Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique

Part 11

Chapter 113,454 wordsPublic domain

Que faire? Pour quitter la place, il fallait de toute nécessité qu'Estelle traversât le petit salon, théâtre de cette querelle de ménage. Elle n'osait se montrer et s'exposer aux regards irrités du terrible Philox Lorris; il lui fallait donc bien rester là et, contre son gré, continuer à saisir quelques bribes de l'altercation.

«Je vous déclare encore une fois, disait Mme Lorris, que vous êtes insupportable, extraordinairement insupportable! Quelle existence m'avez-vous faite, je vous le demande? Vous avez toujours été l'être le plus désagréable du monde, avec vos idées particulières et vos systèmes!... J'exècre votre science, si c'est elle qui vous fait ce caractère; je me moque de vos laboratoires, de votre chimie, de votre physique et je me soucie très peu de vos inventions et découvertes. Oui, monsieur, je m'en flatte, notre fils Georges ne sera pas le hérisson de savant que vous êtes, il tient trop de moi...»

Un instant de silence suivit cette blasphématoire déclaration, puis la voix de Philox Lorris se fit entendre.

«..... Je désire n'être pas contrecarré toujours dans mes plans et mes idées... Croyez-vous que j'aie le temps de discuter sur des fadaises de ménage, sur les futilités auxquelles l'esprit féminin se complaît...

«Vous vous plaignez toujours, vous dites que, sans cesse plongé dans mes expériences, je ne songe pas assez à vous offrir quelques distractions... Je ne veux pas discuter ce point... Pourtant, vous êtes maîtresse de votre temps et je ne vous empêche en aucune façon de le gaspiller comme il vous plaît... Vous demandez des distractions, des soirées, des fêtes mondaines, eh bien! en voici... J'ai horreur de tout cela, mais enfin vous allez être satisfaite; je donne, nous donnons une grande soirée artistique, musicale, scientifique même... Oui, madame, scientifique aussi; cette partie du programme me regarde; pour le reste, je compte absolument sur vous...»

Nouveau silence, puis quelques phrases de Mme Lorris qui n'arrivent pas distinctement à l'oreille d'Estelle.

«Cette science, madame, sur laquelle vos faibles sarcasmes viennent s'émousser, ces travaux dont votre esprit irrémédiablement frivole ne peut même soupçonner l'importance, ont créé notre situation... Ces préoccupations que vous me reprochez, ces jours et ces nuits passés dans les laboratoires à l'âpre poursuite de l'inconnu, de l'introuvé, ces prises de corps avec tous les éléments, ces luttes violentes avec la nature pour lui arracher ses secrets, tout cela, finalement, a créé la puissante maison Philox Lorris... Et vous, quelle part avez-vous prise à ces gigantesques efforts? Vous n'avez qu'à jouir du fruit de ces énormes labeurs, et vous...

--Oui, monsieur, notre fils Georges tient de moi, et je l'en félicite... Il ne sera pas un savant morose et maniaque se racornissant parmi les cornues et tous les ingrédients de votre diabolique cuisine scientifique! Pauvre cher enfant! Peut-être bien, comme vous le lui reprochez sans cesse, l'âme de mon arrière-grand-père, qui fut un artiste et sans doute un homme vraiment digne de vivre, appréciant la vie, aimant surtout ses beaux côtés, revit-elle en lui... Je me permets d'avoir d'autres idées que les vôtres.»

Estelle n'en entendit pas davantage: la porte du petit salon, entre-bâillée, s'ouvrit brusquement. Toute confuse de son indiscrétion forcée, Estelle laissa s'écrouler une pile de volumes et se plongea la tête dans les comptes rendus de l'Académie des Sciences.

«Eh bien! Estelle?...» dit la personne qui venait d'entrer.

Estelle releva la tête avec une joie mêlée de surprise. Le survenant n'était pas le terrible Philox Lorris, c'était Georges, son fiancé. Pourtant, malgré l'arrivée de Georges, qui ne semblait nullement ému, la querelle continuait dans la pièce à côté. Estelle, très embarrassée et n'osant parler, montra du doigt la porte.

