Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay

Chapter 18

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L'image de la patrie lointaine se fixait dans son imagination et devant ses yeux; il la portait en tous lieux et à tous les instants.

Le jour, elle se mêlait à tous ses travaux et à toutes ses pensées; la nuit, elle lui souriait, en des rêves gracieux, ou l'épouvantait en d'affreux cauchemars..

Plus de repos pour le pauvre exilé!

Peu à peu, l'appétit et le sommeil l'abandonnèrent; il éprouva du dégoût pour le travail et l'étude, les deux choses qu'il aimait le plus an monde; son énergie de fer s'éteignit et un dépérissement lent, mais visible de sa santé lui fit comprendre que la mort serait le résultat inévitable du mal qui le minait.

Il se résolut à mourir.. Mais au-dessus, bien au-dessus de cette résolution flottait toujours cette pensée: revoir la patrie!

Que de fois appuyé sur sa bêche immobile, Fixant sur l'horizon son oeil doux et tranquille, Il semblait contempler tout un monde idéal. Oh! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente, Déroulant les anneaux de cette vie errante, Lui montrait le pays natal!

Mon Dieu! qu'il souffrait le pauvre exilé!

Il faut que je parte! se dit-il; car je sens que je mourrai bientôt si je reste sur cette terre d'exil, et je n'ai pas le droit d'abréger ainsi mes jours.

J'irai me livrer à la justice de mon pays, laissant à mes amis le soin de faire reconnaître mon innocence... et, avant de partir, j'écrirai à l'abbé Faguy pour lui annoncer mon prochain retour.. Écrire à M. l'abbé Faguy?... Pauvre insensé que je suis! se reprocha-t-il. Que de lettres, depuis quinze ana, n'ai-je pas écrites à ce vénérable ami, sans jamais oser les confier à la poste, de crainte qu'elles ne fussent interceptées! M. l'abbé Faguy doit être mort aujourd'hui, car le cher homme avait une santé si délicate...

Puis, s'exaltant, il s'écria: non, je n'écrirai pas! non, je n'irai pas me livrer à la justice aveugle des hommes! J'irai dans mon pays, soit! mais pour y continuer, dans l'obscurité, la vie que je mène ici...

J'irai finir mes jours sur les bords de la rivière Saint-Charles, à Québec; sur ce coin de terre qui rappelle à tout Canadien-français de si touchants souvenirs! C'est là, au fond de la riante vallée, dit l'historien, qu'est le berceau de la colonie; c'est là que se trouve l'empreinte des pas du découvreur, du premier colon, du premier missionnaire; c'est là qu'est le site de la première croix, du premier fort, du premier couvent; en un mot, c'est l'unique centre d'où rayonnèrent longtemps sur le reste du pays, les lumières de l'Evangile et de la civilisation!

Oui, j'irai à Québec; car Québec, c'est plus que Sainte-R..., plus que Montréal: c'est à la fois la tête et le coeur de la patrie canadienne-française!

Il planta sa bêche dans la terre et se rendit à la maison pour y faire ses préparatifs de départ.

Le soir, au souper, le père Kelly ayant remarqué que Jean-Charles paraissait plus triste que d'habitude, lui demanda s'il était malade.

--Non, mon bon ami, répondit Jean-Charles, d'une voix émue, mais je dois vous quitter ce soir, et j'en suis grandement peiné...

La foudre tombant sur la maison n'aurait pas causé plus de surprise et d'émoi que ces premières paroles sorties des lèvres de Jean-Charles.

--Comment! vous parlez! Quoi! vous nous quittez! s'écrièrent à la fois tous les membres de cette brave famille...

--Oui, je parle, mes bons amis! je parle! car il m'est impossible de vous exprimer par des gestes tout le chagrin que me cause cette séparation, et toute la gratitude que je vous dois! Sans savoir si je n'étais pas un malfaiteur, un criminel, vous avez eu la charité de m'accueillir sous votre toit si hospitalier, et vous m'avez témoigné sans cesse des égards et une tendresse qui m'ont fait oublier parfois les malheurs de mon existence... J'avais retrouvé ici les douceurs et les joies familiales, et j'espérais pouvoir finir mes jours au milieu de vous; Mais, hélas! le mal du pays s'est emparé de moi depuis quelque temps et ne me laisse pas un instant de répit, ni le jour ni la nuit... J'ai lutté sans succès, et je sens que je mourrai si je résiste à la voix puissante qui m'appelle, et cette voix, mes bons amis, c'est celle de la patrie!

