Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique

Part 9

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Par une heureuse idée de l'architecte, la partie supérieure de la maison, sorte de tourelle carrée dominant le corps de bâtiment principal, était mobile et pouvait monter, faisant cage d'ascenseur, jusqu'à la crête de la colline voisine et stationner ainsi, pendant les belles journées, à 80 mètres au-dessus de la maison.

De là, le pays se découvrait plus vaste, pittoresque et tourmenté, coupé de ravins, sillonné de rivières, et montrait au loin, sur des roches isolées ou sur les différentes croupes de collines, cinq ou six ruines de vieux châteaux et seulement, l'industrie étant encore peu développée dans la région, une vingtaine de groupes d'usines fumeuses à l'horizon.

Pour revenir à l'hôtel parisien abandonné par le banquier milliardaire comme trop simple et ne convenant plus à sa haute situation, il n'en était pas moins un somptueux petit bijou d'architecture moderne en délicieuse situation.

On jouissait d'une vue admirable et très étendue des loggias du grand salon du sixième étage au-dessus du sol, c'est-à-dire du _premier_, comme on a l'habitude de dire, maintenant que l'entrée principale d'une maison est sur les toits, à l'embarcadère aérien. De cette loggia, ainsi que des miradors vitrés suspendus aux façades, on apercevait tout Paris, l'immense agglomération quasi-internationale de 11 millions d'habitants qui fait battre sur les rives de la Seine le coeur de l'Europe et presque le coeur du monde, en raison des nombreuses colonies asiatiques, africaines ou américaines fixées dans nos murs; on planait au-dessus des plus anciens quartiers, ceux de la vieille Lutèce, bouleversés par les embellissements et les transformations, par delà lesquels d'autres quartiers plus beaux, les quartiers modernes, si étonnamment développés déjà, projetaient au loin d'immenses boulevards en construction.

Là-bas, derrière les hauts fourneaux, les grandes cheminées et les coupoles de réservoirs électriques du grand musée industriel des Tuileries, se dressent, au centre du berceau de Lutèce, flottant entre les deux bras de la Seine,--de la vieille Lutèce agrandie et transformée, allongée, grossie, gonflée et hypertrophiée--les tours de Notre-Dame, la vieille cathédrale, surmontées d'un transparent édifice en fer, simple carcasse aérienne de style ogival comme l'église, portant, à 80 mètres au-dessus de la plate-forme des tours, une seconde plate-forme avec bureau central d'aéronefs omnibus, commissariat, restaurant et salle de concert de musique religieuse. La tour Saint-Jacques se montre non loin de là, surmontée, elle aussi, à 50 mètres, d'un immense cadran électrique et d'une seconde plate-forme autour de laquelle voltigent, à différentes hauteurs, les aérocabs d'une station.

Des édifices aériens pointent très nombreux au-dessus des cent mille embarcadères des maisons, au-dessus des toits où s'étalent, de cime en cime, de gigantesques réclames pour mille produits divers. On distingue d'abord les embarcadères des grandes lignes d'aéronefs omnibus, les wharfs d'aéronefs transatlantiques,--ces constructions de toutes les formes et de tous les styles, monumentales, mais très légères, portées sur de transparentes armatures de fer,--le grand embarcadère central des Tubes, plus massif, projetant dans toutes les directions des tubes, portés parfois sur de longues arcatures de fer ou traversant en tunnels les collines chargées de maisons,--puis bien d'autres édifices divers, plus ou moins turriformes: phares de quartier, commissariats et postes aériens pour la surveillance de l'atmosphère, si difficile pendant la nuit, malgré les flots de lumière électrique répandus par les phares, embarcadères de grands établissements ou de magasins.

