Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique
Part 4
--Il s'agit bien de ces vétilles! fit Mme Lacombe avec un superbe haussement d'épaules. Dieu merci, elle ne sera pas ingénieure; non, elle ne le sera pas! Voilà: on nous demande notre fille en mariage; moi, j'ai dit oui, et, quand j'ai dit oui, j'espère que M. Lacombe ne dira pas non!
--Mais qui?
--Mon gendre, dit Mme Lacombe avec emphase, s'appelle M. Georges Lorris, fils unique de l'illustre Philox Lorris!»
M. Lacombe, à ce nom, se laissa tomber sur une chaise. C'était le coup de théâtre que méditait Mme Lacombe. Contente de l'effet produit, elle s'assit en face de son mari.
«Oui, M. Georges Lorris adore notre fille, je m'en doutais, vois-tu, et Estelle l'aime aussi.
--Tu rêves! Le fils de Philox Lorris! Songe à la distance qui existe entre nous et le grand Philox Lorris!... entre notre situation modeste, et...
--Modeste, j'en conviens, mais à qui la faute, monsieur?
«Et puis assez de Philox, le grand Philox, l'illustre Philox, l'immense et vertigineux Philox, ce n'est pas lui qu'Estelle épouse!... C'est un jeune homme moins immense, mais plus aimable.
--Mais la dot? lui as-tu dit qu'Estelle...
--Une dot! Nous nous occupons bien de ces misères... Quel bourgeois tu fais!»
L'arrivée de Georges Lorris interrompit l'entretien. Il n'était jamais venu à Lauterbrunnen-Station. Jusqu'à présent, le jeune homme avait communiqué avec le chalet Lacombe uniquement par Télé. Il était un peu ému, il allait se trouver réellement en présence d'Estelle. Qu'allait-elle dire? Il lui venait des craintes; si, par malheur, elle n'avait pas le coeur libre, si elle allait le repousser!
Il fut bientôt rassuré. L'accueil de Mme Lacombe lui montra que tout allait bien, et lorsque enfin Estelle parut toute confuse et pâle d'émotion, une douce pression de main fut la réponse à la question muette que posaient les yeux inquiets du jeune homme.
Il passa une soirée charmante au chalet Lacombe, et, quand il remonta en aérocab, vers onze heures, pour regagner le tube d'Interlaken, les larges rayons de lumière électrique du phare éclairant fantastiquement les montagnes, perçant l'obscurité des vallées et faisant étinceler comme des escarboucles les énormes pics, et luire les glaciers ainsi que des coulées de diamants, lui semblaient, comme des promesses d'avenir lumineux, éclairer devant lui une longue existence de bonheur.
Bien entendu, Philox Lorris bondit de colère et d'étonnement, lorsque, le lendemain matin, son fils lui fit part de sa détermination en sollicitant son consentement. Philox eut un violent accès d'éloquence rageuse. Eh quoi! son fils n'attendait pas qu'il lui eût découvert la doctoresse en toutes sciences, la femme _scientifique_, la fiancée sérieuse et mûre qu'il lui avait promise! Eh quoi! il allait déranger tous ses plans, ruiner toutes ses espérances avec ce sot mariage...
«La sélection! la sélection! Tu méconnais la grande loi de la sélection... Ce n'est pourtant pas d'aujourd'hui que la science a donné raison aux vieilles idées d'autrefois et reconnu que la sélection était la base de toutes les aristocraties... En notre temps de démocratie à outrance, on a tout de même été forcé d'en rabattre et de s'incliner devant la force de la vérité... Mon garçon, les anciennes aristocraties avaient raison de se montrer hostiles à la mésalliance!
«Il a bien fallu le reconnaître, oui, de toute évidence, les races de rudes soldats et de fiers chevaliers des âges révolus, en s'entre-croisant et s'alliant toujours entre elles, fortifiaient les hautes qualités de vaillance qui les distinguaient et légitimaient leur belle fierté, et aussi ces prétentions qu'on leur reproche à la domination sur des sangs moins purs.
