Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay
Chapter 7
--Merci! mon cher Philippe. Dans tous les cas, je t'assure que ce vaurien de Victor ne mettra pas la patte sur l'argent que m'a donné M. Normandeau...
--Puis moi, dit Philippe, en faisant claquer son fouet, je vous assure qu'avec cet archet-ci, je vas faire danser à Victor un rigodon à la porte du _Saumon d'or_... Et en travaillant d'accord, vous à Sainte-R..., moi à Montréal, nous allons peut-être réussir à arracher aux griffes du diable ce gredin-là!
--Je le souhaite de tout mon coeur, dit le père François. Prions Dieu de nous aider et de nous éclairer.
--Nous y voici! nous y voila! fit Philippe. en arrêtant la voiture à la porte du presbytère.
--Fais le tour, dit François, et entre le cheval dans la cour.
--Non, merci! je prends un verre d'eau, et je tourne bride tout de suite, car il est trois heures, et je veux coucher à Montréal ce soir.
--Si tu crois, mon fiston, que je vas te laisser partir comme ça, tu te trompes grandement reprit le père François, en prenant le cheval par la bride et le faisant entrer dans la cour. Aide-moi à dételer, et vite! Bon! tu ne repartiras que lorsque tu auras mangé et que tu te seras reposé comme il faut, et ton cheval aussi.
D'ailleurs, tu n'as pas besoin de te gêner, car le presbytère, ici, n'est pas seulement la maison du bon Dieu et du prêtre, c'est la maison de tout le monde! La maison est petite, mais le coeur du curé qui l'habite est grand!
--Si j'accepte, père François, ce n'est pas pour moi, mais plutôt pour le pauvre cheval qui à le ventre vide et les _béquilles_ fatiguées...
François mit le cheval dans l'étable, changea la litière et donna à l'animal une bonne portion d'avoine, de l'eau et une botte du foin.
Maintenant, pensons à nous, dit-il à Philippe.
Le vieux serviteur, qui paraissait avoir ses coudées franches au presbytère, dit à la ménagère: «Préparez-nous un bon déjeuner, et, après le repas, vous donnerez une chambre à mon ami, M. Philippe Trudel, qui a bien besoin de repos, car nous avons passé la nuit sur la route.»
A quatre heures, bien repu, mais insuffisamment reposé, Philippe reprit le chemin de Montréal, malgré les instances que François avait faites pour le retenir plus longtemps.
--Merci! père François, avait répondu Philippe, je tiens à être chez le bourgeois ce soir.
--Oui, je comprends, mon drôle! tu as hâte de revoir Jacqueline, hein?
--Eh babiche! vous avez deviné juste, père François!
--N'oublie pas de m'écrire au sujet de l'affaire, tu sais!
--N'ayez pas peur! mais ne faites pas encadrer mes lettres, par exemple! je ne suis pas comme vous un ancien maître d'école, moi! et je mets plus souvent la main au fouet qu'à la plume!
--Bonne santé! Philippe.
--Vous pareillement, père François... Hue! marche donc, blond...
«Quel honnête et joyeux garçon! pensait le vieillard, en regardant s'en aller son jeune ami. Jacqueline sera sûrement heureuse avec lui!»
* * *
Pendant que Philippe se reposait, François avait demandé des nouvelles du curé et de Jean-Charles à la vieille ménagère. Sachant celle-ci très curieuse, il supposait qu'elle devait être bien renseignée. Il ne se trompait pas, car la vieille s'était tenue au courant.
--M. le curé, répondit-elle, est parfaitement remis de son choc nerveux; mais il en est bien autrement de ce pauvre M. Jean-Charles, qui n'est pas près de guérir de ses blessures. Il a eu, avant-hier, des faiblesses telles que M. le curé a cru prudent de lui administrer les derniers sacrements.
Ces faiblesses, parait-il, étaient dues à la quantité de sang qu'il a perdu et aux efforts surhumains que, dans son état, il a dû faire pour transporter M. le curé jusqu'ici.
Mais hier, il a passé une assez bonne journée, et dans la soirée le Dr Chapais paraissait très confiant. Je vous ai dit, François, que M. le curé était parfaitement remis, mais je suis sûre que, au moral, il souffre le martyre. Hier soir je l'ai entendu dire au médecin: «Je vous recommande de ne rien épargner, et je vous supplie même de faire l'impossible pour sauver Jean-Charles. Puis, les yeux pleins de larmes, il ajouta: Si ce jeune homme venait à mourir, je ne pourrais jamais me consoler d'avoir été la cause de sa mort.»