Georges éclata de rire.

«Ne craignez rien, fit-il, c'est une petite explication entre mon père et ma mère, une simple escarmouche, ils sont toujours en divergence de vues et d'opinions...

--Je n'ose pas passer devant eux pour m'en aller, dit tout bas Estelle; je suis bloquée ici depuis quelques instants, entendant bien malgré moi...

--Vous n'osez pas passer devant eux? Mais avec moi vous ne craignez rien; venez donc et voyez!

--Oh! non... je ne veux pas...

--Mais si, venez!...»

Il fit passer devant lui Estelle, qui s'arrêta stupéfaite au milieu de la pièce. Il y avait de quoi: les voix de M. et Mme Lorris continuaient la discussion commencée et pourtant la pièce était vide!

Georges, d'un geste, montra deux phonographes placés sur la table, au milieu d'un fouillis de livres et d'instruments...

«Voilà, dit-il, mes parents se chamaillent un petit peu par l'intermédiaire de leurs phonographes... Laissons-les, cela n'a pas grand inconvénient, et je vais vous expliquer...

--Ils se disputent par phonographes! s'écria Estelle, heureuse et soulagée.

--Mon Dieu, oui! Admirez les bienfaits de la science! Vous n'ignorez pas qu'une certaine mésintelligence règne malheureusement entre mes parents, cela date de loin!... Vous connaissez mon père, un savant terrible, autoritaire, systématique... De plus, toujours absorbé par ses travaux et ses entreprises, il est d'une humeur assez difficile parfois... Ma mère est d'un caractère tout opposé, elle a des goûts tout différents; de là, des heurts, des chocs, depuis le lendemain de leur mariage, paraît-il... Le grand mot de mon père, quand il est bien hors de lui, à la fin de toutes les querelles, c'est: «_Madame Philox Lorris! Tenez! vous n'êtes... qu'une femme du monde!!!_» Ma mère tient bon; alors que tout plie devant l'autorité du savant, elle entend garder sur tout ses opinions particulières... Et tous les jours, par suite de ces divergences de vues de mes parents, il y a discussion, querelle...

--Hélas! fit Estelle tristement.

--Heureusement, ajouta Georges, grâce à cette science que ma mère s'obstine à ne pas vénérer, l'inconvénient est moindre que vous ne supposez, on se dispute par phonographe! Quand mon père a sur le coeur quelque chose qui l'étouffe, une semonce, une scène à faire, il saisit vite son phonographe et se soulage en le chargeant de transmettre récriminations, admonestations, reproches amers et autres douceurs. Pas d'objections, pas de répliques qui gâteraient tout, le phono reçoit tout, mon père le fait porter ici dans cette pièce ainsi consacrée aux scènes de ménage, et il se remet, l'esprit rasséréné, à ses travaux. De son côté, ma mère, lorsqu'elle se croit quelque grief contre son mari, lorsqu'elle a quelque observation à lui faire, emploie le même procédé et, tout à son aise, confie aussi le sermon à son phonographe... Elle est tranquille après, le nuage est passé, le ciel se découvre; quand on se retrouve à table aux repas, il n'est question de rien, on ne se douterait aucunement que M. et Mme Philox Lorris viennent de se chamailler... Et je soupçonne que, depuis longtemps, chacun d'eux a cessé d'écouter ce que le phonographe de l'autre a été chargé de lui faire savoir! Les phonographes prêchent dans le désert... Mon père envoie son phono, ma mère arrive avec le sien, fait marcher les appareils et s'en va... Personne n'écoute le duo! Mon père, pour éviter des pertes de temps, a fait adapter à ces appareils des récepteurs qui enregistrent les réponses aux messages, mais il se garde bien d'entendre ces messages; il a ainsi les clichés de tous les sermons conjugaux depuis plus de vingt ans, une belle collection, je vous assure, classée dans un cartonnier!...»