«Oui, la décadence a commencé, pour ces vieilles races, le jour où le sang des fiers barons s'est mélangé avec le sang des enrichis, et ce sont les mésalliances réitérées qui ont tué la noblesse! Démonstration scientifique très facile: Prenons un descendant de Roland le paladin, fils de trente générations de superbes chevaliers... Que ce fils des preux épouse une fille de traitant, et voilà soudain cette crème du sang des preux annihilée dans le fruit de cette union, noyée par un afflux de sang très différent!... Voilà que, par l'atavisme, l'âme d'ancêtres maternels, petits boutiquiers ou gens de finance, braves revendeurs d'épiceries ou maltôtiers concussionnaires, va renaître dans le corps de ce descendant du paladin Roland!... Que recouvrira maintenant le pennon du paladin?... Allez-y voir! quelque chose de bon peut-être, quelque chose de douteux ou de médiocre! Pauvre Roland, quelle grimace il fera là-haut!... Vois-tu, on ne saurait trop se préoccuper de ces questions... Il faut toujours songer à ses descendants et ne pas les exposer à loger dans leurs corps des âmes dont on ne voudrait pas pour soi... Nous sommes aujourd'hui, nous autres, une aristocratie, l'aristocratie de la science! Songeons aussi à fonder, par une sélection bien étudiée, une race vraiment supérieure! Je ne veux pas, dans ma famille, de renaissances ancestrales désagréables. Je ne veux pas m'exposer à voir renaître, dans un petit-fils à moi, Philox Lorris, l'âme d'un grand-papa du côté maternel, qui aura été un brave homme peut-être, mais un simple brave homme! Les recherches sur l'atavisme l'ont établi, et la photographie, depuis un siècle, nous a fourni des documents tout à fait probants quant aux ressemblances physiques: l'enfant qui naît reproduit toujours un type familial plus ou moins lointain--absolument et trait pour trait souvent--souvent aussi mélangé de traits divers pris à plusieurs autres types dans l'une ou dans l'autre famille!... Eh bien! il en est de même pour les qualités intellectuelles: on les tient aussi d'un ancêtre ou de plusieurs... Il y a comme un capital spirituel dans une race, réservoir pour la descendance; la nature puise au hasard dans ce capital pour remplir ce petit crâne qui naît... Elle en met plus ou moins, tant mieux si elle a fait bonne mesure, tant pis si elle a été chiche; c'est au hasard de la fourchette, tant pis si nous n'avons que des rogatons! dans tous les cas, elle ne peut puiser que dans ce capital amassé par les ancêtres et augmenté peu à peu par les générations!...
«C'est donc à nous de bien choisir nos alliances, pour apporter à notre race un supplément de qualités, pour mettre nos descendants à même de puiser dans un capital intellectuel plus considérable... Écoute, tu connais les Bardoz; ce nom représente, du côté du père, trois générations de mathématiciens des plus distingués; du côté de la mère, un astronome et un grand chirurgien, plus un grand-oncle qui avait du génie, puisque c'est lui qui a inventé les tubes électriques pneumatiques remplaçant les chemins de fer de nos ancêtres... Une belle famille, n'est-ce pas? Eh bien! il y a une demoiselle Bardoz, trente-neuf ans, doctoresse en médecine, doctoresse en droit, archi-doctoresse ès sciences sociales, mathématicienne de premier ordre, une des lumières de l'économie politique et en même temps brillante sommité médicale! Je te la destinais. Je voyais en elle la compensation indispensable à ta légèreté...»
Georges Lorris eut un geste d'effroi et tenta d'interrompre la conférence de son père. Il entreprit un portrait d'Estelle Lacombe.
«Mlle Bardoz ne te plaît pas, continua Philox Lorris, sans faire attention à l'interruption; soit, j'en ai une autre: Mlle Coupard, de la Sarthe, trente-sept ans seulement, femme politique des plus remarquables, future ministresse, fille de Jules Coupard, de la Sarthe, l'homme d'État de la Révolution de 1935, dictateur élu pendant trois quinquennats consécutifs, petite-fille de l'illustre orateur, Léon Coupard, de la Sarthe, qui fit partie de dix-huit ministères... Union de la haute science et de la haute politique, ainsi les plus belles ambitions sont permises à nos descendants... Arriver à prendre en mains la direction des peuples, à influer sur les destinées de l'humanité par la science ou la politique, voilà ce que nous pouvons rêver!...
