Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique
Part 12
Le journaliste le plus considérable, celui dont les rois et les présidents sollicitent la protection ou la bienveillance en montant sur le trône, le rédacteur en chef de l'_Epoque_, M. Hector Piquefol, qui vient de se battre en duel avec l'archiduc héritier de Danubie, à cause de certains articles où il le morigénait vertement sur sa conduite,--et qui traite en ce moment avec le conseil des ministres récalcitrant du royaume de Bulgarie, pour le mariage du jeune prince royal.
L'honorable Mlle Coupard, de la Sarthe, sénatrice.
L'éminente Mlle la doctoresse Bardoz.
Un groupe nombreux d'anciens présidents de républiques sud-américaines et des îles, retirés après fortune faite, parmi lesquels Son Excellence le général Ménélas, qui abdiqua le fauteuil d'une république des Antilles après avoir réalisé tous les fonds d'un emprunt d'État émis en Europe. Le bon général, dans la haute estime qu'il professe pour notre pays, n'a pas voulu manger ses revenus ailleurs qu'à Paris.
Quelques monarques de différentes provenances, en retraite volontaire ou forcée.
Quelques milliardaires internationaux: MM. Jéroboam Dupont, de Chicago; Antoine Gobson, de Melbourne; Célestin Caillod, de Genève, le richissime propriétaire de quelques principautés gérées encore par des rois et princes devenus simplement ses employés et appointés suivant leur rang et l'illustration de leur famille, etc., etc.
M. Jacques Loizel, un des représentants de la nouvelle féodalité financière et industrielle, l'aventureux _business-man_ qui, après avoir eu, en quelques affaires montées avec la fougue de sa jeunesse, 800,000 actionnaires ruinés sous lui,--mais lui avec,--fit preuve, lors de son retour aux grandes affaires,--après qu'il eut purgé en un voyage à l'étranger quelques petites condamnations, et laissé refroidir son ardeur trop imprudente,--d'un si lumineux génie pour l'organisation et le maniement des syndicats sur les matières premières, qu'il récupéra pour lui seul en quelques années les millions perdus dans les spéculations trop audacieusement mal conçues de sa première jeunesse.
Le grand socialiste Évariste Fagard, le _Jean de Leyde_ de Roubaix lors du grand essai de socialisme de 1922, revenu à de plus saines idées après fortune faite dans le grand bouleversement, et qui vit aujourd'hui de ses modestes petites rentes, en sage un peu désillusionné, abritant sa philosophie dans un charmant petit castel du Calvados, où, comme un patriarche respecté, il vit entouré de sa nombreuse famille et de ses nombreux fermiers ou ingénieurs agricoles, regardant avec un sourire bienveillant, mais légèrement ironique, se dérouler l'éternel défilé des erreurs humaines.
Quelques débris de l'ancienne noblesse, personnages insignifiants, mais que M. Philox Lorris tient à traiter avec bienveillance et qu'il honore assez souvent d'invitations à ses réceptions ou dîners, en raison des souvenirs qu'ils représentent et bien qu'ils n'occupent point des situations très élevées dans le monde nouveau, où ils ne sont généralement que très minces employés de ministères ou très subalternes ingénieurs sans grand avenir.
M. Jean Guilledaine, savant de premier ordre, ingénieur médical de la maison Philox Lorris, principal collaborateur de M. Philox Lorris dans ses recherches de bactériologie et microbiologie, dans la découverte, parmi tous les représentants de l'innombrable famille de bacilles, vibrions et bactéries, du _microbe de la santé_, et dans les études relatives à sa propagation par bouillon de culture et inoculations.
La foule des invités s'était répandue dans les différents salons de l'hôtel et jusque dans les halls où l'on avait à examiner quelques-unes des récentes inventions de la maison. Pour offrir quelques menues distractions à ses invités avant le commencement de la partie musicale, M. Philox Lorris faisait passer dans le Télé du grand hall des clichés téléphonoscopiques, pris jadis, des événements importants arrivés depuis le perfectionnement des appareils; ces scènes historiques, catastrophes, orateurs à la tribune aux grandes séances, épisodes de révolutions ou scènes de batailles, intéressèrent vivement; puis, les salons étant pleins, la partie musicale commença.
