Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique

Part 8

Chapter 83,526 wordsPublic domain

Bientôt, l'armée ennemie, malgré ses efforts, se vit rejetée dans un canton montagneux et acculée à la mer. Une partie de son escadre aérienne avait été faite prisonnière, le reste tenta vainement d'enlever une partie du corps menacé, pour le porter nuitamment sur une meilleure position; mais les aéronefs veillaient, leurs jets de lumière électrique fouillant le ciel firent découvrir la tentative.

L'heure suprême avait sonné. Après un travail de toute une nuit pour le placement des batteries, à l'aube du sixième jour les chimistes et le corps médical offensif couvrirent la région occupée par l'ennemi de boîtes à fumée et d'obus à miasmes. L'ennemi riposta aussi vigoureusement qu'il put; mais ses boîtes, sur le périmètre très étendu de l'attaque, ne produisaient pas grand effet; il fut bientôt évident que, dans une action véritable, l'ennemi, noyé dans les gaz asphyxiants des chimistes et sous les vapeurs délétères à effet rapide du corps médical offensif, eût été bien vite et définitivement mis hors de combat. Les deux corps d'armée, attaque et défense, réunis le soir du septième jour à Châteaulin, furent passés en revue par les généraux, sous les flots de lumière électrique, félicités pour leurs belles opérations, et les réservistes, immédiatement congédiés, regagnèrent leurs foyers.

Seuls restèrent les officiers ayant à passer des examens pour l'obtention d'un grade supérieur ou à soutenir des thèses pour le doctorat ès sciences militaires. Le général se montra charmant pour Georges Lorris.

«Capitaine, lui dit-il, je serais heureux de vous proposer pour le grade de commandant, mais il vous faut le doctorat auparavant; donc, si vos occupations au laboratoire de monsieur votre père vous en laissent le temps, travaillez, piochez ferme et, aux examens de printemps, vous pourrez vous présenter avec toutes les chances...

--Mon général, je vous remercie, mais je suis en train de préparer autre chose.

--Quoi donc?

--Mon mariage, et je dois, mon général, remettre les rêves ambitieux à plus tard... Permettez-moi de vous présenter ma future...»

Après une journée de repos, les fiancés se décidèrent au retour, sur les instances de Sulfatin qui, dédaigneux des beautés de la bataille, avait passé ses journées au Télé de l'hôtel, à Châteaulin, à communiquer avec Molière-Palace, en confiant son malade aux soins de Grettly.

DEUXIÈME PARTIE

I

Préparatifs d'installation.--La féodalité de l'or.--Quelques figures de l'aristocratie nouvelle.--La nouvelle architecture du fer, du pyrogranit, du carton, du verre.--Les photo-picto-mécaniciens et les progrès du grand art.--Messieurs les ingénieurs culinaires.

«Êtes-vous brouillés? demanda Philox Lorris, lorsque son fils se présenta devant lui au retour du Voyage de fiançailles.

--Pas le moins du monde; au contraire, je...

--Ta ta ta! Vous ne vous êtes pas éprouvés sérieusement, vous êtes restés tous les deux, toi surtout, la bouche en coeur, à soupirer des gentillesses; ce n'est pas ainsi qu'on éprouve celle dont on veut faire la compagne de sa vie... Ce n'est pas loyal, je trouve que tu as manqué tout à fait de bonne foi...

--Comment! j'ai manqué de bonne foi?

--Certainement! Et ta fiancée aussi, de son côté! Tu n'es pas autrement bâti que tous les autres hommes, parbleu! et ta fiancée ne diffère pas du reste du genre féminin. Tu devais te montrer comme tu seras pendant le reste de ta vie--ainsi du reste que tous les hommes occupés--rude, distrait, grincheux souvent, emporté, violent même..... Nous sommes tous comme cela dans la vie; elle est si courte, la vie; une fois mariés, est-ce qu'on a du temps à perdre en manières?

--J'ai pourtant bien l'intention de ne pas me montrer aussi désagréable que cela...