--Voilà celle que j'épouserai, et pas d'autre, ni la sénatrice Coupard, de la Sarthe, ni la doctoresse Bardoz, déclara Georges, en mettant une photographie d'Estelle entre les mains de son père: c'est Mlle Estelle Lacombe, de Lauterbrunnen-Station... Elle n'est pas doctoresse ni femme politique, mais...
--Attends donc, je connais ce nom, dit Philox Lorris; il est venu l'autre jour une dame Lacombe, qui m'a dit un tas de choses que je n'ai pas bien comprises, qui m'a traité d'ours, parlant à mon phonographe, et qui, finalement, m'a fait hommage d'une paire de pantoufles brodées par elle... Attends, mon appareil l'a photographiée comme tous les visiteurs, pendant qu'elle exposait l'objet de sa visite... Tiens, la voici; connais-tu cette dame?
--C'est la mère d'Estelle, fit Georges Lorris en examinant la petite carte.
--Très bien, je m'explique tout; elle a même ajouté que tu étais un aimable jeune homme... Je comprends sa préférence! Eh bien! je ne donne pas mon consentement. Tu épouseras Mlle Bardoz!
--J'épouserai Mlle Estelle Lacombe!
--Voyons, épouse au moins Mlle Coupard, de la Sarthe!
--J'épouserai Mlle Estelle Lacombe.
--Va-t'en au diable!!!»
V
Séduisant programme de _Voyage de fiançailles_.--L'ingénieur médical Sulfatin et son malade.--Tout aux affaires.--Le pauvre et fragile animal humain d'aujourd'hui.
Georges Lorris n'était pas homme à se décourager pour un refus bien prévu. Il renouvela tous les jours ses instances, subit tous les jours un assaut de Philox Lorris, qui s'obstinait à lui jeter à la tête ces deux séduisantes incarnations de la femme moderne, Mlles la sénatrice Coupard, de la Sarthe, et la doctoresse Bardoz.
Cependant, Mme Philox Lorris, ayant vu la famille Lacombe et s'étant trouvée tout de suite séduite par le charme d'Estelle, avait pris le parti de son fils. Disons bien vite que, si sa petite enquête n'avait pas tourné à l'avantage de la famille Lacombe, elle eût été désolée de se trouver de l'avis de son grand homme de mari... pour la première fois.
Il fallut quatre ou cinq mois de luttes intestines assez violentes et de combats renouvelés chaque jour pour amener M. Philox Lorris à abandonner Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, et à consentir enfin au _Voyage de fiançailles_.
Le Voyage de fiançailles, sage coutume que nos aïeux n'ont pas connue, a remplacé, depuis une trentaine d'années, le voyage de noces d'autrefois. Ce voyage de noces, entrepris par les jeunes mariés de jadis après la cérémonie et le repas traditionnels, ne pouvait servir à rien d'utile. Il venait trop tard. Si les jeunes époux, tout à l'heure presque inconnus l'un à l'autre, découvraient après la noce, dans ce long et fatigant tête-à-tête du voyage, qu'ils s'étaient illusionnés mutuellement et que leurs goûts, leurs idées, leurs caractères vrais ne concordaient qu'imparfaitement, il n'y avait nul remède à ce douloureux malentendu, nul autre que le divorce, et, quand on ne se décidait pas à recourir à cette amputation qui ne pouvait se faire sans douleur ou tout au moins sans dérangement, il fallait se résigner à porter toute la vie la lourde chaîne des forçats du mariage.
