Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay
Chapter 4
--Tiens! bonjour, docteur! fait le curé, en s'adressant à celui qui vient de parler. Vous arrivez bien en retard, mon ami!
--Je vous en demande pardon, M. le curé, mais j'ai été appelé auprès de Louis Fournel, qui est dangereusement malade, et il m'a été impossible de venir plus tôt.
Le Dr Chapais s'avance vers Jean-Charles à qui il donne l'accolade la plus amicale.
--Oui, M. le maire, reprend-il, en ma qualité de médecin, je m'oppose à votre aimable proposition. D'ici à quelques temps, Jean-Charles a besoin d'un repos absolu. D'ailleurs, chose différée n'est pas abandonnée. Vous vous reprendrez plus tard, n'est-ce pas?
Le maire s'inclina devant la décision du Dr. Chapais, dont il savait apprécier le talent et le tact. Du reste, il n'aurait pas voulu retarder le rétablissement de notre héros ni même lui causer la moindre fatigue.
* * *
Le Dr Chapais accompagna Jean-Charles à la maison paternelle.
Nous renonçons à décrire la scène qui eut lieu quand le jeune héros arriva chez lui. Sa mère lui sauta au cou et le couvrit de baisers et de caresses. Elle riait et pleurait à la fois! Oui, elle pleurait, cette pauvre mère! car, bien des fois, depuis le départ de son enfant, elle s'était adressé d'amères reproches au sujet des injustices qu'elle comprenait avoir commises envers ce fils si bon, si tendre et si généreux! En même temps elle se reprochait d'avoir trop choyé Victor, qui la payait d'ingratitude. Je suis peut-être la cause du départ de Jean-Charles pour la guerre, se disait-elle encore: il a fui ce toit où la tendresse lui manquait!
Parfois, elle s'écriait: «Mon Dieu, faites que mon enfant revienne; s'il lui arrivait quelque malheur, j'en mourrais! S'il revient, ô mon Dieu, je vous fais la promesse de l'aimer comme il mérite de l'être, et de lui donner tous les soins qu'une bonne mère doit donner, sans préférence, à tous ses enfants!»
Maintenant, elle le voyait, cet enfant trop longtemps méconnu; elle l'étreignait sur son coeur et aurait voulu, en une minute, réparer les fautes de plusieurs années!
Le Dr. Chapais mit fin à ces transports en faisant observer délicatement à Mme Lormier que son fils était bien fatigué et qu'il avait besoin d'un repos du corps et de l'esprit.
--Sous nos bons soins, chère madame, ajouta-t-il, notre blessé se rétablira promptement.
Puis le médecin fit un examen minutieux des blessures de Jean-Charles, et lui déclara que sa blessure à la joue était assez sérieuse, surtout à cause du froid qui s'y était introduit durant les deux nuits qu'il avait passées sur la terre humide, sans couverture, après la bataille de Châteauguay.
Il pansa soigneusement le blessé et le força à prendre le lit.
--Je reviendrai te voir demain matin, lui dit-il en prenant congé.
CONVALESCENCE ET ÉTUDE
L'histoire devra flétrir comme elle le mérite la conduite inhumaine tenue par le général de Watteville (bras droit du gouverneur Prévost), à l'égard de la milice canadienne, durant l'automne 1813. Il avait en réserve mille soldats sur les bords de la rivière Châteauguay, et, cependant, il laissa le colonel de Salaberry combattre avec une petite armée de trois cent-cinquante hommes contre sept mille Américains!
Plus que cela, pendant que ce _vaillant_ général se reposait sur un lit moelleux, dans une maison très confortable, il oubliait que les soldats canadiens n'avaient pas de couvertures de laine par cette froide et humide température d'automne!
Jean-Charles, comme nous l'avons dit, était resté deux nuits exposé à l'inclémence de la température, et le froid avait nécessairement aggravé son état.
Mais depuis qu'il goûtait les douceurs du foyer domestique, et qu'il suivait le traitement du Dr Chapais, il éprouvait un mieux sensible. Ses blessures se cicatrisaient à vue d'oeil, et il sentait que ses forces lui revenaient de jour en jour.
Cependant, au bout d'un mois, il était encore condamné au repos, et c'est le repos qui le faisait souffrir le plus.