Le père et la mère Kelly pleuraient.

Ah! c'est qu'il connaissaient, eux aussi, pour l'avoir ressenti autrefois, l'acuité de ce mal épouvantable... Ils s'étaient exilés de leur pays pour fuir la persécution, mais l'Irlande, la verte Erin, était toujours la patrie de leur coeur! Et bien des fois, par la pensée, ils s'étaient transportés au village natal pour revivre les jours heureux de leur jeunesse!

Mais Dieu, sur le sol américain, avait adouci l'amertume de leur exil en leur envoyant des enfants--ces doux anges du foyer--dont la vue seule suffit à faire oublier la patrie absente! Et ils s'étaient attachés à leur patrie d'adoption, puisqu'elle était le berceau et par conséquent la patrie réelle de leurs chers enfants...

Mais Jean-Charles, lui, était seul, seul avec ses douleurs, sur la terre étrangère! Et jamais cette terre, si hospitalière, ne pouvait remplacer le sol natal...

La séparation fut cruelle.

--Aurons-nous le bonheur de vous revoir ou au moins de recevoir de vos nouvelles? demanda, le vieux fermier.

--J'espère que nous nous reverrons; mais, dans tous les cas, je me ferai un devoir et un plaisir de vous écrire. Seulement, je vous prie de garder le secret sur tout ce qui me concerne.

--Vous pouvez compter sur notre discrétion qui sera éternelle comme l'affection que nous avons pour vous!

* * *

Quels grands coeurs! pensait Jean-Charles, en revenant, en voiture cette fois, par la longue route qu'il avait franchie à pied quinze années auparavant.

Il ne craignait plus d'être reconnu, car le malheur l'avait changé et vieilli au point de le rendre tout à fait méconnaissable!

Il n'avait que cinquante-six ans, mais paraissait en avoir soixante-dix...

Le voyage fut heureux et rapide.

Le 27 mai au soir, l'exilé arrivait à Lévis.

Il avait fait le trajet en vingt-deux heures.

Son plan était de se rendre immédiatement à Saint-Sauveur en côtoyant le fleuve et la rivière Saint-Charles, afin de ne pas être remarqué.

Il connaissait bien la ville et ses alentours pour les avoir, autrefois, parcourus en tous sens dans ses expéditions de chasse et de pèche, et il se rappelait avoir campé, une nuit, dans une petite cabane qui avait l'apparence d'une forge abandonnée.

C'est cette cabane qu'il avait l'intention d'adopter pour demeure, si elle existait encore; et si elle avait disparu, il se proposait d'en bâtir une autre au même endroit.

En passant près des bureaux de la douane, il vit un individu, suintant la misère, qui traînait vers le fleuve un gros chien noir attaché par le cou. Le chien, comme s'il eût deviné les desseins de son bourreau, faisait des résistances inouïes pour échapper à son sort.

--Où allez-vous avec ce chien? demanda Jean-Charles.

--Vous le voyez! Je m'en vas le jeter à l'eau.

--Pourquoi cela?

--Dame! parce que je n'ai pas le moyen de le nourrir. D'ailleurs, je pars demain matin pour les États-Unis, et je veux me débarrasser de cet animal.

--Quel âge a-t-il?

--Huit mois.

--Voulez-vous me le donner?

--Sans doute, avec plaisir!

Jean-Charles ouvrit son sac de voyage et en sortit une tranche de jambon qu'il présenta au chien, en le flattant. L'animal happa le morceau de jambon dont il ne fit qu'une seule bouchée, puis vint se coucher an pied de l'étranger, comme pour implorer sa protection.

Notre héros, pris de pitié pour le pauvre homme, lui donna deux dollars, et, après lui avoir souhaité bonne chance, s'éloigna avec le chien, qui parut fier de s'attacher à ses pas.

Il traversa la paroisse de Saint-Roch en suivant la rue du Prince-Edouard dans toute sa longueur, contourna l'hôpital général et se rendit à la grève en passant par les rues Bédard et Saint-Ambroise.

