Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay
Chapter 2
Le colosse reprend son travail avec plus d'ardeur, et, au bout de cinq minutes, Verret restitue à la mer le breuvage mortel.
Il est sauvé.
A la demande de la mère, le géant prend le jeune homme dans ses bras, comme il eût fait d'un petit enfant, et le place sur un matelas qu'on a mis dans une voiture pour transporter Verret à sa demeure.
Le vieux muet veut rentrer dans sa cabane; mais il est entouré, retenu, pressé par la foule enthousiaste et reconnaissante.
Joachim Bédard et ses compagnons se démènent comme des gens qui ont perdu la raison. Ils sautent, chantent, rient et pleurent tour à tour!
Prenant les mains du colosse, ils les couvrent de baisers, et lui expriment leur profonde gratitude. Ils s'en éloignent, puis s'en rapprochent pour lui témoigner maintenant leur admiration, et l'assurer de leur dévouement.
--Monsieur! s'écrie Joachim Bédard: vous vous êtes jeté dans l'eau pour nous sauver la vie; eh bien, nous, tonnerre! si jamais ça se présente, nous nous jetterons dans le feu par dessus la tête pour vous sauver ou pour vous défendre!
--Oui! oui!... hourra! hurlent les autres naufragés; nous donnerons volontiers notre vie pour sauver la vôtre!
Et tout le rivage retentit des acclamations joyeuses de la multitude!
Le vieillard, un peu confus, mais tout rayonnant, montre à la foule le ciel, voulant exprimer par ce geste que les actions de grâces doivent s'adresser à Dieu!
Oui, un sourire rayonne sur le bon visage de notre héros; ce sourire est le reflet du vrai bonheur que procure toujours à l'âme la satisfaction du devoir accompli. Et il se félicite, non pas de ses exploits, mais d'avoir eu le grand privilège d'être choisi par Dieu pour faire des heureux...
Ce soir-là, il eut pour son chien des caresses plus tendres, et il lui fit partager en commun son modeste repas, comme le chien avait partagé avec lui les dangers et les honneurs de la journée!
Puis, malgré la fatigue qui paralysait ses membres, il s'agenouilla devant l'image de la sainte Vierge et y resta longtemps, le front courbé, l'âme débordante, remerciant Marie de lui avoir procuré ce bonheur. Un moment, des larmes jaillirent de ses paupières:
Ici, c'est le passé qui parle au souvenir!
Enfin, ne pouvant plus se tenir à genoux, il se jeta sur son lit de sapin et dormit comme un bienheureux.
LA TIREUSE DE CARTES
Le lendemain soir, en face de la maison servant de poste aux sapeurs-pompiers, un groupe nombreux et animé parlait de l'événement de la veille, qui avait créé tant d'émoi au sein de la paroisse. Tous faisaient l'éloge du vieux muet, à l'exception du père Latourelle, qui fumait nerveusement sa pipe, en réprimant, tantôt un geste et tantôt une parole menaçant de lui échapper.
--L'as-tu remarqué, Etienne, demande Jonas Grosselin, quand il a traîné son canot à l'eau? On eût dit qu'il traînait une latte!
--Oui, répond Etienne Corriveau: c'était un tour de force, mais c'est surtout sur l'eau que j'ai admiré sa force et son adresse.
--Moi aussi, approuve Frédéric Patry: je croyais, à chaque instant, qu'il allait être englouti; mais j'ai remarqué qu'il présentait toujours aux vagues la pince et jamais le flanc du canot.
--C'est justement cela qui prouve sa force et son adresse, reprend Etienne Corriveau. Car un homme faible et inhabile aurait coulé au fond tout de suite.
--Moi, dit Félix Bigaouette, ce que j'admire encore plus que sa force et son adresse, c'est son courage et son dévouement.
--Vous avez la note juste! fait Jean-Baptiste Dufresne. Cet homme a bravé la mort pour sauver la vie à des gens qu'il ne connaissait pas. C'est du dévouement poussé jusqu'à l'héroïsme!
Bref, chacun avait une bonne parole à dire à l'adresse de notre héros.
--C'est malheureux qu'il soit muet! oui, immanquablement, c'est malheureux! dit Félix Fortin, politicien incurable.
--Et, s'il parlait, Félix? interroge en riant Léon Saucier, tu en ferais sans doute un candidat?