Quand il voyait son vieux père travailler seul comme un mercenaire pour gagner le pain de toute la famille, tandis que lui était confiné dans sa chambre, il en ressentait un chagrin insupportable.
Un matin, il dit au médecin: «Est-ce que j'en ai pour longtemps à rester ainsi les bras croisés? Ne puis-je pas travailler une couple d'heures par jour aux travaux de la ferme? Il me semble qu'un peu d'exercice me ferait du bien?»
--Non, mon ami, répondit le médecin; ce n'est pas avant deux semaines que tu pourras reprendre les travaux manuels. Tout ce que je puis te permettre, pour le moment, c'est une petite promenade au grand air, par une journée ensoleillée.
--Quoi! je dois mener cette vie de fainéant durant deux semaines encore! mais vous n'êtes pas sérieux, sûrement! J'aimerais cent fois mieux être exposé aux balles des Américains que de rester, ici, inactif; l'inactivité me tue!
--Que veux-tu, mon cher? Il faut laisser à
Dieu et... un peu au médecin aussi le soin de ces choses...
Enfin, l'heure de la délivrance arriva pour Jean-Charles.
Le matin du seizième jour. à 4 heures, il se rendit à la grange. Ayant allumé une lanterne, il s'arma d'un fléau et se mit à battre le grain. Sous ses coups mesurés, les épis gémissaient et rendaient leurs grains qui volaient comme une poussière d'or.
A midi, aux sons de la cloche, il s'arrêta pour réciter la sublime prière de l'angélus, puis se remit à l'ouvrage jusqu'à ce que sa soeur vînt lui dire qu'on l'attendait depuis longtemps pour dîner.
Il était près d'une heure. Son père venait d'arriver avec une charge de bois.
Le père et la mère Lormier grondèrent leur fils d'avoir travaillé toute la matinée sans venir se reposer.
--Bah! répondit le jeune hercule, je n'ai pris qu'un petit exercice pour me mettre en appétit. D'ailleurs, je ne me suis jamais senti aussi bien que depuis que j'ai repris le travail.
--Tu te fais peut-être illusion, dit la mère; en tout cas, il ne faut pas abuser de ses forces; tu n'iras pas travailler cette après-midi.
--Voyons, ma mère! je vous prie de me laisser travailler; si vous saviez comme le travail me fait du bien!
Et voulant convaincre sa mère qu'il avait raison: «Voyez-vous ce baril de lard qui pèse trois cents livres; eh bien! il y a deux jours, je n'ai pas été capable de le remuer, et, maintenant, il me semble que je puis le soulever de terre.
Il prit le baril, le leva au bout de ses bras et le plaça sur un coin de la table!
La mère était convaincue...
--C'est bien! c'est bien! dit-elle. Mais d'abord mangeons!
Si j'avais la force de cet éléphant-là. pensa Victor, je lui en flanquerais une tripotée.... mais je suis la faiblesse même!
Victor n'avait pas attendu Jean-Charles pour dîner. Oh non!
Je ne me fais jamais attendre, moi, avait-il dit naïvement à sa mère, et je n'aime pas attendre les autres...
L'exactitude aux repas, selon Victor, était le _nec plus ultra_ de la bienséance! Et, rendons-lui cette justice, il pratiquait cette bienséance mieux que personne, car il était toujours le premier à se mettre à table et le dernier à en sortir...
Après le dîner, Jean-Charles et son père se rendirent à la grange pour continuer à battre le grain.
Dans les mains du jeune homme le fléau faisait merveille.
--Pas si vite! lui fit observer son père; à te voir travailler, on dirait que tu veux rattraper le temps perdu par la maladie! Prends donc ton temps, rien ne presse!
--Pourtant, mon père, il me semble que je travaille plus lentement que vous!
Le fait est que le père Lormier n'était pas non plus un manchot à l'ouvrage!
Pas un ne pouvait dépiquer plus promptement que lui un minot de grains. Mais n'écoutant que sa bonne nature, il ménageait plus les autres que lui-même.
Le lendemain soir, Jean-Charles alla faire visite au bon curé, qui fut heureux de le revoir.
--Comment va la santé, mon brave?