La forge était encore là, à peu près dans le même état qu'il l'avait vue autrefois.

Il y fit d'abord entrer son chien et alla couper des branches de sapin qu'il jeta sur le plancher en guise de matelas.

Puis, voulant s'assurer des sympathies de la pauvre bête, il lui donna une autre bonne tranche de viande.

Le terre-neuve, n'avait probablement pas fait pareil régal depuis longtemps, car il se mit à gambader autour de son nouveau maître avec une gaieté folle.

Dès ce moment, le colosse pouvait compter sur la fidélité et le dévouement du noble animal. Il avait en lui un ami et un compagnon de sa solitude.

Après avoir tout mis en ordre, et s'être fait un lit aussi confortable que possible, notre héros s'endormit d'un profond sommeil.

Il avait besoin de repos.

Le lendemain matin, vers quatre heures, il fut éveillé par les grognements de son chien, et aussitôt il entendit la détonation d'un fusil...

Il regarda par le carreau et vit un homme, grand et sec, qui venait d'abattre un canard.

Il s'habilla à la hâte et alla rejoindre le chasseur, qui n'était autre que feu Pierre Portugais, de joyeuse mémoire, dont les exploits de chasse ont si longtemps amusé les lecteurs des différents journaux de Québec.

Chaque printemps, on s'en souvient, un journal annonçait que Portugais avait tué la première bécassine. Le lendemain, un autre chasseur de l'Ile d'Orléans--un sorcier, sans doute--réclamait cet honneur!

Portugais se fâchait et affirmait que c'était lui-même il offrait d'exhiber l'innocente victime de son coup de fusil, et défiait son antagoniste d'en faire autant!

Celui-ci se contentait de répliquer que c'était la même bécassine que Portugais conservait dans l'alcool depuis vingt ans...

Mais Portugais avait toujours le dernier mot, et, du reste, il était d'une telle habileté à la chasse, que tout le monde disait avec conviction: «C'est bien lui qui a tué la première bécassine!»

Jean-Charles s'approcha du chasseur, et, ayant repris son rôle de muet, lui fit comprendre, par des signes, qu'il désirait acheter un fusil.

Portugais, qui était un brocanteur de profession, passa son fusil au colosse en lui disant qu'il était à vendre.

Notre héros examina l'arme minutieusement et même l'essaya sur un gibier qu'il tua au vol.

Il acheta le fusil et le paya rubis sur ongle vingt dollars.

Il chargea Portugais de lui acheter les articles suivants qu'il avait inscrits sur une feuille de papier: de la poudre, des balles, une gibecière, une perche de ligne, des hameçons, un filet, des ustensiles de cuisine, un chandelier, des bougies et quelques outils.

Nous avons connu intimement ce pauvre Portugais,--ancien chantre au choeur de la Congrégation, à Saint-Roch,--et nous nous plaisons à rendre hommage à son honnêteté. C'était aussi un coeur d'or, un homme extrêmement serviable.

Il remplit avec une fidélité scrupuleuse la commission qu'on lui avait confiée, et dans l'après-midi du même jour, il arriva chez Jean-Charles en criant de sa voix flûtée: «Hé! bonjour, mon oncle! bonjour! (Car lorsque Portugais ne connaissait pas le nom d'un homme, il l'appelait toujours _mon oncle_.) Hé! bonjour, mon oncle! bonjour! cria-t-il à Jean-Charles, en déposant sur le plancher tout le bataclan qu'il portait dans ses bras et sur son dos.

Il était chargé comme un mulet...

Jean-Charles paya le prix que Portugais lui demanda, et, de plus, le récompensa généreusement.

Le printemps suivant, ce fut Jean-Charles qui tua la première bécassine... mais les journaux--fidèles à la vieille coutume, annoncèrent que c'était Portugais qui l'avait tuée... et Jean-Charles ne réclama point!

Voilà pourquoi... Portugais aima toujours _mon oncle le muet_, comme il appelait notre héros.

ÉPILOGUE

Dans le prologue de ce livre, nous avons dit qu'il y avait déjà plusieurs années que le vieux muet (Jean-Charles Lormier) habitait la grève sud de la rivière Saint-Charles, lorsque nous l'avons présenté au lecteur.

