Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay
Chapter 19
--Pourquoi cela? Depuis une heure, vous avez abandonné le rôle de muet et vous devez renoncer aussi à celui de prisonnier; car, sans vouloir vous offenser, permettez-moi de vous dire que votre cabane ressemble à une prison; et tant que vous l'occuperez, il me semble que vous raviverez sans cesse les souffrances que vous y avez endurées. Allons, mon ami, suivez-nous!
--Mais mon pauvre vieux chien ne consentira pas à se séparer de moi, croyez-le!
--Amenez-le! vous le mettrez dans la cave du presbytère, au-dessous de la chambre qne vous occuperez.
--Que vont dire vos paroissiens, mon révérend père, en voyant le _Vieux muet_, comme ils m'appellent, habiter votre presbytère et surtout en l'entendant parler? Ils auront de moi une mauvaise opinion, et ne manqueront pas de dire que j'ai voulu les mystifier...
--Tout le monde, à Saint-Sauveur, connaît les relations amicales qui existent entre nous deux et nul ne sera surpris de vous voir passer quelques jours au presbytère. Puis, si le coeur vous en dit, vous continuerez à rester muet pour tous, excepté pour M. l'abbé Faguy et pour moi!
Jean-Charles ne trouva plus rien à répondre, et, suivi de son fidèle terre-neuve, il partit avec ses nobles visiteurs.
Trois jours plus tard, après avoir distribué aux pauvres le peu qu'il possédait, il quitta, le coeur ému, cette brave population de Saint-Sauveur, qu'il avait appris à aimer et dont il n'avait reçu que des marques de bienveillance et de bonté.
En se séparant du Père Durocher, il lui dit:
--Je garderai de vous et de vos paroissiens un souvenir impérissable!
Comme il allait mettre le pied sur le bateau traversier, Jean-Charles entendit une voix flûtée lui crier:
--Hé! bonjour, mon oncle! bonjour donc!
C'était l'ami Portugais qui venait lui faire ses adieux.
Nous avons oublié de dire que Jean-Charles avait donné à notre chasseur Québécois, son fusil, sa gibecière, etc.
--Bonjour! mon cher M. Portugais! répondit Jean-Charles.
--Quoi! mon oncle, vous parlez à c'tte heure eh bien! tonnerre! vous allez toujours bien me dire votre nom avant de partir?...
Jean-Charles lui apprit son nom et lui dit:
--Je vous invite à venir me voir à Sainte-R... pour faire la chasse.
--Tonnerre! oui, mon oncle... pardon, je voulais dire: M. Lormier; j'irai, je vous le promets!
--Au revoir! fit Jean-Charles, en serrant la main du brave Portugais.
* * *
Le lendemain soir, plusieurs citoyens étaient réunis sur la grève de la rivière Saint-Charles, devant la cabane déserte du _vieux muet_. Ils parlaient naturellement de notre héros. C'est le père Latourelle qui avait la parole, et il paraissait se donner beaucoup d'importance, le bonhomme!
--Ah! criait-il, je vous l'avais bien dit que ce sauvage-là parlait et qu'il se moquait de nous autres... Où est donc le p'tit Joachim Bédard? Ah! il n'a pas le caquet bien haut aujourd'hui! Oui ce sauvage-là parle, je l'ai entendu de mes deux oreilles, et je n'étais pas. seul: Louison Lasonde était avec moi. Pas vrai, Louison, que le _vieux muet_ parle?
--Oui, oui, oui! fit Louison Lasonde, en grognant à la façon d'un goret. Il parle, c'est sûr, sûr, sûr!
--C'est toi, Louison, qui es _sur_! riposta Joachim Bédard. Et si vous n'avez pas d'autre témoignage que celui de Louison, vous feriez mieux, père Latourelle, d'aller faire une nouvelle visite à la tireuse de cartes; elle pourra vous laver encore une fois avec son torchon!
--Qui est-ce qui t'a dit cela? p'tit polisson?
--C'est mon petit doigt, père Latourelle! mais quand je le consulte, il ne me fait pas payer cinquante cents comme la _Châtigny_ vous a fait payer pour vous laver la tête et rire de vous...
--Ce n'est pas de ton affaire, ça! Dans tous les cas, je soutiens qu'il parle, le vieux farceur!