--Bonne, M. le curé. Dieu merci! Je suis tellement bien que j'oublie parfois que j'ai été malade.
--A la bonne heure! mais prenez garde de commettre des imprudences... Êtes-vous encore disposé à reprendre l'étude?
--Certainement, M. le curé, et je vous avouerai que c'est le but principal de ma visite ce soir. Je viens vous prier de bien vouloir me donner trois leçons par semaine.
--Mais, oui; avec le plus grand plaisir! Vous avez sans doute oublié un peu, dans le cours des derniers mois, les leçons que je vous avais données?
--Je ne crois pas, M. le curé, car le soldat a souvent des loisirs, et j'ai employé tous les miens à l'étude.
--Alors, tant mieux! et je vous en félicite cordialement. Les loisirs consacrés à l'étude, mon enfant, sont des loisirs que Dieu bénit. Car la vraie science éclaire l'esprit, élève l'âme et met au coeur de celui qui la possède le désir et le courage de combattre les ennemis de Dieu et de la religion. Mais de nos jours, hélas! peu de nos compatriotes, en dehors des villes, ont l'avantage d'acquérir cette science. Il y a bien, il est vrai, depuis 1801, une loi pourvoyant à l'établissement d'une corporation connue sous le nom de l'Institution Royale qui a pour mission de créer des écoles publiques. Mais comme ces écoles sont administrées par des protestants, vous comprenez que les enfants catholiques ne peuvent pas les fréquenter sans danger pour leur foi.
--Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, M. le curé, de faire modifier cette loi de façon à obtenir pour les catholiques un enseignement conforme à leur foi?
--Ah! mon ami, voilà ce que le clergé demande depuis longtemps, mais, jusqu'à présent, il a été obligé de se contenter des belles promesses qui lui ont été faites. En attendant qu'une loi plus équitable soit adoptée, le clergé s'impose mille sacrifices pour répandre un peu partout les bienfaits de l'instruction et de l'éducation. Cependant il lui est impossible de tout faire, et, malgré son dévouement, la plupart des enfants catholiques grandissent dans l'ignorance. C'est un état de choses déplorable et désastreux pour notre religion, notre langue et nos libertés!
--Le clergé ne doit pas être seul à lutter je suppose que les députés qui nous représentent réclament aussi justice pour les catholiques?
--D'abord je vous dirai que les représentants de notre race, au Parlement, sont encore peu nombreux, et ils forment deux catégories bien distinctes: les vaillants et les pusillanimes. Les premiers, possédant la vraie science, luttent courageusement pour des principes et sacrifient leurs intérêts au bien public. Les derniers, manquant de lumière et de patriotisme, abandonnent souvent les principes afin de pouvoir obtenir,--prix de leur trahison,--quelques miettes du gâteau ministériel!
C'est ignoble, c'est honteux, mais c'est cela!
Tenez, il n'y a pas très longtemps, nous avons eu dans la personne du député X... un triste exemple de ces hommes sans valeur. Il avait fait un joli discours à la Chambre sur la question de l'instruction publique, et réclamé, avec vigueur, les réformes que les catholiques demandent depuis des années. En un mot, il avait fait son devoir.
Quelques jours plus tard, à la surprise de toute la députation, M. X... déclara de son siège que les catholiques devaient, en attendant mieux, envoyer leurs enfants aux écoles publiques dirigées par la corporation appelée l'Institution Royale... Le jour du vote, M. X... était absent de la Chambre... et, le surlendemain, il acceptait une haute position dans le service civil...
Quels secours pouvons-nous attendre de pareils représentants! Ils sont plus à craindre que des ennemis déclarés...
Ce qu'il nous faut aujourd'hui, à la Chambre, ce sont des hommes de foi, de science et de caractère; des hommes capables d'aider notre race à remplir sur ce coin de terre de l'Amérique sa mission providentielle, qui peut se résumer ainsi:
_Gesta Dei per Canadae Francos!_
--Ce député, M. le curé, n'est-il pas un catholique et un homme de science?
--Du catholique, il a le nom sans les vertus. De la science, il a les ombres sans les beautés.