Tout le monde l'aimait et l'admirait à cause de sa bonté, de sa force et de sa bravoure.

Il était le bon génie du rivage.

La grève sud de la rivière Saint-Charles était, parfois, à cette époque, surtout le dimanche l'après-midi, le théâtre de bien des désordres.

Les jeunes gens de toutes les parties de la ville s'y rendaient en grand nombre. Après s'être baignés, dans un costume très primitif, ils s'amusaient à boire, et leurs libations se terminaient, assez souvent, par des rixes sanglantes.

Le vieux muet crut de son devoir de faire cesser ces scènes honteuses qui le scandalisaient et empêchaient les honnêtes gens d'aller se reposer en cet endroit charmant.

Il inaugura une vraie campagne contre la licence de ces moeurs grossières, et la mena avec une vigueur et une sévérité impitoyables.

Les coupables, une fois pincés par lui, n'avaient nullement l'envie de renouveler l'expérience. Quand la persuasion des conseils ne suffisait pas, le colosse trouvait dans sa force musculaire des arguments irrésistibles!

Un dimanche, le pire de la bande, qui était connu sous le singulier surnom de _Caillou Simard_, voulut se mesurer avec le vieux muet. Mais le géant prit _Caillou_ par un bras et le jeta dans la rivière... Le sale individu, qui ne savait pas nager, cala au fond de l'eau comme un caillou... Mais le vieux muet, heureusement, plongea et retira le misérable à moitié asphyxié!

Ce fut fini..

Les baigneurs indécents et les soûlards disparurent, et les gens respectables purent, après les offices du dimanche, fréquenter ces parages, et y chercher le bon air et un repos vraiment honnête.

* * *

Jean-Charles venait d'atteindre sa soixante-huitième année.

Depuis qu'il était revenu au Canada, il avait recouvré la santé et conservé sa merveilleuse force. La vie régulière, frugale et hygiénique qu'il, faisait était le secret de sa vieillesse robuste et exempte d'infirmités.

Sans être heureux, il supportait avec une grande et aimable résignation la singulière situation que le malheur lui avait créée dans le monde; et quand les douloureux souvenirs du passé lui revenaient à l'esprit, il les chassait comme des mauvaises pensées.

* * *

Un dimanche matin du mois d'août, le vieux muet était allé entendre la première messe selon son habitude. Il communiait tous les dimanches avec une piété et une ferveur qui édifiaient tout le monde.

Ce dimanche-là, il remarqua que le célébrant était un prêtre étranger qui paraissait courbé sous le poids des ans.

La vue de ce prêtre produisit sur lui une impression, étrange, indéfinissable; le son de sa voix lui alla au coeur, et y jeta un trouble indicible. Cette figure, il l'avait vue déjà... cette voix, il l'avait entendue... Mais où, quand?...

A la communion, lorsque le célébrant déposa l'hostie sur la langue du vieux muet, sa main tremblait comme une feuille, et les paroles liturgiques semblaient s'attacher à son gosier.

Jean-Charles revint à sa place avec une lenteur inaccoutumée et qui surprit les fidèles.

Sa figure était devenue d'une pâleur effrayante. Il fut obligé de s'asseoir dans le banc pour ne pas s'affaisser, et resta longtemps immobile comme une statue.

Enfin, le malheureux sortit de l'église sans même songer à prendre de l'eau bénite, traversa un groupe de ses connaissances sans saluer, et reprit, la tête basse, le chemin de sa cabane.

Le solitaire avait l'habitude, après la messe, de préparer son déjeuner, mais ce matin-la, il oublia de manger. En arrivant à la cabane, il se laissa choir sur une chaise et y resta environ trois heures comme immobilisé! Que se passait-il en lui? Il ne pouvait s'en rendre compte, car il éprouvait une pesanteur qui le rendait incapable de penser et de se mouvoir. Cependant, le chien, que la faim aiguillonnait vint lécher les mains de son maître en faisant entendre quelques plaintes. Ces plaintes tirèrent Jean-Charles de sa torpeur. Il se leva en disant: «Quoi! il est déjà neuf heures, et je n'ai encore rien donné à manger à ce pauvre animal!»

Il s'empressa de rassasier le molosse, mais se contenta, lui, d'un bol de lait et d'une croûte de pain. Puis il sortit et se mit à arpenter la grève.