--Tenez, père Latourelle, si c'est vrai que le _vieux muet_ parle, je vous conseille de faire le muet à votre tour; et alors on pourra dire qu'il n'y a plus de mauvaise langue dans Saint-Sauveur...
Le père Latourelle, rouge de colère, montra le poing à Joachim Bédard, puis s'éloigna en disant: «Tu me paieras ça tout ensemble, mon petit malappris!»
UNE RÉCEPTION ENTHOUSIASTE
Avant de partir pour Québec, l'abbé Faguy avait convoqué tous les notables de sa paroisse pour leur apprendre l'heureuse nouvelle du retour prochain de Jean-Charles Lormier et les inviter à préparer une belle réception à leur distingué et si infortuné compatriote. Nous arriverons probablement jeudi matin, leur dit-il; d'ailleurs, je télégraphierai lundi à M. le maire.
Le jeudi suivant, en effet, vers neuf heures du matin, le curé Faguy et Jean-Charles arrivèrent à Sainte-R...
Tout le monde était en liesse.
La population de Sainte-R... avait considérablement augmenté depuis vingt-sept ans, et la paroisse avait marché à grands pas dans la voie des embellissements et du progrès.
A la place de la vieille église, détruite par la foudre, s'élevait un temple d'une belle architecture.
L'église, le presbytère, la plupart des demeures et les rues avaient été pavoisés, aux couleurs française et anglaise, en l'honneur de notre héros.
On avait érigé deux arcs de triomphe, un à l'entrée du village, l'autre en face du presbytère; et sur chacun de ces arcs brillaient, en lettres d'or, des inscriptions comme celles-ci:
_Bienvenue au Héros de Châteauguay -- Sainte-R... acclame son plus illustre enfant!-- Il moissonne dans l'allégresse ce qu'il a semé dans les pleurs!--Reconnaissance, hommage et gloire à M. Jean-Charles Lormier!_
La gaieté--une gaieté bruyante--éclatait partout avec les détonations d'armes à feu et les fusillades de pétards.
La nature prêtait son concours à la fête, et les rayons dorés du soleil se jouaient gracieusement dans le feuillage et dans les plis des drapeaux.
A l'entrée de la paroisse, un superbe carrosse attelé de deux chevaux attendait notre distingué compatriote.
Il y prit place avec l'abbé Faguy, le maire de Sainte-R... et le député du comté. Et quand le carrosse, qui était précédé d'une fanfare, arriva sur la place de l'église, où la foule joyeuse était réunie, le canon fit entendre sa voix retentissante, puis les assistants agitèrent leur chapeaux ou leurs mouchoirs en criant:
«Vive Jean-Charles Lormier! Vive le héros de Châteauguay!»
Des centaines de personnes étaient accourues des paroisses environnantes pour assister à cette fête populaire et surtout pour acclamer Jean-Charles Lormier.
Il avait été décidé, par le comité d'organisation, que le maire, en arrivant sur la place publique, où une estrade avait été érigée, inviterait Jean-Charles à y monter et lui donnerait alors lecture d'une adresse. Mais la foule, impatiente et enthousiaste, interrompit longtemps l'ordre du programme; car dès que notre héros eût mis le pied à terre, il fut entouré, embrassé, félicité et questionné de mille manières.
Chacun voulait le voir de près, lui serrer la main, lui parler et l'assurer qu'il avait toujours joui de l'amitié et du respect de tous.
On entendait autour de lui ces exclamations: «Mon Dieu! qu'il est changé! Sainte-Vierge! qu'il a dû souffrir!» etc.
Enfin, au bout d'une heure, on permit à M. le maire d'accompagner Jean-Charles à l'estrade.
Nous citons quelques extraits de l'adresse que le maire lut à notre héros:
Monsieur et cher compatriote,
Depuis vingt-sept ans, la paroisse de Sainte-R... a consigné dans ses annales deux événements bien mémorables: votre départ et votre retour. Autant le premier avait mis de tristesse dans nos coeurs, autant le second les remplit de joie et de bonheur.
Il serait puéril de dire que nous vous avons cherché longtemps et regretté toujours.
Vous le devinez, surtout depuis que vous connaissez le résultat de l'accident qui a causé le malheur de votre vie.