--Immanquablement! je le prierais de poser sa candidature, aux prochaines élections, pour l'Assemblée législative; et il serait élu immanquablement...
--Bah! reprend un farceur, François Kirouac, parmi nos députés, j'en connais plusieurs qui sont, à la Chambre, plus muets que lui...
--Vous avez raison! glapit le père Latourelle,--sans saisir le trait d'esprit de François Kirouac,--car ce sauvage-là n'est pas plus muet que vous et moi!
--Hein! que dites-vous? interrogent toutes les voix.
--Je dis, bougonne, cette fois, le père Latourelle, qu'il fait le muet pour se moquer de nous. Tenez, hier, j'étais à ses côtés quand il donnait des soins à Pitre Verret, et lorsque le pauvre diable, qui avait bu plus d'eau que de raison, s'est mis à dégobiller, j'ai entendu le sauvage dire: «Sauvé!»
--Ta! ta! ta! vous radotez, vieil oiseau de mauvais augure! interrompt Joachim Bédard. J'y étais moi aussi, je suppose! et ce n'est pas le vieux muet qui a prononcé ces paroles, c'est la mère de mon ami Verret!
Tout le monde applaudit à la riposte.
Ce fut le signal de dispersion. Chacun reprit le chemin du logis.
Le père Latourelle, tout confus, se retira en marmottant entre ses dents:
«La tireuse de cartes me le dira bien, elle, si le sauvage parle!»
Cependant, l'affirmation catégorique de Joachim Bédard, avait impressionné le père Latourelle et jeté le doute dans son esprit. Après tout, se disait-il, je peux bien m'être trompé; à vrai dire, l'accident m'avait mis un peu à l'envers! En tout cas, je vas aller consulter la _Châtigny_, qui passe pour avoir le don de faire parler les cartes.
Attends un peu, mon p'tit Joachim Bédard: tu auras bientôt de mes nouvelles...
* * *
Il y avait à la Canardière, petit village situé sur la rive nord de la rivière Saint-Charles, et qu'on nomme aujourd'hui Limoilou, une vieille femme qui pratiquait, l'art de la cartomancie. On l'appelait familièrement la _Châtigny_.
Sa clientèle se composait principalement de jeunes filles et de jeunes gens, dont elle savait exploiter la naïveté, car c'était une madrée commère que la _Châtigny_! Mais les revenus de cet art ne suffisant pas à sa subsistance, la cartomancienne blanchissait le linge, tricotait des bas, des mitaines, des cache-nez, etc., et avec ces divers métiers, elle trouvait le moyen de vivre assez bien.
Un soir de juillet, elle tricotait, en attendant la clientèle, quand elle entendit gratter à la porte. Croyant que c'était son chat, elle cria, sans se déranger: «Va te coucher, animal!»
Au bout de quelques secondes, le même bruit ayant recommencé, la _Châtigny_, impatientée, s'arme d'un torchon avec lequel elle veut corriger son chat importun. Elle entre-baille la porte et donne un grand coup de torchon sur la tête de... d'un vieillard, qui recule, épouvanté!
--Oh pardon! mille excuses! monsieur, s'écrie-t-elle; je croyais que c'était mon chat qui grattait à la porte!
--Moi, dit le père Latourelle--car c'était bien lui--je cherchais la sonnette!
--Vous l'auriez cherchée longtemps, car il n'y en a pas! Je vous prie, encore une fois, de m'excuser, monsieur, et veuillez entrer.
--Vous êtes madame Châtigny, n'est-ce pas?
--Oui monsieur, pour vous servir. Prenez une chaise.
--On me dit que vous tirez aux cartes?
--Oh! oui, monsieur; la cartomancie est un art que je pratique depuis quarante ans, à la satisfaction de tous ceux qui me font l'honneur de me consulter. Je possède aussi, sur le bout du doigt, la géomancie, la chiromancie, la physiognomonie...
--Pas possible! s'écrie le père Latourelle, tout ébahi d'entendre prononcer ces grands mots, dont il ne comprend pas la signification. Alors, madame, vous êtes une savante?
--Sans me vanter, monsieur, je crois pouvoir dire, sur le passé, le présent et l'avenir, tout ce qui peut intéresser mes honorables clients.