Cette promenade au grand air lui fit un bien considérable. Au bout d'une heure, il put, suivant sa louable coutume, employer le temps de la grand'messe à lire l'Évangile du jour et l'office de la Sainte-Vierge.

A une heure, le Père Durocher foulait le sable de la grève, en compagnie du vieux prêtre dont la figure et la voix avaient si vivement ému notre héros.

Jean-Charles était debout sur le seuil de sa cabane, et en voyant venir les deux vénérables vieillards, il les salua respectueusement sans prononcer un seul mot, car il jouait toujours le rôle de muet.

Le Père Durocher lui dit en souriant: «M. Jean-Charles Lormier, j'ai l'honneur de vous amener une vieille connaissance qui aura, je crois, le pouvoir de vous délier la langue...»

--Une vieille connaissance?... fit Jean-Charles, en tremblant.

--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, mon cher Jean-Charles? lui demanda le visiteur.

--Oh! M. le curé Faguy! s'exclama Jean-Charles, en ouvrant ses deux bras...

Le vieux prêtre s'y précipita comme un enfant et longtemps les deux amis restèrent enlacés, coeur à coeur, incapables de proférer une parole...

Le bon Père Durocher se détourna pour essuyer les larmes d'attendrissement qui mouillaient son visage tout ridé...

--Oui. mon cher ami, dit enfin l'abbé Faguy. vous pouvez parler librement et vous réjouir, car votre frère, avant de rendre le dernier soupir, a proclamé votre innocence et il est mort comme un saint! Lisez ce document écrit par le Dr Chapais et signé par Victor.

Jean-Charles, après avoir lu le document, leva les yeux vers le ciel et s'écria: «Merci, mon Dieu! mille fois merci!»

--Hélas! reprit le vieux prêtre, vous avez payé par vingt-sept années de cruelles souffrances la liberté que vous recouvrez aujourd'hui, et que vous n'aviez pas mérité de perdre: c'est à ce prix, mon ami, que Dieu vous a accordé la conversion de votre frère...

--La joie que je ressens en ce moment, M. le curé, vaut bien vingt-sept années de souffrances! Je remercie le ciel d'avoir sauvé mon cher frère et je le remercie aussi de m'avoir donné, avant de mourir, l'ineffable bonheur de vous revoir!

Faites-moi le plaisir, ajouta-t-il, en s'adressant aux deux visiteurs, d'entrer dans mon humble demeure où nous pourrons causer plus à l'aise.

UNE NOBLE INDISCRÉTION

Le Père Durocher était le directeur spirituel et le consolateur de Jean-Charles, mais il lui eût été difficile de dire qu'il en était le confident.

Notre héros lui avait raconté son histoire, mais en omettant les dates ainsi que les noms de personnes et de lieux. Il avait été impossible d'obtenir le moindre renseignement qui eût pu mettre sur la voie des découvertes. Le bon Père ignorait encore le vrai nom du vieux-muet. Pourtant, il croyait à l'innocence de cet homme dont la conduite avait toujours été irréprochable depuis qu'il le connaissait. Bien des fois il avait demandé au malheureux des renseignements plus précis, lui promettant de travailler discrètement à faire reconnaître son innocence; mais Jean-Charlea était resté inébranlable.

--Pardonnez-moi, mon révérend Père, avait répondu notre héros, mais j'ai fait le voeu d'emporter mon secret dans la tombe...

Cependant, il ne devait pas en être ainsi, car Dieu avait choisi son heure pour révéler ce secret et faire éclater en même temps l'innocence de son fidèle serviteur.

Un dimanche, Jean-Charles donna, par méprise, au sacristain qui faisait la quête, une médaille d'argent en guise d'une pièce de monnaie.

Le sacristain s'aperçut de l'erreur, mais n'osa, pas, en présence des assistants à la messe, en faire la remarque au donateur. Je la donnerai, pensa-t-il, au révérend Père Durocher qui la remettra à son propriétaire.

En effet, le sacristain alla trouver le Père Durocher et lui dit: «Voici ce que le _Vieux muet_ a déposé dans la _tasse_ par erreur.»

