Le village aérien

Chapter 8

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Et John Cort, assez difficilement d'ailleurs, parvint à déchiffrer les lignes suivantes écrites au crayon en allemand et qu'il traduisait à mesure:

_29 juillet 1896. -- Arrivé avec l'escorte à la lisière de la forêt d'Oubanghi... Campé sur rive droite d'une rivière... Construit notre radeau._

_3 août. -- Radeau achevé... Renvoyé l'escorte à Nghila... Fait disparaître toute trace de campement... Embarqué avec mon serviteur._

_9 août. -- Descendu le cours d'eau pendant sept jours, sans obstacles... Arrêt à une clairière... Nombreux singes aux environs... Endroit qui paraît convenable._

_10 août. -- Débarqué le matériel... Place choisie pour remonter la cabane-cage sous les premiers arbres de la rive droite, à l'extrémité de la clairière... Singes nombreux, chimpanzés, gorilles._

_13 août. -- Installation complète... Pris possession de la cabane... Environs absolument déserts... Nulle trace d'êtres humains, indigènes ou autres... Gibier aquatique très abondant... Cours d'eau poissonneux... Bien abrités dans la cabane pendant une bourrasque._

_25 août. -- Vingt-sept jours écoulés... Existence organisée régulièrement... Quelques hippopotames à la surface de la rivière, mais aucune agression de leur part... Élans et antilopes abattus... Grands singes venus la nuit dernière à proximité de la cabane... De quelle espèce sont-ils? cela n'a pu être encore reconnu... Ils n'ont pas fait de démonstrations hostiles, tantôt courant sur le sol, tantôt juchés dans les arbres... Cru entrevoir un feu à quelque cent pas sous la futaie... Fait curieux à vérifier: il semble bien que ces singes parlent, qu'ils échangent entre eux quelques phrases... Un petit a dit: «Ngora!... Ngora!... Ngora!...» mot que les indigènes emploient pour désigner la mère._

Llanga écoutait attentivement ce que lisait son ami John, et, à ce moment, il s'écria:

«Oui... oui... ngora... ngora... mère... ngora... ngora!...»

À ce mot relevé par le docteur Johausen et répété par le jeune garçon, comment John Cort ne se serait-il pas souvenu que, la nuit précédente, il avait frappé son oreille? Croyant à une illusion, à une erreur, il n'avait rien dit à ses compagnons de cet incident. Mais, après l'observation du docteur, il jugea devoir les mettre au courant. Et comme Max Huber s'écriait:

«Décidément, est-ce que le professeur Garner aurait eu raison?... Des singes qui parlent...

-- Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c'est que j'ai, moi aussi, entendu ce mot de «ngora!», affirma John Cort.

Et il raconta en quelles circonstances ce mot avait été prononcé d'une voix plaintive pendant la nuit du 14 au 15, tandis qu'il était de garde.

«Tiens, tiens, fit Max Huber, voilà qui ne laisse pas d'être extraordinaire...

-- N'est-ce pas ce que vous demandez, cher ami?...» répliqua John Cort.

Khamis avait écouté ce récit. Vraisemblablement, ce qui paraissait intéresser le Français et l'Américain le laissait assez froid. Les faits relatifs au docteur Johausen, il les accueillait avec indifférence. L'essentiel, c'était que le docteur eût construit un radeau dont on disposerait, ainsi que des objets que renfermait sa cage abandonnée. Quant à savoir ce qu'étaient devenus son serviteur et lui, le foreloper ne comprenait pas qu'il y eût lieu de s'en inquiéter, encore moins que l'on pût avoir la pensée de se lancer à travers la grande forêt pour découvrir leurs traces, au risque d'être enlevé comme ils l'avaient été sans doute. Donc, si Max Huber et John Cort proposaient de se mettre à leur recherche, il s'emploierait à les en dissuader, il leur rappellerait que le seul parti à prendre était de continuer le voyage de retour en descendant le cours d'eau jusqu'à l'Oubanghi.