--Certainement, parbleu! des bonnes intentions, ça ne prend pas de temps, on en a tant que l'on veut... mais les rapports journaliers, la vie enfin... C'est là que je t'attends! De même une fiancée, pour que le Voyage de fiançailles constitue un essai vraiment loyal de la vie conjugale, devrait tout de suite se montrer futile, légère, contrariante, souvent revêche, portée à la domination, etc., etc., enfin, telle qu'elle sera plus tard dans le ménage. Alors, on se juge franchement, et l'on décide en parfaite connaissance de cause si la vie commune est possible: «Attention! Quand je serai la femme de ce monsieur, je l'aurai toujours devant moi!--Bigre! Quand je serai le mari de cette dame, songeons-y, ce sera à perpétuité...» Voilà les sages réflexions que les personnes raisonnables doivent faire!»

Georges se mit à rire.

«Est-ce que tu me peindrais l'éminente doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe, avec les mêmes couleurs? demanda-t-il à son père.

--Pas tout à fait! Si je les ai distinguées, c'est qu'elles sont de vraies exceptions... Et puis elles seraient si occupées elles-mêmes! Enfin! concluons! Tu persistes vraiment?

--Je persiste à voir le bonheur de ma vie dans l'union avec...

--Bon! bon! pas de phrases! C'est ton ancêtre l'artiste, le poète qui te travaille... Laisse-le dormir! Nous verrons; mais avant de donner mon consentement définitif, je veux étudier ta fiancée... Tu connais mes principes: pas de femme inoccupée. Je propose à Mlle Lacombe d'entrer à mon grand laboratoire, section des recherches; elle travaillera sous mes yeux, à côté de toi... Ne crains rien, pas de surmenage, un petit travail doux! Et, entre temps, vous monterez votre maison et nous causerons ménage quand le nid sera achevé.»

Georges, comptant bien abréger le plus vite possible cette dernière période d'épreuves, se déclara satisfait de l'arrangement et porta la proposition de son père à Estelle. Tout fut vite entendu. D'ailleurs, Philox Lorris n'eut qu'un mot à dire aux Phares alpins pour faire passer M. Lacombe aux bureaux de Paris de cette administration: les parents d'Estelle purent venir habiter Paris, au grand plaisir de Mme Lacombe, qui voyait ainsi se réaliser un de ses rêves.

Georges Lorris et Estelle s'occupaient de leur installation future avec Mme Lacombe, mais sur les idées de Philox Lorris. Celui-ci négocia en quelques jours l'achat pour son fils, au centre de l'ancien Paris, sur les hauteurs de Passy, d'un petit hôtel que désirait céder, pour s'installer dans un vaste domaine dans le Midi, un banquier milliardaire d'Australie qui venait de réaliser dans les bourses du Nouveau Monde un krach fabuleusement fructueux et qui voulait, avec l'immense fortune récoltée dans sa magnifique opération, fonder, assez loin des désagréables criailleries des anciens actionnaires et dans un pays plus aristocratique que la terre australienne, une puissante famille seigneuriale.

Ce richissime ex-banquier, Arthur Pigott, traitant M. Philox Lorris en homme digne de le comprendre, exposa ses plans avec tranquillité quand il fit visiter son petit hôtel à son acheteur.

«Votre vieille aristocratie territoriale est morte d'inanition, illustre monsieur, ou elle achève de s'éteindre, dit-il; soufflons donc dessus et remplaçons-la, car il faut la remplacer, c'est le voeu de la nature; vous savez bien qu'une aristocratie a son rôle dans la vie sociale et qu'on n'en a pas plutôt jeté une à terre,--vos révolutions l'ont prouvé--qu'une autre apparaît. A l'origine de toutes les grandes et hautes familles, monsieur, que voyez-vous? Un fondateur malin, plus riche et, par conséquent, plus puissant que ses voisins! Je dédaigne de rechercher comment il a ramassé cette fortune: il l'a, c'est le principal!... Les historiens passent assez légèrement là-dessus comme détail négligeable...