--La mère et les soeurs de Jean-Charles interrogea François, comment ont-elles pris ce malheur?
--Oh! en courageuses et saintes femmes qu'elles sont! C'est M. Lormier, père, qui leur a annoncé la triste nouvelle. Il leur a répété, mot pour mot, les consolations que M. le curé lui avait dictées. D'abord, il leur a certifié que Jean-Charles n'était pas en danger et leur a fait comprendre que Dieu avait permis ce malheur pour empêcher leur fils de retourner sur le champ de bataille, où il aurait été probablement victime de son héroïsme. En un mot, il leur a fait accepter ce malheur comme une chose inévitable et qui devait tourner à l'avantage de la famille et à la gloire de Dieu.
--Ont-elles vu Jean-Charles?
--Oui, deux fois. Hier encore, elles ont eu avec lui une longue et bien touchante entrevue.
--Espérons, dit François, que le ciel, sensible à nos prières, rendra bientôt la santé à notre cher malade et le bonheur à sa famille.
IL FAUT SAUVEGARDER L'HONNEUR DE SA FAMILLE!
François Latour--le lecteur s'en est déjà convaincu--était le prototype du serviteur fidèle et dévoué. Il appartenait à cette race de serviteurs d'élite qui menace de s'éteindre dans notre pays. Sa fidélité et son dévouement ne se restreignaient pas à celui qu'il était, par devoir, obligé de servir, mais ils s'étendaient à tous les parents et amis de son bon maître; et parmi les amis, Jean-Charles avait une place de choix dans le coeur du brave serviteur.
Il se trompe singulièrement le lecteur qui pense que le vieux François s'était mis au lit le matin de son retour de Montréal. Non, certes! Aussitôt après le départ de Philippe, il était accouru auprès de notre héros, qu'il avait trouvé en la compagnie du prêtre.
Le bon curé n'avait pas voulu, même pour une seule nuit, confier à d'autre la garde du malade. Le jour, il prenait deux ou trois heures de repos, mais, le soir, il s'installait au chevet du jeune homme, qu'il soignait avec la tendresse et le dévouement d'un père.
L'abbé Faguy et Jean-Charles firent au vieux
François l'accueil le plus cordial. On eût dit qu'ils recevaient un ami plutôt qu'un serviteur!
François remarqua, avec surprise, que Jean-Charles parut très ému lorsqu'il lui serra la main. Mais il attribua cette émotion à la faiblesse du malade.
--Je suis bien content de vous revoir, dit le curé, mais je ne vous attendais pas si tôt. Vous m'aviez laissé sons l'impression que vous seriez absent une huitaine de jours.
--J'ai eu la chance, répondit le vieillard, de rencontrer tout mon monde le même jour, ce qui m'a permis d'abréger de moitié la durée de mon voyage.
--J'ai, cependant, un reproche à vous faire, mon bon François; ma ménagère m'a dit qu'elle vous avait vu partir à pied avec un paquet sur le dos. Pourquoi n'avez-vous pas pris le cheval?
--Oh! je n'aurais pas voulu, pour beaucoup, surtout de ce temps-ci, vous priver des services de votre cheval D'ailleurs, bredouilla-t-il, en rougissant, je n'avais qu'un petit trajet à faire, et le paquet que je portais était léger.
--Vous considérez comme un petit trajet vous la distance qui sépare Sainte-R... de Montréal! et vous appelez cela léger, un paquet formé de trois peau d'ours...
Le bonhomme resta tout interloqué en entendant les remarques du curé.
Je suis trahi! se dit-il, en pensant à Philippe... Ce bavard-là a tout dit à la ménagère, pendant que je soignais le cheval; et la ménagère, cette pie! a tout rapporté à mon maître!