La raison, d'ailleurs, indiquait qu'aucune tentative ne saurait être faite avec chance de succès... De quel côté se fût-on dirigé pour retrouver le docteur allemand?... Si encore quelque indice eût existé, peut-être John Cort eût-il regardé comme un devoir d'aller à son secours, peut-être Max Huber se fût-il considéré comme l'instrument de son salut, désigné par la Providence?... Mais rien, rien que ces phrases morcelées du carnet et dont la dernière figurait sous la date du 25 août, rien que des pages blanches qui furent vainement feuilletées jusqu'à la dernière!...

Aussi John Cort de conclure:

«Il est indubitable que le docteur est arrivé en cet endroit un 9 août et que ses notes s'arrêtent au 25 du même mois. S'il n'a plus écrit depuis cette date, c'est que, pour une raison ou pour une autre, il avait quitté sa cabane où il n'était resté que treize jours...

-- Et, ajouta Khamis, il n'est guère possible d'imaginer ce qu'il a pu devenir.

-- N'importe, observa Max Huber, je ne suis pas curieux...

-- Oh! cher ami, vous l'êtes à un rare degré...

-- Vous avez raison, John, et pour avoir le mot de cette énigme...

-- Partons», se contenta de dire le foreloper.

En effet, il n'y avait pas à s'attarder. Mettre le radeau en état de quitter la clairière, descendre le rio, cela s'imposait. Si, plus tard, on jugeait convenable d'organiser une expédition au profit du docteur Johausen, de s'aventurer jusqu'aux extrêmes limites de la grande forêt, cela se pourrait faire dans des conditions plus favorables, et libre aux deux amis d'y prendre part.

Avant de sortir de la cage, Khamis en visita les moindres coins. Peut-être y trouverait-il quelque objet à utiliser. Ce ne serait pas là acte d'indélicatesse, car, après deux ans d'absence, comment admettre que leur possesseur reparût jamais pour les réclamer?...

La cabane, en somme, solidement construite, offrait encore un excellent abri. La toiture de zinc, recouverte de chaume, avait résisté aux intempéries de la mauvaise saison. La façade antérieure, la seule qui fût treillagée, regardait l'est, moins exposée ainsi aux grands vents. Et, probablement, le mobilier, literie, table, chaises, coffre, eût été retrouvé intact, si on ne l'avait emporté, et, pour tout dire, cela semblait assez inexplicable.

Cependant, après ces deux années d'abandon, diverses réparations auraient été nécessaires. Les planches des parois latérales commençaient à se disjoindre, le pied des montants jouait dans la terre humide, des indices de délabrement se manifestaient sous les festons de lianes et de verdure.

C'était une besogne dont Khamis et ses compagnons n'avaient point à se charger. Que cette cabane dût jamais servir de refuge à quelque autre amateur de simiologie, c'était fort improbable. Elle serait donc laissée telle qu'elle était.

Et, maintenant, n'y recueillerait-on pas d'autres objets que le coquemar, la tasse, l'étui à lunettes, la hachette, la boîte du carnet que les deux amis venaient de ramasser? Khamis chercha avec soin. Ni armes, ni ustensiles, ni caisses, ni conserves, ni vêtements. Aussi le foreloper allait-il ressortir les mains vides, lorsque dans un angle du fond, à droite, le sol, qu'il frappait du pied, rendit un son métallique.

«Il y a quelque chose là..., dit-il.

-- Peut-être une clef?... répondit Max Huber.

-- Et pourquoi une clef?... demanda John Cort.

-- Eh! mon cher John..., la clef du mystère!»

Ce n'était point une clef, mais une caisse en fer-blanc qui avait été enterrée à cette place et que retira Khamis. Elle ne paraissait pas avoir souffert, et, non sans une vive satisfaction, il fut constaté qu'elle contenait une centaine de cartouches!

«Merci, bon docteur, s'écria Max Huber, et puissions-nous reconnaître un jour le signalé service que vous nous aurez rendu!»

Service signalé, en effet, car ces cartouches étaient précisément du même calibre que les carabines du foreloper et de ses deux compagnons.

Il ne restait plus qu'à revenir au lieu de halte, et à remettre le radeau en état de navigabilité.

«Auparavant, proposa John Cort, voyons s'il n'existe aucune trace du docteur Johausen et de son serviteur aux environs... Il est possible que tous deux aient été entraînés par les indigènes dans les profondeurs de la forêt, mais il est possible aussi qu'ils aient succombé en se défendant... et si leurs restes sont sans sépulture...