--Des chevauchées la lance au poing en pays ennemi, fit M. Philox Lorris, la conquête de quelque territoire; autrement dit, l'expulsion violente ou l'oppression des occupants, venus jadis de la même façon..

--Autrement dit des rapines de soudards, de brutales rapines, continua M. Pigott, hideuses violences des temps barbares! Eh bien! qu'on nie encore le progrès! J'ose prétendre que, plus tard, les historiens qui regarderont à l'origine de la noble famille fondée par moi en mon duché sur la Dordogne, où j'aurai, j'espère, le plaisir de vous avoir à mes grandes chasses, distingueront autre chose! Pas de violences, pas de soudards brutaux! Ils pourront dire: _L'ancêtre Pigott, le fondateur, fut tout autre chose qu'un vulgaire Montmorency; ce fut un doux malin, un combattant de l'intelligence qui sut prélever sur des créatures inférieures la dîme de l'intelligence_.....

--Deux ou trois cent mille actions de 5,000 francs, n'est-ce pas, dans vos dernières affaires?

--Plus quelques petites choses, pour compenser les frais très sérieux... Je reprends! Voici ce qu'ils diront, les historiens: _Il sut prélever la dîme de l'intelligence et vint, apportant la richesse en notre belle province, fonder une illustre maison, planter l'arbre seigneurial dont les rameaux s'étendent aujourd'hui si largement, abritant nos têtes sous leur ombre, et contribuer puissamment au relèvement des principes d'autorité et des saines idées de hiérarchie sociale trop longtemps ébranlées par nos révolutions_..... Voilà! ainsi se fonde la nouvelle aristocratie!»

Et M. Pigott avait raison.

Sur les ruines bientôt déblayées de l'ancien monde, une aristocratie nouvelle se fonde. Que devient l'ancienne? Les vieilles races en décadence semblent fondre et disparaître de jour en jour avec plus de rapidité. Nous voyons leurs descendants appauvris, éloignés par la défiance des masses des affaires publiques, peu aptes à la pratique des sciences, impropres aux grandes affaires industrielles et commerciales, tirer la langue dans leurs châteaux délabrés, qu'ils ne peuvent entretenir et réparer, ou végéter dans de misérables petites places sans ouvertures d'avenir.

Leurs terres, leurs châteaux, et leurs noms mêmes avec, s'en vont à la nouvelle aristocratie, aux seigneurs des nouvelles couches, aux Crésus de la Bourse, enrichis par l'épargne des autres, aux notabilités de la grande industrie ou de la productive politique, et, à côté de ces illustres débris heureux d'obtenir de maigres emplois en des bureaux de ministère ou d'usine, où le sang actif des anciens chevaucheurs croupit dans une stagnation lamentable, nous voyons tels grands industriels, gigantesques coffres-forts, planter le drapeau de Plutus sur les anciens domaines de l'ex-noblesse, reconstituer peu à peu les vastes fiefs d'autrefois sur des bases plus solides.

Quelques exemples, en outre de celui fourni par le milliardaire Pigott:

Le célèbre marquis Marius Capourlès, fondateur d'une centaine d'usines, organisateur de syndicats accaparant toutes les féculeries et distilleries d'une immense région. Avec ses bénéfices, dont il sait à peine le compte, Marius Capourlès a peu à peu aggloméré un noyau de vastes domaines comprenant l'étendue d'un département et récemment érigés en marquisat. Ajoutons bien vite que, parmi les simples petits commis d'une de ses agences, Marius Capourlès compte un duc authentique, descendant des rois de Sicile et de Jérusalem, et trois ou quatre pauvres diables couverts de blasons, dont les pères ont eu terres et châteaux, gardé, casque en tête, des marches de frontières et arrosé de leur sang tous les champs de bataille de l'ancienne France.