Pardonnez-nous si nous osons faire allusion au drame douloureux, mais historique, dans lequel vous avez tenu le second rôle; car nous croyons que c'est Dieu qui en a été le principal acteur, et que c'est sa main qui a dirigé l'arme que vous portiez...
De ce sacrifice dépendait le salut d'une âme qui vous était chère.
Mais il fallait, de plus, satisfaire à la justice divine... et Dieu, qui n'éprouve que les nobles âmes, vous a présenté le calice d'amertume. Vous l'avez accepté, volontairement, et en avez bu jusqu'à la lie...
L'héroïsme que vous aviez déployé sur le champ de bataille, à Châteauguay, vous avait déjà valu notre admiration; mais le martyre que vous avez enduré depuis vingt-sept ans, vous a mérité notre vénération.
C'est, en effet, ce tribut que vous offre en ce moment la population de Sainte-R..., en vous souhaitant la plus cordiale bienvenue!
Cette vénération, elle est dans les milliers de voix qui vous acclament, dans les arcs de triomphe, dans les inscriptions, dans les drapeaux qui flottent au-dessus de cette paroisse dont vous avez été le maire le plus dévoué et qui se rappelle vos bienfaits et vos vertus.
Jean-Charles fut quelques secondes sans pouvoir parler; mais grâce à la fermeté de son caractère, il surmonta la vive émotion qu'il ressentait. Il prit la parole en ces termes:
M. le maire, mesdames et messieurs,
Pardon! merci! voilà les deux mots qui montent à cet instant de mon coeur à mes lèvres!
Avant de vous témoigner ma reconnaissance, je dois vous demander pardon d'avoir douté, à l'heure de l'épreuve, de votre loyale amitié. Oui, au lieu de quitter ma paroisse natale en déserteur, comme je l'ai fait, je comprends maintenant que j'aurais dû rester à mon poste, et vous laisser le soin de faire éclater mon innocence! Mais... mais, hélas! le malheur qui venait de m'atteindre était si grand et si inattendu, que mon esprit, en fut affecté autant, que mon coeur...
Je n'essaierai pas de vous peindre mes souffrances; vous les comprenez et vous les exprimez dans votre adresse par ce mot: le martyre!
Ah! oui, l'exil est vraiment un martyre! J'en ai senti toutes les tristesses et tous les ennuis pendant mon séjour de quinze ans aux États-Unis. C'est pour m'y soustraire, que je revins, il y a douze ans, à Québec, afin d'y continuer, sur les bords de la rivière Saint-Charles, ma vie obscure et ignorée.
Me croyant toujours l'objet des recherches de la justice, je n'osais revenir dans ma paroisse pour revoir ceux que j'aimais, et dont l'image était sans cesse présente à mon esprit.
Je retrouvai à Québec ce que le mal du pays m'avait fait perdre: le calme, la santé, l'amour du travail et la résignation à la volonté de Dieu.
L'air que je respirais, dans ce boulevard de la religion et du patriotisme, était bien, je le sentais, le même que j'avais respiré à l'ombre du clocher natal! Cependant, pas plus à Québec qu'aux États-Unis, je n'ai pu retrouver ce que retrouve aujourd'hui: le bonheur!
Mais si j'ai été privé du bonheur durant vingt-sept ans, je ne dois m'en prendre qu'à moi-même, puisque je me suis sans cesse dérobé à votre amitié qui pouvait me le donner...
Aussi que de regrets me cause la conduite ingrate que j'ai tenue à votre égard, et combien j'éprouve le besoin de vous en demander pardon...
Pardon, à vous, mesdames et messieurs!
Pardon, à vous, vénérable pasteur! d'avoir agi comme si j'eusse douté de votre tendresse et de votre dévouement!
J'espère que Dieu me permettra de réparer par mes actes bien plus que par mes paroles l'injure que j'ai faite à la noblesse de vos sentiments.
Maintenant, merci! pour la réception si chaleureuse que vous me faites, et qui me touche profondément!
Merci! d'avoir bien voulu rappeler les humbles services que j'ai pu rendre à ma paroisse lorsque j'avais l'honneur d'en être le maire.
Oh! que de changements ici depuis cette époque lointaine!