L'abbé Faguy, voyant l'embarras du vieux serviteur, lui dit en souriant: «M. Normandeau, dans une lettre qu'il m'a fait remettre par son cocher, me raconte le but de votre voyage à Montréal et la longue entrevue qu'il a eue avec vous. Il exalte votre honnêteté et votre dévouement, puis il termine ainsi sa lettre»: «Je suis heureux d'avoir pu me procurer les peaux de ces trois bêtes qui occuperont la meilleure place dans mon musée. Je placerai la mère entre les oursons, et au-dessus d'elle je mettrai l'inscription suivante: _Tuée dans le bois-Panet, le 30 mai 1814, par le poing formidable de Jean-Charles Lormier, l'un des héros de Châteauguay, au moment ou elle allait dévorer M. l'abbé Frs. X. Faguy, curé de Sainte-R..., qui était alors sans arme_.»
Le curé et Jean-Charles remercièrent tour à tour François pour le témoignage de dévouement qu'il leur avait donné en cette pénible circonstance.
Le vieux serviteur répondit qu'il ne croyait pas mériter autant de bienveillance de leur part, et qu'il n'avait fait que son devoir. Mais, ajouta-t-il, il y a un détail--et c'est le plus important--que M. Normandeau ne mentionne pas dans sa lettre, c'est le prix qu'il m'a payé pour avoir les trois peaux.
--Comment! dit le curé, est-ce que M. Normandeau vous a payé ces peaux?
--Certainement, M. le curé! et je vous prie de croire que je n'avais pas l'intention non plus de les lui donner. Je savais que M. Lormier était trop sérieusement blessé pour pouvoir aller à la guerre, et que, par ce fait, il perdait l'occasion de réaliser une centaine de piastres. Je pensais aussi que sa maladie allait être pour vous, pour lui et pour sa famille une cause de grandes dépenses; et, alors, pardonnez-moi-le, j'ai voulu en quelque sorte arracher à ces trois animaux la réparation des torts qu'ils vous avaient causés, et j'ai vendu leurs peaux!
--Non seulement je vous pardonne, dit le curé, en plaisantant, mais j'admire votre talent pour le commerce... Vous avez, je suppose, obtenu une trentaine de dollars pour ces peaux?
François tira de la poche de son veston les quatre cents dollars qu'il déposa sur la table en disant: «Voici le produit des trois peaux!»
--Quatre cents dollars! s'écrièrent à la fois le curé et Jean-Charles!
--Oui! M. Normandeau m'a dit que ces peaux avaient à ses yeux une valeur inestimable.
Mais ce n'est pas tout. M. Normandeau m'a donné cent dollars, et comme je ne voulais pas les accepter, il m'a menacé de se fâcher montre moi. J'avais bien raison, n'est-ce pas? de vous dire tantôt, que je ne méritais pas vos remerciements, puisque j'ai été récompensé au centuple pour des démarches que le devoir m'obligeait de faire.
--Vous êtes le plus généreux des hommes! dit Jean-Charles.
--Certes, oui! confirma le curé; et le serviteur le plus dévoué et le plus honnête que je connaisse!
En voyant l'argent sur la table, François pensa tout à coup au clerc notaire, et un frisson agita tout son être. Alors il prit les billets et les remit au curé en disant: «Cet argent, il est vrai, appartient à M. Lormier, mais comme sa maladie le rend incapable d'en disposer lui-même, pour le moment, je vous prierais, M. le curé, de bien vouloir placer les quatre cents dollars à la banque au nom de notre malade.»
--Bien volontiers, dit l'abbé Faguy, en serrant les billets dans son portefeuille.
Et le vieux serviteur respira librement...
--Il est cinq heures, maintenant, dit François, en s'adressant au curé: allez donc vous reposer pendant que je resterai auprès de M. Lormier.
--J'accepte votre offre non pas pour me reposer, car je ne suis pas fatigué, mais d'abord pour dire ma messe, et ensuite pour aller porter les secours de la religion à Gabriel Landry, qui demeure à l'extrémité de la paroisse.
--Dans ce cas, M. le curé, je dirai à Félix d'atteler le cheval pour six heures.
--Non, mon ami, merci! Par le temps ravissant que nous avons ce matin, je préfère marcher.
--Mais, M. le curé, y songez-vous? c'est une marche de six milles que vous ferez?
--Pourtant, mon cher François, cette marche n'est qu'une bagatelle comparée à celle que vous avez faite, l'autre jour, avec un lourd paquet sur le dos! Puis je n'ai pas encore trente ans, et vous en comptez soixante! Au revoir, mes amis!