Quelques quartiers apparaissent voilés par un treillis serré et embrouillé de fils électriques qui semblent les envelopper d'une gigantesque toile d'araignée. Trop de fils! Ces réseaux courant en tous sens sont, à certains endroits, un obstacle à la circulation aérienne; bien des accidents ont été causés par eux aux heures nocturnes, malgré l'éclat des phares et des lampadaires de toits, et l'on a vu maintes fois des passagers d'aérocabs foudroyés au passage, ou blessés et presque décapités par la rencontre d'un fil inaperçu.

Tout près de l'hôtel Lorris se montre le plus ancien de ces légers édifices escaladant les nuées construit jadis par un ingénieur qui pressentait la grande circulation aérienne de notre temps, l'antique et bien vénérable tour Eiffel, élevée au siècle dernier, un peu rouillée et déversée.

Cette vieille tour a reçu récemment, au cours d'une complète restauration bien nécessaire, de considérables adjonctions; ses deux étages inférieurs sont enserrés dans de magnifiques et décoratives plates-formes d'une contenance de plusieurs hectares, organisées en jardins d'hiver, supportées par deux ceintures d'arcs de fer d'un grand style. Comme pendant, de l'autre côté du fleuve, montent et se perdent, dans l'atmosphère des coupoles, les terrasses et les pointes de Nuage-Palace, le grand hôtel international aux architectures étranges, construit au sommet de l'ancien Arc de Triomphe, par une société financière qui a, par toutes ces splendeurs, ruiné deux séries d'actionnaires, mais qui, sur l'Arc de Triomphe à elle vendu par l'État en un moment de gêne après notre douzième révolution, a superposé de véritables merveilles.

Plus loin, au-dessus du bois de Boulogne, découpé en petits squares, s'élève Carton-Ville, un quartier ainsi baptisé à cause de ses élégantes et vastes maisons de rapport entièrement construites en pâte de papier aggloméré, rendue plus solide que l'acier et plus résistante que la pierre aux intempéries des saisons, avec des épaisseurs bien moindres, ce qui économise la place. L'avenir est là; dans la construction moderne, on n'emploie plus beaucoup les lourds matériaux d'autrefois: la pierre est à peu près dédaignée, le Pyrogranit en tient lieu dans les constructions monumentales, disposé en cubes fondus d'une bien autre résistance que la pierre et appliqué de mille façons à la décoration des façades. On n'a plus recours au fer que dans certains cas, lorsqu'on a besoin de supports solides, colonnes ou colonnettes, et partout maintenant le carton-pâte est employé concurremment avec les plaques de verre, murailles transparentes, qui laissent les pièces d'apparat des maisons se pénétrer de lumière.

Les grands magasins, certains établissements, comme les banques, sont maintenant construits entièrement en plaques de verre; l'industrie est même parvenue à fondre d'une seule pièce des cubes de 10 mètres de côté, à cloisons intérieures pour bureaux, et des belvédères également d'une seule pièce.

De son petit hôtel si merveilleusement situé, M. Philox Lorris veut faire un modèle d'arrangement intérieur; le chef de son bureau d'ingénieurs-constructeurs est à l'oeuvre. Georges Lorris donne ses idées et ses plans, qui sont un peu les idées et les plans d'Estelle et, par conséquent, ceux de Mme Lacombe; mais son père les met imperturbablement de côté ou les modifie si complètement que Georges ne les reconnaît plus. N'importe, ce sera bien.

L'embarcadère, à 12 mètres au-dessus du toit, est tout en verre, supporté par une gracieuse et artistique arcature de fer. Une coupole, surmontée d'un phare électrique, abrite quatre ascenseurs desservant les appartements particuliers de Monsieur et de Madame, les appartements de réception et l'aile des laboratoires et cabinets de travail. Sur l'un des côtés de la plate-forme de l'embarcadère débouche le grand ascenseur de service, près de la remise des aéronefs, haute tour rectangulaire sur un angle de la maison, ayant place pour dix véhicules superposés, avec les ouvertures de ses dix étages sur un des côtés.