Plus de musiciens, plus d'orchestre dans les salons de notre temps pour les concerts ou pour les bals: économie de place, économie d'argent. Avec un abonnement à l'une des diverses compagnies musicales qui ont actuellement la vogue, on reçoit par les fils sa provision musicale, soit en vieux airs des maîtres d'autrefois, en grands morceaux d'opéras anciens et modernes, soit en musique de danse, en valses et quadrilles des Métra, Strauss et Waldteufel de jadis ou des maîtres d'aujourd'hui.
Les appareils remplaçant l'orchestre et amenant la musique à domicile sont très simples et parfaitement construits; ils peuvent se régler, c'est-à-dire que l'on peut modérer leur intensité ou les mettre à grande marche, suivant que l'on aime la musique vague et lointaine, celle qui fait rêver quand on a le temps de rêver, ou le vacarme musical qui vous étourdit assez douloureusement d'abord, mais vous vide violemment la tête, en un clin d'oeil, de toutes les préoccupations de notre existence affairée.
Par exemple, il faut, autant que possible, avoir soin de placer l'appareil hors de portée, pour ne pas permettre à quelque invité distrait de mettre, ainsi qu'il arrive quelquefois, le doigt sur l'appareil au cran maximum, au moment inopportun, ce qui produit, au milieu des conversations du salon, une secousse désagréable.
On abuse un peu de la musique; quelques passionnés font jouer leurs phonographes musicaux pendant les repas, moment consacré généralement à l'audition des journaux téléphoniques, et des raffinés vont même jusqu'à se faire bercer la nuit par la musique, le phonographe de la compagnie mis au cran de sourdine.
Cette consommation effrénée n'a rien de surprenant. Après tout, à quelques exceptions près, les gens énervés de notre époque sont beaucoup plus sensibles à la musique que leurs pères aux nerfs plus calmes, gens sains, assez dédaigneux des vains bruits, et ils vibrent aujourd'hui, à la moindre note, comme les grenouilles de Galvani sous la pile électrique.
M. Philox Lorris ne se serait pas contenté du concert envoyé téléphoniquement par les compagnies musicales; il offrit à ses abonnés l'ouverture d'un célèbre opéra allemand de 1938, cliché pour Télé à la première représentation, avec le maître--mort couvert de gloire en 1950--conduisant l'orchestre. Pendant cette exécution par Télé de l'oeuvre du petit-fils de Richard Wagner, Estelle Lacombe, qui s'était assise dans un coin, à côté de Georges, lui pressa soudain le bras.
«Ah, mon Dieu! dit-elle, écoutez donc?
--Quoi? fit Georges, cette algébrique et hermétique musique?
--Vous ne vous apercevez pas?
--Il faut l'avoir entendue trente-cinq fois au moins pour commencer à comprendre...
--Je l'ai entendue hier, moi, j'ai essayé le cliché pour voir...
--Gourmande!
--Eh bien! aujourd'hui, c'est très différent... Il y a quelque chose... cette musique grince, les notes ont l'air de s'accrocher... Je vous assure que ce n'est pas comme hier!
--Qu'est-ce que ça fait? on ne s'en aperçoit pas; moi-même, je croyais que c'était une des beautés de la partition; écoutez, pour ne pas applaudir tout haut, on se pâme.
--N'importe, je suis inquiète... M. Sulfatin avait les clichés; qu'en a-t-il pu faire? Il est si distrait depuis quelques jours... Je vais à sa recherche!»
Lorsque les dernières notes de l'ouverture de l'opéra célèbre se furent éteintes sous un formidable roulement d'applaudissements, l'ingénieur, chargé de la partie musicale fit passer au Télé un air de _Faust_, par une cantatrice célèbre de l'Opéra français de Yokohama. La cantatrice elle-même apparut dans le téléphonoscope, saisie par le cliché, il y a quelque dix ans, à l'époque de ses grands succès, un peu minaudière peut-être en détaillant ses premières notes, mais fort jolie.