Sous la sage et progressive administration de mes successeurs, notre paroisse s'est transformée complètement. Mais, mesdames et messieurs, le spectacle grandiose et touchant qui s'offre en ce moment à mes regards, démontre que la population de Sainte-R..., tout en s'affranchissant de la vieille routine, est restée fidèle aux saines et pures traditions du passé. Oui, dans tout ce que j'ai vu et entendu depuis une heure, j'ai reconnu les traits caractéristiques des braves et anciens habitants de ma paroisse natale... Daigne le ciel vous les conserver, ces traits si beaux, et vous permettre de les transmettre comme un héritage à vos enfants!
Encore une fois, et du fond du coeur, mesdames et messieurs: pardon! merci!
Après ce discours, qui produisit une douce émotion dans l'âme des auditeurs, la procession se mit en marche, aux sons mélodieux de la fanfare, et parcourut toute la paroisse.
Puis la fête, comme toutes les bonnes fêtes canadiennes, fut couronnée dans le temple par un salut solennel.
C'est là, au pied de l'autel, que notre héros, si vivement ému en cette belle journée, épancha son coeur débordant d'amour et de reconnaissance.
LE VICAIRE DE SAINT-PATRICE
--Eh bien! mon cher Jean-Charles, lui dit un soir l'abbé Faguy, êtes-vous content de l'accueil que vous font vos compatriotes?
--Certes, oui, M. le curé, j'en suis très content et très reconnaissant.
--Et vous vous amusez bien, n'est-ce pas?
--A cette question, j'hésite à répondre affirmativement.
--Comment donc?
--Oui, M. le curé, je suis aussi flatté que touché de toutes ces démonstrations sympathiques, et je m'efforce d'y paraître heureux; mais mon coeur soupire sans cesse après un bonheur qui, je le vois maintenant, se trouve ailleurs que dans les fêtes bruyantes du monde. Le bonheur! je croyais pourtant l'avoir retrouvé, l'autre jour, en revoyant mon village natal...
--Que voulez-vous dire, mon cher ami?
--Je veux dire que, depuis mon retour, j'ai senti renaître le désir de me consacrer entièrement à Dieu; mais, ce qui me chagrine, c'est de penser que je suis trop vieux à présent pour être admis dans la sainte milice du sacerdoce...
--Trop vieux, dites-vous? je ne suis pas de votre opinion: et si vous voulez bien me le permettre, je vais soumettre votre cas exceptionnel à notre évêque, Mgr Bourget. Il me sera bien pénible, sur mes vieux jours, de me séparer de vous, mais ce que je désire avant tout, c'est votre bonheur et non le mien!
--Merci, M. le curé, mais notre séparation ne sera pas de longue durée, car aussitôt que j'aurai reçu les ordres sacrés, je demanderai la faveur et j'espère que je l'obtiendrai--de venir exercer le ministère à vos côtés. L'avenir nous réserve encore des jours heureux.
--Hélas! à mon âge, on ne doit plus compter sur l'avenir, car l'avenir, pour le vieillard, c'est la mort!
--Peut-être, M. le curé; mais après la mort, c'est le ciel, c'est-à-dire un avenir d'une éternelle félicité..
--Vous avez raison, mon cher ami, et j'espère en cet avenir glorieux et consolant..
* * *
Le lecteur se rappelle que Jean-Charles, en 1838, après avoir pris la résolution d'abandonner le monde, avait donné aux pauvres une partie de ses biens et laissé à son frère une rente viagère de trois cents dollars par année. Or, son frère étant mort, cette rente annuelle contribua à augmenter le capital que le notaire avait prêté à la fabrique de Saint-X... Et, maintenant, Jean-Charles possédait une fortune de vingt-cinq mille dollars.
Il pouvait vivre en bourgeois, aspirer à tous les honneurs, avoir villa, voitures et serviteurs; en un mot, couler une vieillesse douce et heureuse au milieu de ses concitoyens dont il était l'idole.
Mais de telles pensées n'effleurèrent seulement pas son esprit. Ses vues et ses aspirations portaient plus haut: il voulait être prêtre, monter à l'autel, sauver des âmes!
Il y avait en cette nature d'élite une sève forte et abondante, que le malheur avait longtemps comprimée, et qui, aujourd'hui, voulait déborder. Pour lui donner son cours, il ne fallait rien moins que les sublimes labeurs de l'apostolat.
