Chapter 11
Un souper simple et bon leur fut aussitôt servi sous le cloître propice. Ils parlaient peu, se regardaient sérieusement et se serraient parfois la main à travers la petite table. Le festin expédié, ils s'en furent, penchés sur la balustrade, jouir des dernières lueurs de la journée. Dick, heureux, confiant dans l'heure prochaine, alluma une cigarette, et, tenant Avertie par la taille, s'amusa à faire passer la fumée d'orient sur la nuque vermeille. La jeune femme se plut à ce jeu qui la faisait frissonner lorsque les lèvres de Dick effleuraient une mèche folle.
Brusquement, il jeta sa cigarette par-dessus le parapet. Avertie la regarda tomber comme si sa propre destinée eût dépendu de son point de chute; elle s'arrêta à mi-hauteur du talus, d'où une petite fumée s'éleva tout droit.
--_Deary_! murmura Dick, vous regardez? C'est un peu d'encens qui brûle sous notre amour...
Elle se retourna en souriant et les derniers rayons du soleil lui firent un nimbe de ses cheveux blonds. Alors Dick lui prit les bras, les passa autour de son cou et la regarda de si près que ses yeux d'acier semblaient transpercer ceux de son amie.
--Comme je vous aime! dit-il; et la veine de son front, soudain gonflée, en barra la blancheur.
Elle sentit des lèvres tièdes se poser sur chacun de ses yeux et des mains timides chercher sa trop menue poitrine.
--Ah! s'écria Dick, vous emporter, vous emporter dans mes bras, jusqu'au paradis, pour toujours!... _Darling_... Vous m'aimez? Dites-moi que vous m'aimez, que vous voulez être à moi, toute à moi, ce soir... en ces lieux que vous avez choisis... Parlez, répondez, _my Darling_!...
Mais, sans rien dire, elle l'embrassa longuement, tendrement... En cet instant de paix infinie, elle goûta, peut-être, la plus grande volupté de cet amour.
La nuit était venue tout à fait et la fraîcheur. Il fallait rentrer. Leur enlacement ne se désunit qu'au seuil de leurs chambres. La vieille avait affecté à Dick celle de Canova; Avertie était logée tout à côté.
Quand la jeune femme eut quitté Dick, plein d'espoir impatient dans l'heure qui allait les unir, elle s'assit sur un des meubles d'indienne et se prit à réfléchir. Elle avait peur, maintenant, la peur de l'artiste devant l'oeuvre qu'il a rêvée et qu'il craint de réaliser. Elle se déshabilla lentement, avec méthode, plia chacun de ses vêtements, ainsi qu'elle avait accoutumé de le faire au couvent; par habitude et pour gagner du temps, elle mit ses bottines sur leurs embauchoirs. Puis, après une minutieuse toilette, elle se recoiffa et piqua dans son chignon clair un bouton de rose. Elle répandit un parfum frais sur sa nuque, sur le reste de son corps, les mains et les bras surtout, et revêtit un peignoir de mousseline blanche. Ensuite, accoudée à la fenêtre, elle attendit, pleine d'angoisse, tremblante.
Soudain, elle tressaillit; Dick l'appelait à mi-voix:
--_Darling_, est-ce vous qui êtes là? Là tout près? Venez... Par ce clair de lune, les Alpes sont belles, de ma fenêtre.
Obéissante, elle se redressa et ouvrit la porte.
Sur un sopha qu'il avait approché de la croisée, Dick était étendu, enroulé dans l'indienne jaune et rouge qui recouvrait le lit de Canova. Son bras libre pendait nu comme celui du _Mars_ dans le Botticelli de la _National Gallery_; ses cheveux, si lisses qu'ils en avaient l'air mouillé, prenaient, sous les rayons de lune, l'éclat de ces étoffes de verre filé qu'Avertie, aux arcades de Saint-Marc, avait convoitées pour les toucher. Sous la draperie improvisée, le corps du jeune homme se devinait, maigre et musclé.
Avertie vint s'asseoir à ses pieds, au bord du sopha, et le regarda avec un immense plaisir... Mais, lui, impatient, l'attira violemment. Il murmurait des paroles incohérentes. Sa poitrine écrasait les petites chevilles roses des seins d'Avertie. Passionnément enserrée, elle sentit, à travers les étoffes légères, le corps ardent et nu du jeune homme.