Ah! mon ami, plaignons le sort de ce malheureux, et de ses pareils, qui se croient pourtant des esprits forts, et travaillons à acquérir la véritable science qui rend l'homme vertueux et vaillant. L'homme vertueux, c'est l'aigle qui regarde en face le soleil; l'homme vicieux, c'est le hibou qui recherche l'ombre et la nuit...
--Si je recherche la science, M. le curé, c'est parce que j'y vois le moyen d'apprendre à mieux connaître mes devoirs de fils, de chrétien et de citoyen. Si la science ne pouvait me procurer ces connaissances, je n'en voudrais pas!
--C'est bien, c'est très bien, cela! La vraie science, en effet, apprend à l'homme à connaître ses devoirs, et elle offre de plus à son esprit des jouissances inexprimables qu'il ne peut trouver dans les plaisirs désenchanteurs et déshonnêtes que tant de gens achètent au prix de leur fortune et de leur salut.
Quelques esprits bornés prétendent que la religion catholique est l'ennemi de la science et du progrès matériel. Rien de plus faux. La religion et la science, il est vrai, sont deux choses bien distinctes, mais qui savent s'unir pour le bien commun, le progrès et la grandeur de l'humanité.
Les études que vous poursuivez avec tant d'ardeur vous convaincront de ces vérités; et, j'en ai la certitude, vous serez plus tard un défenseur éclairé des solides principes qui sauvent les sociétés.
--C'est mon plus grand désir, M. le curé.
--Très bien! demain soir, mon cher, nous nous mettrons sérieusement à l'oeuvre.
UN CLERC NOTAIRE QUI S'AMUSE
Il y avait déjà plusieurs mois que Victor avait terminé ce qu'il appelait emphatiquement ses études, et il ne paraissait pas songer à son avenir.
Il savait friser ses moustaches, s'habiller et porter la badine comme un gommeux... et c'était tout! Mais le père Lormier, qui n'était pas riche, commençait à murmurer contre les dépenses de son fils aîné.
Le jour des Rois au soir, profitant d'un moment qu'il était seul avec Victor, il lui demanda ce qu'il se proposait de faire, plus tard, dans le monde.
Cette question parut surprendre le jeune homme, qui baissa la tête sans répondre.
--Voyons, insista son père, réponds-moi: as-tu déjà pensé à ton avenir?
--Oui... non... oui, j'y pense quelquefois.
--Eh bien?
--Je voudrais prendre... je voudrais... je voudrais étudier le... la... le notariat.
--Le notariat? à la bonne heure! c'est une profession que j'aimerais te voir embrasser. Dès ce soir, je vais écrire à mon vieil ami, le notaire Archambault, de Montréal, et à ma cousine Françoise, de la même ville, qui te traitera, j'en suis certain, comme son propre enfant.
--Je vous remercie infiniment, mon père, dit Victor.
Le père fut surpris et charmé d'entendre cette parole courtoise sortir des lèvres de son fils; car c'était la première fois, peut-être, que Victor lui adressait des remerciements...
Pauvre père! s'il avait pu lire en ce moment dans la pensée de son fils, il aurait reculé d'horreur!
* * *
Depuis le commencement du carnaval, la jeunesse de Sainte-R... s'amusait très bien, mais d'une façon toujours conforme aux règles de la morale, que le vigilant curé savait faire respecter dans toutes les familles. Et la conscience des jeunes gens ne s'en trouvait que mieux, parce qu'elle n'avait que des peccadilles à se reprocher quand venait le saint temps du carême. Mais ces plaisirs innocents n'allaient pas du tout au goût dépravé et à la conscience élastique de Victor Lormier. Il lui fallait des amusements plus en harmonie avec les désirs malsains qui trônaient dans son coeur; et il savait que la paroisse de Sainte-R... ne pouvait pas lui fournir les plaisirs qu'il rêvait.
Il était à se demander comment il pourrait; faire, sans argent, pour atteindre son but ignoble, quand son père vint lui dire qu'il devait choisir une carrière.
Le père Lormier, en proposant à son fils, d'aller à Montréal, donnait donc à celui-ci le moyen et l'occasion de réaliser le rêve infâme: qu'il caressait depuis quelques jours! Le misérable jubilait intérieurement.
Il prit sa canne ut sortit en sifflant un motif d'opéra.
Il rentra au logis vers onze heures, et vit de la lumière dans la chambre de son frère.