-- Notre devoir serait de les ensevelir», déclara Max Huber.

Les recherches dans un rayon de cent mètres ne donnèrent pas de résultat. On devait en conclure que l'infortuné Johausen avait été enlevé -- et, par qui si ce n'est pas les indigènes, ceux-là mêmes que le docteur prenait pour des singes et qui causaient entre eux?... Quelle apparence, en effet, que des quadrumanes fussent doués de la parole?...

«En tout cas, fit observer John Cort, cela indique que la forêt de l'Oubanghi est fréquentée par des nomades, et nous devons nous tenir sur nos gardes...

-- Comme vous dites, monsieur John, approuva Khamis. Maintenant, au radeau...

-- Et ne pas savoir ce qu'est devenu ce digne Teuton!... répliqua Max Huber. Où peut-il être?...

-- Là où sont les gens dont on n'a plus de nouvelles, dit John Cort.

-- Est-ce une réponse cela, John?...

-- C'est la seule que nous puissions faire, mon cher Max.»

Lorsque tous furent de retour à la grotte, il était environ neuf heures. Khamis s'occupa d'abord de préparer le déjeuner. Puisqu'il disposait d'une marmite, Max Huber demanda que l'on substituât la viande bouillie à la viande rôtie ou grillée. Ce serait une variante au menu ordinaire. La proposition acceptée, on alluma le feu, et, vers midi, les convives se délectèrent d'une soupe à laquelle il ne manquait que le pain, les légumes et le sel.

Mais, avant le déjeuner, tous avaient travaillé aux réparations du radeau comme ils y travaillèrent après. Très heureusement, Khamis avait trouvé derrière la cabane quelques planches qui purent remplacer celles de la plate-forme, pourries en plusieurs endroits. Grosse besogne d'évitée, étant donné le manque d'outils. Cet ensemble de madriers et de planches fut rattaché au moyen de lianes aussi solides que des ligaments de fer, ou tout au moins que des cordes d'amarrage. L'ouvrage était terminé lorsque le soleil disparut derrière les massifs de la rive droite du rio.

Le départ avait été remis au lendemain dès l'aube. Mieux valait passer la nuit dans la grotte. En effet, la pluie qui menaçait se mit à tomber avec force vers huit heures.

Ainsi donc, après avoir retrouvé l'endroit où était venu s'installer le docteur Johausen, Khamis et ses compagnons partiraient sans savoir ce que ledit docteur était devenu!... Rien... rien!... Pas un seul indice!... Cette pensée ne cessait d'obséder Max Huber, alors qu'elle préoccupait assez peu John Cort et laissait le foreloper tout à fait indifférent. Il allait rêver de babouins, de chimpanzés, de gorilles, de mandrilles, de singes parlants, tout en convenant que le docteur n'avait pu avoir affaire qu'à des indigènes!... Et alors -- l'imaginatif qu'il était! -- la grande forêt lui réapparaissait avec ses éventualités mystérieuses, les invraisemblables hantises que lui suggéraient ses profondeurs, peuplades nouvelles, types inconnus, villages perdus sous les grands arbres...

Avant de s'étendre au fond de la grotte:

«Mon cher John, et vous aussi, Khamis, dit-il, j'ai une proposition à vous soumettre...

-- Laquelle, Max?...

-- C'est de faire quelque chose pour le docteur...

-- Se lancer à sa recherche?... se récria le foreloper.

-- Non, reprit Max Huber, mais donner son nom à ce cours d'eau, qui n'en a pas, je présume...»

Et voilà pourquoi le rio Johausen figurera désormais sur les cartes modernes de l'Afrique équatoriale.

La nuit fut tranquille, et, tandis qu'ils veillaient tour à tour, ni John Cort, ni Max Huber, ni Khamis n'entendirent un seul mot frapper leur oreille.

CHAPITRE IX _Au courant du rio Johausen_

Il était six heures et demie du matin, lorsque, à la date du 16 mars, le radeau démarra, s'éloigna de la berge et prit le courant du rio Johausen.

À peine faisait-il jour. L'aube se leva rapidement. Des nuages couraient à travers les hautes zones de l'espace sous l'influence d'un vent vif. La pluie ne menaçait plus, mais le temps demeurerait couvert pendant toute la journée.