À ce contact, elle retrouva sa liberté d'esprit la plus entière. La griserie tomba, ses sens s'apaisèrent et, piteusement, elle se retrouva l'âme critique de la voyageuse. La _Sorpresa_ suspendue, _Vénus et le Satyre_, Dick ou le _Mars de Botticelli_, là, sur le sopha, tout ce qu'elle voyait autour d'elle se précisa une seconde, puis une sorte d'étourdissement la saisit. Ses oreilles bourdonnèrent, elle eut l'impression de se noyer.
Ni le charme de ce corps qu'elle désirait, ni l'adresse et la simplicité avec laquelle Dick avait su éviter tout ce que ce jeu aurait pu avoir de banal ou de choquant, non plus que l'ardeur de cette belle figure et l'amour profond, vraiment, de ces yeux égarés, ne purent lui rendre cette ivresse passionnée qui seule, à ses propres yeux, eût excusé le don d'elle-même.
Elle frissonna de se sentir si détachée et si loin de l'acte définitif que Dick exigeait d'elle. Et comme ce dernier l'embrassait éperdument, avec les instances d'une juvénile ardeur, tout d'un coup, il la comprit lointaine, presque hostile.
Alors, les dents serrées, le menton avancé, il supplia:
--Mais, _Darling_, dites que vous voulez... que vous voulez bien de moi. Vous... Là, si près, sur mon coeur, sur mon corps, et que, pourtant, je sens si loin! Pourquoi? Oh! vous finirez bien par vous donner, dites? Dites, _dearest_?
Cependant, elle cherchait à se dégager. Il la retint; Avertie, qui ne pouvait souffrir aucune contrainte, devint franchement hostile. La lutte s'engagea; elle était disproportionnée et la jeune femme se vit sur le point d'être terrassée. Elle eut peur et, brutalement, saisit l'oreille de Dick.
La douleur aiguë le dégrisa. Il desserra les bras et resta stupide devant le tas blanc et rose que formait Avertie épuisée. Assis sur le sopha, la tête dans le creux de sa main, il la regardait avec dépit et amertume. Elle eut pitié de lui et honte d'elle-même; saisissant ses mains inertes, elle se mit à genoux devant lui et, humblement, lui demanda pardon; puis elle se releva--la mousseline de son vêtement lui faisait de grandes ailes--et déposa sur le front immobile de Dick un baiser de libellule. Tandis qu'il restait là, contracté dans son étonnement et sa rancune, elle courut dans sa chambre et ferma la porte à clef.
--Sans le _Jiu-Jitsu_, j'étais frite! se dit-elle, quand, une fois couchée entre ses draps de grosse toile, elle se sentit comme sauvée d'un péril. Ça non et non! se donner par nécessité, contrainte, obligation... c'est un sacrilège! Il faut être libre jusqu'au bout... Et voilà, je ne suis pas libre! Je l'ai senti: je suis esclave du B.-A. Oui, son es-cla-ve...
Puis, infiniment complexe, elle mélangea son amour à ses désirs, ses remords de «sauvage apprivoisée» à ses regrets profonds de n'avoir pu ni voulu cumuler. Elle soupira. Une sorte de honte la prit; la confusion rosit son corps tout entier jusqu'à ses orteils. Enfin le sommeil impérieux l'abattit le nez sur l'oreiller.
Quand la logeuse lui apporta, le lendemain, son déjeuner du matin, Dick aperçut sur le plateau une lettre d'Avertie. Elle mandait:
* * *
«Cher Dick, je pars sans vous revoir, le coeur ulcéré par ma lâcheté, je vous le jure, rempli de remords et surtout d'un regret infini de vous perdre à jamais.
«Devant la volupté absolue que vous m'avez offerte, j'ai senti que je ne pouvais vous donner, en échange, qu'un amour passager... un amour de voyage.
«Ma vie est faite. J'ai rencontré, avant de vous connaître, la passion absolue, tyrannique, entière dont on est l'esclave, non par devoir, mais par dilection. Je ne m'en suis tout à fait rendu compte qu'hier auprès de votre corps que j'aime. Comment puis-je vous écrire tout cela? Mais vous êtes philosophe; j'ai l'espoir que vous me comprendrez.
«Votre _Darling_ est bien peu intéressante. Ceci vous aidera à vous consoler et aussi les belles jeunes Américaines qui sauront vous aimer comme il convient.
«Et que votre vanité satisfaite adoucisse un peu votre amertume: Vous étiez absolument beau hier. L'_Adonis_ de Canova, qui vous contemplait de son cadre, eût pu envier votre grâce et votre parfaite harmonie.
«Par vous, j'ai goûté l'Italie plus âprement. Comment vous oublier désormais, cher Dick? Ne vous rencontrerai-je pas toujours de par le monde des tableaux et des marbres? Pourrai-je oublier jamais l'ivresse dont m'a remplie votre amour si simple, si direct?
«Et maintenant, adieu au corps charmant, aux lèvres si douces et insinuantes. J'embrasse une dernière fois les petites amandes blanches de votre bouche que j'aime.
«DARLING.»
Pendant que Dick lisait ces lignes, Avertie, triste et fatiguée, sous le cloître, attendait sa voiture. Elle avait cueilli cette grappe de glycine qu'ils avaient, toute vivante de soleil, tenue la veille, dans leurs mains. Elle regarda les fenêtres de Dick; elles étaient closes.
La voiture avança et, au moment où Avertie enjambait le marchepied, elle crut voir le jeune homme s'approcher de la croisée... Fallait-il retarder son départ, lui dire adieu, lui expliquer sa lettre? À quoi bon? La comprendrait-il? Elle se rappela son menton énergique et son front têtu; une dernière brutalité qu'elle méritait lui parut possible; elle eut peur et partit sans retourner la tête. L'air vif, sur la route, dissipa sa migraine. Dans son indifférence lasse de toutes choses, elle fut indulgente au paysage monotone que seul le printemps paraît un peu, comme la jeunesse embellit parfois une fille vulgaire.
Puis, aux approches de _Bassano_, un peu de joie lui vint de retrouver ses compagnons...
Ils n'étaient pas à l'hôtel. Elle se fit conduire de suite à la fabrique. Floche, agitée, la reçut avec des exclamations de désespoir.
--Ah! ma pauvre amie! Quelles cochonneries! Quelle déception! Venez voir les horreurs, les immondices que ces porcs d'Italiens font ici sous la rubrique de vases artistiques! Pauvre Donatello, pauvre Michel-Angelo, que vous êtes loin, mes chers grands artistes!
Et, d'une main tremblante, elle montrait le mauvais goût de ces vases grossiers, ornés de peintures polychromes, articles pour «la province riche».
--Pensez, chère amie, combien c'est affreux! Être venue de si loin, avoir fait tout ce voyage et dépensé tant d'argent pour échouer dans ce sale trou de fabrique d'où je comptais, à bon compte, tirer tous mes souvenirs avec l'estampille, le cachet de l'Italie, la souveraine, la royale, la divine Italie! Ah! c'est du propre! Que faire, à présent?
--Ne pas se lamenter outre mesure, ma pauvre Floche, répondit Avertie, et surtout ne rien acheter. Une fois rentrée, choisissez, avenue de l'Opéra ou au «Grand Dépôt», quelques poteries bien françaises. Elles feront encore des cadeaux inédits et italiens si on veut, avec le mauvais goût en moins! Le Peintre vous dessinera même les marques des meilleurs et plus anciens maîtres potiers. Je lui prêterai mon _Ris-Paquot_. N'est-ce pas, Peintre?
Le jeune homme, que cette station dans la boutique avait excédé, affirma qu'il connaissait toutes les marques de fabrique et qu'il était prêt à commettre tous les faux qu'on voudrait.
Ils s'accoudèrent sur un pont de bois; peint et couvert, il était charmant et pittoresque. En levant les yeux, Avertie aperçut le plafond de grosses solives. De distance en distance, des poutres formaient colonnade sur le parapet. Le tout était peint en rouge brun, chaud de tons sous le soleil ardent. À travers les larges joints du rustique plancher, elle regarda couler l'eau verte et tumultueuse de la Brenta.
--Ah! Ah! dit Floche glapissante. Voilà qui vaut mieux que les pots! Mes amis, c'est la couleur du Rhin, à la Valteline!--et elle faisait voler dans l'air le mot de Valteline!--Peintre! il faut m'en faire un croquis; absolument! et ne pas rater l'opposition du caca Grand-Dauphin du pont avec le vert de l'eau!... Du Van Dyck et du Véronèse, allez-y! Et nous unissons ainsi les deux nations les plus opposées: les Flandres et l'Italie!... Vous savez, mes enfants, ce pont est un bijou! En Suisse, on ne manquerait pas d'en fabriquer de petites réductions en bois, avec un ours dansant dessus, comme ça!
Et elle imita, avec son ombrelle sur les épaules, les ours debout, le bâton passé derrière le cou.
--Dites donc, Floche, demanda Avertie, qui riait, avez-vous vu la jolie entrée de pierre en arcade renaissance? C'est curieux, ce mélange d'art raffiné et de...
--Mais c'est un échafaudage grossier, lourd, un crapaud d'art que ce pont! Un squelette, une tour Eiffel, dans son genre, qui attend qu'on lui mette des chairs sur les os! Allons, ouste! Aux cartes postales!
Du libraire, on alla chez le pâtissier, chez les quincailliers et chez d'autres marchands de pots où Floche se décida à trouver des «merveilles». Elle faisait faire de gros paquets et en chargeait le Peintre qui, muet, songeur, le nez un peu plus long que d'habitude, courbait le dos sous le poids. Il était devenu coltineur en pots. Cette résignation, ce silence attirèrent l'attention, d'Avertie. Floche, généralement respectueuse des libertés de chacun, le traitait positivement en sujet corvéable. Ni l'un ni l'autre n'avaient plus l'air «en voyage». L'une à sa passion des pots «que je désire depuis 20 ans pour ma cheminée», l'autre à ses pensées de fort de la halle, ils passaient dans cette ville sans en goûter le charme provincial; ni les maisons aux fresques effritées et déteintes, ni les innombrables fuseaux des cyprès rayant le ciel ne les détournèrent de leurs égoïstes préoccupations.
Dans la voiture qui les ramenait à la gare, Floche regarda les Alpes, puis ses gants.
--Eux aussi ont une belle couleur, un vrai pont de Bassano! Savez-vous si l'Empereur a passé dessus? Et comme ils sont bien conservés tout de même après la culotte d'Italie! Pas une piqûre de partie, pas un bouton de sauté! Et tout cela pour 1 fr. 75... C'est moins cher que le voyage et ça dure plus longtemps. Voyons, Peintre! Riez donc de mes bêtises! Vous avez l'air d'un empoté... Ce n'est pas étonnant avec tous ceux que vous portez, si gauchement d'ailleurs! Et puis vous êtes tout endormi, comme si vous n'aviez pas fermé l'oeil de la nuit...
Elle se mit à rire, moqueuse, tandis que le Peintre, résigné, lui lançait un coup d'oeil de reproche.
Alors Avertie pensa que ce qu'elle n'avait point osé la veille dans la chambre de Canova, il se pouvait bien qu'ils l'eussent accompli, eux, à Bassano.
En wagon, ce fut une ascension pénible de tous les pots emmaillottés dans du filochon, des plaids boudinés en nourrissons et des colis à mains dont le nombre augmentait chaque jour.
Il fallut descendre à _Citadella_ pour la correspondance de Vérone. Une diligence qui sentait la puce les mena déjeuner en ville. L'auberge était remplie de commis-voyageurs de la dernière catégorie. Tout en mangeant du veau, Avertie contemplait par la fenêtre la vieille rue aux arcades écussonnées, aux croisées fleuries de giroflées et de géraniums. «Et dire qu'ici aussi, à Citadella, il y a des gens qui s'aiment, qui s'aiment follement sans doute...», pensait-elle.
Mais Floche, pour clore sa rêverie, s'écria:
--Omnibus à puces, auberge à puces, déjeuner à puces, tout cela pour 3 fr. 50, c'est bien cher!
Et elle jeta ses pelures d'orange à un petit mendiant, d'un geste si généreux qu'il la remercia par un _gracias_! pénétré.
_Vérone_. Floche, suivant son plan, voulut se précipiter dans les arènes. Elle trouva dur de débourser les trois pourboires successifs, tandis qu'Avertie se demandait ce qu'elle-même était venue voir là. Elle ne comprit ni la grandeur, ni l'ordonnance, ni la poésie de ces ruines. Un souvenir, seulement, fixa un instant son attention.
N'était-ce pas là qu'une célèbre actrice, presque enfant encore et tenant le rôle de Juliette, avait été impressionnée par la vue d'une étoile qu'elle prit pour un présage, au point de s'évanouir, dans la passion accrue de son jeu? Et ce fut son premier triomphe....
Pendant que ses compagnons gravissaient péniblement les hauts gradins, Avertie s'assit sur la pierre chaude. Devaient-elles avoir les jambes longues, les fameuses courtisanes de l'antiquité, pour atteindre leurs places, les jours de cirque!
La tournée se compléta par une visite au tombeau des Scaliger. En l'apercevant de loin, petit, serré dans un espace trop restreint, Avertie fit remarquer:
--Encore vingt sous à donner, ma pauvre Floche, pour voir des hommes nus qui ont froid.
--Pauvre sotte, osa répondre Floche, je vous pardonne parce que vous êtes aveugle... Ajustez donc votre face-à-main! Ces hommes nus qui ont froid, c'est une splendeur gothique! Une rareté en Italie... Et d'abord ils sont en armures, bardés de fer; et ce soleil les chauffe depuis midi, neuf heures, cinq heures du matin... que sais-je, en ce pays!
Mais Avertie préféra les laisser entrer seuls, et, rôdant autour des tombeaux, elle méprisa le gothique à Vérone, tandis que la petite église paroissiale d'à-côté lui parut délicieuse, dorée par le soleil, grosse poule rousse, entourée de ses petits clochers et clochetons.
Il n'est de bon cocher qui ne vous conduise à la Place-aux-Herbes. Là, les maisons, comme à Bassano, sont peintes à fresque, mais laides et communes. Floche, avec sa vue perçante, détailla ces peintures.
--Oh! par exemple! Elle est bien bonne! Ce sont absolument mes «nainais» que cette grosse femme étale avec impudence! Sapristi, qu'ils sont beaux!
Le Peintre se retourna brusquement, peut-être bien pour les reconnaître. Avertie prit son face-à-main. C'étaient, en effet, de fort beaux «nainais»...
Au _pont de la Pietra_, Avertie goûta un moment de paix reposante, le premier depuis Possagno. Sur l'Adige calme et beau, le pont solitaire s'affaissait comme un vieil homme dont le dos est écrasé par les ans. Ses pierres avaient cette couleur baisée de soleil que l'on voit aux corps chauds des Gitanes. Avertie et le Peintre s'accoudèrent au parapet. Devant eux se dressait _San Giorgio in Braida_, et tout un coin du vieux Vérone baignait dans les eaux du fleuve. Les hirondelles affolées poursuivaient des insectes invisibles; leurs cris stridents déchiraient nerveusement la calme beauté du soir; l'Adige, dans une courbe souple, venait doucement lécher le pied des maisons où, dans les anfractuosités, des herbes géantes et grasses, des giroflées jaunes et des plantes sauvages poussaient triomphantes. Quelques cyprès, réunis symétriquement sur le haut de la colline comme un faisceau de lances romaines, symbolisaient à leurs yeux l'Italie du Nord. La pureté de l'eau reflétait toutes ces choses. D'une fenêtre surplombant l'Adige, une vieille femme jeta des épluchures qui ridèrent un instant le chemin d'or du soleil couchant. Les cloches de la _Chiesa_ voisine sonnaient l'_Angelus_ lorsque Floche reparut, enchantée. Elle avait étudié les détails du pont, différencié ses deux époques, qu'elle déclara, l'une Carlovingienne (?) et l'autre Piétrovingienne (!)... Mais qu'on pût laisser subsister un «ouvrage d'art» aussi dangereux que cet admirable pont dans une ville si visitée par les touristes, la désolait jusqu'aux lamentations.
Le Peintre et Avertie ne l'écoutaient pas. Ils gardaient le recueillement des dévots, au sortir du salut. Avertie était heureuse sur le _Ponte della Pietra_ et elle eût voulu prolonger ce moment. Aussi accueillit-elle avec un peu d'humeur la proposition d'aller finir la journée aux Jardins _Giusti_. Comme elle s'attardait à descendre de voiture, Floche l'appela en criant, déjà dans la cour du palais:
--Oh! oh! _Bello! Bellissimo! Triumpho del triumpho!_
Elle avait un cahier de notes à la main où, avant d'avoir rien regardé, elle écrivait de confiance son admiration, tant il est vrai que la splendeur du spectacle est dans l'imagination du spectateur.
Avertie s'avança méfiante; mais la beauté si nouvelle et si inattendue qu'elle vit devant elle l'étreignit encore.
Dans la petite cour féodale, aux créneaux de briques rose-passé comme en Angleterre, une vigne vierge tendre et fraîche répandait sur les faîtes le vert brillant de ses feuillages mouillés; au travers de la belle et robuste grille antique, un jardin de théâtre ou de rêve s'épandait. Ils entrèrent; Avertie fut étourdie par une sorte d'ivresse.
--Ah! s'aimer, s'aimer dans ce jardin, ne serait-ce pas la seule façon de le comprendre, de l'admirer et d'en jouir? Et son oeil attendri s'arrêta sur la vasque proche que remplissait le jet d'eau issu de dauphins cambrés. Sans cesse l'eau venait caresser doucement les angles du bassin où s'accumulaient des mousses visqueuses, vertes et translucides.
Dans le fond des jardins, sous leur dôme de verdure, les Déesses en marbre et les Dieux, nobles et gracieux, nus ou drapés, de leurs gestes utiles et mesurés animaient seuls le paysage.
La verdure, en orgies, garnissait les terrasses dont les balustres très blancs apparaissaient, par places, à travers le feuillage. Dans l'herbe, des massifs de fleurs bien ordonnés, aux couleurs crues, rappelaient la vie de tous les jours, ainsi qu'une petite habitation moderne tapissée de roses et de glycines.
Une allée étroite et mystérieuse, bordée de longs cyprès noirs, sévères, vieux de plusieurs siècles, escaladait une colline et semblait conduire jusqu'au ciel.
--Il faut monter, dit le Peintre. Là-haut, nous verrons Vérone au soleil couchant.
Et prenant Avertie par la main, il l'aida à gravir les terrasses successives. Sur le lichen du sentier humide et sombre, ils marchèrent lentement; Avertie, essoufflée, haletante, s'arrêtait de temps en temps, la main sur son coeur pour en comprimer les battements. La fatigue et l'attendrissement peu à peu la gagnèrent. Elle eût volontiers passé son bras autour de la taille du Peintre pour lui murmurer de tendres choses, tout en sachant fort bien que c'était du jardin seul dont elle s'émotionnait ainsi... Mais son corps et son âme cherchaient un confident.
Un souffle chaud, venant de la ville, soudain frappa leurs visages; ils étaient parvenus à la dernière terrasse.
Vérone, devant eux, s'allongeait à travers les cimes des cyprès; une buée rose, accrochée aux toits de briques douces, ceignait la cité d'une écharpe légère comme celle de la _Sorpresa_ à Possagno.
Le silence fut lourd. Le Peintre mesurait les choses d'un oeil mi-clos. Voyant la Pèlerine pâle et préoccupée:
--Votre héros se tue-t-il sur cette terrasse? lui demanda-t-il?
Elle tressaillit; justement, elle pensait à Dick.
--Je n'ai pas de héros--et il ne se tue pas, répondit-elle au bout d'un instant.
Elle resta sombre en ses pensées. Si près de l'amour le plus complet, l'avoir refusé par sang-froid, simplement, tandis que pas une de ses semblables n'eût eu la force même de réfléchir en un pareil moment! N'était-elle pas anormale, une sorte de monstre, une «sur-femme» haïssable?
Ah, non! bien au contraire, une femme vulgaire et peu intéressante, décidément, comme elle l'avait écrit à Dick. Et parce que, malgré tout, elle ne manquait ni de bonté ni de générosité, un amer regret lui vint de n'avoir pu combler le jeune Anglais du don d'elle-même.
--Donnez-moi une fleur, Peintre, et redescendons. À quoi bon s'attarder aux choses trop passionnantes, quand, au surplus, on doit les quitter?
Le Peintre ne comprit pas ce ton solennel. Il lui proposa joyeusement de dîner dans cette petite loggia, là, au bord de la terrasse et qui faisait belvédère au-dessus de Vérone. Une femme, justement, y préparait un couvert propre et soigné. Sur la nappe blanche où la soupe fumait déjà, les ustensiles d'étain brillaient; un chat avec acharnement se frottait aux barreaux de la chaise.
Floche arriva toute essoufflée:
--Potage Juliette attendant Roméo! soupirait-elle du côté de ce dîner. Tiens! mais voilà Roméo!
Par la porte du fond, ouverte doucement, un grand garçon entra. Il paraissait pâle et défait. Délibérément, il tourna le dos aux Pèlerins et s'assit face au paysage. Dans la demi-ombre de la loggia, on le vit se pencher un peu pour allumer une courte pipe de bruyère. Aussitôt, une lumière vive éclaira, par bouffées, le haut de son visage.