M. Jules Pommard est non moins célèbre que le marquis Marius. Lancé sur le terrain giboyeux de la politique, M. Jules Pommard n'est pas de ceux qui restent bredouilles. Il a eu des hauts et des bas; accusé jadis de trafics et de malversations, mais amnistié par le succès, il s'est, après avoir purgé quelques petites condamnations, taillé dans sa province un véritable petit royaume où il tient tout, dirige tout, commande à tous et plane sur tous du haut de sa sereine majesté d'homme arrivé, qu'encadre noblement un grand château historique ayant fait partie du domaine royal, château dont il compte bien faire porter le nom à ses héritiers.

Voici une illustration plus haute encore, M. Malbousquet, autre grand industriel, roi du fer et prince de la fonte, maître et possesseur de formidables établissements métallurgiques, propriétaire de tubes et de nombreuses lignes d'aéronefs, à la tête de trois cent mille ouvriers et du plus titanique outillage qu'il soit possible de rêver, immense réunion d'engins terrifiants, grinçant, tournant, virant, frappant, hurlant effroyablement en des usines monstres, colossales cités de fer aux architectures étranges, où les marteaux-pilons géants s'élèvent comme d'extraordinaires monuments mobiles et féroces, parmi des ouragans de vacarmes métalliques et des tourbillons d'âcres fumées, au-dessus de rouges fournaises attisées par des cohues d'hommes hâves et demi-nus, roussis, grillés et charbonneux.

Le maître de ce royaume, véritablement infernal, n'a garde de l'habiter; il domine de loin, il commande et dirige, loin de l'infernal mouvement, loin des rivières de fonte incandescente et des hauts fourneaux soufflant des haleines de feu; il règne sur ses esclaves de chair et de fer du fond d'un somptueux cabinet relié par Télé au cabinet de l'ingénieur-directeur des usines, dans un castel resplendissant, grand comme Chambord et Coucy réunis, élevé à coups de millions dans un site charmant, avec un fleuve à ses pieds, filant vers la mer, et de belles forêts, sévèrement gardées, se déroulant aux divers horizons.

A perte de vue, tout ici appartient à M. Malbousquet, déjà comte romain, devenu duc tout récemment, par la grâce du milliard; dans cette terre, érigée pour lui en duché par les Chambres, tout est à lui, le sol et aussi les gens, tenus et bridés par mille liens.

C'est pourtant le domaine actuel du roi du fer, le grand centre métallurgique qui fut, en 1922, le principal foyer de la révolution sociale et qui vit, lors du triomphe momentané des doctrines collectivistes, le plus complet bouleversement.

Ici, pendant qu'une effroyable lutte éclatait à Paris, pendant que se déroulaient des scènes de sauvagerie épouvantables, où le peuple énervé et halluciné, dans l'impossibilité de réaliser les rêves insensés des révoltés et des utopistes, des naïfs farouches et des hâbleurs, accumulait ruines sur ruines et se ruait à la folie furieuse et à l'effondrement universel, pendant ce déchaînement de tous les délires, dans le grand centre métallurgique saisi au nom de la collectivité, s'appliquaient à peu près pacifiquement les théories socialistes.

Les meneurs, au jour du triomphe, avaient ici trouvé un organisme bien complet, en bon état de fonctionnement, et ils avaient pensé que tout devait continuer à marcher comme par le passé et même beaucoup mieux, simplement par la bonne volonté de tous, moyennant la simple suppression des directeurs et des actionnaires, et le partage égal entre tous du produit intégral du travail de tous.

Le programme était simple, clair, à la portée des moins larges intelligences, mais l'application, au grand étonnement de chacun, donna lieu pourtant, dès la première heure, à de rudes frottements. L'égalité des droits décrétée--la Sainte Égalité--pouvait-elle s'accommoder de l'inégalité des fonctions et des travaux? On laissait les ingénieurs à leurs travaux forcément, parce que le simple manoeuvre ne pouvait songer à prendre leur place; mais les autres, bureaucrates, contremaîtres, chefs ouvriers, ne devaient-ils pas rentrer dans le rang? Comment procéder à la distribution du travail, avec toutes ces inégalités, qui semblaient apparaître pour la première fois aux yeux de tous? Personne ne voulait plus du travail rude, du travail dangereux; chacun, naturellement, réclama le travail le plus facile et le plus doux, les postes les plus tranquilles.