Les salons de réception sont tout à fait somptueux; le précédent propriétaire en avait fait une galerie de photo-peinture. M. Philox Lorris a remplacé les tableaux partis par quatre grands panneaux décoratifs: _l'Eau_, _l'Air_, _le Feu_, _l'Électricité_, panneaux animés, vivants pour ainsi dire, et non froides peintures.

Dans chacune de ces grandes décorations, par un procédé tout nouveau, autour de la statue allégorique de l'élément représenté, cet élément lui-même joue son rôle. Sur le panneau consacré à l'Élément humide, l'eau ruisselle et cascade véritablement sur un fond de rochers et de coquillages, animé par des échantillons des plus remarquables habitants de l'onde, des poissons vrais ou faux, vrais pour les races de petite taille et, dans le lointain, représentations minuscules, à mouvements automatiques bien réglés, des plus formidables espèces.

Le panneau consacré au Feu est le pendant naturel de l'Eau. Le feu est allégoriquement représenté par une figure à buste de femme sur un corps de salamandre à longue queue contournée; autour de cette figure des flammes véritables, mais sans chaleur, dessinent d'étincelantes volutes et, dans le fond, un volcan en éruption laisse couler des rivières de lave flamboyante dont on peut à volonté varier les couleurs. On devine quel magnifique thème les deux autres éléments, l'Air et l'Électricité, ont pu fournir à l'artiste décorateur; dans le panneau de l'Air, au milieu de magnifiques effets de nuage, produits, avec l'inépuisable variété de la nature elle-même, par un procédé particulier, passent les habitants de l'atmosphère, de charmantes réductions d'aéronefs aux contours atténués par les vapeurs, absolument comme dans la nature. Tout ce panneau est admirablement réglé: les aspects changent à volonté, on a de ravissants levers et couchers de soleil, et même de superbes effets de véritables nuits constellées d'étoiles, réduction de notre ciel nocturne aux chemins azurés, poudrés de sable d'or, comme disent les poètes.

Quant à l'Électricité, l'artiste mécanicien a tiré un bon effet décoratif des si curieux appareils producteurs et transmetteurs, et M. Philox Lorris a mis la grande plaque de Télé comme motif central au-dessus de la figure allégorique.

Nous voyons donc ici vraiment l'art de l'avenir. Après la peinture d'autrefois, les timides essais artistiques des Raphaël, Titien, Rubens, David, Delacroix, Carolus Duran et autres primitifs, nous avons eu la photo-peinture, qui représentait déjà un immense progrès; les photo-peintres d'aujourd'hui seront dépassés par les photo-picto-mécaniciens de demain. Ainsi l'art va toujours progressant.

Est-il besoin de dire que le laboratoire-cabinet de travail de Monsieur et celui de Madame, aménagés par les soins de M. Philox Lorris, qui n'a pas craint de sacrifier une bonne demi-heure à en tracer de sa main le plan détaillé, sont pourvus de tous les instruments et appareils perfectionnés indispensables pour les hautes études?

Mme Lacombe, qui suivait les travaux d'installation avec un intérêt que l'on comprend, pendant que sa fille était occupée au grand laboratoire Philox Lorris, ne ménageait ni son admiration lorsqu'elle la croyait légitimement méritée, ni ses critiques quand il y avait lieu. Mais il ne lui était pas très facile de faire part de ses observations au père de son futur gendre. M. Philox Lorris, horriblement avare de son temps, avait chargé un simple phonographe de recevoir ses observations, auxquelles ce même phonographe répondait seulement le lendemain... quand il daignait répondre.

«Ma première opinion sur cet original de Philox Lorris était la bonne! se disait Mme Lacombe, en se gardant bien cependant de penser tout haut; ce Philox Lorris est un ours! Enfin, ce n'est pas lui que nous épousons. Sa pauvre femme est une martyre; heureusement, Georges est doux et charmant, ma fille sera heureuse!»

Une chose inquiétait Mme Lacombe: elle ne voyait pas de cuisine dans cette maison si bien montée; elle se hasarda un jour à en témoigner son étonnement au phono du savant.