Tiens! se dit-il, mon fou de Jean-Charles qui jongle encore avec ses livres? Je vais entrer le taquiner un tantinet avant de me coucher...
--Bonsoir, Jean-Charles! lui dit-il joyeusement, en lui tapant sur l'épaule.
--Bonsoir, Victor!
--Qu'est-ce que tu lis là: l'A. B. C., sans doute?
Et en disant cette sottise, il jette un coup d'oeil sur le livre ouvert et les feuillets écrits que Jean-Charles a devant lui.
--Quoi! s'écrie-t-il, tu traduis le latin maintenant?... Parbleu! elle est bonne celle-là!
Et il éclate de rire.
Jean-Charles ne répondant pas, Victor continue sur le même ton:
--Ah! c'est pour apprendre le latin que, depuis plusieurs semaines, tu suis régulièrement, tous les deux soirs, les leçons du curé! C'est encore dans les jardins de Virgile et d'Horace que tu pioches jusqu'à minuit et une heure du matin!
Franchement, je ne te comprends pas! Laisse-moi donc voir un peu ce que tu as barbouillé sur ces feuillets...
Après avoir lu, il dit:
Vraiment, tu m'épates! Je ne te croyais pas aussi savant que cela! Quoi! tu ne te contentes pas de faire une traduction libre de l'Énéïde et des Géorgiques de Virgile, mais tu ambitionnes de rendre fidèlement la pensée du prince des poètes latins! Pourquoi ne mets-tu pas ton chef-d'oeuvre en vers... Plaisanterie à part, ce n'est pas mal, assurément, ajoute-t-il, en remettant les feuillets sur la table. J'avoue même que je ne suis pas capable d'en faire autant. Mais à quoi va te servir toute cette science? Tu devrais comprendre que ça n'a pas plus de bon sens pour un habitant d'apprendre le latin, que pour un éléphant d'apprendre la valse!
Le latin pour un habitant: ha! ha! hi! hi!
Puis il reprend: Ce n'est pas nécessaire de connaître la langue de Virgile pour tenir le manchon de la charrue ou traire les vaches... Il ne te manquait que cela pour ressembler à Cincinnatus!... Ecoute! je te conseille de travailler plutôt à réformer ton écriture afin de pouvoir copier convenablement mes actes quand je pratiquerai le notariat à Sainte-R...
--Hein! es-tu enfin sérieux? lui demande Jean-Charles avec un réel intérêt.
--Certainement! je suis sérieux comme il convient à un futur notaire de l'être! C'est la profession que j'ai choisie, au grand plaisir de notre père. Dans quelques jours, je partirai pour Montréal, et j'entrerai, je crois, à l'étude de maître Archambault.
--Si tu dis vrai, je t'approuve moi aussi, mon cher Victor, et, tu peux compter sur mes humbles ressources pour t'aider à payer les frais de ta cléricature.
--Merci, Jean-Charles, et bonne nuit!
Le futur notaire alla se mettre au lit en disant: en voilà encore un naïf que je vais plumer à mon aise... Puis, sans réciter aucune prière, il s'endormit.
Jean-Charles, ainsi que le lecteur l'a remarqué, subissait toujours avec patience les balivernes et les injures de Victor.
C'est par le silence de la pitié, du reste, qu'un homme sage doit répondre aux injures d'un manant, surtout quand ce manant est un frère.
* * *
Le soir des Rois, le père Lormier avait écrit au notaire Archambault et à sa cousine Françoise, et le surlendemain, il recevait des réponses favorables à ses deux lettres.
Le notaire Archambault lui disait: «C'est avec le plus grand plaisir que j'accepte pour clerc le fils de mon bon et vieil ami Lormier. Je n'ai pas l'avantage de le connaître, mais s'il possède les qualités de son père, il fera, grandement honneur à la profession du notariat.
«Tu m'as demandé une réponse par le premier courrier: tu l'as! A mon tour, je te demande de m'envoyer ton fils par la première diligence!»
La cousine Françoise terminait ainsi sa lettre:
«La mort m'a enlevé, il y a deux ans, mon fils unique. Eh bien! le tien prendra la place du défunt dans ma maison et dans mon coeur... Qu'il vienne, je l'attends.»
