Chapter 12
Avertie défaillit presque. Elle avait, de suite, reconnu Dick. Son coeur fondit. Elle eût voulu s'élancer à son cou et lui expliquer... Sûrement il comprendrait! Et puis, s'il le voulait, eh bien! elle serait à lui! Elle hésitait, lorsque le jeune homme, s'étant un peu détourné, son profil se dessina énergique jusqu'à la dureté... Ah! non! ce n'était plus l'heure des subtilités! Elle l'avait blessé dans son amour et bafoué dans son orgueil... Tout était fini, pour toujours!
À voix basse et tremblante, elle supplia le Peintre, en l'entraînant vers l'allée des Cyprès:
--Vite, Peintre, sauvons-nous, à présent; dépêchons..., nous allons manquer le train...
Comme elle courait presque, la fleur qu'elle avait au corsage se détacha; elle la rajusta fébrilement. Dans ce léger morceau de nature, caché là, sur son coeur, elle voulait emporter un peu de sa curieuse histoire, le dernier regard de Dick et le parfum des jardins d'Italie...
Et Floche qui courait derrière elle, cria:
--Attendez-moi donc! Vous savez, j'ai eu beau tousser, le beau Roméo n'a pas voulu me regarder! Il n'avait d'yeux que pour son _brocoli_! Les Anglais n'ont pas de sens, décidément!
Cependant, un pénible désordre moral agitait Avertie.
--Ah! que ne puis-je être «à l'abri» dans les bras du B.-A.! se dit-elle, quand, installée dans le train, et que, toute secouée d'émotion, elle tremblait encore, si démontée qu'elle ne put retenir ses larmes.
--Qu'avez-vous donc, chère amie? vous semblez «tout chose», lui demanda Floche. Oh! mais, je vous comprends, moi, sans savoir au juste; je comprends bien les larmes! J'en ai tant versé dans ma vie, avec mes affreux malheurs... Ce n'est pas moi qui me moquerais de vous... Et puis c'était si beau là-haut! Ça m'a donné le coup du lapin. Je ne m'en remettrai pas... d'autant plus que, dans douze heures, il faudra recirculer dans les choses modernes, les rues, les taxi, les autos, le crottin et les cafés-concerts! J'en mourrai!
Avertie était trop distante pour l'écouter. Bientôt, heureusement, un vieux couple, installé en face d'elle, occupa son attention. C'étaient des gens intimes, bavards, simples, charmants. Ils se faisaient entre eux mille grâces et politesses, mangeant des oranges, après en avoir offert à la ronde. La petite vieille, menue, frêle, avait une physionomie douce. Un bonnet de dentelles noires encadrait les bouclettes de ses cheveux blancs.
--J'ai bien soif, dit-elle à son mari, qui, aussitôt, sortit d'un cabas d'aloès une bouteille fuselée de vin de Chianti. Puis dans la coupe, inconsistante sous ses doigts, d'une moitié de peau d'orange, il versa le vin pourpre. Et ainsi la chère petite vieille put apaiser sa soif avec la grâce des choses et des gestes de son pays.
Les Pèlerins revirent, à Milan, la bibliothèque Ambroisienne, l'inquiétant Léonard, le doux Luini et la galerie du château Sforza, que Floche s'entêtait à appeler la «Pinatoquèt».
_Au Gambrinus_, sous l'orchestre sonore des Dames viennoises aux ceintures défraîchies, ils déjeunèrent une dernière fois à l'italienne. Et Floche rafla tout ce qui restait sur la table de pain bis, «ce bon pain d'éléphant et de phoque», et qu'elle garda pour son goûter.
--Finies les vacances! s'écria-t-elle. Fini le voyage! La boucle est bouclée!
--Pas encore! se répondit en elle-même Avertie, et son coeur bondit à Paris, vers le B.-A. Elle était complètement reprise par lui, comme si elle fût rentrée dans sa sphère normale d'influence passionnelle.
CHAPITRE XIII
Ils reprirent le train de France. Floche bavardait joyeusement et le Peintre l'écoutait.