Dès le premier jour, les heurts violents se produisirent, les discussions éclatèrent et s'envenimèrent très vite. Au milieu des tiraillements, des désordres et même des grèves de certaines spécialités, les usines marchèrent quelque temps cahin-caha, dévorant les stocks de minerais amassés et les fonds saisis dans les caisses. Puis, brusquement, tout s'arrêta, les machines poussèrent leur dernier râle, les hauts fourneaux s'éteignirent, tout tomba dans une confusion épouvantable.

Le collectivisme mourait de son triomphe. Tant bien que mal, l'organisme qu'il avait trouvé en fonctions avait encore marché quelques semaines, produisant--suivant les comptes rigoureusement tenus par les bureaux--tout à perte, pour diverses causes, par suite de l'immense gâchis d'abord, du labeur mal conduit et mollement soutenu pendant les heures de travail diminuées de moitié,--et laissant, au lieu de fabuleux bénéfices à répartir, comme tous l'espéraient, un déficit à combler, gouffre énorme, s'élargissant d'heure en heure.

Six mois d'anarchie épouvantable, avec la tristesse amère des beaux rêves écroulés, les lugubres désespoirs, les colères impuissantes, avec la ruine, la fureur et la faim partout!

Le grand centre industriel resta comme un immense tas de ferrailles inutiles, autour duquel peu à peu la solitude se faisait et que les affamés abandonnaient en colonnes lamentables.

Quand, après bien d'autres catastrophes, l'anarchie de Paris, s'éteignant peu à peu dans le sang des sectes socialistes qui s'entre-dévoraient, fut écrasée définitivement par un retour du bon sens, puissamment aidé par la force passée aux mains des meneurs satisfaits, gorgés des dépouilles de l'ancienne société, il n'y avait plus de désordres à réprimer dans le royaume du fer, il n'y avait plus que des ruines.

Édouard Malbousquet, jeune alors, ex-petit ingénieur des usines, riche de quelques petits bénéfices recueillis dans l'eau trouble de la révolution sociale, eut alors l'habileté de grouper quelques amis parmi les nouveaux capitalistes éclos dans la tourmente et de racheter, pour un morceau de pain jeté aux actionnaires survivants, ces tristes ruines inutiles, et de tout recommencer.

Le résultat, le voici: tout en haut, le puissant seigneur suzerain; tout en bas, la tourbe des humbles vassaux; d'un côté, une haute personnalité politique, financière et industrielle, comblée de richesses, de titres et d'honneurs; et, de l'autre, la noire fourmilière des travailleurs du fer, revenus au travail avec de la misère et de cruelles désillusions en plus.

Notre haute civilisation scientifique, l'excès du machinisme, l'industrialisme écrasant l'homme sous l'engin ou changeant cet homme, non pas en machine même, mais en simple fragment de rouage de machine, ont donc, en définitive, abouti à ramener le monde en arrière et à créer au-dessus des masses travailleuses une nouvelle féodalité, aussi puissante, aussi orgueilleuse et aussi rude en sa domination que l'ancienne, si ce n'est plus!

Serfs des enfers industriels rivés aux plus dures besognes, petits employés cloués à leur pupitre, petits ingénieurs, rouages un peu plus fins de la grande machine, petits commerçants, laminés et broyés par les gigantesques syndicats, paysans cultivant, suivant les nouvelles méthodes scientifiques, la terre des nouveaux seigneurs, dites-nous si le sort des manants du Moyen âge, des siècles où l'on avait au moins le temps de respirer, était plus rude que le vôtre?

Certes, la main humaine, même recouverte du gantelet de fer des hauts barons, le poing de la féodalité de fer était moins lourd que le marteau-pilon d'aujourd'hui, symbole écrasant de la nouvelle féodalité de l'or!...