Le Père Durocher prit la médaille sur laquelle il lut ces mots:

A Jean-Charles Lormier de Sainte-R..., P. Q. l'un des héros de Châteauguay. Témoignage d'admiration. 1813.

Le bon missionnaire, le coeur rempli de joie, remercia Dieu d'avoir permis cette méprise, et il écrivit confidentiellement au curé de Sainte-R... pour le prier de lui dire s'il avait déjà entendu parler d'un nommé Jean-Charles Lormier, l'un des héros de Châteauguay.

La cure de Sainte-R..., heureusement, était encore occupée par l'abbé Faguy, qui allait avoir bientôt soixante dix-neuf ans.

Nous renonçons à décrire la joie que ressentit ce vieux prêtre en recevant cette lettre.

Il télégraphia immédiatement au Père Durocher:

«Jean-Charles Lormier était mon meilleur ami. S'il vit encore, prière de me dire où il est. Répondez, s'il vous plaît, par dépêche télégraphique.»

Le P. Durocher s'empressa de répondre par la dépêche suivante:

«Votre ami Jean-Charles Lormier vit encore. Il est ici et en parfaite santé.»

Le surlendemain au soir--un samedi--l'abbé Faguy arrivait au presbytère de Saint-Sauveur.

Le P. Durocher raconta à son vieil hôte ce qu'il connaissait de Jean-Charles Lormier depuis que ce dernier habitait les bords de la rivière Saint-Charles, c'est-à-dire depuis douze ans, mais il avoua qu'il ignorait où notre héros avait vécu pendant les quinze années qui avaient précédé son arrivée à Québec.

L'abbé Faguy, impatient qu'il était de voir son ami, manifesta le désir de se rendre sur-le-champ auprès de lui.

--Permettez-moi, M. le curé, dit le Père Durocher, de ne pas acquiescer maintenant à votre légitime désir. D'abord, vous êtes trop fatigué, et ensuite, il fait trop noir pour aller à la grève ce soir.

Nous irons demain. Jean-Charles Lormier assiste à la première messe et il y communie toujours. Eh bien! vous direz cette messe et nous irons voir votre ami après le dîner.

--C'est bien! fit l'abbé Faguy, en exhalant un long soupir... Pauvre martyr! pauvre martyr! répéta-t-il plusieurs fois. Que j'ai donc hâte de le voir! qu'il me tarde de lui apprendre qu'il n'a jamais perdu l'affection et le respect de ses concitoyens...

* * *

Retournons à la cabane de la grève où nous avons laissé notre héros en la douce compagnie de l'abbé Faguy et du père Durocher.

--Maintenant, dit le père Durocher, en s'adressant à Jean-Charles, j'ai à vous faire une restitution et à vous présenter des excuses.

--Que dites-vous là, mon révérend père?....

--Oui, je vous restitue la médaille que voici, et que vous avez donnée à la quête dimanche dernier; et je vous prie de me pardonner l'indiscrétion que j'ai commise en me servant de l'inscription gravée sur cette médaille pour vous dénoncer à... l'amitié de votre bon curé!

--Comment! j'ai donné cette médaille à la quête?... Il faut que j'aie bien peu de piété, pour être capable de faire une aussi sotte méprise dans le lieu saint! Ce n'est que le lendemain que je me suis aperçu de la disparition de ma médaille; je l'ai cherchée longtemps, et à la fin je me suis persuadé que je l'avais perdue en revenant de l'église, et je tremblais à l'idée que cet objet,--bien insignifiant en lui-même,--pouvait servir à me dénoncer à la justice... J'étais loin de penser que la perte de cet objet serait la cause de mon bonheur. Oh! non seulement je vous pardonne votre indiscrétion, mon révérend Père, mais je bénis le ciel de vous avoir inspiré la pensée de la commettre...

--Tout est bien qui finit bien! ajouta le curé Faguy; il n'y a pas eu d'indiscrétion de commise, car c'est le doigt de Dieu que je vois dans toute cette affaire, dont le dénouement remplit nos coeurs d'une vive allégresse.

--M. Lormier, dit le Père Durocher, veuillez me faire le plaisir de venir demeurer au presbytère jusqu'au jour de votre départ pour Sainte-R..

--Je vous remercie infiniment, mon révérend père, mais je tiens à habiter ma cabane jusqu'au dernier moment.