Les phonographes, pendant ces explications, s'étaient tus; la querelle avait pris fin...

«Je vous soupçonne, ma chère Estelle, fit Georges, de garder encore contre la science les mêmes préventions que ma mère. Vous voyez pourtant qu'elle a du bon!... Grâce à elle, on peut vivre en parfaite mauvaise intelligence sans s'arracher quotidiennement les yeux!... Si vous voulez, quand nous serons mariés, lorsque nous aurons à nous disputer, nous prendrons aussi des phonographes?

--C'est entendu,» répondit Estelle en riant.

Estelle, ayant trouvé le document qu'elle cherchait, laissait la pièce consacrée aux scènes de ménage et regagnait le hall du secrétariat.

«Ma chère Estelle, lui dit Georges, vous venez de voir une des plus heureuses applications du phonographe; il y en a d'autres encore: ainsi, ma mère a pu me faire entendre le premier cri jeté par moi à mon arrivée sur cette terre et recueilli phonographiquement par mon père... Ainsi nous avons le premier vagissement de l'enfant surpris à la naissance en cliché phonographique, de même que nous pouvons garder de la même façon, pour les réentendre toujours, à volonté, les derniers mots d'un parent, les dernières recommandations d'un ancêtre à son lit de mort... Le hasard m'a mis, ces jours-ci, à même d'apprécier une autre application toute différente, mais aussi heureuse... Il faut que je vous conte cela... Vous savez que notre ami Sulfatin, l'homme de bronze, nous donnait, depuis quelque temps, des inquiétudes par ses surprenantes distractions? J'ai la clef du mystère, je connais la cause de ces distractions: Sulfatin se dérange tout simplement; la science n'a plus son coeur tout entier!

--En Bretagne, déjà, M. La Héronnière s'en était aperçu.

--Mais c'est bien autre chose, maintenant! Figurez-vous que, l'autre jour, j'allais entrer, pour un renseignement à demander, dans le petit bureau spécial où Sulfatin s'enferme pour méditer quand il a quelque grosse difficulté à vaincre, lorsque j'entendis une voix de femme qui disait: «Mon Sulfatin, je t'adore et n'adorerai jamais que toi!...» Jugez de mon effarement! Par la porte entre-bâillée, ma foi, je risquai un coup d'oeil indiscret et je ne vis pas de dame: c'était un phonographe qui parlait sur la table de travail de Sulfatin.

--Et vous vous êtes sauvé?

--Non, je suis entré. Sulfatin, comme réveillé en sursaut, a bien vite arrêté son phonographe et m'a dit gravement: «_Encore l'Académie des sciences de Chicago qui me communique quelques objections relatives à nos dernières applications de l'électricité... Ces savants américains sont des ânes!_» Vous pensez si j'ai dû me retenir pour garder mon sérieux; ils ont une jolie voix, ses savants américains! Eh bien! nous allons rire un peu, si vous voulez me suivre jusqu'au cabinet de Sulfatin; je crois que je lui ai préparé une petite surprise...

--Qu'avez-vous fait?»

Georges s'arrêta sur le seuil du laboratoire.

«Quand j'y songe, j'ai peut-être été un peu loin...

--Comment cela?

--Ma foi, je dois vous l'avouer, j'ai manqué de délicatesse; pendant que Sulfatin avait le dos tourné, je lui ai volé le cliché phonographique du _savant américain_, et...

--Et?

--Et je l'ai fait reproduire à cent cinquante exemplaires, que j'ai placés dans les phonographes du laboratoire de physique, reliés par un fil; j'ai tout préparé, c'est très simple; tout à l'heure, Sulfatin, en s'asseyant dans son fauteuil, établira le courant et cent cinquante phonographes lui répéteront ce que disait l'autre jour le savant américain...

--Mon Dieu! pauvre M. Sulfatin; qu'avez-vous fait? Vite, enlevez ce fil...»

Georges hésitait.