Après quelques notes écoutées dans un silence étonné, un murmure s'éleva soudain et couvrit sa voix: la cantatrice était horriblement enrouée, le morceau se déroulait avec une succession de couacs plus atroces les uns que les autres; au lieu de la remarquable artiste à l'organe délicieux, c'était un rhume de cerveau qui chantait! Et dans le Télé, elle souriait toujours, épanouie et triomphante comme jadis!
Vite, l'ingénieur, sur un signe de Philox Lorris, coupa le morceau de _Faust_ et fit passer dans le Télé le grand air de _Lucia_ par Mme Adelina Patti. Rien qu'à la vue du rossignol italien du 19e siècle, les murmures s'arrêtèrent et, pendant cinq minutes, les dilettanti en pâmoison modulèrent des _bravi_ et des _brava_ en se renversant au fond de leurs fauteuils, dans une délectation anticipée. Drinn! drinn! La Patti lance les premières notes de son morceau... Un mouvement se produit, on se regarde sans rien dire encore... Le morceau continue... Plus de doute: ainsi que la première cantatrice, la Patti est abominablement enrhumée, les notes s'arrêtent dans sa gorge ou sortent altérées par un lamentable enrouement... Ce n'est pas un simple chat que le rossignol a dans la gorge, c'est toute une bande de matous vocalisant ou miaoulisant sur tous les tons possibles! Quelle stupeur! Les invités effarés se regardent, on chuchote, on rit tout bas, pendant que, sur la plaque du Télé, Lucia, souriante et gracieuse, continue imperturbablement sa cantilène enchifrenée!
Philox Lorris, préoccupé de sa grande affaire, ne s'aperçut pas tout de suite de l'accident; quand il comprit, aux murmures de l'assemblée, que le concert ne marchait pas, il fit passer au troisième numéro du programme. C'était le chanteur Faure, du siècle dernier. Aux premières notes, on fut fixé sur le pauvre Faure: il était aussi enrhumé que la Patti ou que l'étoile de l'Opéra de Yokohama. Qu'est-ce que cela voulait dire? On passa aux comédiens. Hélas! Mounet-Sully, le puissant tragique d'autrefois, paraissant dans le monologue d'_Hamlet_, était complètement aphone; Coquelin cadet, dans un des plus réjouissants morceaux de son répertoire, ne s'entendait pas davantage! Et ainsi des autres. Étrange! Quelle était cette plaisanterie?
Était-ce une mystification?
Furieux, M. Philox Lorris fit arrêter le Télé et se leva pour chercher son fils.
Georges et Estelle, de leur côté, demandaient partout Sulfatin. Philox Lorris les arrêta dans un petit salon.
«Voyons, dit-il, vous étiez chargés de la partie musicale; que signifie tout ceci? Je donne carte blanche pour l'argent, je veux les premiers artistes d'hier et d'aujourd'hui, et vous ne me donnez que des gens enrhumés?
--Je n'y comprends rien! dit Georges; nous avions des clichés de premier ordre, cela va sans dire! C'est tout à fait inouï et incompréhensible...
--D'autant plus, ajouta Estelle, que, je dois vous l'avouer, je me suis permis hier de les essayer au Télé de Mme Lorris: c'était admirable, il n'y avait nulle apparence d'enrouement...
--Vous avez essayé le cliché Patti?
--Je l'avoue...
--Et pas de rhume?
--Tout le morceau était ravissant!... J'ai remis les clichés à M. Sulfatin, et je cherche M. Sulfatin pour lui demander...»
Georges, qui, pendant cette explication, avait gagné le cabinet de Sulfatin, revint vivement avec quelques clichés à la main.