La réponse vint le lendemain.

«Une cuisine! s'écria le phono, y pensez-vous, chère madame? C'est bon pour les rétrogrades et tardigrades réfractaires au progrès! D'ici vingt ans, il n'y aura plus de maisons à cuisines que dans les malheureux hameaux perdus au fond des campagnes! L'économie sociale bien entendue proscrit les petites cuisines particulières où l'élaboration des petits plats est forcément et de toutes façons plus dispendieuse que l'élaboration en grand des mêmes plats dans une cuisine centrale. Il n'y aura pas plus de cuisine chez mon fils que chez moi. Nous sommes abonnés à la Grande Compagnie d'alimentation et les repas nous arrivent tout préparés par une série de tubes et tuyaux spéciaux. On n'a donc à s'occuper de rien. Économie de temps, ce qui est précieux, et, de plus, très notable économie d'argent!

--Merci! fit Mme Lacombe, vous me traiterez de tardigrade si vous voulez, mais je préfère notre petite cuisine de ménage, où je puis combiner des petites douceurs agréables quand il me plaît! Votre cuisine de la Grande Compagnie d'alimentation, tenez, ce n'est jamais que de la confection!

--Je vous assure, dit le phono, qui semblait avoir prévu des objections, que la cuisine est succulente et que les menus sont très variés. Ce ne sont pas de vulgaires marmitons, madame, ou d'ignorants cordons bleus qui préparent nos repas, ce sont des cuisiniers instruits, diplômés, des ingénieurs culinaires ayant poussé très loin leurs études! Ils sont sous la direction d'un comité d'hygiénistes des plus distingués, qui savent ordonner nos repas selon les lois d'une bonne hygiène et nous fournir une alimentation rationnelle... Au lieu de plats combinés par des chefs sans responsabilité médicale, au hasard de l'inspiration, à tort et à travers, la Compagnie fournit la nourriture qui convient à la saison, aux circonstances, rafraîchissante ou tonifiante, abondante en viandes fortes ou en légumes quand elle le juge bon pour la santé générale... Et l'on a constaté, parmi les abonnés, une forte amélioration des gouttes, gastralgies, dyspepsies, etc.»

Le phono s'arrêta, semblant attendre des objections que Mme Lacombe, qui se défiait, se garda bien de formuler.

Après un instant, le phono continua avec une nuance d'ironie dans la voix:

«Dans tous les cas, il est honteux pour des gens de notre époque de se montrer trop préoccupés des satisfactions de l'estomac! Cet insignifiant organe ne doit pas primer et opprimer le cerveau, l'organe roi, madame! D'ailleurs, ces questions sont sans importance; vous savez bien que, de nos jours, on n'a plus d'appétit!»

Mme Lacombe soupira:

«Bon! il est avare, je m'en doutais!»

Ce fut aussi M. Philox Lorris qui se chargea d'engager le personnel nécessaire. Mme Lacombe fut terriblement surprise quand elle sut que ce personnel devait se composer seulement d'un concierge, d'un mécanicien breveté et d'un aide-mécanicien. Pas plus de femme de chambre ou de valet de chambre que de cuisinière.

«Heureusement ma fille aura Grettly!» pensa-t-elle.

M. Philox Lorris avait chargé son phono de recevoir les candidatures des gens.

Ce fut un véritable défilé pendant quelques jours. L'appareil enregistrait les déclarations, photographiait les candidats. M. Philox Lorris, de cette façon, put fixer ses choix sans bavardages oiseux et sans perte de temps. Il eut à écarter de nombreux candidats ne pouvant justifier d'études complètes et bons à servir seulement dans la petite bourgeoisie, moins exigeante sur les titres; il lui fallut même repousser aussi des polytechniciens dont certaines circonstances avaient entravé la carrière:

«Quels sont vos titres? demandait le phonographe aux candidats; parlez et veuillez remettre vos brevets.»