* * *
--Savez-vous bien, M. Latour. dit Jean-Charles au vieux serviteur, que c'est une fortune que vous mettez à ma disposition!
--En tout cas, M. Lormier, personne ne contestera les droits que vous y avez. En tuant à coups de poing, comme vous l'avez, fait, le plus puissant ennemi de l'homme, vous avez mérité l'admiration de tout le monde; et puis avec votre vie, vous avez sauvé celle de notre vénérable curé.
--Mon mérite, dans cette affaire, n'est pas aussi grand, allez! que vous paraissez le croire; j'ai été plus gauche que brave. Après avoir logé une balle dans la tête de l'ourse, j'ai commis l'imprudence de jeter mon arme. La bête que je croyais morte, et qui n'était qu'étourdie, s'est précipitée sur moi...et je me suis défendu, voila tout!
--Mais ne comptez-vous pour rien la force extraordinaire et l'endurance merveilleuse que vous avez déployées dans le combat?
--Durant tout le combat, j'ai prié la Sainte-Vierge, et je crois fermement que c'est cette puissante protectrice qui m'a donné et la force et l'endurance dont vous parlez.
Le vieux François, tout en admirant ce bel esprit d'humilité et de foi, et en admettant l'intervention divine dans ce combat, n'en restait pas moins convaincu que Jean-Charles, en cette occurrence, s'était conduit comme un héros.
C'est aussi notre conviction.
--Quoi que vous en pensiez, M. Lormier, reprit le vieillard, vous pouvez, sans scrupule, accepter cette somme que M. Normandeau m'a chargé de vous transmettre, avec l'expression de sa plus grande admiration.
--Je l'accepte avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle me vient d'un coeur noble et, généreux, et ensuite parce que j'en aurai bientôt besoin pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à Montréal...
Comme s'il venait d'être piqué par un serpent, François fit un bond prodigieux, et retomba lourdement sur le plancher...
Juste à ce moment, le Dr Chapais, qui venait d'assister à la messe, entra et aperçut le vieillard gisant, inanimé, sur le plancher. Aidé de la ménagère, il transporta le serviteur dans la chambre voisine, et retendit sur un lit.
Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure que le bonhomme recouvra sa connaissance.
La ménagère était allée chercher le curé, qui taisait alors son action de grâces dans la sacristie.
Quand François reprit ses sens, le prêtre et le médecin étaient auprès de lui.
--Ou suis-je? demanda-t-il, en promenant des regards effarés autour de lui; puis, tout à coup, il se mit à crier: «Au voleur! A mon secours, Jean-Charles! à mon secours!»
--Voyons, mon ami, dit le curé, en prenant la main du vieillard, tranquillisez-vous, car il n'y a pas de voleur ici!
François regarda le prêtre et sourit tristement.
--Qu'avez-vous? reprit l'abbé Faguy.
--Rien, monsieur! un peu de fatigue seulement...
«Non! pensait le médecin, en consultant le pouls du vieux serviteur: la fatigue ne produit jamais de commotion aussi violente!»
--Qu'en pensez-vous, docteur? interrogea le curé.
Le médecin éluda la question en demandant à la ménagère, qui venait de rentrer, d'ouvrir le carreau d'un châssis, afin de renouveler l'air de la chambre. Et il ajouta: «Je vais aller voir Jean-Charles un instant et ensuite je courrai chercher des remèdes pour François.»
Lorsqu'il fut seul avec notre héros, il lui demanda, en le regardant fixement: «Que s'est-il donc passé entre toi et le vieux serviteur?»
--Nous parlions de choses et d'autres, quand, soudain, il s'est levé et est retombé comme une masse sur le plancher...
--Tu sais que le vieux est sensible et nerveux; ne lui as-tu pas adressé des paroles qui auraient pu lui causer de la peine ou de la frayeur? En reprenant ses sens, il s'est écrié: «Au voleur! A mon secours, Jean-Charles! A mon secours!»
--Mais, mon Dieu, non! Au contraire, je lui exprimais ma reconnaissance pour un grand service qu'il venait de me rendre, et c'est précisément à ce moment-là que l'attaque a eu lieu.
--Je n'y comprends plus rien! murmura le médecin.
Il examina les blessures de Jean-Charles, s'informa comment il avait passé la nuit, et, lui ayant recommandé de ne manger encore que des choses très légères, il sortit.