«Vous croyez que j'ai été un peu trop loin?..... Mais il est trop tard, voici Sulfatin!»

Dans le grand laboratoire où, devant des installations diverses, parmi des appareils de toutes tailles, aux formes les plus étranges, au milieu d'un formidable encombrement de livres, de papiers, de cornues et d'instruments, travaillent une quinzaine de graves savants, plus ou moins barbus, mais tous chauves, enfoncés dans les méditations ou suivant, attentifs, des expériences en train, Sulfatin venait d'entrer, marchant lentement, la main gauche derrière le dos et se tapotant le bout du nez de l'index de la main droite, ce qui était chez lui signe de profonde méditation.

Il alla, sans que personne levât la tête, jusqu'à son coin particulier et lentement tira son fauteuil. Il fut quelque temps à prendre sa place, il remuait sur la grande table des papiers et des appareils. Georges, voyant qu'il tardait à s'asseoir, allait s'élancer et couper le fil pour arrêter sa mauvaise plaisanterie, mais tout à coup Sulfatin, toujours d'un air préoccupé, se laissa tomber sur son siège.

Ce fut comme un coup de théâtre.

Drinn! drinn! drinn!

Cette sonnerie électrique à tous les phonographes fit lever la tête à tout le monde. Sulfatin regarda d'un air stupéfait le petit phonographe placé sur sa table. La sonnerie s'arrêta et immédiatement tous les phonographes parlèrent avec ensemble:

«Sulfatin! mon ami, tu es charmant et délicieux! je t'adore et je jure de n'adorer jamais que toi!!! Sulfatin! mon ami, tu es charmant et délicieux! je t'adore et je jure... Sulfatin! mon ami, tu es charmant et délicieux...»

Les phonographes ne s'arrêtaient plus et, dès qu'ils arrivaient à l'exclamation finale, accentuée avec énergie, reprenaient le commencement de la phrase, doucement modulé!

Tous les savants s'étaient dérangés de leurs méditations ou avaient quitté leurs expériences; debout, aussi ahuris que pouvait l'être Sulfatin, ils regardaient alternativement leur collègue et les phonographes indiscrets. Enfin, quelques-uns, les plus vieux, éclatèrent de rire en jetant un coup d'oeil malicieux à Sulfatin, tandis que les autres rougissaient, se renfrognaient tout de suite et fronçaient les sourcils, l'air indigné et presque personnellement offensés.

«Sulfatin! mon ami, tu es charmant et dé...»

Les phonographes s'arrêtèrent, Sulfatin venait de couper le fil.

Profitant du trouble général, Georges et Estelle refermèrent la porte sans avoir été aperçus; ils se sauvaient pendant que retentissait encore dans la salle un brouhaha d'exclamations et de protestations. Des _oh!_--des _ah!_--des: _C'est un peu fort!_--_C'est scandaleux!_--_Quelles turpitudes!..._--_Vous compromettez la science française!_

«Pauvre M. Sulfatin! fit Estelle.

--Bah! il trouvera une explication!... répondit Georges, et vous voyez, ma chère Estelle, que le phonographe a du bon; il enregistre les serments que l'on peut se faire répéter éternellement ou faire entendre, comme un reproche, s'il y a lieu, à l'infidèle; il ne laisse pas se perdre et s'envoler la musique délicieuse de la voix de la bien-aimée et il la rend à notre oreille charmée dès que nous le désirons... Savez-vous, ma chère Estelle, que j'ai pris quelques clichés de votre voix sans que vous vous en doutiez et que, de temps en temps, le soir, je me donne le plaisir de les mettre au phonographe?

IV

Grande soirée artistique et scientifique à l'hôtel Philox Lorris.--Où l'on a la joie d'entendre les phonogrammes des grands artistes de jadis.--Quelques invités.--Première distraction de Sulfatin.--Les phonographes malades.