Ce coeur, sanctifié par la souffrance, ne pouvait plus prendre contact avec les choses du monde: il ne s'ouvrait plus que du côté du ciel!
* * *
Jean-C'harles obtint facilement son entrée au grand séminaire de Saiut-Sulpice, à Montréal.
Il fit à l'hospice des soeurs de la charité de Sainte-R... un don de dix mille dollars; en laissa quatorze mille à l'abbé Faguy pour les pauvres de sa paroisse et ne garda pour lui-même que la minime somme de mille dollars.
Le cinq septembre, ayant fait ses adieux a son bon curé et à ses nombreux amis, il partit pour Montréal, le coeur plein d'une sainte allégresse.
Le lecteur connaît assez les talents et la piété de notre héros, pour deviner qu'il remporta au grand séminaire les succès les plus éclatants et que sa conduite y fut toujours exemplaire.
Après un séjour de vingt-deux mois dans cet asile de la science et de la vertu, Jean-Charles Lormier fut ordonné prêtre par sa grandeur Mgr Bourget.
Le curé Faguy manifesta à monseigneur le désir d'avoir le nouveau prêtre près de lui, en qualité de vicaire.
--Je regrette vivement de ne pouvoir acquiescer à votre désir, répondit le prélat. Vous savez que l'abbé O'Brien, ex-vicaire à l'église Saint-Patrice, de cette ville, est mort depuis deux mois, et qu'il est impossible au curé de desservir seul une paroisse aussi importante. Or je n'ai, dans le moment, aucun prêtre de langue anglaise dont je puisse disposer. Sachant que M. Lormier possède parfaitement cette langue, j'ai promis à M, le curé de Saint-Patrice de lui adjoindre votre protégé aussitôt qu'il serait reçu prêtre. Et je dois maintenant m'acquitter de ma promesse. Cependant, si vous le désirez, je pourrai mettre un autre prêtre à votre disposition.
L'abbé Faguy fit généreusement le sacrifice qu'on lui demandait et accepta volontiers de recevoir l'aide d'un vicaire.
Sa santé s'altérait de jour en jour, et il se sentait incapable de pourvoir seul aux besoins spirituels de ses paroissiens.
Le jour même de son ordination, l'abbé Jean-Charles Lormier fut informé qu'il avait été nommé vicaire à l'église Saint-Patrice. Cette nouvelle lui causa autant de peine que de surprise, car il connaissait les démarches que son protecteur devait faire auprès de Mgr Bourget, et il avait espéré qu'elles seraient couronnées de succès.
Il eût été heureux de soulager le curé Faguy, de veiller sur sa vieillesse... mais il se soumit sans hésiter à la volonté de son supérieur, et alla offrir ses services au curé de Saint-Patrice, l'abbé Foley, avec lequel il avait déjà eu quelques relations.
Notre héros était beaucoup plus âgé que l'abbé Foley, mais jouissait d'une santé plus robuste que celui-ci. Malgré ses soixante-dix ans, il se sentait aussi vigoureux qu'à l'âge de quarante ans.
L'étude et le travail ne paraissaient pas le fatiguer.
Pourtant, autrefois, le Dr Chapais lui avait dit qu'il le croyait atteint d'une maladie de coeur, comme son père, et lui avait recommandé d'éviter l'excès de travail et les émotions violentes.
Jean-Charles croyait à la science du Dr Chapais, mais les nombreux malheurs qu'il avait supportés depuis cette époque si éloignée, l'avait convaincu que le médecin, cette fois-la, s'était bien trompé...
Le nouveau vicaire apporta dans l'exercice de son ministère une piété, un zèle, un dévouement et une charité qui firent l'admiration des fidèles et la consolation de son curé.
La taille de ce prêtre géant eût seule suffi à en imposer à tous; mais sa sainteté à l'autel, son éloquence en chaire, sa douceur au confessionnal et sa patience au chevet des malades, lui gagnèrent toutes les sympathies et lui donnèrent bientôt une influence prodigieuse, dont il sut se servir pour la cause du bien.
L'ivrognerie faisait alors d'affreux ravages; elle avait déjà jeté la misère dans un grand nombre de familles et y soufflait maintenant la discorde et l'oubli de Dieu.