Aujourd'hui, quand un mariage est décidé, quand tout est arrangé, contrat préparé, mais non signé, les futurs, après un petit lunch réunissant seulement les plus proches parents, partent pour ce qu'on appelle le Voyage de fiançailles, accompagnés seulement d'un oncle ou d'un ami de bonne volonté. Ils vont, libres de toute crainte, avec leur mentor discret, faire leur petit tour d'Europe ou d'Amérique, courant les villes ou se portant, suivant leurs goûts, vers les curiosités naturelles des lacs et des montagnes.
Dans le tracas du voyage, des courses de montagne, des parties sur les lacs ou des promenades aériennes, à l'hôtel, aux tables d'hôte, les jeunes fiancés ont le temps et la facilité de s'étudier et de se bien connaître.
C'est alors, en ce quasi tête-à-tête de plusieurs semaines, que les vrais caractères se révèlent, que les vraies qualités s'aperçoivent, que les petits défauts se devinent et les grands aussi, quand il y en a. Et alors, si l'épreuve a révélé aux fiancés quelques incompatibilités, on ne s'obstine pas. Un seul mot de l'un d'eux en débarquant suffit--avec une petite signification par huissier pour la régularité--et, sans discussion, sans brouille, le projet d'union est abandonné, le contrat préparé est déchiré et chacun s'en va de son côté, libre et tranquille, soupirant largement, avec soulagement, avec le sentiment d'avoir échappé à un grand danger, et prêt à recommencer l'épreuve avec un autre ou une autre.
La statistique nous apprend que, l'an dernier, en 1954, en France, 22-1/2 pour 100 seulement des Voyages de fiançailles aboutirent au résultat négatif, 77-1/2 ont fini par le mariage définitif. La morale a gagné à ce changement de coutumes; grâce aux Voyages de fiançailles, le chiffre des divorces a baissé considérablement.
«Soit, dit enfin Philox Lorris, fatigué de lutter et pris d'ailleurs par les soucis d'une importante invention nouvelle; soit, faites toujours votre Voyage de fiançailles, puisque tu le veux, mais rappelle-toi que ça n'engage à rien... nous verrons après.»
Georges Lorris ne se fit pas répéter deux fois la permission; il courut à Lauterbrunnen-Station et, les démarches nécessaires faites, les arrangements pris, il fixa lui-même le jour du départ.
«Nous verrons après,» a murmuré Philox Lorris en donnant son consentement, et un sourire sardonique a passé sur sa figure. Ce savant pessimiste est persuadé--hélas! son expérience personnelle le lui a donné à croire--qu'il n'y a pas d'affection qui résiste aux mille ennuis du voyage en tête à tête, pour ces deux jeunes gens presque inconnus encore l'un à l'autre. Il se rappelle son voyage de noces à lui, car, en ce temps-là, l'usage n'était pas encore adopté de faire voyager les fiancés. Il est revenu brouillé avec Mme Philox Lorris, après quinze jours d'excursion seulement, mais trop tard pour s'en aller sans cérémonie chacun de son côté, M. le maire et M. le curé y ayant passé. En débarquant du tube, M. et Mme Philox Lorris mirent les avoués en campagne pour obtenir le divorce par consentement mutuel. Mais cela nécessitait une foule de pas et de démarches, de dérangements, de rendez-vous chez les hommes de loi, de séances dans les greffes et chez les juges, et le volcanique Philox, pressé par ses inventions et découvertes, n'avait pas de temps à gâcher aussi absurdement.
Ayant terminé ses travaux de perfectionnement des appareils aviateurs, il fondait d'immenses ateliers de construction d'aéronefs et d'aéropaquebots en celluloïd rendu incombustible, avec membrure d'aluminium, et jetait dans la circulation, avec un succès prodigieux, l'_Aérofléchette_, qu'il avait inventée, ou plutôt dont il avait trouvé le principe, étant encore sur les bancs des écoles, en se livrant, les jours de congé, sur son aéroflèche de collégien, à de vertigineuses courses de fond. Ce véhicule, d'une si parfaite sécurité et d'une si facile manoeuvre qu'on peut sans danger le mettre entre les mains des enfants pour leur faire donner leurs premiers coups d'aile, fit la fortune non pas seulement de Philox Lorris, mais aussi d'une foule de fabricants de tous pays, qui lancèrent aussitôt des quantités d'appareils aviateurs à peu près semblables et quelque peu entachés de contrefaçon.