Pendant ce temps, le curé, resté seul avec François, l'interrogeait pour tâcher de savoir réellement ce qui avait pu provoquer chez lui ce choc terrible.
--Mon Dieu! mon Dieu! fit le vieillard en sanglotant, ayez pitié de nous!
Habitué à consoler les affligés, le prêtre dit: «Oui, mon cher François, Dieu vient toujours en aide à ceux qui l'implorent dans les heures douloureuses; adressez-vous à lui en toute confiance. Mais comme je suis, par état, le représentant de Dieu auprès de mes ouailles, j'ai le droit de connaître tous leurs chagrins. Parlez sans crainte, mon vieil et bon ami!»
--Eh bien! M. le curé, je vais vous dire, en peu de mots, ce qui m'afflige aujourd'hui.
Et le vieux serviteur raconta la rencontre qu'il avait faite à Montréal, et tout ce que Philippe lui avait appris sur le compte du clerc notaire. Puis il répéta ces paroles de Jean-Charles qui l'avaient foudroyé:
«_Je l'accepte (cette somme) avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle me vient d'un coeur noble et généreux, et ensuite parce que j'en aurai bientôt besoin pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à Montréal._»
Le saint prêtre, comme si le déshonneur l'eût atteint personnellement, courba la tête sous le poids de ces révélations, et resta longtemps pensif. Puis, paraissant avoir pris une résolution, il se leva et dit: «C'est grave, mon ami, ce que vous venez de m'apprendre; mais, avec la grâce de Dieu, nous triompherons de l'esprit du mal qui inspire le malheureux Victor.»
--Vous allez, M. le curé, avertir vous-même M. Jean-Charles, n'est-ce pas? afin qu'il soit sur ses gardes?
--Non, mon bon François; notre ami apprendra toujours assez tôt ce nouveau malheur, que, d'ailleurs, je vais m'efforcer de détourner. J'écris immédiatement à Victor.
--Et l'argent? demanda François.
--L'argent est en lieu sûr, répondit le curé, et j'en disposerai pour le plus grand bien de Jean-Charles. N'ayez pas d'inquiétude là-dessus. Pour le moment, mon ami, il faut sauvegarder l'honneur de sa famille.
LE COCHER PHILIPPE DANS SON NOUVEAU RÔLE
Le soir même de son retour à Montréal. Philippe avait commencé à remplir le rôle que le père François lui avait assigné. Mais il s'était réservé la première partie de la soirée, de huit à neuf heures, pour aller faire la cour à sa dulcinée. Puis, après avoir soigné ses chevaux et tout mis en ordre dans l'écurie, il s'était placé, en observation, derrière les persiennes de la fenêtre qui faisait face au _Saumon d'or_.
Avant tout, s'était-il dit, il faut que je sache où demeure le muscadin; et lorsqu'il sortira, du restaurant, je le suivrai de loin.
Vers minuit, il vit sortir Victor avec quelques amis, et il se mit à le filer.
La bande était joyeuse. Évidemment on s'était amusé, ce soir-là! Le clerc notaire avait dû payer royalement; son nom était souvent répété et acclamé. Il était le héros de la soirée. En le quittant, pour se disperser, ses amis lui réitérèrent leurs flatteries intéressées, et Victor, tout gonflé de son importance, continua seul par les rues sombres et désertes.
Il paraît, pensa Philippe, que notre muscadin loge loin du _Saumon d'or_... Et dire que, tous les soirs, ce fou-là s'impose une aussi longue marche pour se damner... quand ce serait si facile pour lui de se sauver en restant tranquillement chez lui à servir le bon Dieu et à étudier...
Mon Dieu, que les méchants sont bêtes!
Moi si j'étais étudiant en loi, je sais bien ce que je ferais: j'étudierais la loi, babiche!
Mais!--et il s'arrêta comme saisi de frayeur--j'y pense tout d'un coup, si j'étais étudiant en loi, je ne fréquenterais que le grand monde, et je n'aurais peut-être jamais connu Jacqueline, qui ne va pas, elle, dans le grand monde... Eh bien, bonsoir, l'étude de la loi! bonsoir, le grand monde! J'aime mieux garder et mon état et ma Jacqueline....
Mais, voyons! qu'est-ce que je fais, ici, planté comme un champignon?... Il ne faut pas que je perde le muscadin de vue, car il ne m'attendra pas, bien sûr, ce polisson-là!