M. Philox Lorris se préparait à donner la grande soirée artistique, musicale et scientifique dont la seule annonce avait surexcité la curiosité de tous les mondes. Devant une assemblée choisie, réunissant le Tout-Paris académique et le Tout-Paris politique, toutes les notabilités de la science et des Parlements, devant les chefs de partis, les ministres, devant le chef de cabinet, l'illustre Arsène des Marettes, à la parole puissante, il compte, après la partie artistique, exposer, dans une rapide revue des nouveautés scientifiques, ses inventions récentes et jeter tout à coup l'idée du grand médicament national, intéresser les ministres, enlever les sympathies du monde parlementaire, lancer tous les journaux, représentés à cette soirée par leurs principaux rédacteurs et leurs reporters, sur cette immense, philanthropique et patriotique entreprise de la régénération d'une race fatiguée et surmenée, d'un peuple de pâles énervés, par le prodigieux coup de soleil revivifiant du grand médicament microcidide, dépuratif, tonique, anti-anémique et national, agissant à la fois sur les organismes par inoculation et par ingestion!

Tel est le but de Philox Lorris. Après le concert, dans une conférence avec exemples et expériences, Philox Lorris exposera lui-même sa grande affaire; le coup de théâtre sera l'apparition du malade de Sulfatin, M. Adrien La Héronnière, que tout le monde a connu, que l'on a vu, quelques mois auparavant, tombé au dernier degré de l'avachissement et de la décadence physique. Aucun soupçon de supercherie ne peut naître dans l'esprit de personne, celui qui fournit la preuve vivante et éclatante des assertions de l'inventeur, le _sujet_ enfin, n'est pas un pauvre diable quelconque et anonyme. Tout le monde a déploré la perte de cette haute intelligence sombrée presque dans une sénilité prématurée, et l'on va voir reparaître M. La Héronnière restauré de la plus complète façon au physique comme au moral, réparé physiquement et intellectuellement, redevenu déjà presque ce qu'il était autrefois!...

M. Philox Lorris s'est déchargé du soin des divertissements frivoles, de la partie artistique sur Mme Lorris, assistée de Georges et d'Estelle Lacombe.

«A vous le grand ministère de la futilité, leur a-t-il dit gracieusement, à vous toutes ces babioles; seulement, j'entends que ce soit bien et je vous ouvre pour cela un crédit illimité.»

Georges, ayant carte blanche, ne lésina pas.

Il ne se contenta pas des simples petits phonogrammes suffisant aux soirées de la petite bourgeoisie, des clichés musicaux ordinaires, des collections de «_Chanteurs assortis_», de «_Voix d'or_», que l'on vend par boîtes de douze chez les marchands, comme on vend, pour soirées plus sérieuses, des boîtes de «_douze tragédiens célèbres_», «_douze avocats célèbres_», etc.

Il consulta quelques-uns des maestros illustres du jour, et il réunit à grands frais les phonogrammes des plus admirables chanteurs et des cantatrices les plus triomphantes d'Europe ou d'Amérique, dans leurs morceaux les plus fameux, et, ne se contentant pas des artistes contemporains, il se procura des phonogrammes des artistes d'autrefois, étoiles éteintes, astres perdus. Il obtint même du musée du Conservatoire des clichés de voix d'or du siècle dernier, lyriques et dramatiques, recueillis lors de l'invention du phonographe. C'est ainsi que les invités de Philox Lorris devaient entendre Adelina Patti dans ses plus exquises créations, et Sarah Bernhardt détaillant perle à perle les vers d'Hugo, ou rugissant les cris de passion farouche des drames de Sardou. Et combien d'autres parmi les grandes artistes d'autrefois, Mmes Miolan-Carvalho, Krauss, Christine Nilsson, Thérésa, Richard, etc...

Quelques marchands peu scrupuleux essayèrent bien de placer des morceaux de Talma et de Rachel, de Duprez et de la Malibran; mais Georges avait sa liste avec chronologie bien établie et il ne se laissa pas prendre à ces clichés frauduleux de voix éteintes bien avant le phonographe, petites tromperies constituant de véritables faux phonographiques, auxquelles tant de bourgeois et de dilettanti de salon se laissent prendre.