Le petit hôtel acheté par M. Philox Lorris, à l'un de ces potentats de la finance et de l'industrie, avoisiné par d'autres hôtels d'un luxe babylonien, résidences urbaines appartenant à de non moins notables seigneurs, allait donc être transformé complètement pour le fils du grand ingénieur; toutes les innovations, toutes les applications de la science moderne devaient y faire régner un confort scientifique absolument digne du siècle éclairé où nous avons le bonheur de vivre et du grand Philox Lorris lui-même.

Il y avait naturellement très peu de jardins, un simple cadre de verdure, sertissant les différents bâtiments,--l'espace est si mesuré à Paris!--mais on s'était rattrapé sur les terrasses, les petites plates-formes et les balcons suspendus, transformés en véritables forêts, en forêts vues par le gros bout de la lorgnette, avec des arbres nains japonais suivant la mode actuelle.

Il n'y a pas que Paris qui soit étroit et resserré, on se sent tellement pressé aujourd'hui sur notre globe _archi-plein_, dans le coude à coude des continents bondés, qu'il faut tâcher de gagner un peu de place, de toutes les façons possibles, par d'ingénieux subterfuges.

Voulez-vous des forêts ombreuses avec de vieux chênes aux ramures puissantes, tordant leurs racines comme un nid de serpents et lançant au loin de grosses branches à l'épais feuillage? Voulez-vous des pins fantastiques, hérissés de pointes et cramponnés à des blocs de rochers moussus? Voulez-vous des arbres exotiques, des fourrés étranges, dominés par des baobabs monstrueux?

En voici sur votre balcon, dans de jolis bacs de faïence japonaise, voici sur votre véranda la forêt vivante en réduction, les géants nains, les arbres centenaires, les colosses végétaux, maintenus, par l'art inouï du jardinier de Yeddo, à des proportions de plantes d'appartement.

C'est la forêt minuscule, mais c'est la forêt tout de même, avec ses fourrés touffus, ses dessous tapissés de bruyères naines, avec ses profondeurs mystérieuses, qui vous donnent le vertige et le frisson des solitudes, avec ses rochers, ses ravins même, au-dessus desquels se dressent de vieux troncs dépouillés, tordus et déchiquetés par les siècles, ravagés par les ouragans; ce sont de vastes paysages factices, absolument illusionnants, devant lesquels, en y mettant un atome de bonne volonté, on peut chercher la poésie du rêve, tout comme si l'on errait dans les quelques coins de nature sauvage qui nous restent, éparpillés çà et là par le monde et sur le point de disparaître à jamais.

Ne cherchez pas d'autres feuillées à Paris, en dehors de ces futaies factices et des maigres jardinets entretenus à grand'peine autour des maisons riches.

Le sol de Paris n'en peut guère produire, puisqu'il n'existe plus, puisque la vraie terre y a disparu ou à peu près, remplacée par un lacis embrouillé de tunnels, de canalisations diverses, de tubes métropolitains réunissant les quartiers, de tubes d'expansion au dehors, d'égouts, de caniveaux, de conduits pour les innombrables fils des divers Télés et des services électriques divers, force, lumière, théâtre, musique, etc., entre-croisés à travers un massif de béton et de pierrailles, où les racines des pauvres diables d'arbres que leur malheur a exilés dans ce conglomérat rocailleux, saturé de fluides divers, ne peuvent, même en s'allongeant et s'échevelant outre mesure, puiser qu'une bien maigre nourriture.

Mais si la villa parisienne de Georges Lorris ne pouvait guère montrer d'autres verdures que les arbres comprimés et rabougris de ces forêts d'appartement, elle possédait une annexe un peu plus loin, dans les montagnes du Limousin, à trente-cinq minutes de tube et deux heures d'aéronef à peine, une maison de campagne, petite, mais commode, agréablement placée dans un fort beau paysage, à mi-côte d'une colline rocheuse, avec des arbres de proportions naturelles et des coins de véritables bois sous ses fenêtres.