--Eh bien! parlez sur ce qui m'intéresse dans le moment.
--Avec plaisir, monsieur, mais ma règle est d'exiger d'avance la minime rétribution de cinquante cents.
--Cinquante cents! gémit le père Latourelle, en faisant une grimace; vous n'y pensez pas! Je vas vous donner vingt-cinq cents.
--Je n'ai qu'un seul prix, monsieur!
Il fallait donc s'exécuter. Le père Latourelle présenta deux pièces de vingt-cinq cents, que la Châtigny fit glisser prestement dans sa bourse. Puis, prenant un paquet de cartes, la sorcière se met à les aligner lentement sur la table.
Après les avoir examinées attentivement, elle risque ces mots: «Une femme brune vous aime tendrement.»
--Oui, je le crois, soupire le bonhomme, en pensant à sa vieille épouse!
--J'y suis, se dit en elle-même la tireuse de cartes; c'est un veuf qui songe à convoler en secondes noces. Et tout haut, elle ajoute; «Vous allez l'épouser prochainement.»
--Mais! vous êtes une sorcière! s'écrie le père Latourelle, pensant toujours à sa femme, car je dois fêter mes noces d'or dans deux semaines!
--Ha! se dit la Châtigny, il n'est pas veuf... Il faut chercher autre chose.
--Monsieur, vous avez un ennemi!
--Ça, c'est encore vrai! cet ennemi n'est autre que Joachim Bédard, qui m'en veut parce que je lui ai conseillé de ne pas se risquer sur l'eau, dimanche dernier, à l'approche de la tempête.
Ces dernières paroles jettent la tireuse de cartes dans le ravissement. Car elle avait entendu raconter, par le menu, le sauvetage émouvant que le vieux muet avait opéré sur la rivière Saint-Charles, et elle supposa que la visite du bonhomme n'était pas étrangère à cet événement.
Touchant plusieurs cartes avec le bout d'une plume d'oie, elle se met a compter à haute voix: un, deux, trois, quatre, cinq, six. Puis, d'un accent tragique: «Ciel! que vois-je? six jeunes gens qui vont se noyer sous les yeux de leurs parents et amis et nul ne cherche à les secourir! Que vois-je encore? un homme, un sauvage saute dans un canot et vole au secours des malheureux...»
Ici, la Châtigny fait une pause et regarde, à la dérobée, le père Latourelle, qui parait en proie à la plus vive agitation. Et elle continue: Ce sauvage est accompagné d'un chien; je les vois plonger et retirer deux hommes du fond de l'eau! Ce sauvage sauve ensuite les quatre autres jeunes gens qui s'étaient accrochés à leur chaloupe renversée!
La cartomancienne fait une nouvelle pause, et le père Latourelle en profite pour lui adresser, d'une voix tremblante, cette question:
--Ce sauvage, madame, parle-t-il?
La tireuse, après avoir regardé à plusieurs reprises trois différentes cartes, en les frappant chaque fois de sa plume magique, répond:
--Non, il ne parle point, puisqu'il est muet!
--Quoi! madame, vous affirmez qu'il est muet?
--Je l'affirme! répond la cartomancienne, d'une voix solennelle.
--Hélas! je vois bien que je ne suis pas chanceux! fait mélancoliquement le bonhomme...
--Est-ce que vous n'êtes pas satisfait de la consultation, monsieur?
--Oh! oui, madame! très satisfait! Tenez, par chez-nous, à Saint-Sauveur, personne ne veut croire à la sorcellerie, et je commençais moi aussi à en douter; mais, maintenant, j'y crois plus que jamais, et je proclamerai partout que vous êtes une sorcière, une vraie!
--Je ne suis pas une sorcière, monsieur; je connais mon art, voilà tout!
Et le père Latourelle reprit, tout penaud, le chemin de sa paroisse, se promettant d'être, à son tour, aussi muet qu'une carpe!
LA MAISON BLEUE
Tous les Québécois ont connu la _Maison bleue_, ou en ont entendu parler.
Elle n'avait rien de remarquable, cependant si ce n'est sa couleur d'azur qu'elle a conservée jusqu'au jour de sa démolition, c'est-à-dire durant un siècle environ.