Le père Lormier était si content du changement apparent qu'il remarquait depuis quelques jours chez son fils, qu'il oublia tout ce qu'il avait souffert de sa part dans le passé.
La mère, avec ce sentiment de bonté qui se retrouve dans le coeur de toutes les mères, disait à son mari: «Après tout, nous ne devons pas regretter les sacrifices que nous avons faits pour ce cher enfant! Il s'est oublié c'est vrai, mais il était si jeune! Maintenant qu'il est disposé à mieux faire, aidons-le de toutes nos forces.»
Toute la famille allait s'ennuyer de l'absent; mais celui-ci promettait d'écrire, d'écrire souvent, et de tenir sa famille au courant de ses affaires... de ses succès! Enfin, on se saigna a blanc pour acheter de beaux habits à Victor.
Jean-Charles, au départ, lui glissa dans la main le fruit de ses épargnes; et le clerc notaire quitta Sainte-R... en versant une larme hypocrite sur les mains de sa mère défaillante...
J'ai de l'argent... et je suis libre! pensa Victor, en s'étendant sur le siège moelleux de la diligence.... Et il se prit à savourer par anticipation tous les plaisirs que l'argent et la liberté peuvent procurer à un coeur corrompu!
Il arriva à Montréal le même jour, vers 5 heures de l'après-midi, il appela un cocher et se fit conduire chez la cousine Françoise, Mme veuve de Courcy, qui habitait une assez jolie maison située sur la rue Saint-Denis.
Mme de Courcy était une femme de soixante ans, aux manières affables et au coeur très charitable. Elle vivait seule avec une vieille fille, qui était à son service depuis trente ans.
Dans l'espace de dix-huit mois, un double deuil était venu la frapper dans ses plus chères affections.
Son mari, homme probe, intelligent et laborieux, avait réalisé, dans le commerce de grains, une fortune de trente mille dollars, qu'il avait léguée à sa femme.
La veuve reçut Victor le coeur et les bras ouverts.
Elle s'informa de son père, de sa mère, de ses soeurs et en particulier de son frère, dont elle avait souvent entendu parler.
--Vous devez être fier de lui, n'est-ce pas? demanda-t-elle à Victor.
--Oh oui! répondit laconiquement celui-ci.
--Certes, vous avez bien raison, car il t'ait non seulement honneur à notre famille, mais à tous les Canadiens-français. J'ai bien hâte de faire la connaissance de ce jeune héros, J'espère que vous me ferez le plaisir de me l'amener bientôt?
--Oh oui!
--On le dit bon, généreux et fort comme six hommes?
--Oh oui!
Victor, évidemment, ne partageait pas à l'égard de son frère l'enthousiasme de la cousine Françoise; mais celle-ci ne parut pas s'en apercevoir, tant elle était heureuse de donner l'hospitalité à un membre de la famille Lormier, qu'elle affectionnait vivement.
--Justine! portez, s'il vous plaît, le bagage de monsieur dans la chambre que mon pauvre fils occupait.
Et elle ajouta: «M. Victor Lormier doit demeurer ici, et je désire qu'il soit traité comme l'enfant de la maison.»
Puis, s'adressant au jeune homme: «J'apprends que vous entrez à l'étude de M. le notaire Archambault?
--Oui, madame; je me sentais attiré depuis longtemps vers le notariat, et je crois qu'il était difficile de me choisir un meilleur patron que M. Archambault.
--En effet, mon cher, M. Archambault est un savant et un saint homme.
--Ah! un saint homme! fît Victor, d'un ton plutôt moqueur que sympathique. J'en suis fort aise!
Après une pause, il reprit: savez-vous à quelle heure cet excellent M. Archambault se rend à son bureau, le matin?
--On me dit qu'il y est toujours rendu avant sept heures.
--Sapristi! il parait qu'il est matinal, le saint homme! Et à quelle heure, s'il vous plait, va-t-il prendre son dîner?
--Il ne va pas dîner, il prend le lunch au bureau.
--Sapristi! Et il sort du bureau à quatre heures, je suppose?
--Pardon! jamais avant six heures.
--Sapristi! Ça lui fait des journées de onze heures! C'est donc un bourreau de travail que ce M. Archambault?