L'abbé Lormier résolut de la combattre avec les armes de la charité et de la parole.
Il fonda d'abord deux conférences de la société Saint-Vincent de Paul, et s'imposa la tâche de visiter personnellement les familles que le vice avait contaminées. Il soulagea leurs misères, leur parla de Dieu, puis les décida à venir à l'église pour prier et entendre ses sermons contre l'ivrognerie.
De plus, il établit une société de tempérance, et eut le bonheur, après six mois d'un travail opiniâtre, d'y recevoir huit cents membres, parmi lesquels figuraient les ivrognes les plus dégradés. C'était un succès. Mais l'apôtre constatait avec peine que les jeunes gens n'avaient pas répondu en assez grand nombre à son appel, et il n'épargna aucun sacrifice pour les gagner à la belle cause de la tempérance.
Le jour de la fête nationale des Irlandais approchait.
L'abbé Lormier voulut profiter de cette fête pour l'enrôlement solennel de nouveaux membres dans la société. Il acheta, avec ses deniers, un joli drapeau du Sacré-Coeur, et pria Mgr Bourget de venir en faire la bénédiction le jour de la Saint-Patrice.
Le 17 mars, une foule immense envahissait l'église Saint-Patrice, que des mains très habiles avaient décorée de banderoles et de verdure.
Quinze cents hommes et jeunes gens étaient groupés près d'un magnifique drapeau du Sacré-Coeur qui semblait fasciner leurs regards.
Avant la bénédiction, l'abbé Lormier monta en chaire. Les fidèles étaient toujours avides d'entendre la parole de cet apôtre, dont la voix sonore et le geste expressif impressionnaient fortement. Ce jour, laissant parler son coeur, le saint vieillard fit un sermon à l'emporte pièce. Dans la péroraison, s'adressant aux hommes, il prononça ces mots: «Soldats du Sacré-Coeur, debout! et, la main levée vers le drapeau que notre vénérable évêque va bénir, promettez de ne plus fréquenter les cabarets et d'observer partout et toujours la sainte vertu de tempérance!»
Tous les hommes se levèrent, et ce cri puissant fit retentir la voûte du temple: «Nous promettons!»
Cette fête mit le comble à l'enthousiasme des Irlandais. Quand ils parlaient de leur vicaire, ils l'appelaient: _Holy father Lormier._
Et, dans leur pieuse naïveté, ils avaient trouvé le mot juste: l'abbé Lormier était un saint dans toute la force du terme.
* * *
Une nuit, notre héros fut réveillé par ce cri: au feu! au feu!
Il se leva, s'habilla à la hâte et sortit du presbytère. En l'apercevant, les Irlandais lui dirent que le feu était à l'église.
Le vicaire s'y rendit en courant et vit que l'élément destructeur exerçait ses ravages à L'interieur de l'église...
Les membres de la société de tempérance devaient faire la communion réparatrice le lendemain matin, et il y avait dans le tabernacle deux ciboires remplis d'hosties consacrées!
Que faire? L'abbé Lormier allait-il permettre aux flammes de dévorer les saintes espèces sans tenter de les sauver?... Mais! il risquait d'être rôti en pénétrant dans le temple, qui ressemblait à une fournaise ardente...
N'importe! il n'hésite pas un instant!
Plongeant son manteau dans l'eau, et s'en couvrant la tête, il s'élance au milieu des flammes, court à l'autel, ouvre le tabernacle, saisit les deux ciboires et revient sur ses pas.
La flamme faisait rage, surtout à l'entrée de l'église. Un véritable mur de feu se dressait sur le passage du prêtre, et semblait vouloir le retenir captif. Sans perdre courage, l'abbé Lormier élevé son âme à Dieu, se débarrasse du manteau qni gênait sa marche, et se précipite à travers le rempart brûlant...
La foule attendait, haletante, muette d'angoisse.
Soudain un cri de joie s'échappe de toutes les lèvres: le prêtre vient de paraître, enveloppé de flammes, mais portant fermement les deux ciboires!
L'abbé Foley s'empresse au devant de son vicaire, reçoit le précieux fardeau, qu'il transporte au presbytère, pendant que les pompiers. dirigent sur le héros un puissant jet d'eau qui éteint les flammes attachées à tous ses habits...