Le concierge engagé avait, ainsi que sa femme, outre les meilleures références, les brevets des baccalauréats ès sciences; quant aux mécaniciens, ils sortaient dans les bons numéros de l'École centrale. On pouvait leur remettre en toute confiance la direction des forces électriques de la maison.

C'est ainsi que fut organisée la maison destinée aux deux jeunes gens. Malgré les hauts cris de Mme Lacombe, Philox Lorris tint bon et fit accepter son programme sans y apporter aucune modification. Il sut fournir la maison de tous les perfectionnements que la mécanique a de nos jours apportés dans la vie habituelle, perfectionnements qui permettent de se passer des bonnes, des domestiques et du nombreux personnel que nos aïeux devaient entretenir autour d'eux.

II

Les grandes affaires en train.--Conflit Costa-Rica-Danubien.--L'ère des explosifs va être close.--La guerre humanitaire.--Triste état de la santé publique.--Trop de microbes.--Le grand médicament national.

M. Philox Lorris ne voulait pas de femmes inoccupées. C'est un principe d'ailleurs généralement adopté. Devant la femme égale de l'homme, ayant reçu la même instruction, électrice, éligible, ayant les mêmes droits politiques et sociaux que l'homme depuis plus de trente ans, toutes les carrières jadis fermées se sont ouvertes. C'est un progrès immense, bien que certaines femmes à l'esprit réactionnaire, et justement Mme Philox Lorris est du nombre, prétendent y avoir perdu. Mais, hélas! toutes les carrières libérales, si encombrées déjà lorsque les hommes seuls pouvaient s'y lancer, le sont bien davantage maintenant que les femmes peuvent être notairesses, avocates, doctoresses, ingénieures, etc. Grâce aux vigoureuses campagnes menées par les cheffesses du parti féminin, nous avons maintenant des mairesses et même quelques sous-préfètes, et l'on vient de voir dans le dernier cabinet une ministresse! On le voit, une des carrières les plus belles et les plus productives en bénéfices, celle qui nourrit le mieux son homme, comme on disait autrefois, nourrit aussi la femme--l'industrie politique, petite et grande, côté opposition ou côté gouvernement, compte déjà de nombreuses notabilités féminines.

La femme travaille donc à côté de l'homme, comme l'homme, autant que l'homme, au bureau, au magasin, à l'usine, à la Bourse!... Par ce temps d'industrialisme et d'électrisme, quand la vie est devenue si déplorablement coûteuse, tous, hommes et femmes, s'occupent fiévreusement d'affaires. La femme qui ne trouve pas l'emploi de ses facultés dans l'industrie de son mari doit se créer à côté une autre industrie: elle ouvre un magasin, fonde un journal ou une banque, se démène et se surmène comme lui à travers la grande bataille des intérêts, au milieu des concurrences surexcitées.

Que deviennent le ménage intérieur et les enfants dans ce tourbillon? Les soucis du ménage sont allégés considérablement par les compagnies d'alimentation qui nourrissent les familles par abonnement; pour le reste, on a des femmes à gages, d'une éducation moins soignée ou d'ambition moindre, qui s'en chargent. Quant aux enfants, qui sont un embarras considérable pour des gens si occupés, les écoles, puis les collèges les reçoivent dès l'âge le plus tendre et l'on n'a que le souci des trimestres à payer, ce qui est déjà bien suffisant.

Mme Philox Lorris faisait exception à la règle, elle était restée complètement étrangère aux entreprises de son mari, n'avait jamais paru à ses laboratoires ni à ses bureaux et ne s'était lancée dans aucune entreprise particulière. Elle avait même dédaigné jusqu'à la politique, où pourtant la situation de son mari eût pu lui servir de marchepied initial. Elle ne sortait pas beaucoup; le bruit courait qu'elle s'occupait de sciences philosophiques et qu'au fond de son cabinet elle méditait les problèmes métaphysiques, attelée à un grand ouvrage de haute philosophie.