«J'y suis, dit-il, j'ai le mot de l'énigme. Sulfatin a laissé passer la nuit à nos phonogrammes musicaux en plein air, sous sa véranda... En voici quelques-uns oubliés encore; la nuit a été fraîche, tous nos phonogrammes sont enrhumés, tous nos clichés perdus!
--Animal de Sulfatin! s'écria Philox Lorris, voilà mon concert gâché! C'est stupide! Ma soirée sombre dans le ridicule! Toute la presse va raconter notre mésaventure! La maison Philox Lorris ne manque pas d'ennemis, ils vont s'esclaffer... Que faire?...
--Si j'osais... fit Estelle, avec timidité.
--Quoi? osez! dépêchez-vous!
--Eh bien! M. Georges a pris en double, pour me les offrir, les clichés de quelques-uns des meilleurs morceaux du programme, ceux que j'ai essayés hier... Je cours les chercher, ceux-là n'ont pas passé par les mains de M. Sulfatin, ils sont certainement parfaits...
--Courez, petite, courez! vous me sauvez la vie! s'écria M. Philox Lorris. Oh! la musique! bruit prétentieux, tintamarre absurde! comme j'ai raison de me défier de toi! Si l'on me reprend jamais à donner des concerts, je veux être écorché vif!»
Il retourna bien vite au grand salon et fit toutes ses excuses à ses invités, rejetant la faute sur l'erreur d'un aide de laboratoire; puis, Estelle étant arrivée avec ses clichés particuliers, il la pria de se charger elle-même de les faire passer au téléphonoscope.
Estelle avait raison, ses clichés étaient excellents, la Patti n'était pas enrhumée, Faure n'avait aucun enrouement, chanteurs et cantatrices pouvaient donner toute l'ampleur de leur voix et faire résonner magnifiquement les sublimes harmonies des maîtres. A chaque diva célèbre, à chaque ténor illustre qui paraissait dans le Télé, un frisson de plaisir secouait les rangs des invités et des dames s'évanouissaient presque dans leurs fauteuils.
Encore une fois, Sulfatin avait eu une distraction, lui qui n'en avait jamais. Pour un homme d'un nouveau modèle, inédit et perfectionné, à l'abri de toutes les imperfections que nous lèguent nos ancêtres en nous lançant sur la terre, il faut avouer que le secrétaire de Philox Lorris baissait considérablement; à tout prendre, l'aïeul artiste de son fils Georges faisait moins de dommages dans la cervelle de ce dernier: la formule chimique d'où l'on avait fait éclore Sulfatin n'était sans doute pas encore assez parfaite. Philox Lorris, absolument furieux, se promit d'adresser une verte semonce à son secrétaire.
V
M. le député Arsène des Marettes, chef du parti masculin.--La _Ligue de l'émancipation de l'homme_.--Encore Sulfatin!--M. Arsène des Marettes songe à son grand ouvrage.
Parmi toutes ces notabilités de la politique, de la finance et de la science que M. Philox Lorris comptait intéresser à ses idées, il était un homme tout-puissant par son influence et sa situation, qu'il était important surtout de convertir. C'était le député Arsène des Marettes, tombeur ou soutien des ministères, le grand leader de la Chambre, le grand chef du parti masculin opposé au parti féminin, l'homme d'État qui, depuis l'admission de la femme aux droits politiques, s'efforce d'élever une barrière aux prétentions féminines, de mettre une digue aux empiètements de la femme, et qui vient tout récemment de créer pour cela la _Ligue de l'émancipation de l'homme_.
Cette tentative, d'une véritable urgence, a tout naturellement suscité à la Chambre une violente interpellation de Mlle Muche, députée du quartier de Clignancourt, soutenue par les plus distinguées oratrices du parti féminin et par quelques députés transfuges, trahissant par faiblesse honteuse la noble cause masculine.
Mais M. des Marettes s'y attendait, il était préparé. Courageusement, pour défendre son oeuvre, il a fait tête à l'orage, dans le tumulte d'une séance comme on n'en a guère vu depuis les grandes journées de la dernière Révolution; il est monté quatre fois à la tribune, malgré les plus furibondes clameurs, malgré quelques paires de gifles et un certain nombre d'égratignures reçues des plus farouches députées, et il a enlevé, avec 350 voix de majorité, un ordre du jour approuvant l'attitude de stricte neutralité observée par le gouvernement dans la question.