C'était une modeste construction en bois, à un étage, située sur la rue Saint-Vallier, au sud-ouest de l'hôpital du Sacré-Coeur, à Saint-Sauveur.
Il y a un demi-siècle, la solitude la plus complète régnait aux alentours de cette demeure.
Elle paraissait alors très éloignée de la ville, probablement parce qu'elle était isolée dans un champ et qu'on y parvenait par un chemin impraticable. Aussi, quand les gens de Québec parlaient d'aller à la _Maison bleue_, ils avaient le soin de choisir un bon cheval et une voiture solide...
Mais que de changements depuis!
La rue Saint-Vallier, qui était autrefois un véritable bourbier, est maintenant pavée en asphalte! Toutes les autres rues de Saint-Sauveur sont macadamisées et entretenues avec la plus grande vigilance.
Cette paroisse est aujourd'hui annexée à la, cité de Québec, et la superbe résidence du maire actuel de cette ville--l'honorable S. N. Parent--s'élève à quelques pas du terrain occupé naguère par la _Maison bleue_.
Cette maison était alors le rendez-vous des honnêtes gens qui aimaient à se livrer au plaisir de la table, de la conversation et de la danse. Elle était, en particulier, le rendez-vous des gens des noces.
La mode ne condamnait pas, comme à présent, les nouveaux mariés à un voyage, et la lune de miel n'était pas forcée de courir en chemin de fer...
Non! et les noces, qui duraient deux ou trois jours, étaient couronnées par de joyeuses agapes sous le toit de cette maison si populaire.
Elle était tenue par un Français--type courtois et jovial--que tout le monde appelait _Paschal_.
Le 8 septembre au soir de l'année, 18..., il y avait fête de gala chez _Paschal_, en l'honneur d'un jeune couple de Saint-Roch, appartenant à des familles à l'aise.
Rien n'avait été épargné pour donner de l'éclat à la fête et du plaisir aux invités.
L'hôtellerie était resplendissante de lumières. De jolis bouquets de fleurs en ornaient toutes les chambres. La salle à dîner, surtout, offrait un coup d'oeil charmant; le propriétaire l'avait décorée avec beaucoup de goût.
Une société en verve et en appétit avait pris place autour d'une table garnie des mets les plus délicats.
On mangea fermement, on but modérément, et, au dessert, on chanta joyeusement!
La mode des discours indigestes et souvent ridicules, au dessert, n'était pas encore inventée... et les estomacs n'en digéraient que mieux!
Chaque convive y alla de sa chanson, et tout le répertoire national y passa!
--Mes amis, dit le père de la mariée, la danse étant un fameux digestif, je prie toute la compagnie de passer dans l'autre salle, où les musiciens sont à leur poste.
L'invitation fut chaleureusement acceptée, et, cinq minutes plus tard, les mariés et leurs amis mêlaient le bruit cadencé de leurs semelles aux accords du violon et de la clarinette...
Vers onze heures, la danse battait son plein. Un fiacre, portant six matelots en goguette, s'arrêta en face de la _Maison bleue_.
Les sons de la musique et les bruyants éclats de rire avaient attiré l'attention des marins, et la table toute servie, qu'ils voyaient du dehors, excitait maintenant chez-eux le désir de manger et de s'amuser aux dépends des _French Canadians!_
Le cocher leur fait observer que cette maison est l'hôtellerie la mieux tenue de Québec et que les gens avinés n'y sont pas admis. Ça m'a l'air de gens des noces, ajoute-t-il, et je vous assure qu'ils ne vous laisseront pas entrer.
--Avec cette clef-là, nous entrerons bien! dit l'un des matelots, en faisant briller à la lueur de la lune la lame d'un poignard!
--Si vous descendez de ma voiture, je vous quitte! menace le cocher, en s'apprêtant à fouetter son cheval!
--Nous t'avons payé, n'est-ce pas? eh bien, attends-nous!
Mais les matelots ont à peine mis pied à terre, que le cocher, sans songer qu'il risque d'embourber sa voiture, lance son cheval au galop!
--Bah! fait l'un des marins, en ricanant, nous nous rendrons au bâtiment, demain matin, dans la voiture des mariés...
Ils s'approchent de la maison, dont la porte et les fenêtres sont ouvertes comme en été, car la température est splendide.
Sans se donner la peine de frapper, ils entrent dans la salle à dîner et se placent à table.