Il pressa le pas pour reprendre le terrain perdu et se mettre en bonne posture d'observation. Puis continuant son monologue: Nous sommes sur la rue Saint-Denis, je crois.
Tiens! voilà Victor qui s'arrête! Alors, il faut que je m'arrête moi aussi, je suppose! Il monte l'escalier de cette grande maison!
Eh. babiche! il ne couche pas à la belle étoile, le muscadin! Quoi! il a une clef!
C'est commode d'avoir une clef: on peut rentrer à l'heure qu'on veut! J'en ai une clef, moi aussi, mais c'est celle de l'écurie...
J'ai hâte de connaîtra le particulier qui loge cette canaille de Victor. Ça doit être du propre, car qui se ressemble s'assemble... Maintenant que l'oiseau est entré, approchons-nous et allumons une allumette pour voir le numéro de son nid. Bon, ça y est! ce numéro-là est gravé dans ma caboche pour longtemps! Il ne me reste plus qu'à savoir le nom du personnage qui donne asile au muscadin. Je prendrai mes renseignements de mon confrère Étienne qui connaît par coeur toute la rue Saint-Denis.
Philippe retourna sur ses pas en faisant les réflexions suivantes: J'ai accepté là une tâche qui ne me déplairait pas trop si je pouvais la remplir le jour... mais ça me chiffonne de veiller aussi tard que le muscadin! Je n'aime pas à me coucher après dix heures, moi! et même après neuf heures, les soirs que je ne vas pas voir ma blonde...
Ah! me disait dernièrement mon grand père, les parents élèvent mal les enfants aujourd'hui! Dans le bon vieux temps, les jeunes gens partaient à sept heures pour aller veiller et ils revenaient à neuf heures et demie. De nos jours, tout cela est changé: les jeunes gens soupent à la vapeur, partent de la maison à six heures et demie, se promènent avec les filles dans les rues jusqu'à neuf heures, puis, alors, ils vont veiller et ne rentrent au logis qu'à minuit! Ils font de même, paraît-il, parce que c'est la mode... A-t-on jamais entendu parler d'une mode plus stupide! C'est la faute des parents, bien sûr!
Moi, quand je serai père de famille, (et ça viendra avant longtemps, puisque je me marie à Pâques), oui, quand je serai père de famille, je dirai aux miens sur un ton terrible: Aie! là, vous autres, écoutez! allez veiller, si vous voulez, chez des gens respectables; mais, ici, il faut rentrer à neuf heures et demie, et la porte se barre à neuf heures et trois quarts juste,--c'est un quart d'heure de grâce que vous accorde ma bonté paternelle--, mais si, à cette heure-là, vous n'êtes pas arrivés: bonsoir, mes fistons! couchez dehors... Puis quand ils rentreront, le lendemain matin, je leur donnerai une raclée qui leur fera passer le goût de veiller tard...
Oui, babiche! c'est comme ça que je ferai quand je serai père de famille... Et si ceux qui aiment à suivre la mode viennent me corner dans les oreilles que tout cela est changé de nos jours, je leur répondrai que ce qui avait du bon sens autrefois doit en avoir encore aujourd'hui...
Je sais bien que les gens instruits ont coutume de dire que «plus ça change, plus c'est la même chose»; mais moi je trouve que quand ça change, ça n'est pas la même chose...
Sont-ils drôles un peu, parfois, ces gens instruits! Ainsi, par exemple, les deux muscadins qui ont coupé la parole au père François, l'autre jour, par ces mots: «Votre fille est muette», savaient-ils ce qu'ils voulaient dire? Mais, babiche! quel rapport ces mots-là «votre fille est muette» pouvaient-ils avoir avec les paroles du père François: «Voilà pourquoi?»... Aucun rapport, ce me semble! On ne dira pourtant pas que ces deux muscadins ne sont pas instruits, puisqu'ils ont peut-être usé chacun cinquante fonds de culotte sur les bancs du collège...
Je donnerais bien deux sous, par exemple, à celui qui pourrait m'expliquer comment il se fait que l'ignorant, lui, quand il parle, est compris de tout le monde, tandis que l'homme instruit, avec sa fricassée de grands mot? et de proverbes, n'est compris que de ses pareils...