Le grand orateur est sorti de la lutte en meilleure situation que jamais et rien ne semble désormais pouvoir se faire à la Chambre et dans le pays en dehors de lui.
De la sympathie ou tout au moins de la neutralité de M. Arsène des Marettes dépend le succès des deux grosses affaires de la maison Philox Lorris: l'adoption du monopole du grand médicament national d'abord, et ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique mise à l'étude, la transformation complète de notre système militaire, de l'armée et du matériel, et l'organisation en grand de corps médicaux offensifs.
M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses idées; mais, pour arriver vite, il doit gagner à ses vues M. Arsène des Marettes. Aussi toutes les attentions du savant sont pour l'illustre homme d'État. Dès qu'il a vu qu'Arsène des Marettes commençait à en avoir assez de la musique et à somnoler, bercé malgré lui par les grands airs d'opéra téléphonoscopés, M. Philox Lorris a entraîné le député vers un petit salon réservé, pour causer un peu sérieusement, pendant le défilé des futilités de la partie artistique du programme.
«Je suis très intrigué, cher maître, dit le député, et je me demande à quelles nouvelles révélations scientifiques étonnantes nous devons nous attendre de votre part; le bruit court que vous allez encore une fois bouleverser la science...
--J'ai, en effet, quelques petites nouveautés à exposer tout à l'heure dans une courte conférence, avec expériences à l'appui; mais c'est justement parce que mes nouveautés ont un caractère à la fois humanitaire et politique que je ne suis pas fâché de cette occasion d'en causer un peu avec vous avant ma conférence... Je serais singulièrement flatté de conquérir là-dessus l'approbation d'un homme d'État tel que vous...
--Vos découvertes nouvelles ont un caractère humanitaire et politique, dites-vous?
--Vous allez en juger! D'abord, mon cher député, ayez l'obligeance de regarder un peu là-bas à votre droite.
--Ces appareils compliqués?
--Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes coudés, ces tuyaux, ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espèce de réservoir où tout aboutit?...
--Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt sur l'appareil.
--Ne touchez pas, fit négligemment Philox Lorris; il y a là dedans assez de ferments pathogènes pour infecter d'un seul coup une zone de 40 kilomètres de diamètre...»
M. Arsène des Marettes fit un bond en arrière.
«Si les dames et les messieurs en train d'écouter notre Télé-concert, reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu'il suffirait d'une légère imprudence pour déterminer ici tout à coup l'explosion de la plus redoutable épidémie, j'imagine que leur attention aux roulades des cantatrices en souffrirait; mais nous ne leur dirons que tout à l'heure... Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivés, amenés par des mélanges et amalgames, combinaisons et préparations, au plus haut degré de virulence et concentrés par des procédés particuliers, le tout dans un but que je vais vous révéler bientôt... Maintenant, cher ami, ayez l'obligeance de regarder à votre gauche...
--Ces appareils aussi compliqués que ceux de droite?
--Oui! Cet ensemble d'alambics, de tubes, de ballons, de tuyaux...
--Il y a un réservoir aussi au milieu!
--Tout juste! Considérez ce réservoir!
--Encore plus dangereux que l'autre, peut-être?
--Au contraire, mon cher député, au contraire! A droite, c'est la maladie, c'est l'arsenal offensif, ce sont les miasmes les plus délétères que je suis prêt, au premier signal de guerre, à porter chez l'ennemi pour la défense de notre patrie! A gauche, c'est la santé, c'est l'arsenal défensif, c'est le bienfaisant médicament qui nous défend contre les atteintes de la maladie, qui répare les dégâts de notre organisme et l'universelle usure causée par les surmenages outranciers de notre vie électrique!
--J'aime mieux ça! fit Arsène des Marettes en souriant.