Mais l'inventeur songeait à bien autre chose qu'à leur faire des procès. Et le temps pour cela, grand Dieu! Philox Lorris, appliquant ses facultés à des travaux d'un autre genre, était en train de monter une grande affaire d'éditions phonographiques.
O Bibliophonophiles! vous les connaissez ces phono-livres Philox Lorris, ces clichés de chevet si souvent écoutés, et que nous aimons tous à reprendre aux bonnes soirées d'hiver, aux heures de repos comme aux nuits d'insomnie! Tous les érudits gardent précieusement dans leurs _Phonoclichothèques_ ces superbes éditions des chefs-d'oeuvre de toutes les littératures, d'une diction admirable et pure, clichés avec tant de perfection, d'après les auteurs eux-mêmes, pour les contemporains, ou, pour les oeuvres d'autrefois, d'après les artistes, les conférenciers, les _liseurs_ les plus célèbres. Philox lançait alors son _Histoire universelle_ en douze clichés, sa célèbre _Anthologie poétique_ de dix mille morceaux phonographiés, contenus en une boîte portée sur une colonne antique et surmontée d'un buste d'Homère, de Dante, de Hugo ou de Lamartine, au choix. Il lançait un _Grand Dictionnaire_ mécanico-phonographique, dont il se vendit trois millions d'exemplaires en dix ans, et un _Manuel du bachot_ en quatre mille leçons phonographiées, sans préjudice de sa bibliothèque de romans modernes, clichés garantis trois mois pour la vente, ou servis à raison d'un volume par jour aux abonnés, par la _Librairie phonographique_ qu'il avait fondée en commandite.
Ainsi occupé, l'esprit accaparé par mille entreprises diverses en sus de ses recherches et travaux en cours, Philox Lorris ne pouvait guère fréquenter le Palais de justice. C'est à peine s'il pouvait voler à la science le temps de conférer téléphoniquement pendant deux minutes tous les quinze jours avec son avocat.
Le divorce traînant, Philox fit quelques concessions, il se montra un peu plus gracieux à la maison et se raccommoda avec Mme Lorris pour avoir l'esprit libre et pouvoir se consacrer plus complètement à son laboratoire.
Quand il disposa d'un peu plus de temps, toutes les affaires industrielles lancées par lui pouvant se passer de sa direction, les hostilités recommencèrent; mais d'autres préoccupations de recherches et de découvertes nouvelles le reprirent, et l'instance en divorce traîna encore. Le ménage alla ainsi de brouilles en raccommodements jusqu'au jour où Philox s'aperçut que ces brouilles tournaient, en définitive, au profit de la science, puisque les discussions habituelles avec Mme Lorris étaient comme des coups de fouet pour son esprit, qui l'empêchaient de s'affadir dans la mollesse et la tranquillité, et qui surexcitaient ses nerfs.
«Nous verrons, se disait donc Philox Lorris, fort de son expérience personnelle; du voyage résulteront des ennuis, les ennuis produiront de petits chocs, les petits chocs des désillusions, les désillusions de grandes brouilles! «Je m'arrangerai, d'ailleurs, pour faire naître ces ennuis et ces petits chocs... Nous allons bien voir!»
Il se chargea de tous les préparatifs du voyage. Au lieu de mettre son aéroyacht de voyage à la disposition des fiancés, il leur donna une simple aéronef d'un confortable plus sommaire et il choisit lui-même les compagnons des deux jeunes gens. Georges Lorris, tout entier à ses espérances, heureux de voir son père s'amadouer, ne fit aucune objection et accepta toutes ces dispositions.
Le déjeuner de fiançailles eut lieu à l'hôtel Lorris. M. et Mme Lacombe arrivèrent avec Estelle par un train de tube du matin. Philox se montra rempli d'attentions pour Mme Lacombe, qui restait un peu gênée par le souvenir de sa conversation avec le phonographe de l'illustre savant.