On aimait à se représenter ainsi la femme du plus illustre représentant de la science moderne, enfoncée dans ses recherches, au milieu des livres, lancée dans les chemins de l'inconnu, dans la forêt des hypothèses, à travers le lacis embroussaillé des erreurs, à la recherche des hautes vérités morales, comme son mari à la poursuite des grandes lois physiques.

Philox Lorris avait assigné une place à Estelle Lacombe au grand laboratoire, dans la section des recherches, la plus importante; les ingénieurs de cette section des recherches forment, pour ainsi dire, l'état-major du savant et travaillent sous ses yeux, avec lui; ce sont pour la plupart des gloires de la science, des savants vieillis dans les laboratoires, dès longtemps célèbres et pâlissant encore avec joie parmi les livres et les instruments, ou des jeunes gens dont Philox Lorris a deviné le génie naissant et que le maître illustre lance, pleins d'ardeur, sur les pistes inexplorées, sur toutes les voies pouvant conduire à la découverte des secrets de la nature.

Que faisait la pauvre Estelle, avec son médiocre bagage de science, au milieu de ces sommités scientifiques? C'est que les questions à l'ordre du jour dans le laboratoire, les sujets à l'étude sont bien autrement ardus, compliqués et difficiles que les questions et les sujets qui l'ont le plus tracassée au temps où elle piochait ses examens pour le brevet d'ingénieure! Au cours des discussions qu'elle entendait, lorsqu'elle essayait de monter jusqu'à la compréhension, même superficielle, des problèmes soulevés, il lui semblait que sa tête allait éclater.

Estelle avait d'abord été adjointe à quelques dames attachées à la section des recherches, savantes non moins éminentes, dans leurs diverses spécialités, que leurs confrères barbus. L'une de ces dames, sortie jadis de l'École polytechnique, section féminine, avec le nº 1, avait d'abord paru s'intéresser à la jeune fille, à qui elle supposait, en raison de son entrée au grand Labo, des facultés transcendantes. Mais le fond de la science d'Estelle lui était bien vite apparu et alors elle avait, avec une moue de mépris, tourné le dos à cette représentante de l'antique et douloureuse futilité féminine.

Estelle devint donc le secrétaire de l'ingénieur-secrétaire-général de Philox Lorris, de Sulfatin, bras droit de l'illustre savant, et cela lui plut davantage, d'abord parce que Sulfatin, qui lui montrait une certaine condescendance, ne l'intimidait plus, et surtout parce que cela la rapprochait de Georges Lorris. Alors elle passa ses journées dans le grand hall du secrétariat, prête à prendre des notes, à transmettre à l'occasion quelques ordres, ou à recevoir dans les phonos les recommandations de Philox Lorris destinées à être communiquées, comme des _ordres du jour_, à ses innombrables chefs de service. Philox Lorris jouait toujours du phonographe: de cette façon, c'était toujours et partout, même dans les plus lointaines usines, la voix du grand chef qui se faisait entendre et entretenait l'ardeur de ses collaborateurs.

C'est en cette qualité de secrétaire adjointe qu'elle assista maintes fois aux discussions de Sulfatin et de Philox Lorris, aux conférences avec de très hautes personnalités, conférences et discussions relatives à trois grandes, à trois immenses affaires, très différentes l'une de l'autre, qui occupaient alors presque exclusivement les méditations de Philox Lorris.

Pour être initié aux préoccupations du savant, il nous suffit d'assister indiscrètement à quelques-unes de ses conférences. Voici aujourd'hui, dans le grand hall du secrétariat, discutant avec Philox, des messieurs aux figures basanées, aux chevelures crépues, aux barbes d'un noir luisant, des militaires revêtus d'uniformes étrangers. Ce sont des diplomates de Costa-Rica, avec une commission de généraux, qui traitent une affaire de fourniture d'engins et produits. Écoutons Philox Lorris, en train de résumer la question avec la concision d'un homme qui tient à ne jamais gaspiller le quart d'une minute.