--Vous savez, reprit Philox Lorris, combien nous gémissions tous de l'usure corporelle si rapide en notre siècle haletant? Plus de jambes!
--Hélas!
--Plus de muscles!
--Hélas!
--Plus d'estomac!
--Trois fois hélas! C'est bien mon cas!
--Le cerveau seul fonctionne passablement encore.
--Parbleu! Quel âge me donnez-vous? demanda piteusement Arsène des Marettes.
--Entre soixante-douze et soixante-dix-huit, mais je pense que vous avez beaucoup moins!
--Je vais sur cinquante-trois ans!
--Nous sommes tous vénérables aujourd'hui dès la quarantaine; mais tranquillisez-vous, il y a là dedans de quoi vous remettre presque à neuf... Vous commencez maintenant à pressentir l'importance des communications que j'ai à vous faire, n'est-ce pas? Mais j'ai besoin de mon collaborateur Sulfatin et de son sujet, un ex-surmené que vous avez jadis connu et que vous allez revoir avec quelque étonnement, j'ose le dire! Permettez que j'aille le chercher...»
Sulfatin avait disparu dès le commencement du concert. Philox Lorris, qui aurait bien voulu en faire autant, le tapage musical ne l'intéressant nullement, ne s'en était pas inquiété. Sans doute, Sulfatin avait préféré causer dans quelque coin avec des gens plus sérieux que les amateurs de musique. Quelques groupes d'invités, pour la plupart illustrations scientifiques françaises ou étrangères, se livraient çà et là, dans les petits salons, à de graves discussions en attendant la partie scientifique de la fête, mais il n'y avait pas de Sulfatin avec eux.
Où pouvait-il être? Ne serait-il pas monté prendre l'air sur la plate-forme? M. Philox Lorris s'informa. Sulfatin, peu contemplatif, n'était pas allé admirer l'illumination électrique de l'hôtel portant ses jets de lumière, au loin dans les profondeurs célestes, par-dessus la couronne stellaire des mille phares parisiens.
«J'y suis, se dit Philox Lorris, où avais-je la tête? Parbleu! Sulfatin avait une heure à lui; au lieu de rester à bâiller au concert, ce digne ami, il est allé travailler...»
Le compartiment du grand hall où se trouvait le laboratoire personnel de Sulfatin avait été réservé; on avait entassé là tous les appareils qui eussent pu gêner la foule. Philox Lorris y courut et frappa vivement à la porte, pensant que Sulfatin s'y était enfermé. Pas de réponse. Machinalement, M. Lorris mit le doigt sur le bouton de la serrure et la porte, non fermée, s'ouvrit sans bruit.
Dans l'encombrement des appareils, Philox Lorris n'aperçut pas d'abord son collaborateur; à son grand étonnement, il entendit une voix de femme parlant vivement sur un ton de colère; puis la voix de Sulfatin s'éleva non moins furieuse.
«Qui diable mon Sulfatin peut-il invectiver ainsi? pensa Philox Lorris stupéfait et hésitant un instant à avancer, partagé qu'il était entre la curiosité et la crainte d'être indiscret.
--Et d'abord, mon bon, disait la voix de femme, je vous dirai que vous commencez à m'ennuyer en m'appelant à tout instant au téléphonoscope; c'est bien assez déjà de vous voir arriver tous les jours avec votre mine de savant renfrogné... Avec ça que votre conversation est amusante!... Tenez, j'en ai assez!
--Je n'ai pas la mine d'un de ces idiots qui tournent autour de vous au Molière-Palace... répliquait Sulfatin; mais pas tant de raisons... Vous allez me dire tout de suite qui était ce monsieur qui vient de filer? Je veux le savoir!
--Je vous dis que j'en ai assez de vos scènes incessantes! J'en ai assez, enfin, de votre surveillance par Télé ou par phonographe! Savez-vous que vous m'insultez avec toutes vos machines qui notent mes faits et gestes; je ne veux plus supporter ces façons! On rit de moi au théâtre!