Khamis et ses compagnons n'auraient pas à s'en plaindre, puisqu'ils allaient descendre le courant d'une rivière d'ordinaire largement exposée aux rayons perpendiculaires du soleil.

Le radeau, de forme oblongue, ne mesurait que sept à huit pieds de large, sur une douzaine en longueur, tout juste suffisant pour quatre personnes et quelques objets qu'il transportait avec elles. Très réduit, d'ailleurs, ce matériel: la caisse métallique de cartouches, les armes, comprenant trois carabines, le coquemar, la marmite, la tasse. Quant aux trois revolvers, d'un calibre inférieur à celui des carabines, on n'aurait pu s'en servir que pour une vingtaine de coups en comptant les cartouches restant dans les poches de John Cort et de Max Huber. Au total il y avait lieu d'espérer que les munitions ne feraient point défaut aux chasseurs jusqu'à leur arrivée sur les rives de l'Oubanghi.

À l'avant du radeau, sur une couche de terre soigneusement tassée, était disposé un amas de bois sec, aisément renouvelable, pour le cas où Khamis aurait besoin de feu en dehors des heures de halte. À l'arrière, une forte godille, faite avec l'une des planches, permettrait de diriger l'appareil ou tout au moins de le maintenir dans le sens du courant.

Entre les deux rives, distantes d'une cinquantaine de mètres, ce courant se déplaçait avec une vitesse d'environ un kilomètre à l'heure. À cette allure, le radeau emploierait donc de vingt à trente jours à franchir les quatre cents kilomètres qui séparaient le foreloper et ses compagnons de l'Oubanghi. Si c'était à peu près la moyenne obtenue par la marche sous bois, le cheminement s'effectuerait presque sans fatigues.

Quant aux obstacles qui pourraient barrer le cours du rio Johausen, on ne savait à quoi s'en tenir. Ce qui fut constaté au début, c'est que la rivière était profonde et sinueuse. Il y aurait lieu d'en surveiller attentivement le cours. Si des chutes ou des rapides l'embarrassaient, le foreloper agirait suivant les circonstances.

Jusqu'à la halte de midi, la navigation s'opéra aisément. En manoeuvrant, on évita les remous aux pointes des berges. Le radeau ne toucha pas une seule fois, grâce a l'adresse de Khamis qui rectifiait la direction d'un bras vigoureux.

John Cort, posté à l'avant, sa carabine près de lui, observait les berges dans un intérêt purement cynégétique. Il songeait à renouveler les provisions. Que quelque gibier de poil ou de plume arrivât à sa portée, il serait facilement abattu. Ce fut même ce qui survint vers neuf heures et demie. Une balle tua raide un waterbuck, espèce d'antilope qui fréquente le bord des rivières.

«Un beau coup! dit Max Huber.

-- Coup inutile, déclara John Cort, si nous ne pouvons prendre possession de la bête...

-- Ce sera l'affaire de quelques instants», répliqua le foreloper.

Et, appuyant sur la godille, il rapprocha le radeau de la rive, près d'une petite grève où gisait le waterbuck. L'animal dépecé, on en garda les morceaux utilisables pour les repas prochains.

Entre-temps, Max Huber avait mis à profit ses talents de pêcheur, bien qu'il n'eût à sa disposition que des engins très rudimentaires, deux bouts de ficelle trouvés dans la cage du docteur, et, pour hameçons, des épines d'acacia amorcées avec de petits morceaux de viande. Les poissons se décideraient-ils à mordre, parmi ceux que l'on voyait apparaître à la surface du rio?...

Max Huber s'était agenouillé à tribord du radeau, et Llanga, à sa droite, suivait l'opération non sans un vif intérêt.

Il faut croire que les brochets du rio Johausen ne sont pas moins voraces que stupides, car l'un d'eux ne tarda guère à avaler l'hameçon. Après l'avoir «pâmé», -- c'est le mot, -- ainsi que les indigènes font de l'hippopotame pris dans ces conditions, Max Huber fut assez adroit pour l'amener au bout de sa ligne. Ce poisson pesait bien de huit à neuf livres, et l'on peut être certain que les passagers n'attendraient pas au lendemain pour s'en régaler.

