, ces filles tristes jouaient _Coppelia_.
Ils mangèrent à l'italienne. Sur le menu, soupe à la Corneille, _ravioli, macaroni, rizotto_ et _poletto_.
--Que le beurre est donc bon ici! s'écria Floche, qui en faisait fondre un petit morceau dans la chaleur de ses coins de lèvres; notre cher Rumpelmeyer a tant hésité à venir habiter Paris, parce qu'il ne pouvait faire ses tartes qu'avec le beurre de Milan. C'est bien connu, du reste. Mais il y a encore autre chose de connu à Milan! Ah! oui, les mouches! Les mouches de Milan! Seigneur! c'est donc vrai... Heureusement que ce n'est pas encore la saison!
Et ainsi s'agrémentait le dîner, pendant que le Peintre sifflotait, entre les _i_ terminaux et le filandreux réel des mets italiens, les airs joués par les dames viennoises.
Le _Gambrinus_ était situé sous l'immense galerie de verre, d'un goût douteux, mais si prisée par les Milanais et qu'ils encombrent aux heures de loisir.
Avertie, en sortant du restaurant, bouscula une petite table maculée de bière et de limonade. Elle mit le désordre dans un groupe qui, dérangé, découvrit à la jeune femme un buveur solitaire, dont les yeux perdus dans l'espace semblaient suivre la fumée de sa petite pipe de bruyère. C'était Dick! Comment avait-elle pu si totalement l'oublier?
Avec la même nonchalance botticcellienne, le même complet _home-spun_, et sa cravate «oeil de truite», on eût dit qu'il attendait le plaisir de bâiller. Sa main et son poignet, mince dans une manchette ridiculement évasée, pâlissaient sous la lueur des becs Auer. Ces détails frappèrent involontairement Avertie. Un peu troublée, elle voulait avancer, se montrer, lui faire comprendre au moins qu'elle était là et que, par un hasard inouï, elle l'avait vu. Elle n'eut pas le temps d'agir; déjà, ses deux co-pèlerins l'entraînaient, perdue dans ses pensées, à travers la fourmilière humaine.
Une ruelle sombre, au bout une lueur éclatante et le Dôme, gâteau de noce découpé, crayeux, sur un ciel de flamant-rose. Il était, vu de cette ruelle sordide, à la fois mystérieux et fantastique. Tous trois se regardèrent avec enthousiasme.
À ce moment, près d'eux, sur le même ciel rose, dans sa démarche longue et alerte, la silhouette de Dick se profila aussi. Avertie ne douta plus alors qu'il ne l'eût reconnue et suivie; elle mit instinctivement la main sur son coeur et, «la tête dans le ciel et les pieds sur la terre», elle heurta violemment une masse sombre.
--Oh! mais! s'écria Floche indignée, faites donc attention! Qu'avez-vous bousculé là? C'est noir... C'est mou... un enfant! Mes amis, c'est le petit Italien, le pauv' petit Italien qu'on rencontre toujours à Paris!... a-t-il sa marmotte?
Et elle lui jeta deux sous, déjà loin.
* * *
Cette nuit-là, Avertie rêva de Dick. Dans une pose de dieu antique, il l'avait embrassée, enlacée. Elle sentait presque encore, au réveil, le toucher des doigts longs, spatulés un peu, qui, pour attirer sa bouche, lui avaient soulevé le menton. Et son regard! Où avait-elle déjà vu cette intensité, cette expression de tristesse et de volupté si complète? Ce regard «qui contenait toute la guerre de Troie»!
Floche la tira de ces souvenirs. Elle sortait son nez des couvertures: