Le Voluptueux Voyage

Chapter 10

Chapter 103,679 wordsPublic domain

Une pièce d'eau à l'anglaise, dont la nappe se divisait en méandres sinueux, créait des perspectives où le maître du jardin avait su peindre des tableaux naturels avec le vert des mélèzes, le blanc argenté des bouleaux et des frênes, le pourpre des hêtres et l'or des negundos....

C'est ainsi que, par un soleil admirable, un air glorieux et calme, au milieu du chant des grillons accoutumés de cette solitude, ils débouchèrent sur les Arènes Cornaro.

Les Arènes Cornaro! Avertie crut réellement entrer dans le Printemps!

Deux énormes chevaux en pierre, juchés sur d'immenses blocs, en marquaient l'entrée. L'herbe étendait à leurs pieds une épaisse litière. De belles statues, debout sur leurs socles en hémicycle, spectatrices patientes et magnifiques, semblaient attendre un divertissement de jadis et qui jamais ne recommençait.

L'herbe descendait dans l'arène en larges gradins; en haut, un petit bois de lauriers sacrés abritait des rayons du soleil le chef assombri des statues.

Ces déesses drapées, et ces guerriers casqués de plumes, en courtes armures, aux jambes nues, élégantes et longues, rappelaient certains coins des jardins de Versailles.

On avait eu le génie de laisser la nature se répandre aux alentours en draperies sombres. Mais, dans le fond, par une large percée qui projetait sa claire lumière, les belles Alpes bleues apparaissaient derrière les arènes, élevant leurs croupes molles et régulières dans une buée de beau temps.

À la maison, les Rampoli accueillirent les Pèlerins avec une grâce parfaite et patriarcale. Le jeune homme au binocle, de son pas élégant et souple, les devançait et leur expliquait toutes choses, car lui seul parlait le français.

Avertie se demanda un instant, en le voyant ainsi marcher devant elle, si elle aurait encore la force de se complaire à cette grâce d'adulte. Lui restait-il assez de curiosité en réserve, après ses énervements de Venise? Mais oui! Elle sourit dans sa barbe (_in petto_, disent les Italiens) en suivant d'un oeil indulgent les jambes du jeune _cicerone_. «J'en ai tout de même une santé!» pensa-t-elle.

La grande maison à l'italienne avait fort bon air, sans grande singularité d'ailleurs, sauf celle de représenter la vie large, élégante et confortable d'aristocrates campagnards. Les parquets magnifiques, les rideaux de perse glacée, ainsi qu'un mobilier Louis-Philippe accusaient un goût désuet, un peu mort et, par cela même, rempli de charme.

On entr'ouvrit les volets de la grande salle de bal restée close depuis tant d'années. Presque à ras du sol, des fresques en trompe-l'oeil en quadruplaient l'étendue. Tout un monde de jadis semblait s'y mouvoir en silence, à pas de loup, dans une atmosphère de clair de lune verlainien.

En toilettes Napoléon III, des femmes rieuses au bras de jeunes hommes se promenaient sous les colonnades qu'un peintre avait éclairées par la lumière tombant d'une profusion de lustres de cristal. On voyait le renversement des tailles souples dans l'étreinte des danseurs penchés sur les épaules très nues à la mode du temps et l'emmêlement des jambes dans l'envolée des robes bouffantes sur le ballon des crinolines. L'expression des visages était celle du triomphe de la beauté, du plaisir et du détachement mondain des choses sérieuses.

Une danseuse appuyée contre une colonne, la tête languissamment inclinée sur un cou long et blanc qu'elle avait l'air de tendre pour le mieux rafraîchir à coups d'éventail pressés, prenait une vie et un relief saisissants. Dans la surprise de son apparition et la pénombre où la vaste pièce était plongée, elle impressionna vivement Avertie. Ce n'était plus des fresques, mais de réels et silencieux personnages de tableaux vivants...

La dame à l'éventail relevait d'une main potelée ses jupes bouffantes, d'un jaune éclatant, pour laisser voir la fine et luxueuse lingerie de ses dessous. Un petit pied de satin jaune sortait furtif des dentelles, comme impatient de glisser un pas de danse. Un châle de soie puce recouvrait ses épaules rondes et lisses, moitiés de pêches pelées à vif. Ses cheveux étaient vaporeux et délicats; et elle avait un loup sur la figure. Avertie eut un étourdissement. Jamais elle n'avait vu quoi que ce fût lui rappelant davantage un être adoré et qu'elle avait perdu. Même ce loup sur la figure aiguisait davantage son souvenir désolé.

Elle fut mal à l'aise, oppressée par le silence de cette grande salle si vide et si pleine et par l'impression de tristesse profonde que donne toujours l'évocation des joies défuntes.

--Au revoir, les Montijo! clama Floche.

Et le Peintre parla de Goya; en effet, il pouvait y avoir un rapprochement entre ces fresques perdues dans un coin d'Italie et le talent de l'artiste espagnol. L'hallucination d'Avertie tomba. Et elle se retrouva machinalement, avec ses amis, dans les écuries du château. Qu'on y était donc loin des écuries à l'anglaise et qu'un sportman du Nord se fût amusé des stalles tourmentées, des mangeoires rococo, des lanternes Louis XIV, des chaînes argentées... Il n'y manquait que des chevaux en croquignolles, à bouffettes roses, ou des animaux de pastorales régence à pompons bleu ciel et cornes d'or.

Comme l'heure s'avançait, Rampoli leur proposa de les conduire voir la Vierge du Giorgione. Ils quittèrent donc leurs hôtes avec mille grâces et se firent mener à l'église.

Giorgione vécut si mystérieux qu'on doute aujourd'hui encore de son existence, bien que les gens de Castel-franco le réclament comme compatriote. Il avait peint cette Vierge d'après son amante; dans ses yeux de caresse et d'amour, le paysage de ses pensées se reflétait profond et doux à l'infini.

Rampoli, qui avait vingt ans, et sans doute de la sentimentalité, pria le bedeau de retourner le tableau. Il lut à haute voix ce quatrain italien, écrit en gros caractères naïfs:

Viene Cecillia Viene da fretta Viene! T'aspetta Giorgine[7].

[Note 7: Viens Cecilia--Viens en hâte--Ton Giorgione t'attend!]

Avertie se répéta ces vers. «_Viene da fretta!_» Son coeur bondit: «_t'aspetta!_»

--Il y a-t-il un télégraphe près d'ici, Monsieur? demanda-t-elle à Rampoli.

--Mais certainement, Madame. Permettez-moi de vous y conduire.

Laissant ses deux compagnons «fouiller l'âme du Giorgione», comme disait Floche, Avertie suivit le jeune homme.

Une heure après, elle était sur la route d'Asolo, confortablement installée dans la calèche avec Floche et le Peintre.

Le temps restait somptueux, le peintre et Floche se faisaient des yeux genre reconnaissance, des yeux de gens qui se sont embrassés derrière les portes; leurs pensées, sûrement, étaient moins insipides que la grand'route, «ruban blanc sur un billard», disait le Peintre; «ténia sur épinards,» affirmait Floche.

À la croisée des chemins, des petites niches, taillées à vif dans des massifs d'aubépine, servaient de chapelle à de modestes Vierges; plus d'une âme y avait laissé sa flamme au bout d'un cierge; Floche appelait ces niches, avec insistance, des _pergola_ en faisant rouler l'_r_, croyant préciser le sens de ce mot dont l'assonnance lui plaisait; elle s'imaginait ainsi savoir la langue du pays.

Mais les voyageurs s'ennuyaient sur cette route monotone, où les montagnes, du fond, molles et bleuâtres, semblaient reculer indéfiniment. Floche seule, quand on traversait quelque village, se réveillait, jetait aux alentours un coup d'oeil de poule. Enchantée, elle transperçait du regard les murs des chaumières, les cours, les fumiers, convaincue d'avoir ainsi pénétré la vie agricole de la Lombardie.

À _Riese_, le cocher arrêta la calèche et, ôtant presque son chapeau, leur annonça que c'était, ici, la patrie de S. S. le Pape. Il leur montra la petite maison où le «futur saint» avait passé son enfance paysanne. Une plaque de marbre la désignait à la vénération des fidèles. Sur le pas de la porte, une vieille femme les regardait avec intérêt. Elle était maigre, propre, brèche-dents et ses yeux clairs lui donnaient un air énergique. Un foulard sombre, noué à la bordelaise, serrait ses cheveux gris.

C'était la soeur de Pie X. Elle tenait là une auberge où Floche, prise d'une soif subite, se fit servir de la bière.

--Vous pourrez lui donner des nouvelles de Mr son frère, puisque vous avez eu le bonheur de le voir, il y a quinze jours! dit Floche au Peintre. Cela nous mettrait en relations... en bons termes, même. Et elle pourrait nous procurer des indulgences et des prières pour toutes nos familles.

Ils entrèrent. Dans un buffet, quelques vaisselles usuelles s'amoncelaient, bols pots, cafetières, assiettes, etc. Floche, que hantait toujours l'idée de l'occasion, avisa un huilier en terre de pipe, d'une jolie couleur ivoire et auquel une statuette centrale donnait quelque tournure XVIIIe siècle.

--Oh! ma chère, quelle merveille! Croyez-vous qu'on me vendrait cet huilier? Est-il de l'époque? Et que faut-il en offrir?

Elle avait la parole courte et essoufflée des gens auxquels la seconde qui passe paraît décisive pour la conclusion de la «bonne affaire».

--Peuh! fit Avertie, ça m'a l'air douteux, ce bibelot avec sa Suissesse! Et puis s'embarrasser d'un colis fragile jusqu'à Paris...

--Mais j'y tiens, moi! C'est une merveille, je vous dis! Voyons, répondez! Descendez-donc un peu de votre grandeur dédaigneuse... Combien dois-je lui offrir?

--Dix francs, décida Avertie.

--Dix francs! Vous n'y pensez pas! C'est beaucoup trop cher!

Avertie et le Peintre, honteux de la tournure qu'allait prendre le marchandage, sortirent de l'auberge. Par les fenêtres ouvertes, ils entendirent la voix de Floche: «Madame, voulez-vous me vendre votre huilier? Je vous en offre trois francs.» Et elle devait lever trois doigts et les secouer devant le nez de la soeur du Pape.

--Il est à vous! répondit la vieille, simplement.

Et quand Floche, brandissant son huilier, rouge, essoufflée, rejoignit ses amis dans la voiture, elle cria:

--Mes enfants, je suis refaite! Elle me l'a laissé pour trois francs... C'est donc que ça ne vaut pas quatre sous...

--Oh! pauvre Floche, que votre méfiance doit vous faire souffrir dans la vie...

--Allez! votre huilier est charmant et rien que le plaisir de rapporter à Paris un souvenir de la soeur du Pape vaut bien trois francs! lui affirma le Peintre avec quelque douceur découragée dans la voix.

_Asolo_, bientôt apparu, était un petit village simple et blanc. Il s'accrochait en parure à la colline qui dominait le château de Cornaro. Cette grande dame de jadis, qui aimait les beaux sites, s'était bâti ce château pour demeure dernière. Et le soir, le front couvert d'un voile de gaze noire, quand le soleil se couchait derrière les Alpes tragiques et que la poussière d'or se répandait sur la plaine, Cornaro avait dû sentir enfin son coeur inondé de cette paix refusée trop longtemps à son âme passionnée.

Avertie pensa longtemps à ce château dominant le pays, à cette reine, à son caractère énergique et sensuel et pourtant sentimental. Elle se rappela son portrait du Musée de Vienne, où Véronèse la représente, belle et déterminée, un arc et des flèches symboliques dans les mains. Elle envisagea aussi l'époque où la vie de Cornaro s'était magnifiquement déroulée. Elle se représenta l'ampleur des flots passionnels qui avaient dû, parfois, la si violemment soulever... et ses petites passions à elle, Avertie, lui parurent de bien misérables ruisseaux!

C'était à Dick qu'elle avait télégraphié de Castel-franco. Elle l'attendrait à Possagno le lendemain, et inventerait bien un prétexte pour échapper à ses compagnons. Mais l'idée qu'elle avait fait «le signe qui engage» la troubla. L'asservissement de sa volonté diminuait son désir. En cet instant, elle eût voulu s'affranchir de toute obligation; son goût pour le jeune Anglais s'affaiblissait et pourtant elle enrageait de toutes ses hésitations....

Le cocher débarqua les Pèlerins à l'_Albergo Grande_, dont le patron les reçut à bras ouverts, comme de vieilles connaissances. Il leur montra leurs chambres. Elles avaient un grand balcon commun aux trois pièces et d'où la vue s'étendait sur le village et l'infini de la plaine. Le temps était doux à cette heure agréable d'une fin de journée. Ce village intime et familial semblait les appeler. Ils sortirent et allèrent s'accouder à la terrasse du château.

Là, ils restèrent longtemps, silencieux, reposés et heureux, chacun perdu dans son rêve.

Un vent caressant leur passa sur la nuque et aussitôt Floche se nettoya les oreilles «pour mieux entendre la brise».

Sur un promontoire, la villa du poète Browning surplombait le vide, lanterne posée à la pointe du pays. Elle était entourée d'un petit jardin gauche et soigné, fleuri à l'italienne avec des iris et des orangers dans des pots roses de Vicence.

Ainsi qu'au temps de Cornaro, le soleil s'évada derrière les Alpes immuables; la même poussière d'or et la grande paix de la Reine s'étendirent sur le pays.

Avant de rentrer, Floche tenta l'escalade de la tour; d'une de ses fenêtres presque mauresques, elle engagea le Peintre à la rejoindre pour voir «un drôle de petit théâtre, tout sombre, avec des loges en bois peint et des coulisses de style gothique... parfaitement»!

Le Peintre se précipita. L'obscurité de la scène, la singularité de l'endroit l'incitèrent à lâcher sa déclaration. Elle dut être si brûlante, en tombant dans les mains de Floche, que celle-ci, rouge et confuse, trébuchait à chaque marche de l'escalier en redescendant.

À l'_Albergo Grande_, ils trouvèrent un dîner très primitif pour leurs estomacs creux. Il cuisait sur la braise d'un âtre en pierre à hauteur de ceinture, en des chaudrons étincelants et cabossés. Tout s'imprégnait de cette bonne odeur de fumée si chère aux saumons et aux jambons du Nord. L'auberge, au reste, était remarquable de propreté et la servante amusante. Elle ne savait pas le français et, comme une sourde-muette, épiait les moindres désirs des hôtes pour les satisfaire avec une vivacité exercée.

Les Pèlerins furent très gais et, une fois dans leurs chambres, ils allèrent encore sur le balcon dire bonsoir à la lune et à Asolo qui, toutes lumières éteintes, s'endormait.

CHAPITRE XII

Dès six heures, le lendemain matin, le Peintre siffla joyeusement. Cet air de Delmet dans ce pays d'Asolo fit rire les Pèlerines qui s'éveillaient. Avertie, plus avisée que sa compagne, s'étonna davantage de cette manifestation de bonne humeur. Depuis le début du voyage, le Peintre, en effet, était resté mélancolique. Il avait été sans doute amoureux de chacune d'elles, alternativement ou à la fois.

Aussi Avertie dit à Floche:

--Floche, mon amie, voyez-vous, le Peintre a dû enfin dompter «le Malin».

--Le Malin? demanda Floche inquiète, qu'appelez-vous le «Malin»?

--Ah voilà! répondit Avertie en la scrutant dans les yeux. Le Malin, c'est quelque chose qui se trouve dans les coulisses des petits théâtres de Lombardie...

Puis elle fit une pirouette et laissa Floche à sa confusion.

Après s'être concertés sur le tour qu'ils feraient pour rejoindre Vérone, les Pèlerins commandèrent une voiture. Floche, affolée par le lucre et les faïences, voulait se rendre directement à _Bassano_, où une remarquable fabrique de majolique (d'après les gens du pays) devait lui tourner la tête. Là elle ferait enfin toutes ses emplettes, souvenirs destinés à ses petites amies et connaissances. Avertie, qui n'avait nulle envie d'aller voir faire des pots, les pria de la laisser, en passant, à _Possagno_, où quelques fresques et les oeuvres de Canova l'intéressaient... Le sort en était jeté. Elle attendrait Dick.

Une superbe calèche garnie de damas, cramoisi cette fois, avança devant l'auberge. Les chevaux avaient des harnais chamarrés de cuivreries, et des guides de grosse laine rouge tressée. Sur le sommet du collier pointu, une clochette enfermée dans une sorte de petite casserole faisait un bruit de messe.

Floche fut prête, ce jour-là, avant l'heure; astiquée, harnachée, déjà sur le marchepied, elle s'écria:

--Voyez! l'amour des voyages me prend! D'ailleurs, l'amour a toujours fait faire des prodiges...

Et son oeil se mouilla aux regards du Peintre. Celui-ci, d'une bonne humeur délicieuse, répondit galamment, sur un ton pointu à l'unisson de la petite casserole des colliers.

Tandis que la calèche traversait les rues d'Asolo, toutes fraîches encore au réveil, Avertie se pencha vers ces choses charmantes que jamais, sans doute, elle ne reverrait.

Dans la vieille cour renaissance d'un couvent de Carmélites, des paons steppaient au soleil; ils enchâssaient leurs riches couleurs dans les fers des balustrades, comme en des verrières auxquelles les Alpes faisaient un fond bleu attendri.

Sur la route, le paysage se déroula, ordinaire; ainsi fut-il de leur conversation.

Floche demanda à propos des médailles de saint Antoine:

--Y a-t-il des fabriques d'aluminium à Possagno?

--... D'aluminium? répondit Avertie. À quel propos? Possagno, c'est la patrie de Canova...

--Mais, c'est vous, ma chère, qui m'avez dit qu'en Italie il y avait beaucoup d'aluminium! Nous touchons à la fin du voyage, et je n'ai vu, en somme, de ce métal, que les petites médailles de Padoue!

--Moi? Parler ainsi d'aluminium en Italie! Vous m'étonnez. C'est peut-être le Peintre qui vous a parlé d'alumine?

--Oh! pas du tout! protesta Floche. Je sais ce que je dis, car je recueille toutes vos paroles comme les apôtres celles de Notre Seigneur.

À Possagno, devant la maison de Canova, Avertie descendit la dernière de voiture. Sur les larges degrés formés de galets pointus, elle se crut aussi grande et longue que les femmes du Tintoret dans l'église de la _Madona_.

La maison de Canova était solitaire et intime. Dans une sorte d'atelier blanc, on avait réuni ses oeuvres reproduites en plâtre. Avertie les regarda vaguement, car son esprit était inquiet. Elle laissa Floche épuiser les ressources du catalogue, sans daigner même sourire à ses remarques saugrenues: elle se hâta de sortir pour jeter un coup d'oeil sur l'endroit où elle passerait la soirée avec celui qu'elle avait appelé.

À travers les arceaux d'un cloître ruiné, s'étendait, comme aux Arméniens, un jardin abandonné dont aucun novice, par contre, n'était venu, de longtemps, régler l'ordonnance. La végétation printanière n'avait respecté qu'une large allée bordée par des buissons fous de pivoines roses épanouies. Quelques arbustes graciles marquaient encore l'emplacement d'anciens massifs et des cyprès dressaient çà et là leur taille rigide de juges. Au fond, un pin parasol répandait la grande tache noire de son ombre sur un coin du chaud jardin. Arrêtée près du grillage d'enclosure, Avertie plongeait son regard à pic dans la vallée que limitaient, au lointain, les Alpes bleues. Cette barrière refoula ses pensées: Dick devait, à cette même heure, être sur la route, et, par delà les vallons et les villages, son esprit se tendait sûrement vers Possagno. Elle l'imagina, allongé dans la voiture, sa pipe de bruyère entre les lèvres, les yeux mi-clos dans une expression qu'elle connaissait si bien, de volupté et de souffrance... Dans quelques heures, il serait auprès d'elle... De joie et de peur, son âme chavirait.

Mais les Pèlerins l'appelèrent. Elle constata en eux un certain empressement à partir sans délai et à la laisser seule à Possagno.

--Il me faudra acheter tant de pots à Bassano, pour les souvenirs que je veux rapporter, insista Floche. Et comme je veux bien me rendre compte des formes, du dessin, des couleurs et même des teintes, avant la nuit, il faut nous séparer de suite, ma pauvre amie!

--Alors, Peintre, vous me laissez seule ici, reprit Avertie avec malice. Vous n'avez pas peur qu'un brigand suisse ou simplement un bel Italien vienne troubler ma solitude?

Le Peintre, embarrassé, rougit légèrement, car, «au fond», il ressentait quelque honte de s'être décidé à la plus facile conquête.

Mais Floche continua, autoritaire:

--Allons, Peintre, laissez cette folle à ses rêveries, à ses jardins; vous verrez qu'un jour elle se fera pousser un petit cerisier dans le nez, par amour des plantes. Elle n'aime que ça, elle!

Avertie sourit, les laissa partir et contempla leurs silhouettes: elles étaient aussi dissemblables que possible. Et elle pensa à cette phrase de Schopenhauer où il est dit que, «pour la conservation de l'espèce, l'instinct sexuel vous pousse vers ce qui vous complète.» Se compléteraient-ils bientôt?

Penchée sur le parapet, elle regarda le long cordon blanc de la route. Elle vit, au loin, une voiture et entendit bientôt le bruit des clochettes au son de messe. Puis, elle distingua le cocher, une valise et un voyageur allongé. La route serpentait sur la roide colline. Pour arriver à la maison de Canova, elle passait sous le parapet où Avertie s'était assise. Celle-ci reconnut Dick avant qu'il pût songer à lever la tête pour voir si elle était là. Elle eût voulu l'avertir de sa présence; l'appeler lui parut inconvenant. Mais toute son âme alla vers lui... D'une main elle chercha sa poitrine comme pour en arracher son coeur et le lui jeter en signal. Son geste avait effleuré une pivoine qui oscilla sur sa tige. Avertie souriante de son lyrisme, la cueillit aussitôt, visa le jeune homme et le manqua.

Quelques instants après, au fond du jardin, partit un sifflotement, et un appel familier:

--_Deary_?

Le mot caressa son oreille et tomba dans son coeur. Elle se leva. Au bout de l'allée, Dick venait doucement vers elle, les bras ouverts. Comme ils étaient de la même taille et qu'ils s'aimaient, du seul fait de s'être rencontrés, leurs bouches se trouvèrent jointes et leurs bras et tout leur corps. Quelle chère étreinte, sous l'ombre du pin parasol! Les bras enlacés, serrés l'un contre l'autre, ils errèrent, sans rien voir du jardin sauvage et charmant. Ils passèrent ainsi devant la maison qu'Avertie proposa de visiter.

Basse et sympathique, propre et très blanche, entièrement meublée à l'Empire, elle avait l'air encore habitée. Sans doute le soleil, qui entrait abondamment par les croisées ouvertes et l'emplissait de vie et de chaleur, devait être surtout son hôte familier.

Sur les murs du rez-de-chaussée, une collection de gouaches dans le genre pompéïen, et où Canova avait mis du goût et de l'intention, représentait _le Marchand d'amour_. Les deux amants, d'un même mouvement, se serrèrent l'un contre l'autre.

Au premier étage, la vieille femme aux clefs qui les accompagnait leur montra la chambre ensoleillée de Canova. Une indienne jaune à macarons rouges en recouvrait le meuble. Le grand lit, où, sans pudeur, leurs yeux se rencontrèrent, reluisait sous le verni de son acajou massif et confortable. De larges châssis dorés encadraient la _Sorpresa_, et à côté _Vénus et le Satyre_. Dick regardait avec complaisance le corps de Vénus et ses chairs d'abricot rosé. Une gaze jaune et si légère qu'on eût dit une buée voilait pudiquement le giron de la Déesse.

Ils s'accoudèrent à la croisée et jouèrent avec les grappes de glycines toutes chaudes de soleil et qui semblaient vivantes sous leurs doigts caressants. Le jardin embaumait et les Alpes, entrevues sous le pin parasol, attendaient, en cette fin de jour, la tardive venue du soleil couchant.

--Qu'il fait bon être ici...! murmura Dick. Du soleil, des fleurs et la Mieux Aimée! Et il embrassa doucement l'épaule d'Avertie dont la chair, comme celle de la _Sorpresa_, transparaissait sous le corsage.

La vieille, comprenant qu'ils ne visiteraient pas les autres appartements, leur demanda s'ils comptaient dîner et passer la nuit.

--Oui! répondit fermement Dick.