--Mangeons et buvons! commande le plus audacieux de la clique...
La gaieté était si générale et si bruyante en ce moment dans la salle de danse, que l'entrée des matelots ne fut pas tout d'abord remarquée. Et quant Paschal aperçut les intrus, ceux-ci avaient déjà dévoré deux poulets et vidé trois bouteilles de vin!
--Que faites-vous ici? leur demande-t-il à brûle-pourpoint.
--Tu le vois, camarade, nous mangeons et buvons à ta santé!
--Sortez d'ici au plus vite!
--Pour toute réponse, l'un des bandits se lève et frappe le propriétaire en pleine figure!
Une servante fait irruption dans la salle de danse en criant: «Venez vite! venez vite! le bourgeois a été assommé par des bandits...»
Tous les hommes s'élancent au secours de Paschal, mais ils sont mal reçus par les matelots qui les attendent de pied ferme.
Une bagarre terrible s'ensuit, au milieu des cris d'effroi que poussent les femmes, en courant d'une chambre à l'autre!
Tout à coup, des hurlements de chien retentissent au dehors, et l'on voit apparaître dans la porte la haute stature du vieux muet.
D'un coup d'oeil, le colosse comprend tout. Il empoigne un des matelots et le jette comme une mitaine par la fenêtre! Un autre matelot va frapper le vieux muet dans le dos avec son poignard, quand l'énorme chien saute à la gorge du brigand et le renverse par terre.
Notre héros lui arrache le poignard, et le saisissant par une jambe, lui fait prendre le même chemin qu'à son compagnon! Un troisième s'avance, le poignard à la main, mais le colosse lui applique sur la main un coup de pied formidable qui le désarme et lance le poignard au plafond...
Alors, se voyant vaincus, les quatre marins se jettent aux genoux du terrible lutteur et lui demandent grâce!
Se plaçant près de la porte, le géant leur fait signe de sortir, et, à tour de rôle, il leur administre, à l'endroit où le dos perd son nom, un maître coup de pied qui les envoie rouler au milieu de la rue...
Le chien ne parait pas satisfait de la part qu'il a prise à la lutte, car il poursuit les matelots en leur mordant les jarrets!
Le vieux muet est obligé de siffler l'animal pour lui faire abandonner ses victimes!
Personne, heureusement, n'avait été blessé sérieusement. Paschal était le plus maltraité: il avait les lèvres fendues et l'oeil droit au beurre noir; mais il se félicitait d'avoir échappé, lui et ses hôtes, aux poignards des matelots.
--Ce n'est rien, dit-il, buvons maintenant à la santé de notre sauveur!
Tous les convives emplissent leur verre et boivent avec enthousiasme à la santé du vieux muet.
Après avoir vidé une larme de vin, notre héros veut se retirer, mais les convives, et surtout les dames, le supplient avec tant d'insistance de rester, qu'il se rend à leurs prières.
Il décline l'offre de danser, mais accepte celle de faire la partie de whist avec les doyens de la société.
La présence du colosse et du chien, qui, semblable à une sentinelle, se tenait sur le seuil de la porte, rassura tout à fait les gens des noces, qui se remirent à danser avec plus d'entrain que jamais!
* * *
Le lecteur est certainement curieux de savoir quel heureux hasard avait conduit le vieux muet, ce soir-là, chez Paschal. Nous allons satisfaire sa légitime curiosité.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le temps était serein et la lune brillait au ciel comme un vaste ostensoir.
La marée était basse, et le vieillard venait de tendre ses filets.
En revenant à sa cabane, il crut entendre, dans le lointain, des flots d'harmonie que la brise lui apportait. Il prêta l'oreille, et perçut distinctement les sons de la clarinette et du violon.
Charmé par cette musique, qu'il n'avait pas l'avantage d'entendre souvent, il s'approcha de l'hôtellerie.
Blotti sous un arbre, il écoutait depuis quelques instants, quand, subitement, la musique cessa et des cris lamentables arrivèrent jusqu'à lui.
Il se redressa, comme mû par un ressort, et, pressentant quelque malheur, il courut vers la _Maison bleue_, où se déroulait la scène que nous venons de raconter.