Avertie ferma les yeux sur l'Italie et les ouvrit sur elle-même. Son âme avait repris sa tenue de retour. Demain, les chères habitudes, les livres sous la lampe et les fleurs apprivoisées des serres parisiennes, la présence du B.-A. calmeraient les derniers tumultes de son coeur.
Mais Floche la tira par la manche hors de sa rêverie.
Elle était furieuse contre le Peintre, qui n'appréciait pas la Suisse:
--Comment peut-on être assez snob, disait-elle, pour ne pas admirer ce pays si universellement goûté? Ainsi, le Gothard, n'est-ce pas un site créé exprès par Dieu pour le chemin de fer?
--Tenez le voilà justement, votre Gothard, avec ses «éternelles neiges»...
--Où ça? où ça? Je veux le voir... Je veux voir le trou du Gothard!
Et elle vit le trou du Gothard à une courbe de la voie et elle admira les petits villages de boîte à joujoux...
À la nuit, chacun s'installa pour dormir. Floche gagna les secondes par économie et quand, à Bâle, l'employé cria: «Tout le monde descend!» la voyageuse avisée demeura introuvable. Il fallut que le Peintre et Avertie débarquassent ses personnels et innombrables colis qu'elle avait laissés dans leur compartiment. Ils eurent cependant le bon coeur de la plaindre:--Elle aura filé sur l'Allemagne, la pauvre!--Allons aux Trois-Rois, c'est un grand hôtel il y aura certainement de la place.
Il était minuit quand, chargés comme des portefaix, ils tombèrent sur les banquettes de l'omnibus. Du fond de la voiture une voix les accueillit qui glapissait:
--Mes chers amis, c'est encore moi qui vous sauve la vie. J'ai retenu trois chambres...
--Vous nous sauvez la nuit, soit! Mais ne vous en vantez pas trop...
--Ne pas m'en vanter! J'en piaffe d'orgueil, au contraire! Le train était plein de sales Anglais... Je les ai devancés au galop. Je savais que vous seriez assez intelligents pour vous débrouiller avec les paquets et pas assez pour retenir les chambres. J'ai un cerveau, moi! Et c'est un _Te Deum_ que vous pourrez chanter en mon honneur dans les chambres 17 et 22! Et puis, vous savez, continua-t-elle délibérément, demain le Peintre et moi nous filons sur l'Allemagne. Vous rentrez, vous?
--Oh! oui, je rentre! répondit Avertie. Bonsoir. Amusez-vous bien, mes amis.
* * *
Le lendemain matin, dans le rapide de Paris, Avertie relut ses notes de voyage, regarda des photographies, effrita quelques fleurs séchées. Au fond de son sac, elle vit briller les petites mains de cuivre de la gondole. Hors de l'ambiance sérénissime et mirifique de Venise, elles lui parurent lourdes, grossières, «matérielles», sans aucune grâce...
Comment avait-elle pu attacher quelque prix à ces objets vendus par douzaine à tous les gondoliers?
Aussitôt, l'image de Dick s'offrit à ses yeux, déjà lointaine, dépouillée du prestige de son quasi-exotisme, déjà déformée par l'absence.
Et Avertie n'éprouva aucun remords de l'avoir fait souffrir, ni aucune pitié, sauf, peut-être, rétrospective et plutôt pour elle-même. Son esprit, repris par le seul B.-A., évoqua bientôt les heures charmantes de cet amour ancien et encore si frais. N'était-il pas, pour elle, comme un jardin que les années et les soins passionnés embellissent, où chaque printemps met un charme plus fort et rend les verdures anciennes plus vivaces?
Et elle s'émut, en pensant que, ce soir, quand, parée, rose et vibrante, elle tomberait dans les bras du Bien-Aimé, il cueillerait, dans son âme et sur son corps, les fleurs et les fruits dont les autres--les Arts et les Hommes--l'avaient parée en ce dangereux pèlerinage.
FIN
ACHEVÉ D'IMPRIMER Le trente novembre mil neuf cent six PAR BLAIS ET ROY À POITIERS pour le MERCURE DE FRANCE