«Vous voyez, chère madame, lui dit-il, que j'ai eu soin de mettre les pantoufles que vous avez eu l'amabilité de m'offrir, vous savez, le jour où certaine dame anglaise s'en vint me traiter de vilain ours... Mais je confonds peut-être, est-ce bien la dame anglaise qui...
--C'était la dame anglaise, dit vivement Mme Lacombe; et je vous prie de croire que, dans l'ascenseur qui nous a transportées à l'embarcadère, j'ai vertement relevé l'inconvenance de cette insulaire!
--Je n'en doute pas et je vous en offre tous mes remerciements.»
Philox Lorris avait tracé le plan du Voyage de fiançailles; au dessert, il remit ce programme à son fils.
«Mes chers enfants, dit-il, tout a été préparé par mes soins pour vous rendre ce voyage agréable et profitable; vous trouverez dans vos bagages tous les livres et instruments nécessaires, sextants, cartes, guides, statistiques, questionnaires, compas, éprouvettes, etc. Voici le programme, rempli, comme vous allez le voir, de vraies attractions:
«Visite des hauts fourneaux électriques, forges et laminoirs de Saint-Étienne; études et rapports sur les diverses améliorations apportées depuis une dizaine d'années, etc.
«Visite du grand réservoir central d'électricité d'Auvergne; en établir un relevé complet, plan, coupe et élévation, avec notices explicatives détaillées; étudier le système de volcans artificiels adjoint à ce grand réservoir, développer des considérations sur l'avenir des grandes exploitations de la force électrique, etc.
«Étude, dans l'ancien bassin houiller de Flandre, des établissements de la grande Entreprise de transformation électrique du mouvement planétaire en force motrice transportable à distance et distribuable en quantités infinitésimales; établissements qui se fondèrent lors de l'épuisement des houillères et sauvèrent les industries de la région d'une ruine complète, etc... Trouver quelques applications nouvelles si possible ou quelques simplifications aux procédés, etc...
«Que dites-vous de cela? Vous ai-je préparé un voyage charmant? dit Philox Lorris en tendant cet attrayant programme avec un carnet de chèques à son fils.
Superbe!» répondit le jeune homme en mettant programme et carnet dans sa poche.
Estelle n'osa rien dire; mais, au fond du coeur, elle trouva les attractions un peu faibles. La courageuse Mme Lacombe seule hasarda quelques observations.
«Est-ce bien un Voyage de fiançailles? fit-elle; il me semblait qu'une bonne petite excursion au Parc européen d'Italie, à Gênes, Venezia la Bella, Rome, Naples, Sorrente, Palerme, en poussant, de ville d'eaux en ville d'eaux, jusqu'à Constantinople, par Tunis, le Caire, etc., eût mieux fait l'affaire.
On est fatigué de voir cela par Télé, répondit le grand Philox, tandis qu'on revient, d'un bon voyage d'études, bourré d'idées nouvelles...
«Tenez, demandez à Mme Lorris; nous avons fait notre voyage de noces dans les centres industriels d'Amérique, allant d'usine en usine; je suis sûr, bien qu'elle n'ait pas adopté la carrière scientifique et n'ait pas voulu s'associer à mes travaux, que Mme Lorris n'en a pas moins rapporté de Chicago les meilleurs souvenirs...»
Le déjeuner ne traîna pas, M. Philox Lorris étant pressé de retourner à son laboratoire. Il ne monta même pas à l'embarcadère pour assister au départ des fiancés et se contenta de remettre à son fils un cliché phonographique.
«Tiens, voici mes souhaits de bon voyage, mes effusions paternelles et mes dernières recommandations; je les ai préparées en me débarbouillant ce matin; au revoir!»
Les fiancés ne partaient pas seuls. Les compagnons exigés par les convenances étaient le secrétaire général particulier de Philox Lorris, M. Sulfatin, et un grand industriel, M. Adrien La Héronnière, autrefois associé aux grandes entreprises de Philox, actuellement retiré des affaires pour cause de santé.