* * *
A cinq heures du matin, les gens des noces se séparèrent, bien à regret, de ce nouvel ami, qu'ils appelaient leur sauveur, et lui témoignèrent la plus vive reconnaissance.
Bien des années ont passé depuis cette joyeuse époque, et bien des habitués de l'hôtellerie légendaire sont disparus pour toujours...
Disparue, elle aussi, cette chère _Maison bleue_, dont la vue seule faisait naître dans l'esprit des passants tout un monde de bien doux souvenirs!
PREMIÈRE PARTIE.
LA FAMILLE LORMIER
Avec la bienveillante permission du lecteur, nous remonterons à la source de cette histoire et ferons connaître l'origine, la jeunesse et les antécédents de ce personnage mystérieux que la population de Saint-Sauveur avait surnommé le _Vieux muet_ ou le _Bon sauvage de la grève_.
Dans une de nos belles paroisses du district de Montréal qui bordent le majestueux Saint-Laurent, vivait, en 1812, une famille de cultivateurs composée du père, de la mère, de deux garçons et de deux filles.
Pour ne pas blesser les susceptibilités des alliés de cette famille, dont plusieurs demeurent encore au Canada, nous la désignerons sous le nom fictif de Lormier.
Habitant la paroisse Sainte-R..., depuis son enfance, le père de notre héros y avait acquis à cinq arpents de l'église, un lopin de terre sur lequel il élevait modestement sa famille.
L'aîné de ses garçons, Victor, avait atteint sa dix-neuvième année. Il venait de terminer, dans un collège de Montréal, un cours classique très médiocre.
Disons que le père Lormier et son épouse avaient accordé la plus grande part de leur affection à ce fils, dont ils voulaient faire un homme de profession, un _mesieu_.
La meilleure place au foyer et le meilleur morceau à table avaient toujours été donnés à cet enfant privilégié. Celui-ci ne manquait pas de talents; mais, gâté par la tendresse aveugle de ses parents, il était devenu orgueilleux, exigeant et paresseux.
Au physique, il ressemblait beaucoup à sa mère, qui était maigre et délicate, niais au moral, on ne lui voyait pas de ressemblance dans sa famille.
Le cadet Jean-Charles, âgé de seize ans, était l'antipode de son frère; et, au moral comme au physique, il était le portrait de son père--véritable colosse--qui passait pour être un des hommes les plus forts delà province de Québec.
Jean-Charles sortit de l'école le lendemain de sa première communion.
Il aimait l'étude passionnément; mais, en fils soumis et obéissant, il s'inclina devant la volonté de ses parents, qui voulaient faire de lui un _habitant_.
D'ailleurs, un généreux désir lui était venu de se sacrifier pour son frère.
Certes, l'aîné ne faisait rien pour s'attirer les bonnes grâces du cadet. Au contraire, il l'abreuvait sans cesse d'injures. Mais Jean-Charles acceptait tout pour l'amour de Dieu et par respect pour ses parents.
Cependant, il n'avait pas renoncé à l'étude complètement. Il étudiait sous la direction du curé de la paroisse, M. l'abbé Faguy, qui avait pour lui l'affection d'un véritable père.
L'enfant travaillait le jour aux travaux de la ferme, et, le soir, pendant que les camarades se livraient aux jeux, lui, s'enfermait dans sa chambre où il peinait jusqu'à minuit et une heure du matin. Il faisait de rapides et réels progrès.
Durant les vacances, Victor, qui voyait dans cet excès de travail un reproche à son adresse, cherchait à humilier Jean-Charles et à le tourner en ridicule aux yeux de la famille. Mais ces humiliations ne semblaient pas produire d'effet sur l'esprit de Jean-Charles. Il laissait dire son frère, et continuait son travail. Cependant, trois ou quatre fois par mois, il fermait ses livres pour aller faire une partie de chasse en compagnie de son vénérable précepteur.
Jean-Charles maniait le fusil avec une grande dextérité, et il revenait presque toujours de la chasse la gibecière bien garnie.
A seize ans, il était déjà un homme, car sa taille mesurait cinq pieds et onze pouces! Il promettait de devenir un colosse comme son père.
Chevelure d'ébène, peau basanée, front large, oeil brillant d'intelligence et d'énergie: tel était le portrait de Jean-Charles Lormier.
Tout le monde, excepté son malheureux frère, l'aimait et le respectait.