À la halte de midi, le déjeuner se composa d'un filet rôti de waterbuck et du brochet dont il ne resta que les arêtes. Pour le dîner, il fut convenu que l'on ferait la soupe avec un bon quartier de l'antilope. Et, comme cela nécessiterait plusieurs heures de cuisson, le foreloper alluma le foyer à l'avant du radeau, assujettit la marmite sur le feu. Puis la navigation reprit sans interruption jusqu'au soir.

La pêche ne donna aucun résultat pendant l'après-midi. Vers six heures, Khamis s'arrêta le long d'une étroite grève rocheuse, ombragée par les basses branches d'un gommier de l'espèce krabah. Il avait heureusement choisi le lieu de halte.

En effet, les bivalves, moules et ostracées, abondaient entre les pierres. Aussi les unes cuites, les autres crues, complétèrent agréablement le menu du soir. Avec trois ou quatre morceaux de biscuit et une pincée de sel, le repas n'eût rien laissé à désirer.

Comme la nuit menaçait d'être sombre, le foreloper ne voulut point s'abandonner à la dérive. Le rio Johausen chaînait parfois des troncs énormes. Un abordage eût pu être très dommageable pour le radeau. La couchée fut donc organisée au pied du gommier sur un amas d'herbes. Grâce à la garde successive de John Cort, de Max Huber et de Khamis, le campement ne reçut aucune mauvaise visite. Seulement les cris des singes ne discontinuèrent pas depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever.

«Et j'ose affirmer que ceux-là ne parlaient pas!» s'écria Max Huber, lorsque, le jour venu, il alla plonger dans l'eau limpide du rio sa figure et ses mains que les malfaisants moustiques n'avaient guère épargnées.

Ce matin-là, le départ fut différé d'une grande heure. Il tombait une violente pluie. Mieux valait éviter ces douches diluviennes que le ciel verse si fréquemment sur la région équatoriale de l'Afrique. L'épais feuillage du gommier préserva le campement dans une certaine mesure non moins que le radeau accosté au pied de ses puissantes racines. Au surplus, le temps était orageux. À la surface de la rivière, les gouttes d'eau s'arrondissaient en petites ampoules électriques. Quelques grondements de tonnerre roulaient en amont sans éclairs. La grêle n'était point à craindre, les immenses forêts de l'Afrique ayant le don d'en détourner la chute.

Cependant l'état de l'atmosphère était assez alarmant pour que John Cort crût devoir émettre cette observation:

«Si cette pluie ne prend pas fin, il sera préférable de demeurer où nous sommes... Nous avons maintenant des munitions... nos cartouchières sont pleines, mais ce sont les vêtements de rechange qui manquent...

-- Aussi, répliqua Max Huber en riant, pourquoi ne pas nous habiller à la mode du pays... en peau humaine?... Voilà qui simplifie les choses!... Il suffit de se baigner pour laver son linge et de se frotter dans la brousse pour brosser ses habits!...»

La vérité est que, depuis une huitaine de jours, les deux amis avaient dû chaque matin procéder à ce lavage, faute de pouvoir se changer.

Cependant, l'averse fut si violente qu'elle ne dura pas plus d'une heure. On mit ce temps à profit pour le premier déjeuner. À ce repas figura un plat nouveau, -- le très bien venu: des oeufs d'outarde pondus fraîchement, dénichés par Llanga et que Khamis fit durcir à l'eau bouillante du coquemar. Cette fois encore, Max Huber se plaignit, non sans raison, que dame nature eût négligé de mettre dans les oeufs le grain de sel dont ils ne sauraient se passer.

Vers sept heures et demie, la pluie cessa, bien que le ciel restât orageux. Aussi le radeau regagna-t-il le courant au milieu de la rivière.

Les lignes mises à la traîne, plusieurs poissons eurent l'obligeance de mordre à temps pour figurer au menu du repas de midi.

Khamis proposa de ne point faire la halte habituelle, afin de rattraper le retard du matin. Sa proposition acceptée, John Cort alluma le feu, et la marmite chanta bientôt sur les charbons ardents. Comme il y avait encore une suffisante réserve de waterbuck, les fusils demeurèrent muets. Et pourtant Max Huber fut tenté plus d'une fois par quelques belles pièces, rôdant par couples sur les rives.