Le grand soir arrivé, tout le quartier de l'hôtel Philox Lorris s'illumina, dès la tombée de la nuit, de la plus prestigieuse explosion de feux électriques dessinant comme une couronne de comètes flamboyantes autour et au-dessus du vaste ensemble de bâtiments de l'hôtel et des laboratoires. Cela formait ainsi au-dessus du quartier comme une réduction des anneaux de la planète Saturne. Bientôt ces flots de lumière furent traversés par des arrivées d'aérocabs de haute allure, aux élégantes proportions, amenant des invités de tous les points de l'horizon, de véhicules aériens des formes les plus nouvelles... Dans la foule, le service d'ordre était admirablement fait par des gardes civiques à hélicoptères, circulant constamment autour des débarcadères, maintenant à distance les aéronefs non munies de cartes.

Le flot des notabilités de tous les mondes, en uniformes divers ou revêtues de l'habit, des dames en superbes toilettes endiamantées, se répandit du débarcadère aérien dans les salons par les élégants praticables, remplaçant les ascenseurs pour ce jour-là.

Il nous suffit de jeter indiscrètement les yeux sur le carnet d'une reporteuse du grand journal téléphonique _l'Epoque_, que nous rencontrons dès l'entrée, pour avoir les noms des principaux personnages que nous aurons l'honneur de croiser dans les salons de M. Philox Lorris.

Déjà sont arrivés, entre autres illustrations:

Mme Ponto, la cheffesse du grand parti féminin, actuellement députée du XXXIIIe arrondissement de Paris.

M. Ponto, le banquier milliardaire, organisateur de tant de colossales entreprises, comme le grand Tube transatlantique franco-américain et le Parc européen d'Italie.

M. Philippe Ponto, l'illustre constructeur du sixième continent, en ce moment à Paris pour des achats considérables de fers et fontes devant renforcer l'ossature des immenses territoires créés en soudant l'un à l'autre, à travers les bras de mer desséchés, les archipels polynésiens.

M. Arsène des Marettes, député du XXXIXe arrondissement, l'homme d'État, le grand orateur qui tient entre ses mains les ficelles de toutes les combinaisons ministérielles.

Le vieux feld-maréchal Zagovicz, ex-généralissime des forces européennes qui repoussèrent, en 1941, la grande invasion chinoise et anéantirent, après dix-huit mois de combats dans les grandes plaines de Bessarabie et de Roumanie, les deux armées de sept cent mille Célestes chacune, pourvues d'un matériel de guerre bien supérieur à ce que nous possédions alors et conduites à la conquête de la pauvre Europe par des mandarins asiatiques et américains.

Ce vieux débris des guerres d'autrefois est encore admirablement conservé malgré ses quatre-vingt-cinq ans et domine de sa haute taille, toujours droite, les grêles figures de nos ingénieurs généraux, toujours penchés sur les livres.

Le célébrissime Albertus Palla, photo-picto-mécanicien, membre de l'Institut, l'immense artiste qui obtint au dernier Salon un si grand succès avec son tableau animé _la Mort de César_, où l'on voit les personnages se mouvoir et les poignards se lever et s'abaisser, pendant que les yeux des meurtriers roulent avec une expression de férocité qui semble le dernier mot de la vérité dans l'art.

Son Excellence M. Arthur Lévy, duc de Béthanie, ambassadeur de Sa Majesté Alphonse V, roi de Jérusalem, qui a quitté tout simplement son splendide chalet de Beyrouth, malgré les attractions de cette ravissante ville de bains en cette semaine des régates aériennes.

M. Ludovic Bonnard-Pacha, ancien syndic de la faillite de la Porte ottomane, directeur général de la Société des casinos du Bosphore.

Quelques-uns des huit cents fauteuils de l'Académie française, c'est-à-dire les plus illustres parmi les illustres de nos académiciens et académiciennes.