Cette partie de la forêt était très giboyeuse. Sans parler des volatiles aquatiques, les ruminants y abondaient. Fréquemment, des têtes de pallahs et de sassabys, qui sont une variété d'antilopes, dressèrent leurs cormes entre les herbes et les roseaux des berges. À plusieurs reprises s'approchèrent des élans de forte taille, des daims rouges, des steimbocks, gazelles de petite taille, des koudous, de l'espèce des cerfs de l'Afrique centrale, des cuaggas, même des girafes, dont la chair est très succulente. Il eût été facile d'abattre quelques-unes de ces bêtes, mais à quoi bon, puisque la nourriture était assurée jusqu'au lendemain?... Et puis, inutile de surcharger et d'encombrer le radeau. C'est ce que John Cort fit justement observer à son ami.

«Que voulez-vous, mon cher John? avoua Max Huber. Mon fusil me monte de lui-même à la joue, lorsque je vois de si beaux coups à ma portée.»

Toutefois, comme ce n'eût été que tirer pour tirer, et bien que cette considération ne soit pas pour arrêter un vrai chasseur, Max Huber intima l'ordre à sa carabine de se tenir tranquille, de ne point s'épauler d'elle-même. Les alentours ne retentirent donc pas de détonations intempestives, et le radeau descendit paisiblement le cours du rio Johausen.

Khamis, John Cort et Max Huber eurent d'ailleurs lieu de se dédommager dans l'après-midi. Les armes à feu durent faire entendre leur voix -- la voix de la défensive, sinon celle de l'offensive.

Depuis le matin, une dizaine de kilomètres avaient été franchis. La rivière dessinait alors de capricieuses sinuosités, bien que sa direction générale se maintînt toujours vers le sud-ouest. Ses berges, très accidentées, présentaient une bordure d'arbres énormes, principalement des bombax, dont le parasol plafonnait à la surface du rio.

Qu'on en juge! Quoique la largeur du Johausen n'eût pas diminué, qu'elle atteignît parfois de cinquante à soixante mètres, les basses branches de ces bombax se rejoignaient et formaient un berceau de verdure sous lequel murmurait un léger clapotis. Quantité de ces branches enchevêtrées à leur extrémité, se rattachaient au moyen de lianes serpentantes, -- pont végétal sur lequel des clowns agiles, ou tout au moins des quadrumanes, auraient pu se transporter d'une rive à l'autre.

Les nuages orageux n'ayant pas encore abandonné les basses zones de l'horizon, le soleil embrasait l'espace et ses rayons tombaient à pic sur la rivière.

Donc Khamis et ses compagnons ne pouvaient qu'apprécier cette navigation sous un épais dôme de verdure. Elle leur rappelait le cheminement au milieu du sous-bois, le long des passes ombreuses, sans fatigue cette fois, sans les embarras d'un sol embroussaillé de siziphus et autres herbes épineuses.

«Décidément, c'est un parc, cette forêt de l'Oubanghi, déclara John Cort, un parc avec ses massifs arborescents et ses eaux courantes!... On se croirait dans la région du Parc-National des États-Unis, aux sources du Missouri et de la Yellowstone!...

-- Un parc où pullulent les singes, fit observer Max Huber. C'est à croire que toute la gent simienne s'y est donné rendez-vous!... Nous sommes en plein royaume de quadrumanes, où chimpanzés, gorilles, gibbons, règnent en toute souveraineté!»

Ce qui justifiait cette observation, c'était l'énorme quantité de ces animaux qui occupaient les rives, apparaissaient sur les arbres, couraient et gambadaient dans les profondeurs de la forêt. Jamais Khamis et ses compagnons n'en avaient tant vu, ni de si turbulents, ni de si contorsionnistes. Aussi que de cris, que de sauts, que de culbutes, et quelle série de grimaces un photographe aurait pu saisir avec son objectif!

«Après tout, ajouta Max Huber, rien que de très naturel!... Est-ce que nous ne sommes pas au centre de l'Afrique!... Or, entre les indigènes et les quadrumanes congolais, -- en exceptant Khamis, bien entendu, -- j'estime que la différence est mince...